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Full text of "Grammaire des langues romanes"

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GRAMMAIRE 


DES  LANGUES  ROMANES 


..-^^ 


GRAMMAIRE 


DES 


LANGUES   ROMANES 

PAR  yU.'.  t'/ 

FRÉDÉRIC   DIEZ 

TROISIÈME  ÉDITION   REFONDUE    ET   AUGMENTÉE 


TOME   PREMIER 


TRADUIT   PAR   .^  (•   ^ 


Auguste  BRAGHET    e^^  .  Gaston  TARIS 


PARIS 

LIBRAIRIE  A.  FRANCK 

F.    VIEWEG,    PROPRIÉTAIRE 
67,    RUE  RICHELIEU 

187A 


I  'I 


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PREFACE. 


La  phonétique  a  éprouvé  dans  cette  troisième  édition  le 
même  sort  que  dans  la  deuxième  :  elle  a  dû  être  soumise 
à  un  remaniement  nouveau,  bien  que  moins  complet.  Il  est 
clair  qu'il  devait  se  produire  pour  une  grammaire  histo- 
rique des  langues  romanes  bien  des  faits  nouveaux  dans 
une  période  d'à  peu  près  douze  années.  D'une  part 
ces  langues  possèdent  un  nombre  considérable  d' œuvres 
manuscrites  dont  la  publication  vient  d'année  en  année 
enrichir  leur  littérature,  et  c'est  une  condition  qui  se 
reproduit  dans  d'autres  domaines  linguistiques  ;  d'autre 
part  elles  sont  l'objet  d'une  étude  très-active  de  la  part 
non-seulement  des  savants  nationaux,  mais  des  étrangers, 
et  cet  intérêt  qu'on  leur  accorde  dans  presque  toute 
l'Europe  est  un  avantage  qui  fait  défaut  à  d'autres  domaines 
ou  ne  leur  est  concédé  du  moins  que  dans  une  plus  faible 
mesure.  Pour  ce  qui  concerne  particulièrement  les  travaux 
des  savants  nationaux,  on  ne  saurait  estimer  assez  haut 
l'activité  croissante  de  la  nouvelle  école  du  pays  auquel 
appartient  Raynouard ,  le  fondateur  de  la  philologie 
romane. 


—  VI  — 

On  comprend  facilement  que  ces  efforts  progressifs  des 
dernières  années  ne  pouvaient  rester  sans  influence  sur 
cette  nouvelle  édition.  Limité  par  le  temps,  je  regrette 
seulement  de  n'avoir  pas  pu  prêter  à  toutes  les  recherches 
qui  ont  été  faites  l'attention  qu'elles  méritaient,  et  d'avoir 
été  obligé  de  n'effleurer  qu'en  passant  ou  même  de  laisser 
tout  à  fait  de  côté  mainte  observation  précieuse  et  maint 
trésor  rendu  au  jour  \ 

L'arrangement  du  livre  est  resté  le  même  que  dans  la 
deuxième  édition  ;  seulement  j'ai  donné  cette  fois  au  valaque 
dans  la  série  des  langues  la  même  place  que  celle  qui  lui 
avait  été  assignée  dans  le  deuxième  et  le  troisième  volume 
de  la  dernière  édition. 

Dans  l'introduction  j'ai  cette  fois  encore  dépassé  un  peu 
les  limites  de  la  grammaire  en  y  introduisant  beaucoup  de 
choses  qui  appartiennent  proprement  au  domaine  de  l'his- 
toire des  langues.  Je  mets  dans  ce  nombre  les  brèves  indi- 
cations littéraires  sur  les  plus  anciens  textes  :  j'ai  tenu  à 
attirer  dès  le  commencement  du  livre  l'attention  du  lecteur 
sur  ces  monuments,  parce  que  nous  possédons  en  eux  les 
sources  les  plus  pures  de  la  langue  et  les  autorités  vrai- 
ment décisives.  A  ce  propos  j'ai  aussi  cru  devoir  donner 
une  notice  des  plus  anciens  travaux  grammaticaux,  en  me 
restreignant  toutefois,  autant  que  possible,  aux  écrits  que 
je  connais  pour  les  avoir  moi-même  pratiqués. 

F.  D. 
Bonn,  septembre  1869. 


1.  C'est  ce  qui  est  arrivé  notamment  pour  l'important  ouvrage  de 
Schuchardt  sur  le  vocalisme  du  latin  vulgaire;,  que  je  n'ai  été  que  peu 
en  état  d'utiliser.  Je  me  sens  d'autant  plus  tenu  de  renvoyer  directe- 
ment le  lecteur  à  ce  livre  comme  un  complément  au  mien. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Introduction.  Éléments  et  domaines  des  langues  romanes. 

1.  Éléments  p.  ^-66.  Latins  4-50,  grecs  54-55,  allemands  55-56. 
IL  Domaines  67-430. 

\ .  Domaine  italien  68-83. 

2.  Domaine  espagnol  83-90. 

3.  Domaine  portugais  90-93. 

4.  Domaine  provençal  93- i  05. 

5.  Domaine  français  405-424. 
Dialectes  roumanches  424-424. 

6.  Domaine  valaque  424-430. 

LIVEE  I  :    PHONÉTIQUE. 

Première  section  :  Lettres  des  langues  mères  434-308. 

Lettres  latines  434-283.  Voyelles  4  35-4  87.  Accentuées  :  a,  e,  i,  o, 
w,  y,  x,  œ,  au^  eu^  ui.  Atones  4)  en  dehors  des  cas  d'hiatus; 
2)  formant  hiatus.  Remarques.  —  Consonnes  4  87-283  :  /  [Ir,  tl^  cl, 
glj  pl^  bl^  fl]^  m  [ml^  mn^  mr,  mn^  mt^  md^  mph),  n  [nl^  nm^  nr^ 
ns^  ng)^  r  {ri,  rs^  Ir,  nr)^  t  [tr^  st)^  d  {dr^  dj^  dv^  nd)  z,  s  (sr,  st,  se, 
sp),  c  {et,  es,  le,  ne,  rc,  te,  de,  se),  ç,  g  [gu,  gm,  gn,  gd,  ng),  j, 
h,  p  {pn,  pt ,  pd,  ps),  b  [bl ,  br,  bt,  bs,  bj,  bv,  mb),  f,  v. 
Remarques. 

Lettres  allemandes  283-304. 

Lettres  arabes  304-308. 

Deuxième  section  :  Lettres  romanes  309. 

Lettres  italiennes  340-330.  Voyelles  :  a,  e,  i,  o,  u,  au,  ie,  uo. 
Consonnes  :  l  (gl),  m,  n  [gn],  r,  t,  d,  z-,  s  (se),  c  [ch),  q,  g  (gh),  j, 
h,  p,  b,  f,  V. 


—   Vlll   — 

Lettres  espagnoles  330-35 ^.  Voyelles  :  a,  e,  i  (y),  o,  u,  au,  ie, 
ue.  Consonnes  :  /  (//),  m,  n  (/z),  r>  t,  d,  s  (se),  s,  c,  ç,  chy  Xy  g  (gn), 

j,  y,  ^,  Py  ày  fy   V. 

Lettres  portugaises  35i-360.  Voyelles  :  «,  e,  i,  o,  ^^,  a?,  ei,  oi,  uiy 
ou.  Consonnes  :  /  (Ih),  m,  n  [nh)y  r,  t,  d,  s,  z,  c,  ç,  c^,  a?,  g  [gn), 

jy      hy      P,       by      (y      V. 

Lettres  provençales  360-386.  Voyelles  :  a,  e,  i  (y),  o,  2/,  ai,  ei 
[ici),  oi  [uei,  uoi),  uiy  au  [ao),  eu  (ieu),  iu  [ieu],  ou,  le,  ue,  [uei), 
uo.  Consonnes  :  /  (//i),  m,  n  [nh),  r,  t,  dy  s,  z  (tz),  c,  q,  ch,  Xy  g,jy 
hy  p,  h,  f,  V. 

Lettres  françaises  386-433.  Voyelles  :  a,  e,  i  (y),  o,  u,  ai,  eiy  oi, 
ui,  au,  eu,  ou,  ie.  Consonnes  :  /  [ill,  il),  m,  n  {gn),  r,  t,  d,  s,  z,  c, 
q,  ch,x,  g,j,  h,p,  h.f,  v. 

Lettres  valaques  433-450.  Voyelles  :  a,  e,  i,  o,  u,  ç,  u,  au,  ie,  ea, 
oa.  Consonnes  :  /,  m,  n,  r,  t,  d,  tz,  s  p,  U),  z,  c  [ch),  g  [gh),  z,  j, 
h,  p,  b,  f,  V. 

Troisième  section  :  Prosodie  45^-476. 

\.  Quantité  454-464. 

2.  Accent  464-475. 

Notation  prosodique  475-476. 


ABRÉVIATIONS. 


alb.  albanais, 
angl.sax.  anglo-saxon, 
arch.  archaïque, 
b.all.  bas-allemand, 
b.lat.  bas-latin, 
bourg,  bourguignon, 
bret.  breton, 
cat.  catalan, 
comp.  composé, 
compos.  composition, 
contr.  contracté, 
esp.  espagnol, 
fm.  final, 
franc,  français, 
fris,  frison. 

h.allem.  haut-allemand, 
h.all.mod.    haut -allemand  mo- 
derne, 
init.  initial, 
it.  ital.  italien, 
lomb.  lombard. 

m.h.all.  moyen  haut-allemand, 
mil.  milanais. 

m.néerl.  moyen  néerlandais, 
nap.  napolitain. 


n.  de  l.  nom  de  lieu. 

néerl.  néerlandais. 

norm.  normand. 

n.  pr.  nom  propre. 

occ.  occit.  occitanien  (du  Lan- 
guedoc) . 

pic.  picard. 

piém.  piémontais. 

port,  portugais. 

pr.  prov.  provençal. 

prim.  primitif. 

rou.  rouchi. 

roum.  roumanche. 

sic.  sicilien. 

suf.  suffixe. 

val.  valaque. 

vaud.  vaudois. 

vén.  vénitien. 

v.h.all.  vieux  haut-allemand . 

v.nor.  vieux-norois. 

v.sax.  vieux-saxon. 

wal.  wallon. 

*  désigne  des  formes  ou  des  mots 
hypothétiques,  explicatifs. 


•^^ 


PREMIERE    PARTIE. 


ÉLÉMENTS  DES  LANGUES  ROMANES. 


I 

ÉLÉMENT    LATIN. 

Six  langues  romanes  attirent  notre  attention,  soit  par  leur 
originalité  grammaticale,  soit  par  leur  importance  littéraire  : 
deux  à  Test,  l'italien  et  le  valaque  ;  deux  au  sud-ouest,  l'espagnol 
et  le  portugais;  deux  au  nord-ouest,  le  provençal  et  le  français. 
Toutes  ont  dans  le  latin  leur  première  et  principale  source  ;  mais 
ce  n'est  pas  du  latin  classique  employé  par  les  auteurs  qu'elles 
sont  sorties,  c'est,  comme  on  l'a  déjà  dit  souvent  et  avec  raison, 
du  dialecte  populaire  des  Romains,  qui  était  usité  à  côté  du  latin 
classique,  et  bien  entendu,  de  la  forme  qu'avait  prise  ce  dialecte 
dans  les  derniers  temps  de  l'Empire.  On  a  pris  soin  de  prouver 
l'existence  de  ce  dialecte  populaire  par  les  témoignages  des  an- 
ciens eux-mêmes  ;  mais  son  existence  est  un  fait  qui  a  si  peu  be- 
soin de  preuves  qu'on  aurait  plutôt  le  droit  d'en  demander  pour 
démontrer  le  contraire,  car  ce  serait  une  exception  à  la  règle. 
Seulement  il  faut  se  garder  d'entendre  par  langue  populaire  autre 
chose  que  ce  qu'on  entend  toujours  par  là,  l'usage  dans  les  basses 
classes  de  la  langue  commune,  usage  dont  les  caractères  sont 
une  prononciation  plus  négligée,  la  tendance  à  s'affranchir  des 
règles  grammaticales,  l'emploi  de  nombreuses  expressions  évitées 
par  les  écrivains ,  certaines  phrases ,  certaines  constructions 
particulières.  Voilà  les  seules  conséquences  que  permettent  de 
tirer  les  témoignages  et  les  exemples  qu'on  trouve  dans  les  au- 
teurs anciens  ;  on  peut  tout  au  plus  admettre  que  l'opposition 
entre  la  langue  populaire  et  la  langue  écrite  se  marqua  avec  une 
énergie  peu  commune  lors  de  la  complète  pétrification  de  cette 

DIEZ.  i 


2  INTRODUCTION. 

dernière,  peu  de  temps  avant  la  chute  de  l'empire  d'Occident. 
Une  fois  l'existence  d'une  langue  populaire  admise  comme  un  fait 
démontré  par  des  raisons  d'une  valeur  universelle,  il  faut  en  re- 
connaître un  second  non  moins  inattaquable ,  c'est  la  naissance 
des  langues  romanes  de  cette  langue  populaire.  En  effet,  la 
langue  écrite,  qui  s'appuyait  sur  le  passé  et  qui  n'était  cultivée 
que  parles  hautes  classes  et  les  écrivains,  ne  se  prêtait  pas  par 
sa  nature  même  à  une  production  nouvelle,  tandis  que  l'idiome 
populaire,  beaucoup  plus  souple,  portait  en  lui  le  germe  et  la 
susceptibilité  d'un  développement  exigé  par  le  temps  et  les  besoins 
nouveaux.  Aussi,  quand  l'invasion  germanique  eut  détruit  avec 
les  hautes  classes  toute  la  vieille  civilisation,  le  latin  aristocra- 
tique s'éteignit  de  lui-même  ;  le  latin  populaire ,  surtout  dans  les 
provinces,  poursuivit  son  cours  d'autant  plus  rapidement, 
et  finit  par  différer  à  un  très-haut  point  de  la  source  dont  il  était 
sorti  ^ 

On  a  pris  la  peine  de  recueillir  les  vestiges  de  la  langue  popu- 
laire comme  preuves  à  l'appui  de  l'origine  du  roman,  et  de  feuil- 
leter à  cette  fin  les  écrits  des  auteurs  classiques.  Ce  travail  n'est 
pas  inutile,  à  condition  de  ne  pas  s'éloigner  du  vrai  point  de  vue: 
car  il  ne  peut  être  indifférent  de  savoir  si  l'existence  de  formes, 
de  mots  ou  de  significations  romanes,  est  démontrée  seulement 
depuis  l'invasion  germanique ,  comme  l'ont  soutenu  plusieurs 
écrivains,  ou  bien  avant  ce  grand  événement;  en  d'autres  termes, 
si  l'on  doit  les  considérer  comme  le  résultat  d'un  fait  externe,  ou 
d'un  développement  interne  et  normal.  Quelques  expressions  po- 
pulaires se  trouvent  déjà  dans  les  écrivains  romains  archaïques, 
comme  Ennius  et  Plante  ;  parmi  ceux  de  la  bonne  époque,  le  plus 
riche  est  Yitruve  ;  mais  ce  n'est  que  dans  les  derniers  siècles  de 
l'empire  ,  quand  disparut  l'esprit  exclusivement  patricien  de 
l'école  classique,  que  commencèrent  à  s'introduire  dans  la  langue 
littéraire  de  nombreux  idiotismes  dont  le  nombre  ne  fit  plus  dès 

1.  L'origine  des  langues  romanes  a  été  déjà  dans  les  siècles  précédents 
l'objet  de  beaucoup  de  recherches,  parfois  savantes  et  ingénieuses,  mais 
souvent  aussi  ennuyeuses  et  stériles.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  m'éten- 
dre  encore  une  fois  sur  cette  matière.  Je  suis  même  contraint  dans  ce 
livre,  dont  le  sujet  est  proprement  l'étude  des  lettres,  des  formes  et  des 
constructions,  de  laisser  de  côté  tout  ce  qu'ont  dit  là-dessus  de  vrai  et 
d'instructif,  depuis  Raynouard  qui  fait  époque  :  en  France,  Ampère, 
Fauriel,  du  Méril,  Ghevallet;  en  Allemagne  Blanc,  Fuchs,  Delius,  Ebert 
{Jahrb.  VI,  249),  Schuchardt;  en  Angleterre,  Lewis;  en  Italie,  Perticari, 
Galvani;  en  Espagne,  Pidal,  Amador  de  les  Rios;  et  d'autres  philologues 
encore. 


ÉLÉMENT   LATIN.  3 

lors  que  s'accroître  rapidement.  L'égalité  civique  accordée  aux 
sujets  romains  eut  en  ce  point  de  grandes  conséquences  ;  ils  mé- 
connurent la  suprématie  littéraire  du  Latium  comme  sa  supré- 
matie politique,  et  ne  craignirent  plus  d'étaler  leur  provincia- 
lisme ^  Isidore  de  Séville  dit  fort  bien  {Orig.,  II,  31)  :  «  TJna- 
quaeque  gens  facta  Romanorum  cum  suis  opibus  vitia 
quoque  et  verhorum  et  morum  Romam  transmisit.  »  Pen- 
dant que  les  écrivains  de  la  décadence  ouvraient  les  portes  de  la 
littérature  à  l'expression  vulgaire,  les  grammairiens  en  faisaient 
le  sujet  de  leurs  leçons,  en  l'envisageant  surtout  au  point  de  vue 
pratique  et  pour  en  purifier  la  langue.  Ainsi  Aulu-Gelle,  dans  le 
dernier  chapitre  de  ses  Nuits  aitiques,  nous  a  conservé  le  nom 
d'un  livre  de  Titus  Lavinius,  De  verbis  sordidis,  dont  la  perte 
est  regrettable  à  plus  d'un  titre  ^.  Une  très-riche  collection  de 
mots  obscurs,  vieillis  et  populaires,  est  cependant  venue  jusqu'à 
nous,  c'est  le  livre  de  Festus,  De  significatione  verhorum,  qui 
a  pour  base  celui  de  Yerrius  Flaccus.  Bien  que  nous  n'en  possé- 
dions la  majeure  partie  que  dans  un  extrait  dû  à  un  contempo- 
rain de  Charlemagne,  Paul  Diacre,  et  corrompu  en  plusieurs 
lieux,  ce  livre  n'en  est  pas  moins  une  mine  féconde  pour  la  lexi- 
cologie latine  et  aussi  pour  celle  des  langues  romanes.  Parmi  les 
autres  grammairiens  il  faut  citer  Nonius  Marcellus  pour  son  ou- 
vrage De  compendiosa  doctrina,  et  Fabius  Planciades  Ful- 
gentius,  auteur  d'une  Expositio  sermonmn  antiquorum. 
Nous  n'avons  conservé  aucun  monument  proprement  dit  de 
l'idiome  vulgaire,  tel  qu'on  peut  croire  qu'étaient  les  Mimes  et 
les  Atellanes  ;  on  peut  regarder  comme  quelque  chose  d'appro- 
chant les  discours  que  met  Pétrone  dans  la  bouche  de  gens  du 
commun^.  D'ailleurs,  tout  en  favorisant  l'expression  populaire, 
la  littérature  de  la  décadence  se  conservait  encore  pure  des 


1.  Voyez  là-dessus  spécialement  Bernhardy,  Geschichie  der  r'ômîschm 
Liiteratur  2°  éd.,  p.  290  et  suiv.,  295  et  suiv.  Auguste  Fuchs,  dans  son 
consciencieux  ouvrage  :  Die  romanischen  Sprachen  in  ihrem  Verhdltnisse 
ziim  Lateinischen,  donne  une  Esquisse  de  l'histoire  de  la  langue  populaire 
latine,  p.  35-50.  Dans  son  Vokalismus  des  Vulgàrlateins  (I,  40),  Schuchardt 
discute  la  valeur  des  différents  travaux  consacrés  à  l'étude  de  l'ancien 
dialecte  populaire  romain. 

2.  Sordidus  veut  dire  ici  commun,  populaire;  cf.  Noct.  ait.  I.  IX,  c.  13. 

3.  Sur  répoque  de  Pétrone,  voyez  le  Muséum  fur  Philologie,  nouvelle 
suite,  t.  Il,  p.  50  et  suiv.  L'auteur  range  au  nombre  des  expressions  po- 
pulaires lacté  (pour  lac),  striga  {^out  strix),  sanguen,  nutricare,  violesfare^ 
nesapius,  Jovis  (pour  Jupiter),  pauperorum ,  adjutare  alicui,  persuadere  ali- 
queni,  maledicere  aliquem. 


/i  INTRODUCTION. 

flexions  mutilées  ou  contraires  à  la  grammaire  :  c'est  dans  les 
inscriptions  qu'il  faut  les  chercher,  surtout  dans  les  inscriptions 
des  derniers  temps  de  l'Empire,  dont  l'étude  toute  récente  a  déjà 
porté  des  fruits  si  abondants. 

Une  grammaire  historique  des  langues  romanes  se  priverait 
d'une  partie  importante  de  ses  bases  si  elle  ne  voulait  avoir  aucun 
égard  aux  idiotismes  populaires  du  latin,  puisqu'on  les  retrouve 
pour  la  plupart  en  roman  et  faisant  partie  de  la  langue  générale. 
Aussi,  tandis  que  les  différences  de  forme  qui  séparent  le  latin  com- 
mun du  latin  classique  seront  traitées  à  leur  lieu  dans  la  suite  de 
cet  ouvrage,  un  choix  de  mots  et  de  significations  qui  peuvent 
être  admis  comme  populaires,  choix  emprunté  aux  lexiques 
latins,  trouve  naturellement  sa  place  ici.  Ils  ne  sont  pas  cités 
pour  prouver  ce  fait,  certain  par  lui-même,  que  le  roman  doit 
son  existence  au  latin  populaire ,  mais  pour  rendre  ce  fait  sen- 
sible. Cette  liste  comprend  deux  classes  d'expressions  :  celles 
que  les  anciens  nous  désignent  expressément  comme  basses  ou 
inusitées  [rocabula  rustica,  tulgaria,  ^orc^ec?^,  etc.),  et  celles 
que,  même  sans  témoignage,  on  peut  regarder  comme  telles.  Les 
dernières  se  composent  partie  de  mots  très-rarement  employés  à 
diverses  époques,  qui  expriment  des  choses  d'usage  quotidien  et 
se  rencontrent  surtout  dans  des  auteurs  peu  soucieux  de  l'élé- 
gance du  style  ;  partie  de  mots  qui  apparaissent  aux  derniers 
siècles,  quand  l'art  de  la  parole  est  en  pleine  décadence.  Beau- 
coup de  ces  mots  ont  déjà  été  étudiés  dans  le  Dictionnaire 
étymologique  ^ 


Abbreviare  (Végèce,  De  re  militari):  it.  ahhreviare,  etc. 

«  Abe^nito  significat  demito  \e\auferto  »  (Festus  p.  4,  éd. 
Millier).  Le  fr.  aveindre,  d'où  le  pr.  mod.  avêdrCy  suppose, 
quand  on  compare  geindre  de  gemere,  preindre  de  premere, 
un  lat.  ahemere.  Les  autres  langues  romanes  n'ont  ni  abemere, 
ni  adimere,  d'où  aveindre  pourrait  aussi  venir. 

Acredo  (Palladius)  :  it.  acredi7ie. 

Acrorj  formé  d'après  amaror  (Fulgentius)  :  v.-esp.  cat. 
pr.  agror,  fr.  aigreur. 

Acucula,  pour  acicula,  dans  certains  mss.  du  Code  Théodo- 


1.  Cf.  la  dissertation  de  Galvani:  Délia  utilità,  che  si  pu6  ricavare  del 
latino  arcaico  e  popolare  per  l'istoria  degli  odierni  volgari  d'Iialia  dans  VAr- 
chivio  stor.  Ual.  XIV,  340,  sqq.  (1849). 


( 


ELEMENT    LATIN.  5 

sien  :   it.  agocchia,  aguglia,   esp.  aguja,   pr.  agulha,  fr. 
aiguille. 

Aditare,  de  adiré  (Ennius) ,  racine  hypothétique  d'un  des 
verbes  romans  les  plus  importants  :  it.  andare,  esp.  aiidar, 
pr.  ana7%  fr.  aller.  Voy.  le  Dict.  étymol. 

Adjutare,  arch.  etnéol.  (Térence,  Pacuvius,  Lucrèce,  Var- 
ron,  Aulu-Gelle,  Pétrone)  :  it.  ajutare,  esp.  ayudar,  pr.  aju- 
dar,  fr,  aider..  Le  primitif  adjuvare  s'est  perdu  en  roman; 
son  simple  y  wi;are  n'est  resté  que  dans  l'it.  giovare. 

Adpertinere  (dans  les  arpenteurs)  :  it.  appartenere,  pr. 
apertener,  fr.  appartenir,  v.-esp.  apertenecer. 

Adpretiare y  taxer  (Tertullien)  :  it.  apprezzare ,  esp.  pr. 
apreeiar,  fr.  apprécier. 

Aeramina,  utensilia  ampliora  (Festus),  aeramen  dans  des 
auteurs  postérieurs,  comme  le  Gode  Théodosien,  Priscien  :  it, 
rame,  val.  arame,  esp.  aramhre,  alamlyre,  fr.  airain,  etc. 

Aeternalis  pour  aeternus  (Tertullien):  it.  eternale,  esp.  pr. 
eternal,  fr.  éternel. 

Aliorsum,  à  un  autre  endroit,  avec  mouvement  :  «  aliorsum 
dixit  Cato  »  (Festus  p.  27),  et  en  outre  dans  Plaute,  Aulu- 
Gelle,  Apulée.  De  là  l'adverbe  de  lieu  de  même  sens  :  pr.  alhors 
{se  virar  alhors,  se  tourner  d'autre  côté),  fr.  ailleurs  {rois  de 
Secile  et  d'aillors,  Rutebeufl,  428),  v.-pg.  allur.  Il  ne  faut 
pas  songer  à  alia  hora,  d'abord  parce  ^alius  fut  de  très-bonne 
heure  remplacé  par  aller,  ensuite  parce  ({Vi  ailleurs  ne  contient 
aucune  idée  de  temps,  enfin  parce  qvi'alia  hora  paraît  en  pro- 
vençal sous  la  forme  alhor,  alhora. 

Allaudare  ou  adlaudare  dans  le  sens  de  laudare  (une 
seule  fois  dans  Plaute)  :  pr.  alauzar,  esp.  et  pg.  alabar  par 
suppression  du  d. 

Amarescere  (Palladius)  :  pr.  amarzir,  rendre  amer. 

Amicabilis  {Code  Justiyiien,  Julius  Firmicus)  :  esp.  cat.  pr. 
amigable,  fr.  amiable. 

Amplay^e  pour  amplificare  (Pacuvius  ap.  Noniitm)  :  it. 
ampiare  (il  peut  venir  aussi  à'ampliare),  pr.  am2jlar. 

«  Apiaria  vulgus  dicit  loca  in  quibus  siti  sint  alvei  apum,  sed 
neminem  eorum  ferme  qui  incorrupte  locuti  sunt  aut  scripsisse 
memini  aut  dixisse.  »  (Gell.  Noct.  att.  II,  20).  Au  reste,  apia- 
rium  se  trouve  dans  Golumelle,  qui  sans  doute,  suivant  la 
remarque  de  Freund,  l'introduisit  le  premier  dans  la  langue 
écrite.  G  est  un  mot  bien  roman  :  it.  apiario,  pr.  apiari,  fr. 
achier. 


6  INTRODUCTION. 

Appropriare  (Caelins  Aurelius)  :  it.  appropriare,  appro- 
piare,  esp.  apropriay\  fr.  approprier. 

«  Aquagium,  quasi  aquae  agium,  i.  e.  aquae  ductus  » 
(Festus  p.  2,  Pandectes)  :  esp.  aguage ,  pg.  agoagem, 
courant. 

«  Arhoreta  ignobilius  verbum  est ,  arhusta  celebratius  » 
(Gell.  Noct.  att,  XVII,  2);  arboretum  ne  se  trouve  que  là  : 
it.  arboreto  et  arbusfo,  esp.  arboleda  eiarbusto,  arbusta, 

«  Artitus,  bonis  instructis  artibus.  »  (Festus  p.  20,  Plante 
var,).  Ce  mot  est  évidemment  la  racine  première  de  ceux-ci  : 
pr.  artisia,  métier,  artisier  (Gir,  de  Ross.  v.  1517),  it.  arti- 
giano,  esp.  artesano,  fr.  artisan,  c.-à-d.  artitia,  artitiarius, 
artitianus. 

Asty^uTfi  dans  le  sens  d'astre  du  sort,  de  sort  :  «  quem  adoles- 
centem  vides  malo  astro  natus  est  »  (Pétrone,  cité  dans  Gal- 
vani,  Osservazioni  p.  402)  :  pr.  sim  don  Dieu  bon  asti^e 
(Choix  III,  405,  et  pass.).  De  là  it.  disastro,  esp.  desastro, 
fr.  désastre,  etc. 

Astula  pour  assula  (dans  les  mss.);  de  là  prov.  ascla,  éclat 
de  bois,  pour  astla,  comme  le  b.  lat.  sicla  pour  sitla. 

Attegia,  cabane  (Juvénal)  :  de  là,  comme  le  remarque  Gal- 
vani,  l'it.  patois  teggia  m.  s.;  de  là  aussi  roum.  tegia  thea,  ca- 
bane, chalet. 

Aiigmentare  (seulement  dans  Firmicus  Maternus)  :  it.  au- 
mentare,  esp.  aumentar,  etc. 

Avicella,  aucella,  pour  ameuta  (Apulée,  Apicius),  mot  inu- 
sité d'après  Varron  VllI,  79  :  «  minima  (les  diminutifs  enetta) 
in  quibusdam  non  sunt,  ut  avis,  avicula,  avicella  »  :  esp.  ave- 
cilla,  it.  (masc.)  uccello,  pr.  aucel,  fr.  oiseau. 

Badius,  brun  (Varron  dans  Nonius,  qui  le  range  parmi  les 
honestiset  nove  veterum  dictis;  Gratins,  Palladius):  it.  bajo, 
esp.  bayo,  pr.  bai,  fr.  bai.  De  là  sans  doute  aussi  fr.  baillet, 
rouge  pâle,  comme  si  l'on  eût  dit  badiolettus  ;  toutefois  ce  mot 
peut  aussi  venir  de  balius  (baliolus  dans  Plante;  en  albanais 
baljôs  signifie  blond  ou  rouge  de  cheveux). 

«  Bambalio,  quidam  qui  propter  haesitantiam  linguae  stupo- 
remque  cordis  cognomen  ex  contumelia  traxerit  »  (Cicéron 
Philipp.  III,  6).  Le  mot  lui-même,  qui  se  rattache  au  grec 
gaijiaÀcç  (bègue),  n'est  pas  roman  ;  son  radical  l'est  seul  :  it. 
bàmbolo,  enfant  ;  bambo,  puéril,  niais,  etc. 

Bassus ,  employé  seulement   en    latin  comme    surnom  de 


ELEMENT    LATIN.  7 

familles  romaines,  est  presque  certainement  l'adjectif  roman 
bassOy  haxo y  bas,  qui  apparaît  dans  le  plus  ancien  bas- 
latin. 

«  Batiialia,  quae  vulgo  hattalia  dicuntur,  exercitationes  mi- 
litum  vel  gladiatorum  significant  »  (Adamantins  Martyrius  dans 
Cassiodore  ;  cf.  Vossius,  s.  v.  hatuo,  et  Schneider  I,  405)  :  it. 
battaglia,  etc. 

Batuere,  mot  de  l'usage  commun,  autant  qu'on  peut  le  sup- 
poser (Plante,  Naevius  et  les  écrivains  des  derniers  temps)  :  it. 
battere,  etc.  Le  mot  hattalia  prouve  que  dans  batuere  aussi 
Vu  était  tombé  de  très-bonne  heure  :  c'est  un  procédé  essentiel- 
lement roman. 

Beber  pour  fiber  ne  se  retrouve  que  dans  l'adj.  bebrinus 
{Schol.  ad  Juvenal.)  :  it.  bévero,  esp.  bïbaro,  fr.  bièvre. 

BelarCy  forme  rare  pour  halare,  employée  par  Yarron  :  it. 
belarey  fr.  bêler, 

Bellatulùs  pour  bellulus  (Plante)  suppose  un  primitif  bella- 
tus,  v.-fr.  belle;  comparatif  bellatior,  v.-fr.  bellezour,  Voy. 
Bict.  étymol.  IL  c. 

Bellax  (Lucain)  :  de  là  l'expression  purement  poétique  pg. 
bellacissimo  (Camoens  Lusiad.  II,  46). 

Berbex  y  forme  vulgaire  pour  vervex  d'après  Schneider 
I,  227  (Pétrone)  :  it.  berbice,  val.  berbeace,  pr.  berbitZy  fr. 
brebis. 

Berula  pour  cardamum  (Marcellus  Empiricus).  Le  même 
sens  se  trouve  dans  l'esp.  berro ,  qui  rappelle  aussi,  il  est 
vrai,  le  gr.  lo-q^iq  employé  par  Pline  pour  désigner  la  même 
plante. 

BibOy  onis  (Firmicus)  :  it.  bevone, 

Bisaccium  (Pétrone)  :  it.  bisaccia,  esp.  bisazay  fr.  besaeey 
du  plur.  bisaccia. 

Bis  acutus(S.  Augustin,  S.  Jérôme)  :  it.  bicciacuto  m.  s.; 
V.  fr.  besaigué'y  hache  à  deux  tranchants. 

BliteuSy  niais,  inepte  (Plante,  Laberius  dans  Nonius)  :  ce  mot 
se  retrouve  peut-être  dans  l'it.  bizzocconey  dont  le  sens  s'en 
rapproche.  Les  lettres  permettent  d'admettre  cette  étymologie  : 
bli  devait  donner  bi  ette  z. 

Blitum,  gr.  pXiTcv  (Plante,  Varron,  Festus)  :  esp.  bledo,  pg. 
bredo,  cat.  bred. 

Boatus  (Apulée),  tiré  du  verbe  beaucoup  plus  usité  boare  : 
it.  esp.  pg.  boato. 

«  Bojae,  i.  e.  genus  vinculorum,  tam  ligneae  quam  ferreae 


8  INTRODUCTION. 

dicuntur  »  (Festus  p.  35);  «  boja,  i.  e.  torques  damnatorum  » 
(Isidore  de  Séville)  :  v.-it.  hoja,  pr.  boia,  v.-fr.  huie. 

Botulus  (Martial).  Aulu-Gelle,  XVII,  7,  le  range  parmi  les 
«  verba  obsoleta  et  maculantia  ex  sordidiore  vulgi  usu  ».  Dimi- 
nutif :  hotellus.  De  ce  dernier  mot  sont  venus,  en  prenant  un 
sens  particulier  :  it.  budello,  v.-esp.  pr.  budel,  fr.  boyau. 

Brisa,  gr.  xà  ppuTia,  marc  de  raisin  (Columelle)  :  arag.  cat. 
brisa  m.  s. 

Bruchiis,  gr.  Ppou/^o;,  sauterelle  sans  ailes  (Prudence).  Ce 
mot  est  devenu  roman  avec  divers  sens  :  li.bruco,  chenille;  esp. 
brugOy  altise,  puce  de  terre;  val.  vriih,  hanneton. 

Bua,  onomatopée  des  enfants  pour  demander  à  boire  :  «  quum 
cibum  et  potionem  biias  ac  papas  vocent  parvuli  »  (Yarron 

dans  Nonius);  —  «  imbutura  est unde  infantibus  an  velint 

bibere  dicentes  bu  syllaba  contenti  sumus  »  (Festus  p.  109); 
comp.  le  composé  vini-bua.  Cette  expression  s'est  perpétuée  dans 
le  génois  bu-bù,  le  comasq.  bo-bo,  boisson,  aussi  dans  la  langue 
des  enfants. 

Bucca,  dans  le  sens  débouche  ou  de  gueule,  expression  triviale 
dans  ce  sens,  ne  garde  plus  que  celui-là  dansl'it.  bocca,  esp.  pr. 
boca,  fr.  bouche, 

Buccea,  employé  par  Auguste  :  «  duas  bucceas  manducavi  » 
(Suétone  Aug.  76);  signif.  bouchée,  de  bucca.  On  peut  regarder 
l'esp.  bozal,  muselière,  comme  un  dérivé  de  buccea,  bucceale, 

Buda  :  «  Ulvam  dicunt  rem  quam  vulgus  budam  vocat  » 
(Servius  sur  le  2°  livre  de  l'Enéide);  dans  les  Glossaires  buda=. 
storea.  Le  patois  sicil.  possède  buda,  remphssage,  remblai,  et 
aussi  burda;  cf.  Du  Cange. 

BurdOy  mulet  (Ulpien)  :  de  là  probablement  l'it.  bordone, 
esp.  pr.  bordon,  fr.  bourdon,  appui,  bâton.  Voyez  le  Dict. 
ètymol.  I. 

«  Burgus  :  castellum  parvum,  quem  burgu77i  vocant  » 
(Végèce  Be  art.  7nilit.)  ;  mot  peu  usité  d'après  ce  passage,  ap- 
pelé vulgaire  par  Isidore  IX,  4;  il  se  trouve  aussi  dans  Orose  : 
it.  b  or  go  y  esp.  burgo,  fr.  bourg.  Sur  ses  rapports  avec  l'ail. 
burg,  voy.  Bict,  étymol. 

Burrae,  dans  Ausone,  où  il  doit  signifier  bagatelles,  niaiseries: 
«  illepidum,  rudem  libellum,  burras,  quisquilias  ineptiasque  ». 
M.  s.  it.  borre  (plur.),  esp.  borras;  du  dim.  bury^ula,  it.  esp. 
burla,  plaisanterie,  farce. 

Burricus,  buricus,  petit  cheval,  bidet  (Végèce  De  reveter.; 
S.  Paulin  de  Noie);  mot  de  la  vie  commune  :  «  mannus,  quem 


ELEMENT    LATIN.  9 

vulgo  buricum  vocant  »  (Isidor.  XII,  1,  55).  De  là  le  fr. 
bourrique  dans  le  double  sens  de  mauvais  petit  cheval  de 
somme  et  d'âne,  esp.  borrico,  it.  bricco  dans  le  dernier  sens 
seulement. 

«  Burrum  dicebant  antiqui  quod  nunc  dicimus  rufum,  unde 
rustici  bur7'am  appellant  buculam  quae  rostrum  habet  rufum  ; 
pari  modo  rubens  cibo  et  potione  ex  prandio  bwrrus  appella- 
tur  »  (Festus,  p.  51).  L'éditeur  remarque  :  «  Glossaria  Labb. 
burrum  =  ?av9ov,  wjppév,  gloss.  Isid.  birrus  =  ru  fus;  prima- 
rius  testis  Ennius  est,  Annal.  VI,  5,  ap.  Merulam.  »  De  là 
semble  venir  l'it.  bujo  (burrius),  esp.  buriel,  pr.  burel,  de 
couleur  sombre,  etc.;  Yossius  y  rattache  aussi  l'esp.  borracho, 
ivre,  rubens  potione  ;  mais  ce  mot  vient  de  borracha,  outre  à 
vin;  il  y  rapporte  encore  l'esp.  burro,  âne,  à  cause  de  sa  cou- 
leur roussâtre,  mais  ce  mot  peut  très-bien  avoir  une  autre  racine 
(voy.  le  Dict.  étymoL).  De  la  forme  birrus  semble  dériver  l'it. 
bey^rettay  esp.  birreta,  fr.  barrette,  béret,  à  cause  de  la  cou- 
leur; cf.  le  b.-lat.  birrus,  vêtement  de  dessus. 

Caballus,  dans  la  période  archaïque  et  classique  seulement 
chez  les  poëtes,  plus  tard  aussi  en  prose  (Freund).  Ce  mot  (it. 
cavallo,  etc.,  val.  cal)  a  détrôné  en  roman  le  masc.  equus, 
tandis  que  le  féminin  s'est  maintenu  çà  et  là.  Sur  sa  valeur  en 
latin  voy.  le  Dict,  étymol.  —  Caballarius,  xéXYjç  îtutusuç  {Gloss, 
lat.gr. )\  tTTTCoy.ciîo;,  caballarius  {Gloss.  vet. ):it.  cavalière,  etc. 

Caesius,  mot  rare  dans  les  bons  écrivains.  Le  prov.  sais,  qui 
a  les  cheveux  gris,  n'a  guère  d'autre  origine  admissible. 

Cambiare  :  «  emendo  vendendoque  aut  cambiando  mutuan- 
doque»  (SiculusFlaccus,  LoiSalique):  it.  cambiare  cangiare, 
esp.  cambiar,  fr.  changer.  La  forme  cambire  (Apulée,  Cha- 
risius)  n'est  pas  romane. 

Camisia,  pour  la  première  fois  dans  S.  Jérôme:  «  Soient  mili- 
tantes habere  lineas,  quas  camisias  vocant  »;  très-fréquent  en 
b.  lat.  De  là  it.  camicia,  esp.  pr.  camisa,  fr.  chemise,  val. 
cemase.  L'origine  et  l'âge  de  cette  expression  des  soldats  ro- 
mains, certainement  très-répandue,  sont  douteux. 

Campaneus,  campanius,  pour  campestris  dans  les  arpen- 
teurs ;  on  trouve  même  déjà  chez  eux  le  subst.  campania  :  «  ni- 
griores  terras  invenies,  si  in  campaniis  fuerit,  fines  rotundos 
habentes;  si  autem  montuosum,  etc.  »  (Lachmann  p.  332);  plus 
tard  on  dit  sans  scrupule  ca^npania,  plaine  (Grég.  de  Tours)  : 
it.  campagna,  esp.  campaha,  etc. 


40  INTRODUCTION. 

Campsare  :  campsare  Leucatem  (Ennius)  ;  campsat  = 
flectit  (Gloss.  Isid.)  :  it.  c  ans  are  y  esquiver.  La  même  permuta- 
tion de  lettres  a  lieu  dans  le  lat.  sampsa,  marc  d'olives,  devenu 
sansa,  it.  sansa. 

Capitiuniy  vêtement  de  femme  (Varron,  Labérius,  Pandec- 
tes),  mot  qu'Aulu-Gelle  désigne  comme  peu  ordinaire  :  it.  ca- 
pe zz-ale,  mouchoir  de  cou. 

Ca23tiva7'e  (S.  Augustin,  Vulgate)  :  it.  cattivare,  esp.  cau- 
tivar,  pr.  captivar,  v.  fr.  eschaitwer{BQi\o\i,  Chron.,ly2b9)y 
fr.  ca2)tiver. 

Carricare,  (S.  Jérôme  d'après  Du  Gange)  :  it.  caricare, 
car  car  e;  esp.  pr.  cargar,  fr.  charger. 

Cas  aie,  limite  d'une  métairie  dans  les  arpenteurs  (voy.  Ru- 
dorffp.  235),  plus  tard  usité  dans  le  sens  de  hameau,  village  : 
it.  casale,  petit  village  ;  esp.  pr.  casai,  v.-fr.  casel,  métairie, 
maison  de  campagne. 

Cascus  pour  antiquus  (Ennius,  Aulu-Gelle,  Ausone)  :  it. 
casco,  vieux,  caduc. 

Catus  pour  felis,  postérieur  à  la  bonne  époque  (Palladius, 
Ani^/io^.):it.^ai^^o,esp.^a^o,pr.ca^,fr.e/m^;manqueenvalaque. 

Cavà  pour  caverna,  dans  les  arpenteurs  :  it.  esp.  pg.  pr. 
cavq,  fr.  cave. 

Cludere,  assez  usité  "^om:  claudere  :  it.  chiudere,  pr.  dure, 
à  côté  de  claure. 

Cocio,  entremetteur  (Plaute(?)  et  Labérius,  auquel  Aulu-Gelle 
le  reproche  comme  un  mot  trivial,  N.  ait.  XYI,  7),  fréquent  en 
bas-latin  sous  la  forme  cocio,  coccio  :  it.  cozzone,  v.  fr.  cos- 
son,  maquignon;  pr.  eusse ,  employé  comme  injure.  Sur  cette 
dernière  forme  cf.  Festus,  p.  51  :  «  Apud  antiques  prima  syl- 
laba  per  u  litteram  scribebatur.  » 

Co7nMnare  (S.  Augustin,  Sid.  Apollinaire);  le  mot  est  le 
même  en  roman. 

Compas sio  (Tertullien  et  autres  écrivains  chrétiens)  :  it. 
co77ipassione,  etc. 

Coinpûtus  (Firmicus);  computum,  compotum,  dans  un  ar- 
penteur :  it.  conto,  esp.  cuento,  fr.  compte. 

Confort  are  (Lactance,  S.  Cyprien)  :  it.  confortare,  esp. 
conhortar,  pr.  conortar,  fr.  conforter. 

Congaudere  (Tertullien,  S.  Cyprien)  :  pr.  congauzir,  fr. 
conjouïr. 

Conventare  (Solin)  :  seulement  val.  cuvuntà,  parler  à  quel- 
qu'un, convenir  e  aliquem. 


ÉLÉMENT    LATIN.  -H 

Cooperimentum  (Bassus  dans  Aulu-Gelle)  :  it.  coprimento, 
val.  coperemunt,  v.  esp.  cobrimiento,  pr.  cubrimen. 

Coopertorium  (Végèce  De  re  veter,\  Pandectes)  :  it.  co- 
pertojo,  esp.  pr.  cobertor,  fr.  couvertoir. 

Coquina  pour  culina  dans  le  latin  des  derniers  temps  (Ar- 
nobe,  Palladius,  Isidore)  :  it.  cucina,  esp.  cocina,  fr.  cuisine, 
val.  cuhnie.  Coquinare  :  it.  cocinare,  etc. 

Cordatus  (Ennius,  Lactance;  cordate  dans  Plante)  :  abrégé 
en  roman  :  esp.  cuerdo,  pg.  cor  do  dans  le  même  sens. 

Cordoliiim  (Plante,  Apulée)  :  it.  cordoglio,  esp.  cordojo, 
pr.  cordolh. 

CoxOy  boiteux  :  «  Catax  dicitur  quem  nunc  coœonem  vo- 
cant  »  (Nonius)  :  esp.  coœo,  pg.  coœo^  cat.  cox;  dans  le  glossaire 
d'Isidore  coxus. 

Crena  (Pline  Hist.  nat.  XI,  37,  68).  On  donne  à  ce  mot  le 
sens  d'entaille,  coche  :  de  là  sans  doute  lomb.  crena,  fr.  cran 
créneau, 

Cunulae  (Prudence)  :  it.  culla, 

Dejectare  pour  dejicere  (Mattius  dans  Aulu-GeUe)  :  fr.  dé- 
jeter,  pg.  deitar. 

Bernent  are,  être  en  délire  (Lactance)  :  it.  dementare,  esp. 
dementar,  rendre  fou;  v.-fr.  dementer,  sedementer,  se  con- 
duire en  insensé. 

Deoperire  (Celse),  ouvrir  :  piém.  durvi,  n.-pr..  durbir, 
"wall.  drovi  m.  s. 

Deputare,  dans  le  sens  de  destiner  à  un  but,  chez  quelques 
auteurs  des  derniers  temps ,  comme  Palladius,  Sulpice  Sévère, 
Macrobe  :  it.  deputare,  esp.  diputar,  pr.  deputar,  fr.  dé- 
puter, 

Devetare,  comme  vetare  (Quintilien  ?)  :  it.  divietare,  v.-esp. 
pr.  devedar,  v.-fr.  dévéer, 

Deviare  (Macrobe  et  autres)  :  it.  deviare,  v.-esp.  pr.  de- 
viar,  fr.  dévoyer, 

JDirectura  pour  directio  (Vitr'uve)  :  it.  dirittura,  drittura; 
esp.  derechura,  pr.  dreitura,  fr.  droiture. 

Discursus,  dans  le  sens  de  sermo  (Cod.  Théod.)  :  it.  dis- 
corso, etc. 

Disseparare  pour  separare  (Nazaire)  :  it.  discevrare,  pr. 
dessehrar^  v.-fr.  dessevrer, 

Disunire  (Arnobe)  :  it.  disunire,  esp.  disunir,  fr.  dé- 
sunir. 


i2  INTRODUCTION. 

«  DiurnarOy  inusitate  pro  diu  vivere  »  (Aulu-Gelle  XVII, 
2);  Nonius,  qui  cite  ce  mot  d'après  le  même  auteur  qu  Aulu- 
Gelle,  l'appelle  honestiim  verbum.  Le  roman  n'en  offre  que 
des  composés,  comme  it.  soggiornare,  aggiornare ,  etc. 

Dogay  gr.  Bo//,,  vase  ou  mesure  pour  les  liquides  (Vopiscus)  : 
it.  pr.  doga,  val.  doag,  fr.  douve,  avec  un  sens  assez  altéré; 
voy.  le  Dict,  étymol. 

Dromo.  Voy.  à  la  liste  des  mots  grecs. 

Luccre  se,  se  rendre  en  un  lieu,  fréquent  dans  Plante  :  «Duc 
te  Qih  aedibus  »;  «  duœit  se  foras  »  (Térence,  Asin.  PoUion); 
«  ducat  se  »  (S.  Jérôme)  :  val.  se  duce  m.  s.,  it.  seulement 
condursi,  esp.  conducirse. 

Luellum,  forme  de  hélium  archaïque,  bien  qu'on  l'employât 
encore  au  temps  d'Auguste.  Dans  les  langues  romanes,  ce  mot 
signifie  combat  singulier,  sens  qu'avait  autrefois  hattaglia  ; 
aussi  duel  est  sans  doute  un  mot  introduit  plus  tard. 

Bulcire  (Lucrèce)  :  pr.  doucir,  it.  seulement  addolcire, 
esp.  adulcir,  fr.  adoucir. 

Duplare  pour  duplicare  (Festus  p.  67),  archaïsme  repris 
par  les  juristes  :  it.  doppiare,  esp.  pr.  dohlar,  fr.  doubler. 

Ebriâcus  pour  ebrius  (Plante  et  Labérius  dans  Nonius)  :  it. 
ebbridco,  v.  esp.  embriâgo,  pr.  ebriac,  fr.  (pat.)  ebriat. 

Efferescere  ou  efferascere  (Amm.  Marcellin):  pr.  s'esfere- 
zir,  s'esferzir,  se  courroucer. 

Eœagium,  pesage  (Théodose  et  Valentinien  Novell.  25; 
Inscr.  dans  Gruter,  647);  l^i-^iz^  =  pensatio  (Gloss.  gr.  lat.)\ 
it.  saggio,  esp.  ensayo,  pr.  essay,  fr.  essai. 

^^ca/c? ar(?  (Vulcatius  Gallicanus,  Apicius,  Marcellus  Em- 
piricus)  :  it.  scaldare ,  val.  sceldâ ,  esp.  escaldar,  fr. 
échauder. 

Excolare  ^ouv  percolare  (Palladius,  Vulgate):  it.  scolare, 
v.-esp.  escolar,  fr.  écouler. 

Exradicare,  eradicare  (Plaute,  Térence,  Varron)  :  it. 
sradicare y  esp.  eradicar,  pr.  eradicar,  esraigar;  v.-fr. 
esracher,  fr.  arracher. 

Eœtraneare  (Apulée?)  :  it.  straniare,  val.  streinà,  esp. 
estrahar,  pr.  estranhar,  v.-fr.  estrangier,  éloigner,  ex- 
patrier. 

Falco  (Servius  sur  le  livre  X,  v.  146,  de  l'Enéide);  Festus 
le  cite  dans  un  autre  sens  :  «  falcones  dicuntur  quorum  digiti 


ÉLÉMENT    LATIN.  >I3 

pollices  in  pedibus  intro  sunt  curvati,  a  similitudine  falcis  » 
(p.  88)  :  it.  falcone,  etc.,  nom  de  l'oiseau. 

Falsare{Pandectes,  S.  Jérôme):  it.  falsare,  esp.  pr.  fal- 
sar,  fr.  fausser. 

«  Famicosam  terram  palustrem  vocabant  »  (Festus  p.  87). 
La  forme  et  le  sens  rapprochent  de  ce  mot  Fit.  esp.  fangoso,  pr. 
fangos;  mais  le  siibst.  prov.  fanha  et  même  le  fr.  fangeux 
portent  plutôt  à  tirer  le  mot  roman  du  got.  fani,  gén. 
fanjis. 

Far  nus  pour  fraxinus  (Vitruve)  ;  voy.  le  Bict.  ètymoL  s. 
V.  Far  nia,  II  a. 

Fata  ^ovly  parca  {Inscriptions ;  sur  une  monnaie  de  Dioclé- 
tien)  :  it.  fata,  esp.  hada,  pr.  fada,  fr.  fée.  Le  Glossaire  de 
Paris  (éd.  Hildebrand)  a  au  contraire  fata=iparcae,  par  con- 
séquent sing.  fatum;  mais  l'admission  en  roman  du  nom.  sing. 
fata  ne  fait  pas  doute. 

Fictus  pour  fixus  (Lucrèce,  Yarron)  :  it.  fitto,  pg.  fito,  esp. 
hito,  "val.  fîpt,  fixé,  lié;  b.-lat.  fictum,  contribution  (ce  qui  est 
établi),  p.  ex.  «  (icto,  quod  est  census  »  (Hist.  patriae  Mon. 
n.  121,  s.  a.  963). 

Filiaster  i^oiir privignus  {Inscriptions)  :  it.  figliastro,  esp. 
hijastro,  pr.  filhastre,  v.-fr.  fillastre. 

Fissiculare  (Apulée,  Martianus  Capella)  :  de  ce  mot  vient  le 
V.  fr.  f ester,  fr.  fêler,  comme  mêler  de  misculare. 

Fluvidus  pour  fluidus  (Lucrèce)  ;  l'it.  fluvido  présente  la 
même  intercalation  du  v. 

Follicare,  haleter  comme  un  soufflet ,  seulement  au  participe 
follicans  (Apulée,  Tertullien,  S.  Jérôme)  :  pg.  folgar,  esp. 
holgar,  se  reposer,  proprement  souffler  après  une  fatigue. 

Fracidus,  flétri,  fané;  olea  fracida  (Caton  De  re  rustica)  : 
it.  fracido,  m.  s. 

Frigidare  (Cael.  Aurelius)  :  it.  freddare.  Les  autres  lan- 
gues n'ont  que  des  composés. 

«  Gahalum  crucem  dici  veteres  volunt  »  (Yarron  dans  No- 
nius)  :  cf.  fr.  gable,  faîte  d'une  maison,  qui  rappelle  aussi,  il  est 
vrai,  l'aU.  gabel.  Yoy.  le  Dict.  étymol. 

Gahàta  (Martial)  :  esp.  gàhata,  n.-pr.  gaoudo,  fr.  jatte, 
it.  gavetta,  écuelle  de  bois.  Ce  mot  a  développé  un  autre  sens 
dans  pr.  gauta,  it.  gota,  îr.joue.  Yoy.  le  Lict.  étymol. 

Galgulus,  nom  d'un  oiseau  (Pline  Hist.  nat.  var.)  :  esp. 
gàlgulo,  merle  doré;  it.  rigôgolo,  loriot,  =  aurigalgulus. 


lu  INTRODUCTION. 

Gaudebundus,  gaudihiindus  (Apulée)  ;  pr.  gauzion,  jau- 
zion,  fém.  gauzionda. 

Gavia,  nom  d'un  oiseau  (Pline  Ilist.  nat.)  :  esp.  gavia^  pg. 
gawota,  mouette. 

Gonucidiim  \)ouv  goticidum,  d' aigres  leYerhecongeyiuclare 
(Caelius  dans  Nonius);  genuculum  (L.  Salique):  ginocchio, 
esp.  hinojo,  v.-fr.  genouil,  fr.  genou.  Voy.  la  dissertation 
de  Pott,  Plattlatein,  p.  316. 

Gluto,  comme  gulosus  (Festus  p.  112,  Isidore)  :  it.  ghiot- 
tone,  esp.  pr.  gloton,  fr.  glouton. 

Grandire  (Plante ,  Pacuvius  et  autres)  :  it.  grandire,  fr. 
grandir. 

Grossus  {Vulgate,  Sulpice  Sévère);  grossitudo  (Solin)  :  it. 
grosso,  esp.  grueso,  pr.  fr.  val.  gros. 

Grundire  pour  grunnire,  archaïsme  cité  par  les  grammai- 
riens, se  retrouve  dans  le  pr.  grondir,  v.-fr.  grondir,  gron- 
dre  ;  cf.  fr.  gronder. 

Gubernuni  pour  guhernaculum  (Lucrèce,  Lucilius)  :  it. 
governo,  pr.  govern,  m.  s.;  esp.  gobierno,  v.-fr.  gouverne, 
au  sens  figuré.  Labérius  a  dit  gubernius  pour  gubernator  ;  le 
même  suffixe  se  retrouve  dans  l'esp.  governio  pour  timon 
{Apolonio  p.  273). 

Gumia,  gourmand  (Lucilius,  Apulée)  :  esp.  gomia,  glouton, 
et  épouvantail,  comme  lelat.  manducus. 

Gyrare  (Pline,  Yégèce)  :  it.  girare,  esp.  girar,  pr.  girar, 
v.-fr.  gyrer. 

Halitare  (Ennius)  :  it.  alitare,  fr.  haleter. 

Hapsus,  touffe  de  laine  (Celse)  :  pr.  mod.  ans,  toison. 

lier edit are,  pour  la  première  fois  dans  Salvien,  avec  le  sens 
de  mettre  en  possession  :  it.  ère  dit  are,  eredare,  redare;  esp. 
heredar,  pg.  herdar,  pr.  heretar,  fr.  hériter. 

«  Hetta,  res  minimi  pretii quum  dicimus  :  Non  hettae 

te  facio  »  (Festus  p.  99);  certainement  conservé  dans  l'it.  ette, 
bagatelles,  dans  les  patois  eta,  etta,  etti^  et. 

Inipedicare  (Amm.  Marcellin),  embarrasser,  enlacer  :  it. 
impedicare^  m.  s.,  mais  peu  usité;  pr.  empedegar,  v.-fr.  em- 
pegier. 

Jjnpostor  (S.  Jérôme,  Pandectes)^  verbum  rusticum  d'après 
Grégoire  le  Grand  (v.  Du  Gange)  :  it.  impostore,  etc. 

Improperare  (Pétrone),  improperium  (  Vulgate)  :  it.  im- 


ÉLÉMENT    LATIN.  >I5 

proverare^  rimproverare;  esp.  improperaT^  it.  esp.  impro- 
perio,  v.-fr.  impropèrer. 

Incapahilis  (S.  Augustin)  :  fr.  incapable. 

Inceptare  (Plaute,  Térence,  Aulu-Geile)  :  pg.  enceitar, 
esp.  encentar,  couper  quelque  chose  pour  le  manger. 

Incrassare  (Tertullien):  it.  ingrassare,  esp.  engrasar^  fr. 
engraisser, 

Inhortari  (Apulée)  :  seulement  v.-fr.  enorter. 

Intimare,  dans  plusieurs  auteurs  des  derniers  temps  :  it.  in- 
timare,  esp.  pr.  intimar,  fr.  intimer. 

Jejunare  (Tertullien)  :  giunarey  val.  azunà,  esp.  ayunar, 
fr.  jeûner. 

Jentare  (Varron  dans  Nonius,  qui  le  traite  de  mot  peu  usité; 
Martial,  Suétone),  déjeuner  :  esp.  yantar,  pg.  jantar,  roum. 
ientar.  D'anciens  glossaires  donnent  aussi  ^an^are. 

Judilare,  mot  usité  à  la  campagne  d'après  Festus  :  «  JuM- 
lare  est  rustica  voce  inclamare»;  cf.  Yarron,  De  lingualatina, 
V,  6,  68:  «Ut  quiritare  urbanorum,  ^ic  juhilare  V[x^iiQ,ov\xm.» 
Les  écrivains  chrétiens  ne  l'emploient  que  pour  signifier  être 
joyeux  :  de  là  it.  giubilare,  esj).  jubilar.  Le  mot  des  citadins, 
quiritare,  s'est  aussi  conservé  en  roman,  comme  l'avaient  déjà 
pensé  Scaliger  et  Yossius  :  it.  gridare,  esp.  gritar,  fr.  crier. 
Yoy.  le  Bict.  étymol. 

Jucundare  (S.  Augustin,  Lactance)  :  it.  giocondare.  Gré- 
goire de  Tours  l'emploie  très-souvent. 

Jm^amentwn  {Pandectes,  Ammien  Marcellin,  Sulpice  Sé- 
vère) :  it.  giuramentOy  val.  zuremunt,  esp.  juramento,  fr. 
jurement. 

Justificare  (Tertullien,  Prudence)  :  it.  giustificare,  etc. 

Lacté  et  lactem,  à  l'accusatif,  pour  lac  (Plaute,  Aulu-Gelle, 
Apulée  et  autres):  it.  latte,  esp.  lèche,  fr.  lait,  mots  qui  d'après 
les  lois  de  formation  romane  viennent  plutôt  de  cette  forme  que 
de  lac. 

Lanceare  (Tertullien)  :  it.  lanziare ,  esp.  lanzar,  fr. 
lancer. 

Levisticum  pour  ligusticum,  nom  de  plante  (Yégèce  De 
arte  vet.)  :  it.  levistico,  fr.  livèche.  Freund  n'a  pas  admis 
cette  forme  barbare. 

Licinium,  sindon ,  charpie  (Yégèce  De  arte  vet.)  :  esp. 
lechino,  pg.  lichino. 


Hi  INTRODUCTION. 

Ligatio  (Scribonius  Largus)  :  pr.  liazd  (Gloss.  Occit.),  fr. 
liaison. 

Liquiritia,  mot  corrompu  de  Y>.ux6^piî;a  (Theodorus  Priscia- 
nus,  De  diaeta;  Végèce)  :  legorizia,  esp.  regaliz ,  fr.  ré- 
glisse. 

Loha,  tuyau  du  blé  d'Inde  (Pline)  :  mil.  loeuva,  épi  du  sar- 
razin,  panicule  du  maïs  (Biondelli). 

Longano,  longabo,  boyau,  saucisse  (Varron,  Caelius  Aure- 
lius,  Végèce,  Apicius)  :  esp.  longaniza  dans  le  dernier  sens. 

Maccus,  niais,  imbécile  (Apulée)  :  sard.  maccu,  m.  s. 

Macror,  variante  pour  macies  (Pacuvius)  :  fr.  maigreur. 

«  Magisterare  pro  regere  et  temperare  dicebant  antiqui  » 
(Festus  p.  152  153,  Spartien)  :  it.  maestrare,  v.-esp. 
maestrar,  pr.  maiestrar,  v.-fr.  maistrer,  enseigner,  or- 
donner. 

Malitas  (var.  des  Pandectes)  :  esp.  maldad. 

Mamma  pour  ouater,  mot  d'enfant  (Varron  dans  Nonius)  : 
it.  ma^nma,  esp.  marna,  fr.  maman ^  val.  mame  ou  mume; 
en  valaque,  c'est  le  mot  propre  pour  mère. 

Mammare  pour  lactare  (S.  Augustin)  :  esp.  mamar. 

Manducare^  souvent  employé  pour  edere  dans  les  derniers 
temps  :  it.  mangiare,  v.-pg.  pr.  manjar^  fr.  manger. 

Masticare ,  gr.  (j.acTaS^£iv,  pour  mandere,  postérieur  à  la 
bonne  époque  (Apulée,  Theod.  Priscianus,  Macer)  :  it.  masti- 
care, esp.  7nascar,  pr.  mastegar,  fr.  mâcher. 

Mattus  pour  eàrius  (Pétrone)  :  de  là  peut-être  l'it.  matto, 
fou. 

Medietas,  mot  que  Cicéron  hésitait  à  écrire  et  n'employait 
que  pour  traduire  le  gr.  ]).z'z6'zriq  :  «  bina  média,  vix  enim  audeo 
dicere  ^nedietates  »  (cf.  Freund)  :  it.  medietà,  esp.  mitad, 
pr.  meytaf,  fr.  moitié.  Fréquent  dans  le  plus  ancien  bas-latin 
et  dans  les  arpenteurs. 

Mejare,  pour  mejere,  est  cité  par  Diomède  sans  exemple 
(v.  Forcellini)  :  à  ce  mot  répondent  le  pg.  mijar  et  l'esp. 
mear,  qui  du  reste  pourraient  venir  directement  de  mejere. 

Melicus  pour  medicus,  de  Médie,  prononciation  vulgaire 
blâmée  par  Varron  :  esp.  mielga,  de  melica  pour  medica^ 
luzerne. 

Meliorare  {Cod.  Justin.,  Pandectes):  it.  migliorare,  esp. 
mejorar,  pr.  melhurar,  fr.  a-méliorer. 

Mensurare  (Végèce  De  re  milit.)  :  it.  misurare,  etc. 


ÉLÉMENT    LATIN.  47 

Minaciae  pour  minae  (seulement  dans  Plante):  it. mmaccm, 
esp.  a-menaza,  pr.  menassa,  fr.  menace. 

Minàre,  faire  avancer  le  bétail  par  des  menaces  (Apulée  ;  cf. 
Festus  dans  Paul  Diacre),  pris  dans  le  sens  de  ducere  :  it.  me- 
nare,  pr.  menar,  fr.  mener.  De  même  prominare  (Apulée)  : 
fr.  promener. 

Minorare  (TertuUien,  Pandectes)  :  it.  minorare,  esp.  me- 
norar. 

Minutalis  pour  minutus  (Apulée,  TertuUien,  S.  Jérôme  et 
autres)  :  minutaglia  (du  pi.  minutalia),  bagatelle,  futilité. 

Modernus  (pour  la  première  fois  dans  Priscien,  Gassiodore), 
de  l'adv.  modo  :  it.  esp.  moderno,  fr.  moderne. 

Molestare  (Pétrone,  Apulée  et  autres)  :  it.  molestare. 

Molina  pour  mola  (Ammien  Marcellin)  :  pr.  molina;  maso, 
it.  molinOy  esp.  molino,  fr.  moulin. 

Morsicare,  se  mordre  les  lèvres  (Apulée)  :  it.  morsicare, 
saisir  avec  les  dents. 

Murcidus,  paresseux  (seulement  Pomponius  dans  S.  Au- 
gustin) :  pg.  murchoy  mou,  flétri. 

Naufragare  (Pétrone,  Sid.  Apollinaire)  :  it.  naufragare, 
esp.  naufragar,  fr.  nauf rager. 

Nervium,  gr.  veupiov,  pour  nervus  (Yarron  dans  Nonius, 
Pétrone)  :  esp.  nervio,  pr.  nervi. 

Nitidare  (Ennius ,  Palladius ,  Golumelle)  :  it.  nettare,  fr. 
nettoyer. 

Obsequiae  pour  eœsequiae  dans  les  Inscriptions  (voy.  du 
Gange)  :  v.-esp.  pr.  obsequias,  fr.  obsèques. 

Obviare,  mot  postérieur  aux  bons  siècles  :  it.  ovviare,  esp. 
obviar  (plus  anciennement  oviar  et  autres  formes),  fr.  obvier. 

Octuaginta  pour  octoginta  (seulement  dans  Vitruve),  très- 
fréquent  dans  les  chartes  du  moyen  âge  (cf.  par  exemple  Hist. 
patriae  monumenta,  n**  90,  98).  L'it.  ottanta  est  à  cet  octua- 
ginta comme  settanta  à  septuaginta  :  les  deux  premiers  de  ces 
mots  peuvent  devoir  leur  formes  aux  deux  derniers.  Ou  bien 
octuaginta  a-t-il  une  raison  d'exister? 

Olor  pour  odor  (Varron,  Apulée)  :  it.  olore,  esp.  pr.  olor, 
v.-fr.  olor. 

Orbus  pour  caecus  :  «  orba  est  quae  patrem  aut  filios  quasi 
lumen  amisit  »  (Festus  dans  Paul  Diacre,  p.  183,  et  autres  ;  cf. 
le  Bict.  étymol.)  :  it.  orbo^  val.  pr.  v.-fr.  orb,  m.  s. 

DI£Z.  2 


\S  INTRODUCTION. 

Ossum  pour  os,  ossis,  archaïsme  (Pacuvius,  Varron  et 
autres)  :  it.  osso,  esp.  hueso;  ces  mots  se  rattachent  mieux  à 
ossum  qu'à  os. 

Pala  pour  scapula  (Caelius  Aurel.)  :  sard.  pala,  m.  s. 

Pâlit ari,  fréquent,  de  palari  (Plante)  :  de  là  p.- ê.  it.  pal- 
tone  (iponr pâlit one,  comme  faltare  pour  fallitare),  vagabond, 
mendiant. 

Panucula  pour  panicula  (Festus,  p.  220  :  «  panus  facit 
deminutivum  panucula  »)  :  it.  pannocchia,  esp.  panoja, 
m.  s. 

Papa,  mot  enfantin  pour  père  :  fr.  papa,  etc.  Voy.  le  Dict, 
étymol. 

Papilio,  dans  le  sens  de  tente  (Lampridius  et  autres  posté- 
rieurs) :  it.  padiglione,  esp.  pahellon,  fr.  pavillon, 

Paraveredus,  de  Tuapà  et  veredus,  cheval  de  volée,  cheval 
léger  (Cod.  Théod.,  Cod,  Justin.),  b.-l.  parafredus  (Loi 
Bav.)  :  it.  palafreno,  esp.  palafren,  fr.  palefroi. 

Pauper,  a,  um  (Plante  dans  Servius,  Caelius  Aurelius)  : 
it.  povero,  jamais  ^overe;  esp.  pobre,  mais  pr.  pauhre  pau- 
hra,  paubramen. 

Pausare  (Caehus  Aurelius;  Végèce,  De  re  vet.)  :  it.  pau- 
sare,  esp.  pausar,  fr.  pauser;  et  dans  un  autre  sens  it.  po- 
sare,  esp.  posar,  fr.  poser. 

Peduculus  pour  pediculus  (Pelagonius)  ;  peduculus  = 
çôeip  (Gloss.  Philox.)  :  pidocchio,  esp.  piojo,  v.-fr.  péouil, 
fr.  pow. 

Pejorare  (Julius  Paulus,  Caelius  Aurelius)  :  it.  peggiorare, 
v.-esp.  peorar,  pr.  peyorar,  fr.  empirer. 

Petiolus,  petit  pied,  queue  de  fruit  (Afranius  dans  Nonius, 
Celse,  Columelle)  :  it.  picciulo  dans  le  dernier  sens,  val.  picior, 
pied. 

Pétrie osus  :  «  Res  petricosa  est,  Cotile,  hellus  homo  » 
(Martial  III,  63).  Telle  est  la  leçon  des  premières  éditions; 
d'autres  ont  pertricosa  ou  prœtricosa,  Petricosus  signifierait 
pierreux,  difficile,  ce  qui  rappellerait  scrupulosus,  de  scrupu- 
lus,  dim.  de  scrupus,  rocher.  Cabrera  (I,  12)  y  voit  Fesp. 
pedregoso,  pierreux,  qu'on  rencontre  dès  972  sous  la  forme 
pedregosus.  Honnorat  donne  le  pr.  mod.  peiregous.  Petrico- 
sus ne  peut,  il  est  vrai,  se  tirer  immédiatement  de  petra  :  il 
manque  un  anneau  intermédiaire,  comme  le  montre  la  formation 
de  bell'ic-osus.  Mais  il  semble  que  cet  anneau,  dont  nous  ne 


ÉLÉMENT   LATIN.  -19 

trouvons  pas  de  trace  en  latin,  ait  été  transmis  aux  langues 
romanes,  car  on  le  retrouve  dans  d'autres  mots  :  esp.  pedr-eg- 
al,  champ  pierreux;  pr.  peir~eg-ada,  tempête  de  grêle;  et  elles 
n'emploient  le  suffixe  icus  pour  la  formation  de  mots  nouveaux 
que  dans  des  cas  excessivement  rares. 

Pilare  pour  eœpillare  (Ammien  Marcellin)  :  pigliare,  esp. 
pr.  pillar,  fr.  piller.  Yoy.  le  Dict.  étymol. 

Pipio,  petit  oiseau,  petite  colombe  (Lampridius)  :  it.  pippione 
piccione,  esp.  pichon,  fr.  pigeon. 

Pisare  pour  pinsere  (Varron)  :  de  là  esp.  pisar,  fr.  piser, 
val.  pisà.  De  même  pistare  (Yégèce,  De  re  vet.  Apulée)  :  it. 
pesiare,  es-p.  pistar,  pr.  pestar, 

Plagare  pour  plagam  ferre  (S.  Augustin)  :  it.  piagare, 
esp.  plagar  llagar,  pg.  chagar,  pr.  plagar,  v.-fr.  plaier. 

^Plancae  dicebantur  tabulae p/anae  »  (Festus,  p.  230;  Pal- 
ladius)  :  piém.  pianca^  pr.  planca,  fr.  planche. 

PlotuSy  qui  a  les  pieds  plats  (Festus)  :  de  là  sans  doute  it. 
piota,  semelle.  Voy.  le  Dict.  étymol. 

PossiMlis,  déjà  dans  Quintilien,  qui  le  traite  de  dur^a  appel" 
latio;  fréquent  dans  les  auteurs  postérieurs,  ainsi  que  possibi- 
lit  as  :  it.  possihile,  etc. 

Potestativus  (Tertullien)  :  pr.  potestatiu,  y.-îv.  poesteïf. 

Praestus,  de  l'adv.  praesto  (Gruter  Corp.  Inscr.  p.  669, 
n**  4;  Z.  Sal.)  :  it.  esp.  presto,  pr.  prest,  fr.  prêt. 

Proba  (Ammien  Marcellin,  Cod.  Just.)  :  it.  prova,  etc. 

Pronare,  de pronus  (Sid.  Apollinaire),  adpronare (Apulée): 
deprunar  por  el  val,  descendre  dans  la  vallée  (Poema  del  Cid, 
V.  1501).  Subst.  prunada,  m.  s.  que  caida  ou  des  gracia 
(Sanchez). 

Propaginare  (Tertullien)  :  propagginare,  pr.  probainar 
(Gl.  Occit. ) y  fr,  provigner. 

Propiare  pour  prope  accéder e  (S.  Paulin  de  Noie)  :  it. 
approcciare,  pr.  apropchar,  fr.  approcher. 

Pullare  ^owv pullulay^e  (Galpurnius,  ecl.  Y)  :  l'it.  pollare 
se  rapproche  plus  de  ce  mot  que  àepullulare;  cf.  pillola,  ou 
bien  urlare  de  ululare. 

Pullicenus  i^ovivpullus  gallinaceus  (Lampridius):  ^v.pouzi, 
fr.  poucin  on  poussin. 

Putus  ipouv puer,  mot  populaire  :  it.  putto,  esp.  ^g.puto. 

PutilluSf  dimin.  (Plante)  :  it.  putello.  V.  le  Dict.  étymol. 

Quiritare.  Voy.  i^hishsiuijubilare. 


20  INTRODUCTION. 

Rallus,  probablement  dans  le  sens  de  mince  ;  vestis  ralla 
(Plante):  esp.  pg.  ralo,  fr.  (pat.)  raie,  alban.  raie,  m.  s. 

Rancor^  rancune  (S.  Jérôme):  it.  rancor^,  v. -esp.  pr.  ran- 
cor,  v.-fr.  rancœur. 

Refrigerium  (Tertullien,  Orose)  :  it.  refrigerio,  etc. 

Reicere  pour  rejicere,  employé  au  temps  de  Servius  (cf. 
Schneider,  I,  581):  it.  rècere,  cracher,  avec  une  contraction 
encore  plus  forte. 

Rememorare  (Tertullien)  :  it.  rimembrare,  v.-esp.  pr. 
rememhrar,  fr.  remembrer. 

Repatriare  (Solin)  :  it.  ripatriare,  esp.  repatriar,  pr. 
repairar,  v.-fr.  repairer. 

Retractio,  action  de  retirer,  d'amoindrir  :  pr.  retraissà,  re- 
montrance, reproche. 

Rostrwn  pour  os,  oris  (Plante,  Lucilius,  Varron,  Pétrone, 
Pandectes)  :  esp.  rostro,  pg.  rosto,  visage;  val.  rost,  bouche. 

Ruidus,  raboteux  (Pline)  :  it.  rumdo,  m.  s.  (Voy.  le  Lict. 
étymol.)\  p.-ê.  aussi  esp.  rudo. 

«  Rumare  dicebant  quod  nunc  ruminare  »  (Festus,  p.  270, 
271).  A  cette  forme  se  rapporte  Fit.  rumare,  qui  pourrait  cepen- 
dant venir  de  ruminare,  comme  nomare  de  nominare. 

Rumigare  pour  ruminare  (Apulée)  :  esp.  rumiar. 

Rumpus,  vrille  de  la  vigne  qu'on  fait  courir  d'un  arbre  à 
l'autre  (seulement  dans  Varron)  :  tessin.  romp,  m.  s. 

Ruspariy  ruspare,  fouiller,  scruter  (Accius  dans  Nonius, 
Apulée,  Tertullien;  cf.  Festus);  d'après  Vossius  le  sens  primitif 
était  gratter  :  l'it.  ruspare  confirmerait  cette  opinion. 

/S^a^a(Ennius),  plus  souvent  sagum:  it.  saja,  esp.  pr.  saya, 
fr.  saie. 

Sanguisuga  :  «  hirudine,  quam  sanguisugam  vulgo  coepisse 
appellari  adverto  »  (Pline  VIII,  10)  :  it.  pg.  sanguisuga, 
esp.  sanguija  (pour  sanjuga)  sanguijuela,  pr.  sancsuya,  fr. 
sangsue. 

Sapius  pour  sapiens,  d'après  le  composé  nesapius  (Pétrone, 
Terentius  Scaurus)  :  it.  saggio,  esp.  sabio,  pr.  sabi  satge;  fr. 
sage.  Cf.  Dict.  étymol. 

«  Sarpere  antiqui  pro  putare  dicebant  »  (Festus,  p.  322)  : 
de  là  v.-fr.  sarpe,  fr.  serpe. 

Scalpturire.  Voy.  le  Dict.  étymol.  s.  v.  Scalterire,  II  a. 

Scamillus,  dans  Priscien  scamellum,  dimin.  de  scamnum  : 
esp.  escamel,  pr.  escaimel,  v.-fr.  eschameL 


ÉLÉMENT    LATIN.  2f 

SenectuSy  comme  adjectif,  rare  et  archaïque  (Freund) ,  em- 
ployé par  Lucrèce,  Plaute,  Salluste.  Le  mot  esp.,  rare  aussi, 
senecho  {muy  senechas  las  quiœadas,  les  joues  vieilles,  c.-à-d. 
flétries,  Cancionero  de  Baena,  p.  106)  ne  peut  régulièrement 
venir  que  de  senectus. 

«  Sermonari  rusticius  videtur,  sed  rectius;  sermocinari 
crebrius  est,  sed  corruptius  »  (Aulu-Gelle  XVII,  2)  :  it.  sermo- 
nare,  pr.  sermonar,  fr.  sermonner, 

Sifilare  pour  sihilare,  forme  vieillie  d'après  Nonius,  s'est 
conservé  dans  le  fr.  siffler. 

Singillus,  qui  se  déduit  de  singillarius  pour  singularius 
(Tertullien)  :  pg.  singélo. 

Solitaneus  pour  solitarius  (Theodorus  Priscianus)  :  v.-fr. 
soltain  :  les  voies  soltaines  et  gastes  {Brut  II,  291),  m.-h.- 
all.  S  oit  âne,  le  désert. 

Soynnolentus^oMV  somniculosus  (Apulée,  Solin)  :  it.  sonno- 
lentOy  esp.  sonoliento,  pr.  somnolent.  Somnolentia  (Sid. 
Apollinaire)  :  it.  sonnolenza,  etc. 

Sortus  :  «  surregit  et  sortus  ponebant  antiqui  pro  surreœit 
et  ejus  participio,  quasi  sit  surrectus  «  (Festus,  p.  297)  :  it. 
sortOy  de  sur  gère, 

Spatha,  gr.  ctcûcOy],  instrument  long  et  élargi  pour  remuer, 
spatule,  puis  épée  large,  et  sans  doute  dans  ce  dernier  sens  voca- 
bulum  castrense,  déjà  dans  Tacite  {Annal.  XII,  35)  :  «  gladiis 
ac  pilis  legionariorum...,  spathis  et  hastis  auxiliarium  »;  dans 
Végèce  {De  re  militari,  IL  15)  :  «  gladios  majores,  quos  spa- 
thas  vocant  »,  et  autres.  En  roman  le  dernier  sens  s'est  conservé 
seul  :  it.  spada,  val.  spate,  esp.  pr.  espada,  fr.  épée. 

Spathula,  ordinairement  spatula,  dimin.  du  précédent,  dé- 
signe, comme  aussi  le  gr.  cTuàB-^,  l'omoplate  ou  les  grandes  côtes 
des  animaux.  Apicius  dit  spatula  porcina:  delà  it.  spalla,  esp. 
espalda,  pg.  espàdoa,  pr.  espatla,  fr.  épaule. 

Species,  dans  le  sens  d'épice  (Macrobe,  Palladius,  etc.)  :  it. 
spezie  spezj,  esp.  especia,  fr.  épice. 

Stagnum  pour  stannum,  d'après  les  dérivés  stagnatus , 
stagneus  :  it.  stagno,  esp.  estano,  pr.  estanh,  fr.  étain. 

Stloppus,  sclopuSt  bruit,  détonation  (Perse)  :  it.  stioppo 
schioppOy  m.  s.  De  là  aussi  le  b.-lat.  sclupare  {L.  Sal.). 

Striga,  avec  le  double  sens  d'oiseau  de  nuit  et  de  sorcière, 
dans  Pétrone  et  Apulée,  a  conservé  le  dernier  en  roman  :  it. 
strega,  pg.  estria,  v.-fr.  estrie,  val.  strigôe. 


22  INTRODUCTION. 

Struppus,  lien,  courroie  (Gracchus  dans  Aulu-Gelle)  :  it. 
strbppolOy  fr.  étrope,  esp.  estrovo,  corde,  bouée. 

Subsanna7^e,  insulter,  honnir  (Tertullien,  Némésien,  S.  Jé- 
rôme) :  v.-esp.  sosanar,  m.  s.,  p.-ê.  aussi  pr.  soanar,  v.-fr. 
sooner. 

Suis  pour  sus  (Prudence)  :  de  là  esp.  soeZy  sale? 

Tata,  mot  enfantin  ^ouv  pater  (Varron  dans  Nonius,  Martial, 
Inscr.)  :  it.  (pat.)  tata»  val.  tate,  esp.  tait  a. 

.«  Tauras  vaccas  stériles  appellari  ait  Verrius,  quae  non  ma- 
gis  pariant  quam  tauri  »  (Festus,  p.  352,  353)  :  pg.  toura,  pr. 
toriga,  m.  s.  Le  fr.  taure  a  une  autre  signification. 

Taxare,  originairement  avec  le  sens  de  tâter  :  «  taxare  pres- 
sius  crebriusque  est  quam  tangere,  unde  procul  dubio  id  incli- 
natum  est  »  (Aulu-Gelle,  II,  6;  cf.  Festus).  Ce  sens,  qui  d'ailleurs 
est  constaté,  mais  n'est  employé  par  aucun  auteur,  a  persisté 
dans  l'itér.  roman  tastare  =  taxitare, 

Termen  pour  terminus  (Y arro,  Le  ling.  lat.).  L'it.  termine 
ne  peut  venir  de  terminus ,  ni  même  rigoureusement  de  termen; 
il  suppose  un  ace.  masc.  terminem;  cf.  terminibus  qui  distant ^ 
dans  les  arpenteurs.  Le  plur.  de  termen,  terminia,  a  produit 
en  b.-lat.  d'un  côté  le  sing.  ter^ninium,  pr.  termini;  de  l'autre 
le  fém.  terminia  (voy.  Pott,  Zeitschrift  fur  Altertkumswis- 
senschaft,  XI,  486). 

Testa,  dans  le  sens  de  la  boîte  du  crâne  (Prudence,  Ausone, 
Caelius)  :  it.  esp.  pr.  testa,  fr.  tête. 

Tina,  vase  pour  le  vin  (Yarron  dans  Nonius)  :  it.  esp.  pr. 
tina,  fr.  tine,  alban.  tine,  mot  populaire. 

Tinnitarey  comme  tinniy^e  (Philomela)  :  fr.  tinter. 

Tragula  pour  traha,  herse  (Varron)  :  c'est  tout  à  fait,  comme 
forme,  le  fr.  tr aille,  pont-volant. 

Tribulare,  tourmenter,  vexer  (Tertullien)  :  it.  tribolare, 
pr.  tribolar,  v.-fr.  triboiller. 

Trie 0 y  débiteur  en  retard,  chicaneur  (Lucilius)  :  comasq. 
trignon,  m.  s. 

Trusare,  fréq.  de  trudere  (Catulle)  :  lomb.  trusà,  pr.  tru- 
sar,  heurter. 

Turio,  pousse,  rejeton  (Columelle)  :  cat.  toria,  marcotte, 
provin. 

Unio  :  P  union,  assemblage  (Tertullien,  S.  Jérôme)  :  it. 
unione,  etc.;  2°  oignon  (Columelle)  :  pr.  uignon,  fr.  oignon. 


ÉLÉMENT    LATIN.  23 

Vacivus  (Plaute,  Térence)  :  esp.  vacio. 

Valentia  (Maevius,  Titinnius,  Macrobe)  :  it.  valenza,  etc. 

ValluSf  dimin.  de  vannus  (Varron)  :  it.  vaglio, 

Vanare,  tromper  par  de  belles  paroles  (Accius  dans  Nonius)  : 
it.  vanare,  radoter,  ordinairement  vaneggiare;  esp.  seulement 
vanear,  pr.  vanar,  hâbler. 

Vanitare,  itératif  du  précédent  (S.  Augustin,  Oper.  t.  I,  p. 
437,  761)  :  it.  vantare,  etc. 

Vasca-tibia  (  Solin  )  semble  désigner  une  flûte  traversière 
(Freund);  p.-ê.  est-ce  un  pur  hasard  que  la  ressemblance  de 
ce  mot  avec  le  pr.  bascunc  (p.  bascuenc?  Gl.  (9m^.,  Honnorat), 
qui  est  traduit  par  de  travers. 

Vasum  pour  vas  (Plante,  Caton,  Pétrone,  etc.)  :  it.  esp.  pg. 
vaso,  jamais  î?a5e. 

Veruina^  de  veru  (Plaute,  cf.  Fulgence)  :  it.  verrina,  foret. 
Vu  est  tombé,  comme  cela  arrive  souvent. 

Victualis  (Apulée,  Cod.  Just.),  victualia,  subst.  (Cassiodore): 
it.  vettovaglia^  esp.  vitualla,  pr.  vitoalha  vitalha,  v.-fr. 
vit  aille  ;  de  même  dans  les  For  m.  Bignôn,  n""  13,  vitalia 
sans  u. 

ViduluSy  coffre,  malle  (Plaute)  :  de  là  p.-ê.  it.  valigia,  fr. 
valise.  Voy.  le  Dict.  étymol. 

Vilescere  (Avienus)  :  v.-esp.  vilecer,  pr.  vilzir. 

Viscidus,  gluant,  pâteux  (Theodorus  Priscianus)  :  de  là  pro- 
bablement it.  vincido,  mou. 

Vitularif  montrer  de  la  joie,  proprement  sauter  comme  un 
veau,  de  vituhis,  si  toutefois  il  ne  faut  pas  prononcer  vitulari 
(Plaute,  Ennius,  Naevius  et  autres)  :  pr.  viular,  violar,  jouer 
du  violon;  subst.  vmla  viola;  it.  esp.  viola,  fr.  vielle,  b.-lat. 
vitidus,  m.  s.  Yoy.  le  Liât,  étymol. 

Volentia  (Apulée,  Solin),  mot  rare  d'après  Nonius  :  it.  vo- 
glienza,  vouloir,  inclination. 

Vorsare  pour  versare:  v.-esp.  bosar  ou  vosar,  dans  le  sens 
de  l'it.  vey^sare,  fr.  verser. 


Cette  liste  contient  certainement  plus  d'un  mot  qui  n'a  pas  le 
droit  d'être  proprement  appelé  populaire.  Mais  comment  éviter 
toute  erreur  en  pareille  matière?  Pour  prouver  quelque  chose,  il 
fallait  accumuler  les  exemples  :  on  peut  en  supprimer  quelques- 
uns  sans  que  l'ensemble  perde  sensiblement  de  son  effet.  On  peut 


24  INTRODUCTION. 

croire  aussi  que  les  langues  romanes  ont  créé  de  leur  propre  fonds 
plusieurs  des  verbes  composés  qui  figurent  plus  haut ,  comme 
ahbreviare,  disseparare,  incrassare,  rememorare,  ou  des 
dérivés  tels  que  dulcire  (cf.  fr.  aigrir^  b7^unir,  rougir) ,  cap- 
tivare,  frigidare,  molestare^  tinnitare,  vanitare,  amares- 
cere,  vilescere,  macror,  malitas,  solitaneus  :  car  ces  procé- 
dés leur  sont  extrêmement  familiers.  Mais  pourquoi  deux  créa- 
tions successives  d'un  seul  et  même  mot?  Au  reste  les  auteurs  de 
la  décadence  offrent  bien  des  mots  qui  manquent  à  la  littérature 
antérieure  et  qu'il  est  impossible  de  regarder  comme  d'un  usage 
vulgaire  ;  ils  semblent  au  contraire  être  en  grande  partie  de  libres 
créations  des  écrivains,  surtout  des  ecclésiastiques  \  et  n'avoir 
pénétré  dans  les  langues  nouvelles  que  par  une  voie  purement  lit- 
téraire. Les  mots  les  plus  importants,  dans  la  liste  qui  précède, 
sont  ces  mots  simples  et  usuels  dont  la  littérature  offre  seulement 
la  mention  ou  de  rares  exemples,  et  dont  plusieurs  ont  pris  sur  le 
sol  roman  une  importance  et  ont  trouvé  une  diffusion  considérable. 
Tels  sont,  par  exemple,  bassus ,  boja,  brisa,  buda,  burra, 
campsare,  crena,  grossus,  hapsus,  hetta,  maccus ,  olor, 
planca,  plotus,  putus,  rallus,  ruspari,  sarpere^  stloppus, 
struppus,  tina.  —  Encore  une  question  :  N'y  a-t-il  pas  des 
primitifs  qu'on  ne  trouve  pas  dans  la  littérature  ancienne  et  qui 
ont  maintenu  dans  les  langues  néo-latines  l'existence  qu'ils  avaient 
dans  le  latin  populaire,  sans  que  nous  en  ayons  eu  la  preuve?  La 
possibilité  de  ce  cas  est  incontestable;  mais  il  ne  faut  pas  s'attendre 
à  ce  qu'il  se  soit  souvent  produit  ;  car  si  la  langue  latine  possé- 
dait le  primitif,  elle  avait  autant  de  commodité  et  de  penchant  à 
s*en  servir  que  du  dérivé.  Cependant  on  rencontre  quelques  exem- 
ples de  cet  accident,  par  exemple  l'it.  gracco ,  en  lat.  seulement 
gracculus,  geai;  pg.  fraga,  sol  raboteux,  lat.  seulement  fra- 
gosust  âpre,  inégal  (voy.  le  Dict,  étymol.  II,  6);  v.-it.  marco, 
maillet,  lat.  7narculus;  it.  mazza,  esp.  maza^  pr.  massa,  fr. 
masse,  lat.  matéola,  fléau,  qui  suppose  leprim.  matea'=-mazza; 
it.  mozzo,  moyeu,  lat.  modiolus,  de  modius,  inusité  dans  ce 
sens;  v.-fr.  sap,  lat.  sappinus;  val.  vite,hœuî{si[h.  vits,  veau), 
lat.  vitulus.  Il  y  a  quelques  simples  dans  le  même  cas,  comme 
esp.  pr.  cobrar,  v.-fr.  coubrer,  lat.  seulement  recuperare; 
it.  turare,  esp.  turar,  boucher,  lat.  seulement  obturare.  Mais 
ici  la  particule  a  pu  si  facilement  tomber,  qu'il  faut  être  très-cir- 

1.  Voy.  Funccius,  De  végéta  latinae  linguae  seneciute,  cap.  XI,  p.  10  et 
suiv. 


ÉLÉMENT    LATIN.  25 

conspect  ^  —  Les  expressions  techniques  rares  ont  été  à  peu 
près  complètement  exclues  de  la  liste,  parce  que  la  rareté  de  leur 
apparition  ne  tient  pas  à  leur  caractère  populaire,  mais  bien  à  la 
nature  même  de  la  chose  qu'elles  expriment.  Mais  c'est  là  un  cas 
où  la  philologie  latine  peut  apprendre  quelque  chose  des  langues 
romanes.  Il  y  a,  par  exemple ,  dans  les  auteurs  anciens  un  assez 
grand  nombre  d'expressions  d'histoire  naturelle  dont  on  ne  peut 
préciser  le  sens  propre  ;  quand  elles  ont  été  transmises  aux  lan- 
gues nouvelles,  on  risque  rarement  de  se  tromper  en  y  cherchant 
leur  sens.  C'est  le  cas,  par  exemple,  pour  les  mots  avis  tarda, 
(esp.  avutarda,  fr.  outarde),  caecilia  (it.  cicigna),  carduelis 
(it.  cardellino),  dasypus  (esp.  gazapo),  farnus  (it.  farnia), 
galgulus  (esp.  galgulo),  gallicus  canis  (esp.  galgo),  gavia 
(esp.  gavia  gaviota),  melis  (b.-lat.  melo,  onis,  napol.  mo- 
log7ia)y  nepeta  (esp.  nebedà),  opulus  (it.  oppio),  secale  (it. 
segola,  fr.  seigle),  tinca  (it.  tinca,  fr.  tanche). 

Il  est  à  peine  besoin  de  remarquer  qu'il  y  a  aussi  bien  des  mots 
qui  sont  cités  par  les  anciens  comme  populaires  et  dont  la  lexico- 
logie romane  ne  présente  pas  de  traces. 


1.  C'est  certainement  un  des  plus  intéressants  problèmes  de  la  philo- 
logie romane  que  de  reconstruire  les  primitifs  latins  par  le  moyen  des 
mots  romans,  et  de  rendre  ainsi  à  la  mère  ce  que  ses  filles  ont  reçu 
d'elle;  aussi  les  tentatives  n'ont-elles  point  manqué  dans  cette  direction; 
nous  en  trouvons  une  preuve  nouvelle  dans  les  ingénieuses  Observations 
sur  un  procédé  de  dérivation  dans  la  langue  française,  par  E.  Egger  {Acad. 
des  Inscript.  XXIV.  Paris,  1864).  Malheureusementl'auteur  ne  s'est  jamais 
élevé  au  dessus  de  l'horizon  français,  et  sans  l'application  de  la  méthode 
comparative  on  ne  peut  arriver  à  des  résultats  satisfaisants.  «  Siège, 
par  exemple,  doit  répondre  à  une  forme  perdue  sedica,  co?)ime  piège  répond 
à  pedica.  »  Cela  pourrait  être,  s'il  n'existait  l'italien  sedia,  qui  est  à  siège 
comme  assediare  est  à  assiéger:  or,  on  ne  peut  pas  invoquer  pour  sedia 
un  type  sedica,  le  c  latin  n'étant  point  élidé  en  italien.  —  Épier  vien- 
drait, selon  M.  Egger,  d'un  latin  spicare;  nous  accordons  facilement 
qu'un  verbe  de  ce  genre  ait  pu  exister,  mais  non  qu'il  survive  dans 
épier.  Épier  se  rapporte  à  l'ital.  spiare  (vieil  haut-ail.  spehôn),  comme  le 
v.-fr.  espie  répond  à  l'ital.  spia  (vieil  haut-ail.  speha).  —  De  même  le  mot 
vaisseau  ne  prouve  point  l'existence  d'une  forme  perdue  vas-illum.  le 
type  régulier  étant  vas-cellum,  qu'on  rencontre  d'ailleurs  dans  une  ins- 
cription. Déduire  nettoyer  d'un  nitigare  disparu,  c'est  méconnaître  la 
spontanéité  et  la  force  plastique  des  langues  romanes.  Les  langues  ne 
cessent  jamais  de  créer. 


26  INTRODUCTION. 

Les  exemples  d'archaïsmes  ou  d'idiotismes  transmis  aux  lan- 
gues romanes  par  le  latin  populaire  que  nous  avons  cités  jusqu'à 
présent  sont  tous  antérieurs  au  moyen-âge.  Mais  les  éléments  la- 
tins de  ces  langues  se  divisent  en  deux  séries,  ceux  qui  nous  sont 
connus  par  les  écrivains  classiques,  et  ceux  qui  ont  été  empruntés 
à  la  basse  latinité.  Ces  derniers  ne  consistent  parfois  qu'en  des 
altérations  de  forme,  comme  cattare  pour  captare,  colpus  pour 
colaphuSy  cosinus  pour  consohrinus;  ou  bien  ce  sont  des  for- 
mations nouvelles,  comme  auca,  cappa,  companium,  furo, 
plagia^  poledrus;  pour  d'autres  l'origine  latine  ne  s'établit  que 
par  hypothèse.  Sans  aucun  doute,  il  y  a  une  partie  de  ces  mots 
qui  ne  date  pas  du  moyen-âge,  qui  remonte  jusqu'à  l'antiquité. 
On  ne  peut  admettre ,  par  exemple,  que  des  mots  comme  auca, 
furo,  plagia,  qui  vers  l'an  600  sont  constatés  dans  l'usage 
commun  et  reconnus  pour  latins,  qui  plus  tard  se  retrouvent  dans 
presque  toutes  les  langues  romanes,  soient  nés  dans  les  provinces 
pendant  l'intervalle  de  cent  cinquante  ans  qui  sépare  cette  époque 
de  la  chute  de  l'Empire,  et  aient  trouvé  aussitôt  un  accueil  dans 
la  langue  littéraire  du  temps.  En  outre,  auca  pour  avica  est 
évidemment  une  formation  bien  plus  latine  que  romane,  car  les 
langues  nouvelles  ne  font  presque  jamais  usage  du  suffixe  ica;  et 
furo  a  conservé  en  italien  le  sens  qu'il  a  certainement  eu  à  l'ori- 
gine, celui  de  maître  filou,  de  voleur.  Il  y  a  même  des  mots  ro- 
mans dont  on  ne  retrouve  pas  le  type  en  bas  latin,  et  dont  la  forme 
accuse  une  origine  latine.  Ainsi  l'it.  ripido,  escarpé,  indique  un 
modèle  latin  ripidus,  car  le  roman  n'emploie  jamais  le  suffixe 
idus  à  de  nouvelles  formations;  on  a  dit  ripidus  de  ripa,  comme 
viscidus  de  viscus.  Vouloir  fixer  l'âge  d'un  mot  d'après  la  date 
de  son  apparition  dans  un  monument  est  un  procédé,  il  est  vrai, 
diplomatiquement  sûr;  mais  précisément  pour  cela,  c'est  un  pro- 
cédé superficiel,  qui  violente  à  chaque  instant  l'histoire  de  la 
langue.  Plus  d'un  mot  contenu  dans  la  liste  qui  précède  aurait  été 
dévolu  à  la  basse  latinité,  s'il  ne  s'était  conservé  par  hasard  dans 
un  écrivain  isolé;  plus  d'un  mot  roman  d'origine  latine,  si  le 
même  hasard  ne  lui  avait  pas  donné  son  acte  de  provenance,  au- 
rait été  cherché,  et  peut-être  trouvé,  dans  des  langues  étrangères. 
C'est  ce  qui  serait  sans  doute  arrivé,  par  exemple,  au  mot  it. 
cansare ,  si  Priscien  ne  nous  avait  conservé  campsare 
dans  un  fragment  d'Ennius.  Pour  apprécier  les  mots  romans  et 
bas-latins ,  il  ne  faut  jamais  oublier  un  point  essentiel  :  c'est  que 
nous  ne  possédons  du  vocabulaire  latin  qu'un  grand  fragment,  et 
que  l'état  de  civilisation  où  étaient  parvenus  les  Romains ,  leurs 


ÉLÉMENT    LATIN.  27 

arts,  leur  industrie  et  leurs  mœurs  supposent  une  provision  de 
mots  bien  supérieure  à  celle  qui  nous  a  été  transmise.  Beaucoup 
de  ces  mots,  surtout  des  expressions  techniques,  doivent  être 
devenus  d'usage  commun  dans  la  basse  latinité  ;  jusque-là  une 
grande  partie  était  certes  enfouie  dans  les  glossaires  ^ . 

Parmi  les  ouvrages  des  bas  siècles  qui  offrent  la  plus  riche 
moisson  de  vieux  mots  romans,  les  lexiques  sont  les  premiers. 
En  tête  mérite  d'être  placé  le  livre  du  fécond  et  érudit  évêque  de 
Séville,  Isidore  (mort  en  635  ou  636),  les  Origines  ou  Etymolo- 
giae,  surtout  à  cause  des  onze  derniers  livres.  L'auteur  n'avait 
autre  chose  en  vue  que  d'expliquer  des  mots  appartenant  à  la 
bonne  latinité  ;  mais  d'un  côté  il  lui  en  échappe  un  assez  grand 
nombre  de  non  latins,  et  de  l'autre  il  désigne  comme  vulgaires  ou 
même  déjà  espagnoles  plusieurs  expressions  qui  se  retrouvent  en 
effet  pour  la  plupart  dans  la  langue  romane  de  l'Espagne.  Le 
grand  avantage  de  ce  livre  sur  les  anciens  glossaires,  encore  en 
partie  inédits,  est  moins  la  richesse  que  Tauthenticité  et  la  cor- 
rection. Parmi  les  autres,  l'un  des  plus  purs  et  des  plus  anciens 
(Vr  siècle)  est  celui  de  Placidus  ;  mais  il  est  peu  productif  pour 
notre  usage.  Le  glossaire  attribué  à  l'auteur  des  Origines^  Isi- 
dore, est  d'une  bien  plus  grande  importance,  quoiqu'il  soit  étran- 
gement altéré.  L'auteur  puisait  encore,  aussi  bien  que  Placidus, 
dans  l'ouvrage  complet  de  Festus;  mais  il  ne  manque  pas  de  mots 
qui  portent  le  cachet  des  bas  temps  :  badare,  ballatio,  borda, 
cmnpio,  cocistro,  pilasca,  pilottelus,  etc.;  il  en  a  même  déjà 
quelques-uns  d'allemands,  comme  lecator,  frea  (ce  dernier 
d'après  la  Lex  Longobardorum).  Les  glossaires  grecs-latins 
sont  moins  féconds  ;  mais  les  glossaires  latins-allemands  offrent 
un  riche  butin.  A  leur  tête  il  faut  placer  les  Glosses  de  Cassel, 
dont  le  manuscrit  semble  être  du  VIIP  siècle  (publié  par  Wilhelm 
Grimm,  avec  un  fac-similé  complet,  Berlin,  1848).  Il  faut  nom- 


1.  Pott,  dans  son  travail  sur  le  bas  latin  et  le  roman  {Plattlateinisch  und 
Romanisch,  dans  le  Journal  de  Kuhn  et  Aufrecht,  I.  p.  309),  a  traité  cette 
question  récemment  avec  beaucoup  de  soin.  Ruhnken  avait  déjà  sou- 
haité la  publication  des  plus  anciens  glossaires  :  «  Ut  qui  (juniorum 
litteratorum)  linguam  latinam,  de  cujus  inopia  vêtus  querela  est,  aliquot 
mille  vocabulis  ac  formis  nondum  cognitis  locupletet.  v  Voy.  Bernhardy, 
Geschichte  der  rômischen  Litieratur,  2"=  édit.,  p.  302.  Ruhnken  parle  ici  des 
mss.  de  Leyde.  Récemment  M.  Hildebrand  {Gloss.  lat.  saec.  IX,  praef.)  a 
rappelé  l'attention  sur  ces  manuscrits;  ce  sont  des  glossaires  où,  comme 
dans  les  glosses  de  Reichenau,  des  mots  latins  rares  sont  expliqués  par 
des  mots  d'usage  courant. 


28  INTRODUCTION. 

mer  ensuite  le  Vocabulaire  de  Saint- Gall,  qu'on  place  au 
VIP  siècle  (publié  dans  Wackerna gel,  Le5c&wcÂ,  1,  27;  dans 
les  Denkmàler  de  Hattemer,  I,  11).  Il  y  a  encore  d'autre  tra- 
vaux de  ce  genre,  quelques-uns  bien  plus  étendus  que  les  précé- 
dents, qui  nous  fournissent  avec  de  très-mauvais  mots  latins  des 
matériaux  utiles  pour  l'étude  historique  des  langues  romanes  : 
tels  sont  les  Glosses  de  Paris  (publiées  par  Graff,  Diutiska^  I, 
128),  celles  de  Sélestadt  (publiées  par  Wackernagel ,  Haupt's 
Zeitschrift,  V,  318),  le  Vocabularius  optimus  (p.  p.  Wac- 
kernagel, Bâle,  1847),  les  Glosses  latines  anglo-saxonnes  d'Er- 
furt  (p.  p.  Œhler,  Jahrbûcher  der  Philologie  de  Jahn  et  Kloiz, 
Supplément,  XIII,  p.  257  et  suiv.),  enfin  quelques  Dialogues 
allemands-latins  du  IX^  siècle  (p.p.  "Wilhelm  Grimm,  Berlin, 
1851).  Ces  monuments  lexicographiques  sont  pourtant  surpas- 
sés par  un  texte  de  droit  qui  remonte  aux  premiers  temps  du 
moyen-âge,  et  où  l'expression  romane  se  fait  jour  sans  scrupule, 
la  Loi  Salique  (voy.  l'important  travail  de  Pott  sur  le  côté  phi- 
lologique de  cette  célèbre  loi,  dans  Ho  fer,  Zeitschrift,  III,  13; 
Aufrecht  et  Kuhn,  Zeitschrift,  I,  331).  ^  Les  autres  lois  germa- 
niques, en  particulier  la  loi  des  Lombards  que  Pott  a  également 
étudiée  au  point  de  vue  philologique,  les  formules  de  droit,  parmi 
lesquelles  celles  de  Marculf,  qui  datent  en  partie  du  VIP  siècle, 
enfin  les  plus  anciennes  chartes  appartiennent  aux  sources  de  la 
lexicographie  romane.  Il  faut  ajouter  à  ces  monuments  du  mo- 
yen-âge les  écrits  les  plus  récents  ou  interpolés  des  arpenteurs 
romains,  spécialement  les  Casae  litterarum,  texte  à  moitié  bar- 
bare, «  le  morceau  de  toute  la  collection  le  plus  singulier  et  le 
plus  fortement  corrompu  par  un  long  usage  scolaire  »  (Rudorfi", 
p.  406-409)  ;  cf.  Galvani,  dans  VArchivio  storico,  XIV,  369  ; 
Pott,  dans  la  Zeitschrift  fur  Alterthumswissenschaft , 
XII,  219. 

La  liste  ci-dessous  ofire  un  choix  de  formes  et  de  mots  bas- 
latins  qui  se  retrouvent  en  roman,  et  aussi ,  comme  exemple, 
divers  mots  classiques  pris  dans  un  nouveau  sens.  Elle  se  res- 
treint en  général  aux  temps  antérieurs  à  Charlemagne.  On  peut 
dans  cette  période  admettre  une  plus  grande  pureté  de  formes 

1.  Ce  n'est  point  faire  une  hypothèse  par  trop  téméraire  que  de  sup- 
poser qu'on  réunit  (pour  la  première  rédaction  écrite  de  la  loi)  un  cer- 
tain nombre  de  Gallo-Romains  plus  ou  moins  lettrés.  En  tout  cas,  la 
naissance  et  le  développement  de  la  loi  salique  remontent  certaine- 
ment à  cette  période  pendant  laquelle  la  forme  romane  se  dégagea  du 
latin  sur  le  sol  de  la  Gaule. 


ÉLÉMENT    LATIN.  29 

que  dans  les  siècles  suivants  où  la  langue  viQgaire,  arrivée  plus 
loin  dans  son  rapide  développement,  enrichit  le  bas  latin  d  un 
plus  grand  nombre  déformes  altérées  ou  mal  comprises.^  L'inap- 
préciable Glossaire  de  Du  Gange  est  la  grande  source  où  a  été 
puisée  cette  liste;  on  a  surtout  voulu  ajouter  au  terme  bas-latin 
les  formes  romanes  les  plus  nécessaires,  et,  quand  elle  est  tant 
soit  peu  sûre,  l'origine  du  mot  lui-même. 


Accega,  bécasse  [Gloss.  Erford.):  it.  acceggia,  esp.  arcea, 
fr.  (pat.)  acée.  On  dérive  ce  mot  à'acies. 

Acia=  ala  (Gloss.  Isid.).  Ce  mot  serait  vraisemblablement 
la  racine  du  pg.  aza,  aile,  s'il  ne  fallait  plutôt  lire  aœilla  =  ala 
(cf.  Graevius). 

Aciarhwt,  acciarium  =  aTO(jLW[;.a  {Gloss.  lat.  gr.):  it.  ac- 
ciajo,  esp.  acero,  fr.  acier.  D'actes. 

Adplanare  {Gloss.  Isid.):  it.  applanarey  pr.  aplanar. 

Ala  :  «  mula  quam  rustici  alam  vocant  »  (Isidore,  XVII, 
11)  :  esp.  pg.  ala,  it.  ella,  année,  plante. 

Amaricare^oviV  amarumredde're  {Class.  auct.  VI,  506): 
it.  amaricare^  esp.  pr.  amargar. 

Amhactia,  amhaxia,  commission  {L.  SaL),  goth.  andbahti, 
it.  amhasciata. 

Amma  :  haec  avis  {strix)  vulgo  dicitur  amma  ab  amando 
parvulos,  unde  et  lac  praebere  fertur  nascentibus  »  (Isid.  XII, 
7)  :  esp.  pg.  a7na,  seulement  dans  le  sens  de  nourrice,  bonne 
d'enfant  ;  dans  Hesychius  à\).\)A^  ail.  A'^nme. 

Ascilla,  ascella,  métathèse  essentiellement  romane  de  aœilla 
(Isidore,  Grég.  de  Tours  et  beaucoup  d'autres)  :  it.  ascella,  pr. 
aissela,  fr.  aisselle. 

«  Astrosus,  quasi  malo  sidère  natus  »  (Isidore,  X,  13)  :  esp. 
pr.  astroso,  malheureux. 

Astrus,  astrum,  foyer,  dér.  astricus  {Gloss.  sangall.)  :  fr. 
âtre,  lomb.  astrac,  ail.  estrich. 

Aiica  pour  anser:  «accipiter  c^iaucam  movàei {L.  Alam.) »\ 
«  aucas  tantas,  fasianos  tantos  »  {Form.  Marculf.);  mot  très- 
usité  :  pr.  auca,  esp.  auca  oca,  it.  oca,  fr.  oie. 


1.  Un  connaisseur  a  dit  avec  une  grande  justesse  :  Il  faut  bien  distin- 
guer deux  basses  latinités  :  celle  de  laquelle  le  roman  a  été  fait,  et  celle  qui  a 
été  faite  sur  le  roman  (Littré,  Hist.  de  la  langue  française,  II,  380.  Paris, 
1863). 


80  INTRODUCTION. 

Bahurrus,  stultus  (Isid.  10,  31)  :  cf.  it.  hahhaccio  hab- 
beo  babbuino,  lourdaud,  rustre;  esp.  babia,  bêtise;  lat.  ba- 
bulus  pour  fatuus  dans  Apulée. 

Baia  :  «  hune  (portum)  veteres  a  bajulandis  mercibus  voca- 
bant  baias  »  (Isid.  XIV,  8)  :  it.  baja,  esp.  bahia,  fr.  baie. 

Ballare,  d'après  le  subst.  ballatio  :  «  choreis  et  ballationi- 
bus  »  (Gloss.  Isid.):  it.  ballare,  esp.  bailar,  v.-fr.  baler.Vvo- 
bablement  d'origine  germanique. 

Balma,  grotte,  se  trouve,  comme  nom  géographique,  dans  de 
très-anciennes  chartes  :  pr.  balma,  v.-fr  balme  baume.  Ori- 
gine incertaine. 

«  Barbanus,  quod  est  patruus  »  {L.  Longob.):  it.  barbàno. 
De  barba. 

Baro,  barus,  homme,  homme  libre  {L.  Sal.  L.  Rip.  L. 
Alam.y  et  souvent)  :  it.  barone,  fr.  baron^  esp.  varon.  Sur 
l'origine  de  ce  mot  important,  voy.  le  Dici.  étymol. 

Basca,  sorte  de  vase:  «cum  casa  et  furno  et  basca»  (v.  Maf- 
fei,  Storia  diplomatica,  n**  272,  s.  a.  650)  :  d'après  Muratori, 
it.  vasca.  De  vas. 

Baselus  :  «  phaselus  est  navigium  quem  nos  corrupte  base- 
luni  dicimus  »  (Isid.,  XIX,  1)  :  l'esp.  baœel  vaœely  qu'Isidore 
avait  en  vue,  répond  à  l'it.  vascello,  fr.  vaisseau  ^  et  vient  du 
lat.  vas,  vasculum  (cf.  vascellus  dans  leslnscr.),  car  le^Aau 
commencement  du  mot  ne  devient  guère  b  en  espagnol. 

«  Bostar,  locus  ubi  stant  boves  »  (Gloss.  Isid.):  esp.  bostar, 
pg.  bostal,  étable  à  bœuf. 

Branca,  griffe,  dans  les  composés  branca  lupi,  brancaursi, 
dans  un  arpenteur  (Lachmann,  p.  309),  branca  leonis,  assez 
fréquent  en  b.-lat.  noms  de  plantes  :  it.  v.-esp.  pr.  branca, 
fr.  branche,  val.  brence. 

Caballicare  :  «  si  quis  caballum  sine  permissu  domini  sui 
ascenderit  et  eum  caballicaverit  »  [L.  Sal.),  assez  fréquent  en 
b.-lat.:  it.  cavalcare,  esp.  cabalgar,  fr.  chevaucher. 

Caecula,  sorte  de  serpent  (Isidore,  XII,  4):  cf.  it.  ciecolina, 
très-petite  anguille. 

Cai  ou  kai  =  cancellœ,  c.-à-d.  cancelli  (Gloss.  Isid.)  : 
esp.  cayos  (plur.  ) ,  pg.  caes ,  fr.  quai.  Cf.  kymr.  cae , 
enceinte. 

Caldaria  (Grég.  de  Tours)  :  it.  caldaja,  esp.  caldera,  fr. 
chaudière. 

Cama  :  «  in  camis,  i.  e.  in  stratis  »,  dit  déjà  Isidore  (XIX, 


ÉLÉMENT    LATIN.  3-1 

22),  et  dans  un  autre  endroit  :  «  cama  est  brevis  et  circa  ter- 
ram,  Graeci  enim  xa[jLai  brève  dicunt»  (XX,  11);  seulement  esp. 
port,  cama.lii,  tapis,  natte;  acamar^  étendre  par  terre.  L'éty- 
mologie  d'Isidore  paraît  la  bonne. 

Cambuta,  càbuta,  bâton  tortu,  dans  une  charte  de  l'an  533 
(Bréquigny,  n*'  15;  cf.  Pertz,  Monum.  germ.  II,  p.  14)  :  esp. 
gambote,  bois  tortu.  Ce  mot  se  rapporte  à  gamba. 

Caminatay  chambre  à  feu,  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  :  it. 
camminata^  salle;  fr.  cheminée. 

Caminus  pour  via  :  «  quomodo  currit  in  camino  S.  Pétri  », 
dit  une  charte  du  roi  Wamba  :  it.  cammino,  esp.  camino ,  fr. 
chemin.  Cf.  kymr.  ca^n,  pas. 

Campana,  cloche,  parce  que  les  cloches  viennent  de  Campa- 
nie,  expliqué  dans  Isidore  (XVI,  24)  par  statera  uniiis  lancis, 
balance  romaine:  it.  esp.  pr.  campana. 

Campiones  =  gladiatores,  pugnatores  {Gloss.  Isid.):  it. 
campione,  esp.  campeon,  fr.  champion.  De  campus. 

Canava  =  camea  {caméra?) post  caenaculum,  Gl.  Isid.: 
it.  cànova^  chambre  aux  provisions. 

Canna,  vase  à  boire  :  «  cochleares,  cultelas,  cannas,  po- 
tum  »  (Fortunat,  cf.  du  Cange);  v.-fr.  quenne,  fr.  canette^  ail. 
kanne.  Du  lat.  canna,  roseau. 

Capa,  manteau,  d'après  Isidore  (XIX,  31)  :  «  quia  quasi  to- 
tum  capiat  hominem  »  :  it.  cappa,  esp.  capa,  fr.  chape. 

Capanna,  hutte  :  «  hanc  rustici  capannam  vocant,  quod 
unum  tantum  capiat  »  (Isid.  XY,  12)  :  it.  capanna,  esp.  ca- 
bana,  fr.  cabane. 

Capere  pris  intrans.  dans  le  sens  de  pénétrer,  prendre , 
déjà  dans  la  Vulgate  :  «  sermo  meus  non  capit  in  vobis  »  :  de 
même  it.  capére,  esp.  pr.  caber. 

Capitanus,  capitaneus,  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  :  it.  ca- 
pitano,  esp.  capitan,  pr.  capitani,  v.-fr.  chévetaine,  fr.  ca- 
pitaine. 

Capritus  pour  capellus,  hoedus  :  «  si  quis  capritum  sive 
capram  furatus  fuerit  »  (Z.  S  al.)  :  esp.  cab7nto,  pr.  cabrit,  fr. 
cabri,  it,  capretto  ;  n.-pr.  cabridà,  chevroter. 

Caprio  (Gloss.  cass.)  :  esp.  pr.  cabrion,  fr.  chevron,  m.  s. 
De  caper. 

Capulare:  «  si  quis  pedem  alterius  capulaverit  »  {L.  Sal.): 
pr.  chaplar,  v.-fr.  chapler,  m.  s.  De  capulus,  garde  d'épée, 
épée. 

«  Capulumy  funis  :  a  capiendo,  quod  eo  indomita  jumenta 


32  INTRODUCTION. 

comprehendantur  »  (Isid.  XX,    16);  it.  cappio,  nœud;  esp. 
cablOf  fr.  câble^  m.-gr.  xaTuXbv. 

Car  a,  car  abus.  Yoy.  à  la  liste  des  mots  grecs. 

Carpa  (Gassiodore  et  autres  postérieurs)  :  esp.  carpa,  fr. 
carpe,  val.  crap,  it.  carpione. 

Casa  pour  domus  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  bien  que  dans 
Isidore  casa  soit  encore  traduit  par  «  agreste  habitaculum  palis, 
arundinibus  et  virgultis  contextum  »  :  it.  esp.  pr.  casa, 
val.  case. 

Casniis  pour  quercus,  casnetum  pour  quercetum,  ce  der- 
nier déjà  dans  une  charte  de  l'an  508  :  «  nemus  quod  dicitur  Mo- 
rini  Casneti  »  :  v.-fr.  caisne  quesne  chesne,  fr.  chêne,  et  de 
casnetum j  chênaie.  C'est  une  corruption  de  quercinus. 

«  Casula,  vestis  cucuUata,  quasi  minor  casa  »  (Isid.  XIX, 
24)  :  esp.  casulla,  chasuble. 

Cattare  :  cattus,  quod  cattat  (var.  catat,  captât),  i.  e.  vi- 
det  :  v.-esp.  catar,  m.  s.;  h.-it.  roum.  catar,  trouver;  val. 
ceutà,  regarder,  trouver,  surveiller.  De  cap  tare  (cf.  Vossius 
Etymol.  s.  V.  Felis). 

Causa  pour  res,  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  et  la  Loi  Salique: 
it.  esp.  cosa,  pr.  causa,  fr.  chose. 

Cecinus  i^our  cygnus  (L.  Sal.)  :  it.  cécino,  cécero,  esp.  v.- 
fr.  cisne.  De  cicer,  it.  cece,  pois  chiche,  tumeur  que  le  cygne  a 
sur  le  cou. 

Ciconia:  «  hoc  instrumentum  (telon)  Hispani  ciconiam 
vocant»  (Isidore,  XX,  15)  :  esp.  cigûeha,  piston  de  pompe. 

Circare:  circat  =  circunivenit {Gloss .  Isid.);  circat  mon- 
tem  (Casae  litterarum,  Lachmann,  p.  326)  :  m.  s.  esp.  pg. 
cercar  ;  mais  v.-pg.  pr.  cercar,  it.  cercare,  val.  cercà  et 
cercetà  {circitare),  fr.  chercher  dans  le  sens  de  quaerere,  pro- 
prement tourner  autour  d'une  chose. 

Clida  pour  crates  (L.  Baiw.)  :  pr.  cleda,  fr.  claie.  Cf.  irl. 
cliath,  etc. 

Coltina  pour  collis  {Casae  litterarum,  Lachmann,  p.  214): 
it.  collina,  esp.  colina,  fr.  colline. 

Colomellus  :  «  hos  (dentés  caninos)  vulgus  pro  longitudine 
colomellos  Y ocsiïit»  (Isidore  XI,  1)  :  esp.  colmillo,  pg.  col- 
milho.  De  columella. 

Colpus  [Leg.  barb.)  :  it.  colpo,  esp.  golpe,  pr.  colp,  fr. 
coup.  C'est  une  altération  de  colaphus;  aussi  dans  la  Loi  Sa- 
lique trouve-^on  colaphus  pour  colpus,  et  concurremment  avec 
ce  dernier. 


ele'ment  latin.  33 

Comha,  vallée  profonde;  cf.  le  nom  géographique  Cumha 
dans  une  charte  de  631  (Bréquigny,  p.  136):  it.  (pat.)  combat 
gomba\  esp.  pr.  comha,  fr.  conibe.  De  concava. 

Comhrus,  amas  de  branchages  (Gest.  reg.  Francorum)  : 
pg.  comhro,  tas  de  terre;  it.  ingomhro,  fr.  encombre,  obsta- 
cle. De  cumulus. 

Companium,  composé  de  cum  et  partis,  société,  amitié  (L. 
S  al.)  :  de  là  Fit.  compagnia,  etc. 

Condemnare  aliquem,  comme  damnum,  ad f ère  alicui  {L. 
Sal.)  :  v.-fr.  condemner,  m.  s.  (voy.  Zwei  altromanische 
Gedichte,  p.  50). 

Contrariare  (S.  Prosper)  :  it.  contrariare  contradiare; 
esp.  pr.  contrariar,  fr.  contrarier, 

«  Cortinae  sunt  aulaea  »  (Isidore,  XIX,  26)  :  it.  esp.  cor- 
tina,  val.  cortine,  fr.  courtine.  De  chors,  proprement  quelque 
chose  qui  entoure,  qui  protège. 

Cosinus,  abréviation  de  consobrinus,  fém.  cosina  (Gloss. 
sangall.)  :  it.  cugino,  pr.  cosin,  fr.  cousin. 

Costuma  pour  consuetudo  dans  une  charte  de  705;  coustuma 
(Garpentier)  :  it.  costuma,  etc. 

Crema  pour  cremor  (Fortunat):  it.  esp.  pr.  crema,  fr.  crème. 

Cucus  pour  cuculus  (Isid.,  XYII,  7)  :  vénit.  pg.  cuco. 

Cusire,  altération  de  consuere  [Gl.  Isid.)  :  it.  cucire,  val. 
cose,  esp.  cusir  coser,  pr.  caser,  fr.  coudre. 

Dativa  ^o\ir  donativa  (Gloss.  Isid.)  :  esp.  dddivas. 

Detentare  (Fortunat  et  autres)  :  esp.  detentar. 

Diffacere  {Capitula  ad  Le  g.  Sal.  L.  Longob. ):it.  dis  f  are, 
esp.  deshacer,  fr.  défaire. 

Lirectum  ^omt  jus  (Form.  Marculf.):  it.  diritto,  esp.  dere- 
cho,  fr.  droit. 

Biscapillare ,  dépouiller  quelqu'un  de  ses  cheveux  (L.  Burg. 
L.  Alam.)  :  it.  s'capigliare ,  esp.  descabellar,  fr.  décheveler. 

Drappus  i^our pannus  (L.  Alam.  Form. MsiYc.y.it.drappo, 
pr.  drap,  fr.  drap,  esp.  trapo. 

Esca,  dans  le  sens  d'amadou  :  «  unde  et  esca  vulgo  dicitur 
(fungus),  quod  sit  fomes  ignis  »  (Isidore,  XYII,  10)  :  it.  esca, 
val.  easce,  esp.  yesca. 

Exartum,  lieu  défriché,  novale  [L.  Burg.  L.  Long.),  d'où 
exartare  :  pr.  eissart,  v.-fr.  essart  essarter.  De  ex  et  sar- 
ritum. 

DIEZ.  3 


34  V  INTRODUCTION. 

Exclusa  [L.  Sal.  Grég.  de  Tours,  Fortimat)  :  esp.  esclusa, 
fr.  écluse. 

Excorticare,  enlever  la  peau  {L.  Sal.)  :  it.  scorticare,  esp. 
escorclmr,  pr.  escorgar,  fr.  écorcher.  De  cortex. 

«  Falcastrum,  ferramentum  curvum  »  (Isid.  XX,  14;  Grég. 
le  Grand)  :  it.  falcastro,  faux. 

«  Ficatmn,  quod  Graeci  guxwtov  vocant  »  (Gloss.  Isid.),  foie 
d'un  animal  engraissé  avec  des  figues  :  de  là  par  généralisation 
it.  fégato,  val.  ficctt,  esp.  higado,  pr.  fetge,  fr.  foie. 

Fiasco,  vase  (Grég.  le  Grand);  flasca  (Isid.  XX,  6)  :  it. 
fiasco,  fiasca;  esp.  fiasco,  v.-fr.  fiasche,  fr.  fiacon.  Devascu- 
lum  par  transposition  de  17. 

Focacius,  gâteau  cuit  sous  la  cendre  :  «  cinere  coctus  et  rever- 
satus  ipse  est  et  focacius  »  (Isidore,  XX,  2)  ;  it.  focaccia,  esp. 
ho  gaza,  fr.  fouace. 

Focus  pour  ignis  {L.  Alam.  etc.)  ;  it.  fuoco,  val.  foc,  esp. 
fuego,  pg.  fogo,  pr.  fuec,  fr.  /ew. 

Fontana  pour  /bn^  {Casae  litterarum,L.  Long.)\  originai- 
rement aquafontana  (Golumelle);  mais  l'adjectif  finit,  comme 
souvent  en  roman,  par  avoir  seul  le  sens  de  la  locution  entière  : 
it.  esp.  pr.  fontana,  fr.  fontaine,  val.  funtune.  Les  deux  der- 
nières langues  ne  possèdent  pas  le  primitif. 

Forestis,  bois  soumis  aux  privilèges  de  la  chasse,  laie,  sous 
cette  forme  et  d'autres  dans  le  plus  ancien  b.-lat.,  par  ex.  dans 
la  loi  des  Lombards  :  it.  foresta,  esp.  floresta,  fr.  forêt.  De  fo- 
ris,  proprement  ce  qui  est  en  dehors  du  droit  commun,  ce  qui  est 
interdit. 

Forisfacio  =  offendo,  noceo  (Gloss.  Isid.):  y. -il.  for fare, 
pr.  fr.  for  faire. 

Fortia,  forcia,  dans  le  sens  de  vis  [L.  barb.):  it.  forza,  esp. 
fuerza,  pr.  forza,  fr.  force. 

Fundibulum  pour  infundibulum  (Gl.  Philox.):  esp.  fonil, 
pg.  funil. 

«  Furo  a  furvo  dictus,  unde  et  fur,  tenebrosos  enim  et  oc- 
cultes cuniculos  effodit  »  (Isid.  XII,  2)  :  esp.  huron,  pg.  furào, 
v.-£r.  fuiron,  it.  furetto,  fr.  furet.  lie  fur;  cf.  it.  furone,  ar- 
chi-voleur. 

Gamba  {Gloss.  cassel.  et  autres)  :  it.  esp.  gamba,  pg.  gam- 
bia,  fr.  jambe,  de  même  v.-esp.  camba,  rum.  comba.  Originai- 
rement sans  doute  genouillère,  du  radical  latin  qui  se  trouve 
dans  cam-urus,  cf.  gr.  xai^Tuifi. 


ÉLÉMENT    LATIN.  35 

Gannai  ==  x>vsuaC3i  (Gloss.  lai.-gr.),  gannum  [Gesta  reg. 
Franc)  :  it.  inganno,  esp.  engano,  pr.  engan,  tromperie; 
verbe  it.  ingannare,  val.  ingena.  Probablement  d'origine  alle- 
mande. 

Glenare  :  «  si  quis  in  messem  alienam  glenaverit  »  (Capit. 
pacto  L,  S  al.  add.)  :  fr.  glaner. 

Granica  ^oxxvhorreum  (L.  Baiw.)  :  v.-fr.  granche.  Le  fr. 
grange  peut  venir  de  granea. 

Gubia,  et  aussi  guvia,  gulhia,  gulvia  (Isid.  XIX,  19)  :  esp. 
gubia,  pr.  goiva,  fr.  gouge,  ciseau  de  menuisier.  Probablement 
d'origine  ibérique. 

Gunna,  vêtement  (S.  Boniface)  :  it.  gonna,  v.-esp.  pr.  go- 
na,  V.  fr.  gonne. 

Hostis  pour  eœercitus  {Leg.harh.^  Grég.le  Grand):  it.  oste, 
esp.  hueste,  pr.  v.-fr.  ost,  val.  oaste. 

Incensmn  pour  thus  (Isidore,  IV,  12)  :  it.  incenso,  esp. 
incienso,  pr.  essès,  fr.  encens. 

«  Incincta,  praegnans,  eo  quod  est  sine  cinctu  »  (Isid.,  X, 
151)  ;  it.  incinta,  pr.  encencha,  fr.  enceinte. 

Inculpare  pour  culpare{L.  Sal.):  it.  incolpare,  pr.  encol- 
par,  fr.  inculp^er;  le  lat.  inculpatus  signifie  le  contraire. 

In  fans,  pris  généralement  pour  puer,  puella,  p.  ex.  :  «  duos 
infantes  y  unum  qui  habuit  IX  annos,  alium  qui  habuit  XI  »  (L. 
Rip.)  :  it.  esp.  infante,  pr.  en  fan,  fr.  enfant,  m.  s.;  ii.fante, 
soldat  à  pied. 

Insubulum  (Isidore)  ;  it.  subbio,  esp.  enxullo ,  fr.  en- 
souple. 

Iterare  pour  iterfacere  (S.  Golumban,  Fortunat  et  autres): 
pr.  edrar,  v.-fr.  errer. 

«  Labina,  eo  quod  ambulantibus  lapsum  inférât  »  (Isidore, 
XYI,  1);  cf.  lavina,  chute,  ruine,  dans  S.  Jérôme  d'après  du 
Gange  :  roum.  laioina,  y .-h.-dll.  lewina,  v.-fr.  lavenge,  ava- 
lanche. 

Lat  us,  employé  comme  préposition  :  latus  curte  {L.  Sal.), 
latus  se  (Casae  litterarum),  fréquent  dans  le  b.  lat.  :  pr.  latz, 
v.-fr.  lez. 

Lorandrum  :  «  rhododendron ,  quod  corrupte  vulgo  loran- 
druYïh  (var.  lorandeum)  vocatur  »  (Isid.  XYII,  7)  :  c'est  Fit. 
esp.  oleandro,  fr.  olèandre. 


36  INTRODUCTION. 

«  Mantum  Hispani  vocant,  quod  manus  tegat  tantum  »  (Isi- 
dore, XIX,  24);  mantum  majorem  (Charte  de  542,  Brêquigny, 
n°  23)  :  it.  esp.  manto^  fr.  triante.  Du  lat.  7nantelum. 

Marcus,  maliens  major  (Isidore,  XIX,  7),  dans  les  classi- 
ques seulement  marculus  ;  v.-it.  marco. 

Mare  pour  stagnwn,  lacus  :  «  omnis  congregatio  aquarum 
abusive  maria  nuncupantur  »  (Isidore,  XIII,  14)  :  fr.  mare. 

Masca  :  «  striga,  quod  est  masca  »  (L.  Longob.)  ;  7nascus 
=z  grima  (Gloss .  anglos.).  Le  mot  est  roman  dans  les  deux 
sens;  p.  ex.  :  piém.  masca,  sorcière;  fr.  masque,  it.  maschera 
=  larva, 

Matrina,  matrinia,  dans  un  double  sens  :  l''  noverca 
{L.  Long  oh. )\  2**  marraine  {Cap.  Caroli  Magni)  :  it.  ma- 
trigna  madrina,  esp.  madrina,  fr.  marraine. 

Mm^ceSy  dans  le  sens  de  compasvsion,  pitié,  dans  Grégoire  le 
Grand  et  beaucoup  d'écrivains  postérieurs  :  it.  mercè,  esp.  mer^ 
ced,  fr.  merci. 

Milimindrus  ou  milimindrum,  jusquiame  :  «  hanc  (herbam) 
Yulgus  7nilimindru7n  dicit  (Isid.,  XVII,  9)  :  esp.  milmandro, 
pg.  7neimendro.  Origine  inconnue. 

Monitare  pour  monere  (Fortunat)  :  de  là  pr.  m^onestar, 
esp.  amonestar^  fr.  ad^nonèter? 

Montanea  pour  montana,  scil.  loca ,  aussi  montania , 
d'après  l'adj.  montaniosus  [Casae  litterarum)  ^  l'opposé  de 
campania  (voy.  la  l''^  liste)  :  it.  montagna,  etc. 

Mucare,  muccare,  comme  emungere  [E .  Rip,)  :  fr.  mou- 
cher, 7nouchoir.  De  77%ucus. 

Mustio  :  «  Bibiones  sunt  qui  in  vino  nascuntur,  quos  vulgo 
77iustiones  a  musto  appellant  (Isidore,  XII,  8)  :  it.  7noscione, 
petit  insecte  ailé. 

Muttum  =.  ^{pù  (Gloss.  M.- ç'r.),  c'est-à-dire  grognement, 
murmure,  pris  plus  tard  dans  le  sens  de  verhum  :  it.  motto, 
esp.  7note,  pr.  fr.  mot.  Le  classique  muttire  ne  se  retrouve 
que  dans  le  pr.  v.-fr.  motir. 

Nario  =  suhsannans  (Gloss.  Isid.)  :  v.-h.-all.  narro,  co- 
masq.  nar. 

Natica,  dérivé  de  natis,  et  employé  dans  le  m.  s.  ttuy'/;  =  7%a- 
tica  (Gloss.  gr.-lat.);  nates  =  natices  (1.  7%aticae,  Gloss. 
Paris,  éd.  Hildebrand)  :  it.  natica,  esp.  nalga,  v.-fr.  7iache. 

Natta  pour  matta  :  «  illud  quod  intextis  junci  virgulis  fîeri 
solet,  quas  vulgo  nattas  vocant  »  (Grég.  de  Tours)  :  fr.  natte. 


ÉLÉMENT    LATIN.  37 

Necare,  ne  gare  pour  aqua  necare  (L.  Burg.  Alam.  etc.)  : 
it.  annegare,  esp.  pr.  negay\  fr.  noyer. 

Olca,  olcha  :  «  campus  tellure  foecundus  ;  taies  enim  incolae 
(Gampani)  olcas  vocant  »  (Grég.  de  Tours)  :  v.-fr.  ouche 
osche.  Cf.  gr.  wXxa. 

Padulis  ^owY  paludis  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  :  li.padule, 
pg.  paûlj  esp.  paul-ar. 

Pagensis,  déjà  dans  Grég.  de  Tours,  dans  la  Loi  lombarde^ 
et  avec  le  double  sens  de  campagnard  et  de  compatriote  :  v.-esp. 
pages,  pr.  pages,  m.  s. 

Pantanum,  comme  palus,  udis,  mot  répandu  partout,  bien 
qu'il  apparaisse  pour  la  première  fois  dans  une  charte  de  Ghar- 
lemagne  :  it.  esp.  pg.  pantano,  rum.  pantan. 

Parcus,  parricus,  lieu  entouré  de  haies  [L.  Rip.  L,  AngL), 
parc  (L.  Baiw.)  :  it.  parco,  esp.  parque,  fr.  parc.  Sans  doute 
du  la  t.  parcere,  épargner  (protéger). 

Pariculus  pour  par  :  «  hoc  sunt  pariculas  causas,  charta 
paricla»  {Form.  Marc);  it.  parecchio,  esp.  parejo,  fr. pareil. 

Pecora  pour  pecus,  oris  (Gloss.  sangall.)  :  it.  pecora,  fr. 
pécore. 

Petium  et  autres  formes,  pour  dire  morceau  déterre,  champ  : 
it.  pezzo pezza;  esp.  pieza,  fr.  2^iàce. 

Pirarius  "^oxyr  pirus  {L.  S  al.  Capit.  de  villis)  :  ])i\  pei- 
rier,  fr.  poirier. 

Placitum,  assemblée  délibérante,  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  : 
it.  piato,  esp.  pleito,  v.-fr.  plaid. 

Plagia  pour  littus  (Grég.  le  Grand):  it.  piaggia,  esp.  plaga, 
fr.  plage.  Vie  plaga. 

Praegnus  au  lieu  de  praegnans  :  praegnum  jumentum 
{L.  Alam.)  :  de  là  l'it.  pregno,  a,  tandis  que  le  pg.  prenhe, 
^v.prenh  (sous  la  forme  fém.  prenha) ,  viennent  àe  praegnans 
ou  praegnas. 

Praestare  pour  mutuo  dare  (Salvien,  Fortunat,  L.  Sal.)  : 
it.  pr  est  are,  esip.prestar,  fr.  prêter. 

Pretiare  pour  pretium  ponere  (L.  Alam.,  éd.  Herold, 
Gassiodore;  cf.  Funccius,  Le  inerti  ling.  lat.  aetate,  p.  708)  : 
it.  prezzare,  esp.  preciar,  fr.  priser,  aussi  v.-h.-all.  pynseh. 

Prostrare  pour  prosterner e,  formé  d'après  le  part,  prostra- 
tus (cf.  Funccius,  l.  c,  p.  714)  :  ii. pr ostrar e ,  ipr.  prostrar, 
esp.  postrar. 


38  INTRODUCTION. 

Pulletrus,  poledrus  pour  pullus  oqiimus  (L.  Sal.  L. 
Alam.)  lii.polédro  pulèdro ,  es^.  potro,  v.-fr.  poutre.  De 
pullus;  cf.  le  fr.  poulain. 

Rasilis,  sorte  d'étoffe  :  «  ralla,  quae  vulgo  rasilis  dicitur  » 
(Isidore,  XIX,  22)  :  esp.  rasilla,  espèce  de  serge. 

«  Redulus  =  strues  lignorum  ardentium  »  (Gloss.  Isid.)  : 
v.-fr.  ré  red,  m.  s.,  de  rete,  réseau,  grillage,  puis  bûcher 
arrangé  en  grillage. 

Regnare,  dans  le  sens  de  se  conduire ,  vivre  :  «  bonum  tibi 
est  luscum  in  vita  regnare  »  (Matth.  XVIII,  9,  dans  Tatien)  : 
pr.  renliar,  v.-fr.  régner^  m.  s. 

«  Retortae,  quibus  sepes  continentur»  {L.  Sal.)\\\,.  ritorta, 
pr-.  redorta,  v.-fr.  riorte,  hart,  lien  d'osier. 

Ruga:=.platea,  àr{uioL  (Gloss.  vett»)  :  v.-it.  ruga,  esp.  rua, 
fr.  rue.  Proprement  sillon,  d'où  ligne,  file. 

S  aima.  Voy.  coYiJLa  dans  la  liste  des  mots  grecs. 

Sarna  :  «  banc  (impetiginem)  vulgus  sarnar/i  appellant  » 
(Isidore,  IV,  8)  :  esp.  pg.  sarna,  m.-s.  Vraisemblablement 
ibérique. 

Sarralia  :  «  lactuca  agrestis  est,  quam  sarraliam  nomina- 
mus  »  (Isid.  XVII,  10)  :  esp.  sarraja,  pg.  serralha. 

S  émus  pour  mutilus,  simare  pour  mutilare  [Form.  de  Pi- 
thou,  Cap.  ad  leg.  Alam.  L.  Long.)  :  it.  scemo  scemare , 
pr.  sem  semar,  v.-fr.  semer.  Du  lat.  semis. 

*  Singularis  =  epur  (aper,  Gloss.  Sangall.),  mot  trés-fré- 
quent  :  it.  cinghiale,  pr.  senglar,  fr.  sanglier. 

Soca,  soga,  corde,  courroie  (Charte  du  VF  siècle,  L.  Long.): 
it.  (pat.)  esp.  pg.  soga. 

Solatiari,  solaciare  (Grég.  le  Grand,  L.  Long)  :  it.  solaz- 
zare,  esp.  solazar,  pr.  solassar,  v.-fr.  solacier. 

Sparcus,  spacus,  ficelle  (v.  Graff,  V,  239)  :  it.  spago, 
hongrois  sparga. 

«  Taratrum  quasi  teratrum  »  (Isid.  XIX,  19)  ;  taradros 
=  napugêrà,  vrille  (Gloss.  Cass.)  :  esp.  taladro  pour  taradro, 
pr.  t araire,  fr.  tarière,  rum.  terdder.  Du  gr.  Tlpexpov. 

Testi?noniare  (Cap.  ad  Leg.  Sal.  Form.  Marc.  I,  37; 
Diploma  Theodorici  III,  Bréquigny,  n°  195,  et  fréquemment 
plus  tard)  :  it.  testimoniare,  fr.  témoigner,  etc. 

Thius.  Voy.  Gstoç  dans  la  hste  des  mots  grecs. 


ÉLÉMENT    LATIN.  39 

Tornare  dans  le  sens  de  verfÀ  {Edict.  Rotharis,  etc.)  :  it. 
tornare,  esp.  prov.  toïmm^  fr.  tourner. 

Troja  =  su,  sus  {Gloss.  Cass.,  etc.):  it.  troja,  v.-esp. 
troya,  pr.  trueia,  fr.  truie.  Du  nom  de  la  ville  de  Troie.  Voy. 
le  IHct.  étymol. 

Tî'oppus  pour  greœ,  turha  :  «  m  troppo  de  jumentis  »  (L. 
Alam.)  :  esp.  tropa,  fr.  troupe ;it.  troppo,îv.  trop.  Sans  doute 
de  turha. 

Tructa  :  «  quos  (pisces)  v  aigus  tructas  (var.  hruccas) 
vocat  »  (Isid.  XII,  6)  :  it.  ^ro/a,  esp.  trucha,  fr.  truite.  Du 
gr.  Tpa)XTr^ç? 

Turhiscus,  sorte  d'arbrisseau  (Isidore)  :  esp.  torvisco,  pg. 

«  Tordela  (var.  turdella),  quasi  minor  turdus  »  (Isid.  XII, 
7)  :  it.  esp.  t  or  délia,  grive.  Ce  mot  rappelle  le  fém.  ^m^o?a  dans 
Perse  ;  le  lat.  n'a  que  turdillus, 

Varicat  =  amhulat  [Gloss,  Isid.)  :  it.  varcare,  parcourir, 
de  varicare,  écarter  les  pieds  l'un  de  l'autre. 

Yassus,  serviteur  (Le g.  Barhar.)  :  it.  vassallo,  esp.  va- 
sallo,  fr.  vassal,  kymr.  gvoàs. 

YermiculuSy  adj .  de  vermis,  avec  le  sens  de  coccineus,  fré- 
quent dans  le  plus  ancien  b.-lat.:  it.  vermiglio,  esp.  hermejo, 
fr.  vermeil. 

Viaticum,  dans  le  sens  de  voyage  :  «  deducit  dulcem  per 
amara  viatica  natam  »  (Fortunat)  :  it.  viaggio,  etc. 

Virare,  même  sens  que  gyrare  [L.  Alam.)'.  esp.  pr.  virar, 
v.-fr.  virer.  Cf.  le  lat.  viria,  bracelet,  c'est-à-dire  rond  de  bras, 
ornement  arrondi. 

Virtus  dans  le  sens  de  r\%iracle,  déjà  dans  la  Yulgate  :  «  et 
non  poterat  ibi  virtutem  ullam  facere  »  (Marc,  YI,  5),  fréquent 
plus  tard  :  pr.  vertut. 


L'accord  fréquent  de  tous  les  dialectes  romans  dans  l'emploi 
des  mots,  des  formes  ou  des  sens  rapportés  dans  ces  deux  listes, 
est,  avec  leur  construction  grammaticale,  la  plus  certaine  preuve 
de  leur  unité  originaire;  cette  unité  ne  peut  se  supposer  que 
dans  l'idiome  populaire  des  Romains,  d'autant  plus  que  la  langue 
valaque,  séparée  de  très-bonne  heure  des  autres,  ne  peut  leur 
avoir  emprunté  ces  éléments,  qui  lui  sont  communs  avec  elles, 


40  INTRODrCTION. 

et  ne  peut  les  posséder,  de  même  que  ses  sœurs,  que  comme  un 
patrimoine  transmis  par  la  langue-mère. 

Au  reste,  il  serait  bien  surprenant  qu'il  n'y  eût  pas  aussi 
entre  les  divers  idiomes  des  divergences  fréquentes  pour  l'expres- 
sion d'une  même  idée.  Ces  divergences  ont  pu  être  amenées  par 
plusieurs  causes  dont  nous  ne  voulons  pas  faire  mention  ici.  Nous 
donnons  seulement  quelques  exemples  pris  dans  les  substantifs  : 

Vir  :  it.  uomo,  fr.  homme,  esp.  varon,  val.  herbat. 

Puer  :  it.  fanciullo,  ragazzo;  esp.  muchacho,  rapaz, 
nino;  pr.  tos;  fr.  enfant,  garçon;  val.  fet,  copil. 

Frater  :  fr.  frère,  val.  fratre,  it.  fratello,  esp.  hermano. 

Patruus,  avunculus  :  fr.  oncle,  val.  unchiu;  esp.  tio,  it. 
zio;  roum.  aug. 

Patruelis,  consobrinus:  it.  cugino,  fr.  cousin;  e^^.  primo; 
pr.  quart;  val.  ver. 

Vitricus  :  val.  vitré  g,  it.  patrigno ,  esi^.  padiastro ,  fr. 
par  astre,  beau-^ère. 

Ovis  :  val.  oae,  esp.  ovej a;  it.  pecora;  pr.  feda;îv.  brebis; 
roum.  nurssa. 

Arles  :  it.  montone,  esp.  morueco,  fr.  bélier,  val.  ber- 
beace,  roum.  botsch. 

Canis  :  it.  cane,  val.  cune,  fr.  chien,  esp.  perro,  cat.  pr. 
gos. 

Vulpes:  it.  volpe,  val.  vulpe,  esp.  vulpeja,  raposa,  zorra; 
fr.  renard. 

Mus:vo\xm.  mieur;  it.  ^ojoO:,  sorcio;  val.  soarece,  fr.  50w- 
m,  esp.  raton. 

Quercus  :  it.  quercio,  fr.  chêne,  esp.  carvallo,  carrasca; 
roum.  ruver,  val.  stezarin. 

Malus  :  it.  melo,  val.  mer,  esp.  manzano,  fr.  pommier. 

Caryophyllum  :  \i.  garofano,  esp.  clavel,  fr.  œillet,  roum. 
negla. 

Bomus  :  it.  esp.  ca^a,  val.  ca^e,  fr.  maison. 

Via,  plalea:  it.  strada,  esp.  c<x^/e,  fr.  rwe;  roum.  gassa, 
val.  ulitze. 


ÉLÉMENT    LATIN.  4-1 

Si  les  langues  nouvelles  ont  conservé  et  fait  fleurir  beaucoup 
de  mots  oubliés  ou  peu  usités  de  la  langue  du  Latium,  d'un  autre 
côté  elles  ont  perdu  une  masse  bien  plus  considérable  des  mots 
latins  les  plus  usuels.  Avant  de  rechercher,  autant  qu'il  nous  le 
sera  possible,  les  causes  de  cette  perte,  il  est  bon  de  mettre  sous 
les  yeux  du  lecteur  une  partie  de  ces  mots  perdus  par  le  roman, 
rangés  en  séries  analytiques.  Il  ne  s'agit,  bien  entendu,  que  de 
l'élément  populaire  des  langues  romanes.  Il  y  a  beaucoup  de 
mots  latins  qu'elles  ne  possèdent  que  comme  expressions  poéti- 
ques, et  de  ceux-là  les  uns  leur  sont  parvenus  par  une  voie 
purement  littéraire  ;  les  autres  ont  été,  pendant  un  temps,  réelle- 
ment usuels,  et  ont  vieilli  ensuite  ;  les  derniers  seuls  doivent  être 
regardés  comme  romans  ^  On  doit  écarter  aussi  des  éléments 
constitutifs  des  langues  romanes  un  grand  nombre  d'expressions 
techniques  qui  sont  empruntées  au  latin  et  sont  désignées  comme 
latines  par  les  dictionnaires.  Il  y  a  d'autres  mots  qui,  sans  être 
aussi  décidément  étrangers  à  la  formation  originaire,  sont  évi- 
tés dans -l'usage  et  remplacés  par  des  synonymes  :  la  liste  ci- 
dessous  les  notera,  en  indiquant  la  langue  qui  les  tolère.  Nous 
ferons,  pour  cette  fois,  abstraction  complète  du  valaque  et  des 
patois. 

'    I.    SUBSTANTIFS. 

Monde,  terre,  éléments.  —  Sidus,  orbis.  Tellus,  humus, 
rus,  pagus,  plâga,  arvum,  clivus,  tumulus,  rupes,  cautes, 
specus ,  antrum,  scrohs  (it.),  latehra  (it.),  lucus,  nemus. 
Trames.  Uligo,  coenum,  limus  (à  peine  roman).  Aequor,  fre- 
timiy  amnis,  imher,  ros  (pr.  très-rare).  Aether,  procella. 


l.  Les  mots  de  la  première  classe  trahissent  souvent  à  la  première 
vue  leur  origine  savante;  tels  sont,  pour  rester  dans  le  domaine  italien, 
les  adj.  alUsonanie,  almo,  divo,  etereo,  fervido,  fulgido,  igneo^  imbelle,  imo, 
inclito,  inerme,  labile,  longevo,  pavido,  perenne,  presago,  prisco,  superno, 
ktrtareo,  tremendo,  turgido.  D'autres  sont  au  moins  suspects  d'une  intro- 
duction de  fraîche  date  dans  la  langue  poétique,  par  le  seul  fait  qu'on 
ne  les  rencontre  pas  dans  le  provençal  et  l'ancien  français;  tels  sont 
ndunco,  angue,  antro,  ara,  atro,  aula,  cacume,  dumo,  face,  fasto,  fausto, 
gelidoy  irco,  labe,  Ubare,  nume,  parco,  prece,  proie,  speco,  sperne,  suggère, 
telo,  vate.  Dante  tirait  déjà  beaucoup  de  mots  immédiatement  du  latin. 
On  peut  admettre  dans  la  dernière  classe,  bien  qu'en  certains  cas  isolés 
on  s'expose  à  se  tromper,  les  mots  de  cette  nature  qui  existent  dans  les 
anciennes  langues  de  la  France.  Tels  sont  ancella,  calere,  cherere,  crine, 
egro  (v.  fr.  heingre),  fido,  folgore,  frangere,  germe,  gladio,  ira,  licere,  mes^ 
cere,  piaga,  plorare,  propaggine,  quadrello. 


42  INTRODUCTION. 

IgniSi  fulmen  (it.),  pruna,  torris,  nitor  (it.),  jubar,  oestus. 

Temps.  —  Aevum.  Ver  (pr.  v.  fr.),  hiems.  Hehdoma^. 
Diluculu7n,  aurora,  meridies,  vesper  (rom.  dans  un  autre 
sens). 

Animaux.  —  Bellua  (it.  helva,  poét.).  Equus  (rom.  au 
fém.),  mannus,  hinnus,  caper  {rom.  B.uîèm.),hoedus,hircus, 
ibeœ,  ovis,  aper,  sus,  mêles,  hystriœ,  ères,  felis,  nitela, 
mustela,  mus.  Volucres,  alités,  inilvus,  nisus,  tinunculus, 
noctua  (seulement  it.  nottola),  ulula  (à  peine  rom.), psitiacus, 
alcedo,  monèdula,  fringilla  (it.  fringuelld),  motacilla, 
ficedula,  (esp.),  7^egulus  (it.),  parus,  apus,  ardea,  hutio 
larus  (esp.),  anser,  olor,  merops,  vipio.  Testudo  (seulement 
it.  testuggine),  saurus,  anguis  (fr.  anguille),  hoa.  Squalus, 
lupus,  platessa,  mustela,  sparus,  làbrus,  glanis,  silurus, 
fario,  mugil,  clupea  (it.  chieppa?),  halex  (it.  alice,  sar- 
dine), cyprinus,  alhurnus,  esox,  et  autres  noms  de  poissons. 
CAcindela,  nepa,  culeœ,  asilus,  volvooo.  Hyrudo,  mya,  spon- 
dylus,  mweœ,  teredo. 

Corps  humain.  —  Sinciput,  occiput,  mala,  gêna,  os  (oris), 
rostrum  (esp.),  guttur  (fr.  goitre),  jugulum,  f rumen, 
rumen,  uber,  abdomen,  alvus,  tergum,  anus,  natis,  clunis, 
artus,  armus,  lacertus  (it.  rare),  scapula,  ulna,  vola-,  fémur 
(it.),  crus,  genu,  poples,  sur  a,  talus,  unguis,  vertibulum. 
Cutis,  scortum,  cœsaries,  vellus,  juba.  Hepar,  jecur, 
splen,  lien,  ilia,  adeps  (it.),  arvina,  bilis,  cruor.  Lues. 
Vibeœ,  naevus  (it.),  vulnus,  funus. 

VÉGÉTAUX.  —  Les  noms  des  arbres,  des  arbrisseaux,  et  même 
des  petites  plantes,  sont  restés,  pour  la  plupart,  dans  les  langues 
romanes.  On  ne  retrouve  pas  :  siler,  tibulus,  tinus,  crataegus, 
arbutus  (fr.  arbousier) , paliurus  (it.),  lappa,  gramen,  àdor, 
alica  (v.-esp.),  sandalum,  arundo.  Sentis,  dumus,  vêpres, 
surculus,  tenues,  palmes,  etc. 

Minéraux.  —  Les  mots  de  cette  classe,  assez  peu  nombreux, 
par  exemple  les  noms  de  métaux  et  de  pierres  précieuses,  se 
sont  aussi  conservés  pour  la  plupart.  Manquent  :  lapis,  scrupus, 
calculus,  schistus,  aes,  chalybs,  magnes,  etc. 

Hommes.  —  Vir,  mas,  lïberi,  nothus,  puer,  puella,  pusus, 
adolescens,  anus.  Avus  (it.  v.-fr.),  patruus,  matertera, 
vitricus,  novei^ca,  jyt'ivignus,  levir,  glos,  conjuœ,  uxor  (v.- 
fr.).  Herus,  civis,  verna,  praes,  vas.  Socius  (à  peine  rom.), 
sodalis.  Qualifications  morales  :  nebulo,  teneb7Ho,  verbero, 
fur,  leno,  pelle x,  scortum  et  autres. 


ÉLÉMENT    LATIN.  43 

Agriculture.  —  Praedium,  ager,  lira,  seges,  merges, 
messis.  Simila  (v.-fr.),  pollex,  pabulum.  Ligo  (esp.),  pasti- 
'  nurrij  rallum,  volgiolus.  Horreum-,  hara.  Agricola  (à  peine 
rom.),  vinitoTy  vilHcus,  opilio,  suhulcus,  agaso. 

Guerre,  armes.  —  Bellum,  proelium,  certamen,  clades 
(it.).  Acies,  agmen,  cohors,  castra.  Thorax,  ancile,  cly- 
peus,  parma,  pelta,  umbo,  cassis  (idis),  g  aléa,  ensis,  eus- 
pis,  pugio,  sica,  jaculum,  pilus,  venahulmn,  veru,  telum, 
veœillum.  Miles,  tiro,  eques,  pedes,  vêles,  liœa,  calo. 

Navigation.  —  Linter,  cyrrîba,  celox,  f as  élus,  lihurnus, 
ratis.  Malus,  carhasus,  tonsa,  rudens,  statumem,  tonsilla. 
C  las  sis,  Nauta,  remex. 

MÉTIERS.  —  Aerarius,  caementarius,  caupo,  cerdo,  far- 
ter, fidicen,  figidus,  histrio  (à  peine  rom.),  infector,  institor, 
lanius,  mango ,  molitor,  olitor,  pellio,  pincerna,  pistor, 
restio,  scriba,  sutor  (fr.  Lesueur,  nom  propre),  tihicen, 
tonsor,  tornator  (fr.),  vespillo,  metor ;  auriga. 

Maison.  —  Aedes,  domus  (rom.  dans  un  sens  spécial). 
Atrium,  hypocaustum ,  thalamus  (à  peine  rom.),  aula, 
culina,  popina.  Lacunar,  laquear,  fornix,  janua,  foris, 
posticum,  valva  (it.),  cardo,  repagulum,  pessulus,  obex, 
limen.  Tignum,  vibia,  later,  plut  eus.  TJrbs,  oppidum,  arx, 
moenia,  minae;  angiportv.s  (it.),  fundula.  Fanum,  ara  (inu- 
sité) . 

Vases.  —  Acerra,  cacabus,  cadus,  calathus,  cantharus, 
clibanus,  corbis  (v.-esp.),  crumena^  fidelio,  hama,  hamula, 
hydria,  lagena,  lebes,  marsupium,  matula,  patena  (à  peine 
rom.),  pelvis,  pera  (ii.) ^poculum,  qualum,  scutra,  scyphus, 
séria,  sinum. 

Nourriture,  boisson.  —  Offa,  victus  (it.),  edulium,  daps, 
obsonium,  assum,  farcimen,  hilla,  cibum,  laganum.,  pla- 
centa^ collyra.  Penus.  Potus,  merum,  mulsum{ii.),  vappa. 
Convivium  (à  peine  rom.),  epulae,  jentaculum. 

Toilette.  —  Aîïiictus,  péplum,  trabea,  laena,  chlaniys, 
penula,  palla,  supparum.,  subucula,  interula,  indusium, 
rica,  lacerna,  lacinia.  Pileus.  Ocrea,  pero,  caliga,  cre- 
pida.  Taenia,  redimiculum,  torques,  limula,  inauris,  spin- 
ther,  fucus. 

Instruments  divers.  —  Currus  (it.),  plaustrum,  carpen- 
tum,  rheda.  cisium,  essedum,  sarracum.  Cunae,  lodia,  cer- 
mcal,  pulvinus,  stragulum,  teges.  Fides,  lituus,  thitinna- 
bulum.  Aléa,  pila{esi^.),  crepundia  (it.).  Acus{\i.),  calcar, 


44  INTRODUCTION. 

mriculuniy  dolahra.  Asser,  rudis ,  sudes,  trudis,  scipio, 
vacerra,  vectis,  trua^  uncus  ;  strues,  rogus.  Amentum  (v.- 
esp.),  lorum  (pg.)»  funis  (it.),  hahena,  scutica,  verber; 
cassis,  verriculwn.  Trutina. 

Mots  COLLECTIFS.  —  Caterva,  coetus ,  condo  (à  peinerom.), 
congeries. 

Mots  abstraits.  —  Al  g  or,  angor,  aerumna,  luctus,  metus 
(esp.),  formido,  spes,  cupido,fastus,  voluptas,  optio,preces, 
astus,  dolus  (it.),  versutia,  nequitia,  insania,  vecordia,  desi- 
dia,  ignavia,  inertia.  Mos  (fr.),  usus,  y/oimus,  vis,  robur, 
decus,  lepor.  Jus,  fas,  nefas,  jussus,  venia,  conatus,  ultio, 
facinus,  probrum^  flagitium,  mendacimn,  jurgium,  con- 
flictus,  ictus,  alapa,  nugae,  ludus,  suavium,  osculum  (au 
sens  lat.),  foedus,  conjugium,  connubium,  auxilium,  ops, 
divitiae,  ubertas,  defectus  (it.),  egestas,  inopia,  penuria. 
Motus  (it.),  iter  (v.-fr.),  initium,  eventus,  obitus,  letum, 
nex,  eœitium.  Omen,  fascinium.  —  Ces  mots,  et  d'autres 
abstraits,  peu  usités  dans  la  vie  ordinaire,  trouvent  pour  la  plu- 
part une  fréquente  application  dans  le  style  poétique. 

n.  adjectifs. 

Aequus,  almus ,  ater,  canus,  celer,  claudus,  creber, 
diveSy  eœiguus,  exilis,  faustus,  flavus,  fulvus,  galbus,gil- 
vus,  glaber,  glutus,  inanis,  ingens,  laevus,  limus,  luœus, 
maestus,  magnus  (à  peine  roman),  mitis,  7iavus,  'necesse, 
nequam,  parvus  (à  peine  esp.),  paullus,  perperus,  pinguis 
(esp.  prengue?),  potior,  priscus,  privus,  probus,  proce- 
rus,  pronus,  puber,  pulcher  (it.),  pullus,  pidus,  ymvus, 
saevus,  satur,  saucius,  scaevus,  segnis,  senex  (pr.),  serus, 
squalus,  strabus ,  ter  es  (esp.),  trux,  tutus,  udus,  va  fer, 
vulgus,  vatius,  vêtus,  vetustus,  vigil. 

m.    VERBES. 

l*"^  Conjugaison.  —  Dicare,  flagitare,  flare,  hiare,  hor- 
tari,  inchoare  (pr.),  lurcari,  manare,  meare,  migrare, 
morari  (seul.  esp.  morar),  nare,  patrare,  placarde,  potare, 
properare,  solari,  spectare,  venari,  viare. 

2"  Conjugaison.  —  Algere,  arcere ,  augere ,  carere , 
cavere ,  censere ,  decere ,  docere ,  egere ,  f avère,  flere , 
fovere,  frigere,  haerere,  horrere,  invidere,  jubere,  latere, 
libet,  lugere,  madère,  mederi,  moerere,  nere,  nitere,  opor- 
tere,  patere,  pavere,  pigere,  pollere,  polliceri,  praebere 


ELEMENT    LATIN.  45 

(pr.  plevir),  pudere,  rancere  (tr.),  reri,  rigere,  silere, 
spondere,  stitdere  (v.-fr.  estovoir?) ,  suadere,  tahere,  taedere, 
tepere,  terrere,  torquere,  tueri,  tumere,  turgere,  urgere, 
vegere,  vereri,  vigere,  vovere, 

2>^  Conjugaison.  —  Alere,  amittere,  caedere,  canere, 
cogère,  colère  (à  peine  pr.).  considère,  contemnere,  defi- 
cere,  degere,  demere,  deligere,  edere,  emere,  fidere,  fieri, 
fluere,  frendere,  frui  (à  peine  rom.),  fimgi,  fur  ère,  gerere, 
gignere,  jacere,  induere,  interficere,  labi,  linere,  linguere, 
loqui,  ludére,  luere ,  mander  e,  mer  gère  (it.),  metuere, 
nectere,  ningere,  niti,  noscere,  nubere,  oblivisci,  pangere, 
parère,  pellere,  pergere,  petere  {q^^.),  pinsere,  plaudere, 
2)lectere,  poscere,  prodere,  proficisci,  queri,  repère,  ruere 
(à  peine  rom.),  scabere,  scalpere,  scandere,  scindere,  serere, 
sinere,  spernere,  spuere,  sternere ,  strepere,  sugere  (it.), 
suere,  sumere,  turgere,  terrere,  trudere,  ulcisci,  urere, 
uti,  vehere,  ver  gère,  verrere,  vesci,  viscère. 

4^  Conjugaison.  —  Farcir  e,  haiirire,  invenir  e,  metiri, 
moliri,  oriri,  nequire,  sarcire,  sarrire,  scire,  vincire. 

Verbes  irréguliers.  —  Ferre,  nolle,  malle;  coepisse, 
meminisse,  novisse,  odisse;  aio,  inquam. 

Nous  ne  nous  occuperons  pas  pour  le  moment  du  sort  des 
pronoms  et  des  particules. 


Si  l'on  embrasse  maintenant  d'un  coup  d'œil  les  mots  conte- 
nus dans  cette  liste ,  mots  dont  les  uns  sont  des  primitifs  et 
dont  les  autres  représentent  les  notions  les  plus  usuelles  et  les 
plus  importantes ,  on  reconnaîtra  que  la  perte  n'est  pas  très- 
considérable  dans  les  substantifs  et  les  adjectifs,  mais  qu'elle 
est  énorme  dans  les  verbes  radicaux,  bien  que  tous  ceux  qui 
ont  disparu  ne  soient  pas,  à  beaucoup  près,  énumérés  ici;  or 
ces  verbes  constituent  proprement  la  richesse  de  la  langue. 
Mais  la  disparition  de  tant  de  mots  essentiels  n'entraîne  pas 
nécessairement  celle  de  leurs  racines.  La  plupart  se  sont  per- 
pétuées dans  les  langues  nouvelles  par  des  dérivations  ou  des 
compositions  dont  les  unes  existaient  déjà  en  latin ,  et  dont  les 
autres  ont  été  créées  de  première  main  par  les  idiomes  romans. 
En  effet,  ces  idiomes  ont  développé  avec  la  plus  grande  énergie 
la  faculté  de  formation  et  d'assimilation,  et  les  mots  que  l'em- 
ploi de  cette  faculté  leur  a  donnés  dépassent  de  beaucoup  en 


46  INTRODUCTION. 

nombre  ceux  que  leur  avait  légués  la  langue  mère.  La  perte 
d'éléments  anciens,  l'introduction  d'éléments  nouveaux,  la  bifur- 
cation fréquente  d'un  mot  en  deux  \  la  création  des  formes  les 
plus  variées,  offrent  le  champ  le  plus  riche  aux  réflexions  de 
celui  qui  voudrait  rechercher  les  causes  de  ces  divers  phéno- 
mènes. Mais  nous  nous  bornerons  ici  à  signaler,  parmi  les 
causes  qui  ont  fait  s'effacer  tant  d'éléments  latins,  celles  qui 
sont  le  plus  faciles  à  constater  et  qui  ont  aussi  la  plus  grande 
influence.  1"  Les  mots  trop  courts  ou  même  trop  peu  sonores 
devaient  naturellement  être  évités  par  une  langue  qui,  rejetant 
systématiquement  certaines  consonnes  finales,  par  exemple  m 
ou  s  y  rétrécissait  encore  leur  forme.  Que  pouvait  faire  le  roman 
de  mots  comme  rem,  spem,  vim  (nous  prenons  ici  l'accusatif 
pour  type),  comme  fas,  vas,  aes,  os,  jus,  rus?  ou  bien  de  mots 
disyllabiques  sans  consonne  au  milieu,  comme  reum,  diem^ 
grue77i ,  luem,  striœm,  suem?  Quelques-uns  d'entre  eux  se 
sont  cependant  maintenus,  rem  en  v.-esp.  et  en  fr.,  spem  en 
it.,  vas  partout  en  revêtant  la  forme  vasum,  reus  en  it.,  die77i 
dans  presque  toutes  les  langues,  gruem  dans  toutes.  Deus  ne 
pouvait  pas  être  remplacé,  bien  que  sa  permutation  n'ait  pas  eu 
lieu  partout  régulièrement.  Il  y  avait  encore  beaucoup  de  disyl- 
labes,  de  trisyllabes  même,  avec  une  consonne  au  milieu,  qui 
ne  donnaient  pas  des  formes  sonores  remplissant  bien  l'oreille, 
et  cela  n'a  pas  été  sans  influence,  au  moins  pour  les  mots  de 
l'usage  quotidien.  Mais  ici  il  faut  distinguer  d'après  la  nature 
des  diverses  langues  :  celles  du  nord-ouest  avec  leur  tendance 
plus  analytique  devaient  plus  que  les  autres  éviter  ces  formes  ; 
celles  du  sud  supprimaient  souvent  la  consonne  médiale,  sans 
changer  autrement  le  mot  (le  fr.  a  tiré  de  radicem  le  dérivé 
radicina,  racine,  tandis  que  l'esp.  dit  raiz).  On  peut  donner 
comme  exemples  :  ile  ou  ilia,  hiemem,  genu,  agnum,  ignem, 
aurem,  narem,  erem,  herum,  rorem,  aurem,  murem,  et 
aussi  apem,  ovem.  —  Ces  mots,  qui  n'avaient  pas  assez  de 
corps,  furent  souvent  supplantés  par  d'autres  :  res  par  causa, 
vis  par  fortia,  fas  et  jus  par  directum,  os  par  hucca ,  rus 
par  campania,  sus  par  troja,  ignis  par  focus,  herus  par 
patronus  ou  magister,  crus  par  gamba,  mus  par  s  or  ex  ou 
talpa.  Ou  bien  on  mit  à  leur  place  des  dérivés  de  la  même 
racine  :  sperantia  pour  spes,  aeramen  pour  aes,  diurnus 
pour  die  s,  iliare  pour  ile,  hibernum  pour  hiems,  genuculum 

1.  Lat.  pensare,  rom.  pensare  et  pesare  dans  deux  sens  différents. 


ÉLÉMENT    LATIN.  47 

pour  geyiu ,  agnellus  pour  agnus ,  auricula  pour  auris , 
narix  (it.  narice)  pournarw,  ericius  pour  er(?5,  roscidum  et 
autres  pour  ro5,  avicella  pour  a-yz^,  ovicula  pour  om^.  Au 
reste,  l'extension  des  formes,  surtout  par  des  diminutifs,  comme 
dans  tout.es  les  langues  populaires,  est  un  des  principes  du  roman, 
et  s'exerce  même  sur  des  mots  où  le  primitif  ne  péchait  pas  par 
trop  de  brièveté  ;  les  dérivés  fournis  par  le  latin  ou  créés  par 
le  roman  remplacent  le  primitif  et  le  font  la  plupart  du  temps 
disparaître  :  c'est  ainsi  que  de  vulpes,  sciurus,  luscinia,  rana, 
apis,  lappa^  corbis,  colus,  on  a  conservé  les  diminutifs  vul- 
pecula,  sciurulus,  cornicula,  lusciniola,  ranicula,  apicula, 
lappula,  cornicula,  coliiculus  ;  de  melis,  milvus,  culex, 
quercus,  natis,  limes,  on  a  formé  les  dérivés  mo^o^na(napol.) 
milvanus,  culicinus  (fr.  cousin),  querçea,  natica,  limi- 
tare. 

2""  La  nouvelle  langue  ne  pouvait  plus  admettre  aussi  aisément 
que  l'ancienne  des  mots  homonymes  ou  ayant  une  grande  res- 
semblance, car  elle  avait  perdu  deux  puissants  moyens  de  les 
distinguer  :  d'abord  la  prononciation  nette  et  distincte  des 
consonnes,  altérées  par  l'assimilation  et  d'autres  causes  (actus 
et  aptus  deviennent  en  it.  atto)  ;  puis  la  quantité,  très-impar- 
faitement remplacée  par  la  diphthongaison  des  brèves  accentuées. 
Beaucoup  des  mots  de  cette  classe,  surtout  s'ils  étaient  du  même 
genre,  devaient  donc  être  sacrifiés  à  la  clarté.  Le  subst.  vi7% 
par  exemple,  au  grand  détriment  de  la  langue,  a  cédé  à  verus, 
parce  que  tous  deux  auraient  donné  en  it.  vero;  l'esp.  le  rem- 
plaça par -yaron^  le  val.  par  berbat  {barbatus).  La  même  con- 
currence avec  verus  aurait  aussi  fait  disparaître  le  nom  du  prin- 
temps, ver,  s'il  ne  s'était  conservé  par  le  moyen  de  la  dérivation 
ou  de  la  composition  (esp.  verano,  it.  primavera).  Un  syno- 
nyme de  vir,  mas,  maris  fut  sans  doute  abandonné  à  cause  de 
mare.  Bellum  céda  évidemment  à  l'adj.  bellus  et  on  accueillit 
à  sa  place  F  ail.  werra.  On  peut  encore  admettre  que  aequus 
s'est  efiacé  devant  equus  (ou  plutôt  equa  qui  a  persisté),  ager 
devant  acer  (it.  agro),  fidis  devant  fides,  habena  devant 
avena,  liber  devant  liber,  mala  devant  l'adj.  màla,  matula 
(levant  macula,  melis  devant  mel,  palla  devant  pala,  plàga 
devant  plàga,  puer  dexsuiipurus,  vëru  devant  vérus.  Or  a  ne 
put  persister  en  it.  devant  hora,  il  lui  fallut  se  réfugier  dans  la 
formule  diminutive  orlo,  tandis  que  le  prov.  distingua  les  deux 
mots  par  le  genre  :  or,  ora;  de  même  sol  ne  pouvait  coexister 
en  fr.  avec  solum,  de  là  la  forme  soleil.  Il  y  eut  aussi  beaucoup 


48  INTRODUCTION. 

d'homonymes  qu'on  put  sauver  au  moyen  d'une  altération  dans 
leur  forme  :  ainsi  mâlus  persista  à  côté  de  malus,  dans  Fit. 
melo,  pôpulus  à  côté  depopulus  dans  pioppo.  C'est  dans  la 
conjugaison  que  l'influence  de  l'homonymie  a  causé  la  perte  la 
plus  importante  :  le  futur  classique,  qui  coïncidait  plus  ou  moins 
en  partie  avec  l'imparfait  de  l'indicatif,  en  partie  aveclesubj. 
prés,  fut  abandonné  par  toutes  les  langues  romanes,  et  recons- 
truit sur  d'autres  bases.  —  L'influence  de  l'homonymie  fut  encore 
active,  même  après  l'achèvement  des  langues  nouvelles. 

3°  Ce  qui  était  arrivé  pour  les  homonymes  eut  lieu  aussi  pour 
les  synonymes;  beaucoup  d'entre  eux  disparurent  de  la  langue, 
parce  qu'on  ne  comprenait  plus  les  nuances  délicates  des  sens  ou 
qu'on  n'attachait  aucun  prix  à  leur  distinction.  Les  exemples 
abondent  :  abdomen  parut  faire  double  emploi  avec  pantex. 
aedes  avec  casa,  aevum  avec  aetas,  amnis  avec  fluvius  et 
flumen,  anguis  avec  serpens ,  anus  avec  culus ,  arx  avec 
castellmn,  clivus  avec  collis  ou  le  dérivé  roman  collina,  cae- 
nwn  avec  lutum,  culina  avec  coquina,  daps  avec  cïbus, 
ensis  avec  gladius,  equus  avec  caballus,  bilis  avec  fel,  for- 
mido  avec  pavor,  gêna  avec  palpehra,  gramen  avec  herha, 
jugulum  avec  gula,  hirudo  avec  sanguisuga,  imher  avec 
pluvia,  jaculum  axec  lancea,  j anua  divec  porta  et  ostium, 
lapis  avec  petra,  lira  avec  sulcus,  lorum  avec  corrigia, 
mala  avec  maxilla,  moenia  avec  mourus,  offa  avec  frustum, 
orhis  avec  circulus,  osculum  ou  suaviumsivec  hasium,  rupes 
avec  saxum,  sidus  avec  astrum,  specus  ou  antrum  avec 
spelunca,  tellus  avec  terra,  trames  ayec  semita,  tumulus 
avec  cumulus,  ulna  avec  cubitus,  urbs  ou  oppidum  avec 
civitas,  vulnus  ou  ictus  ayecplaga. 

Pour  plusieurs  de  ces  mots  on  peut,  il  est  vrai,  se  demander  si 
ce  n'est  pas  aussi  bien  la  faiblesse  de  leur  forme  qui  les  a  fait 
tomber  que  leur  synonymie  :  c'est  le  cas,  par  exemple,  pour 
aedes,  aevum,  amnis,  anguis,  ensis,  gêna,  urbs  (qui  en 
outre  aurait  donné  le  même  mot  qviorbis).  Pour  les  adjectifs, 
c'est  la  synonymie  qui  paraît  avoir  été  la  cause  dominante  des 
pertes  considérables  qu'ils  ont  subies  :  ainsi  disparurent  des 
mots  comme  magnus,  mitis,  pulcher,  saevus,  devant  gran- 
dis, suavis,  bellus,  ferox.  Mais  comment  se  fait-il  que  parvus 
ait  été  supplanté  par  le  barbare  i^iccolo,  pequeno,  petit? 

Cette  crainte  des  synonymes  n'a  pas  d'ailleurs  empêché  les 
langues  nouvelles  de  former  ou  d'emprunter  à  d'autres  idiomes 
un  assez  grand  nombre  d'expressions  dont  le  sens  était  déjà 


ÉLÉMENT    LATIN.  49 

suffisamment  représenté.  —  On  conçoit  facilement  que  des  rela- 
tions, des  mœurs  et  des  idées  nouvelles  aient  rendu  inutile  plus 
d'un  ancien  mot  ou  l'aient  fait  échanger  pour  un  autre.  Ne  par- 
lons ici  que  de  ceux  qui  ont  été  échangés.  Le  cas  le  plus  impor- 
portant  est  celui  de  l'expression  qui  désigne  le  mot  même,  ver- 
hum,  que  son  emploi  spécial  dans  l'Eglise  a  soustrait  à  l'usage 
commun,  où  il  a  été  remplacé  par  'parahola  (Schlegel,  Litt. 
prov.  not.  33).  Bomus  ne  signifie  en  français  et  en  italien  que 
la  maison  du  Seigneur  :  casa  a  pris  sa  place.  Vesper  prit 
aussi  un  sens  liturgique,  et  son  sens  primitif  fut  représenté 
par  les  adjectifs  serus  ou  tardus.  Un  grand  nombre  d'objets 
naturels  furent  désignés  par  des  noms  sortis  d'une  nouvelle 
manière  d'envisager  leurs  propriétés  et  leurs  caractères,  et  per- 
dirent leur  ancienne  appellation  :  ainsi  on  nomma  le  sangher 
singularis,  celui  qui  vit  seul;  le  mouton  mutilus  (le  mutilé),  et 
le  cygne  cecinus,  c'est-à-dire  l'oiseau  qui  a  au  bec  une  tumeur 
(cicer)  ;  la  bergeronnette  caudi-tr émula,  comme  en  gr.  asiao- 
TTUY'ç.  Pour  les  plantes,  on  trouve  une  masse  de  ces  noms  tirés  de 
leur  nature.  Les  expressions  de  ce  genre  appartiennent  aux  plus 
frappants  caractères  des  langues  romanes;  elles  peignent  bien 
leur  origine  et  leurs  rapports  avec  le  latin;  l'élément  popu- 
laire s'y  montre  sans  réserve;  on  remarquera  entre  autres 
ces  désignations  rustiques  des  parties  du  corps  humain  :  testa 
(pot)  ou  concha  (coquille)  pour  caput;  gurges  (gouffre) 
i^our  guttur;  spatula  (bêche)  ^^omv  scapula;  perna  (jambon) 
pour  crus  ^  ;  pulpa  (viande,  morceau  de  chair)  pour  sur  a;  fica- 
tum  (foie  d'oie)  pour  Aepar  ;  hotellus  (boudin)  pour  m^^^^mum  ; 
pellis  (fourrure,  peau  d'animal)  pour  cutis;  —  casa  (cabane, 
baraque)  pour  domus  est  aussi  un  mot  de  cette  classe. 

S*"  Enfin  la  perte  de  beaucoup  de  mots  latins  eut  pour  cause 
l'introduction  de  termes  empruntés  à  des  langues  étrangères,  fait 
sur  lequel  nous  reviendrons  plus  bas.  Les  Romans  ne  voulaient 
ni  ne  pouvaient  s'interdire  ces  emprunts,  que  leur  suggérait  le 
contact  journalier  avec  différents  peuples:  souvent,  en  effet,  le 
mot  étranger  exprimait  des  objets  ou  des  idées  pour  lesquels  la 
langue  latine  n'avait  pas  d'expression  satisfaisante  ou  au  moins 
caractéristique  ;  souvent  encore  il  se  recommandait  par  une  forme 
plus  pleine  et  plus  sonore.  Ça  et  là  on  saisit  aussi  la  trace  de 
causes  spéciales  :  par  exemple  les  langues  du  nord-ouest  ont 
abandonné  trois  expressions  latines  désignant  le   mâle  de   la 

1.  Cependant  ;)enia  a  déjà  le  sens  roman  dans  Ennius. 

DI£Z.  A 


50  INTRODUCTION. 

clièvre,  caper,  hircus  et  haedus,  pour  l'ail,  hoc,  parce  qu'on 
voulait,  pour  cet  animal  comme  pour  d'autres  animaux  domes- 
tiques, désigner  la  différence  des  sexes  par  la  diversité  des  radi- 
caux. La  même  raison  a  fait  remplacer  gallusi^ar  le  mot  étran- 
ger coc.  Mais  la  victoire  du  mot  étranger  sur  le  mot  latin  ne  fut 
souvent  qu'une  affaire  de  hasard  ^ . 

Nous  avons  encore  un  coup-d'œil  à  jeter  sur  les  verbes. 
Leur  perte  a  eu  les  mêmes  causes  que  celle  des  substantifs,  par 
exemple  la  brièveté  de  la  forme  pour  flare,  nare,  flere,  nere, 
reri  (tandis  que  dare  et  ire  se  sont  conservés,  bien  qu'incom- 
plètement, et  seulement  dans  quelques  pays);  l'homonymie  a 
fait  disparaître  peu  de  verbes,  par  exemple  moerere  à  cause  de 
merere,  caedere  à  cause  de  cedere,  parère  à  cause  de  parère  y 
queri  à  cause  de  quaerere;  la  synonymie  a  eu  plus  d'influence, 
mais  il  y  a  eu  des  causes  spéciales.  La  langue  nouvelle  a  laissé 
tomber  presque  tous  ces  beaux  verbes  si  nombreux  dans  la 
2"  conjugaison  qui  expriment  un  état,  parce  qu'elle  pouvait  faci- 
lement les  rendre  par  une  circonlocution ,  et  qu'elle  affec- 
tionne en  général  les  circonlocutions  :  au  lieu  de  alhere , 
frigere,  nigrere,  on  pouvait  dire  album  esse,  frigidwtn  esse, 
nigrum  esse.  Les  pertes  considérables  que  subit  la  3^  conju- 
gaison ont  sans  doute  pour  cause  la  grande  variété  de  ses 
flexions.  Les  verbes  se  conservèrent  mieux  en  composition, 
parce  que  là  les  formes  étaient  plus  étendues  et  les  significations 
plus  individuelles  :  ainsi  inflare,  inhortari  (v.-fr.),  demorari, 
consolari,  adhaerere,  ahhorrere,  respondere,  persuadere, 
occidere,  comedere  (esp.  corner),  influer e,relinquere,  con- 
suere,  consumere,  admncere  (it.  avvincere),  re ferre  et 
autres.  On  trouve  aussi  beaucoup  de  primitifs  éteints  qui  revi- 
vent dans  des  formes  fréquentatives  ou  itératives  ^,  ou  bien 
dans  des  verbes  tirés  de  leur  radical  par  l'intermédiaire  de  sub- 
stantifs, comme  invidiare,  odiare,  studiare. 


1.  Je  m'abstiens  ici  de  parler  des  déplacements  du  sens,  parce  que  ce 
travail  a  été  fait  par  d'autres  d'une  manière  satisfaisante,  par  exemple 
récemment  par  Fuchs  [Langues  romanes,  p.  191  et  suiv.)  et  du  Méril  {Forma- 
tion de  la  langue  française,  p.  318-340).  D'ailleurs  on  en  a  vu  plusieurs 
exemples  dans  ce  que  j'ai  dit  ci-dessus. 

1.  Voy.  le  chapitre  de  la  Formation  des  mots. 


ÉLÉMENT    GREC.  o\ 


II. 


ELEMENT    GREC. 

En  dehors  du  latin,  il  n'y  a  que  deux  langues  où  tous  les 
idiomes  romans  aient  puisé,  dans  des  proportions  diverses  :  c'est 
le  grec  et  l'allemand. 

Si  on  déduit  les  éléments  grecs  que  contenait  le  latin  quand  il 
donna  naissance  aux  nouvelles  langues,  on  en  trouvera  assez 
peu  dans  le  roman  ;  l'on  ne  compte  pas,  bien  entendu,  les  expres- 
sions introduites  par  la  science  à  une  époque  récente.  Les  Byzan- 
tins restèrent,  il  est  vrai,  les  maîtres  dans  l'Italie  méridionale, 
en  Sicile  et  dans  une  partie  du  sud  de  TEspagne,  longtemps  après 
l'invasion  germanique  ;  mais  il  n'y  eut  pas  là  de  mélange  de 
races  sur  une  grande  échelle;  ce  que  les  Massiliotes  avaient 
pu  apporter  à  la  langue  gauloise  disparut  avec  cette  langue  elle- 
même.  Enfin  une  partie  des  mots  gréco-romans  doivent  leur 
existence,  non  pas  à  l'influence  d'une  langue  sur  l'autre,  mais 
au  commerce  habituel  des  peuples  entre  eux,  qui  amène  toujours 
quelques  emprunts  mutuels.  Les  fables  patriotiques  qu'ont  sou- 
tenues Joachim  Périon,  Henri  Estienne  et  d'autres  savants  fran- 
çais, sur  l'affinité  de  leur  langue  avec  le  grec,  n'ont  aucun  fon- 
dement; ils  auraient  eux-mêmes  renoncé  à  les  défendre  s'ils 
avaient  mieux  connu  les  lois  phoniques  du  roman ^  et  s'ils 
avaient  pu  embrasser  plus  sûrement  l'ensemble  de  ses  sources. 
La  même  observation  s'applique  aux  érudits  italiens  et  espa- 
gnols qui  ont  fait  du  grec  une  mine  féconde  pour  tous  les  élé- 
ments non  latins  de  leurs  idiomes.  Il  faut  reconnaître,  du  reste, 
que  la  ressemblance  fortuite  de  beaucoup  de  mots  grecs  et 
romans  ne  rendait  que  trop  séduisant  ce  système,  opposé  à  tous 
les  faits  historiques  :  pour  ne  citer  que  des  exemples  français, 
comment  le  vieux  mot  airure  (champ  semé)  ne  ferait-il  pas  son- 
ger à  àpQupa,  coite  à  t-oity],  dîner  à  oôitcvsTv,  blesser  à  TrXYjaaetv, 
moelle k  \f:jzk6q^ paresse  à  xàpsaiç,  tétink^i'z^%  ^roK^r  à  Tpuetv ? 
Aucun  de  ces  mots  ne  peut  cependant  revendiquer  cette  origine 
qui  s'ofire  si  naturellement. 

Voici  une  liste  de  mots  grecs  admis  sans  intermédiaires  dans 
les  langues  romanes  (plusieurs  sont  douteux)  :  elle  mettra 
en  lumière  les  proportions  et  la  nature  de  l'élément  hellénique 
qu'elles  contiennent. 


52  INTRODUCTION. 

"Ayxoç,  courbure  :  pg.  anco,  m.  s. 

'Avwvtav,  se  tourmenter,  désirer  :  it.  agognare,  demander 
vivement. 

'A((7ioç,  heureux,  convenable,  serait,  d'après  une  étymologie 
douteuse,  l'origine  du  pr.  ais,  fr.  aise,  it.  agio. 

ATg/cç,  laideur,  honte  :  esp.  pg.  asco,  dégoût.  Mais  le  goth. 
aiviski,  honte,  est  préférable. 

\%r^icL^  insouciance:  it.  accidia,  etc.,b.-lat.  acediaaccidia. 

'Atoixo;,  atome  :  it.  attimo,  moment,  clin  d'œil. 

BaXXi^s'.v,  sauter  :  it.  halzare,  m.  s. 

Ba(7Tit;:iv,  supporter,  porter  :  de  ce  radical,  sinon  du  mot  direc- 
tement, viennent  l'it.  hastone,  appui,  canne;  hastire,  cons- 
truire ;  fr.  bâton  bâtir,  etc. 

BauxaXiov,  vase,  b.-lat.  baucalis,  it.  boccale,  esp.  fr.  bocal. 

BéXeiJLVov,  trait  :  it.  baleno,  éclair. 

B60poç,  creux,  caverne  :  it.  botro  et  borro,  fossé  creusé  par 
les  torrents. 

Bfpéopoç,  boue  :  fr.  bourbe,  m.  s.  (douteux). 

Bo'jTiç,  (^uTtç,  flacon  :  it.  botte,  val.  bote^,  esp.  pr.  bota,  fi\ 
bote  boute,  avec  des  sens  voisins;  mais  ce  mot  se  retrouve 
dans  d'autres  langues  où  le  roman  a  puisé.  .   • 

Bpiav,  être  fort,  rappelle  l'it.  esp.  brio,  force,  violence;  pr. 
briu;  mais  ces  mots  appartiennent  peut-être  à  une  ancienne 
langue  indigène.  Voy.  le  Dictionnaire  Etymologique. 

BpovTY],  tonnerre  :  it.  brontolare,  gronder,  murmurer. 

Bupca,  cuir  :  b.-lat.  byrsa,  it.  borsa,  esp.  pg.  boisa,  fr. 
bourse. 

rdaTpa,  vase  :  it.  grasta,  pot  de  fleurs. 

revsa,  génération  :  it.  g  enta,  engence,  race. 

réjjLçoç,  cheville,  pivot  :  b.-lat.  gomphus,  pr.  gofon,  gond  de 
porte. 

ru|xvTf;Tr<ç,  soldat  armé  à  la  légère  :  esp.  ginete,  chevau-léger. 

Ap^iJLwv,  coureur,  dans  le  latin  des  derniers  temps  dromo, 
sorte  de  bateau  rapide  :  v.-fr.  dromon,  m.  s. 

AuGxcAoç,  maussade  :  it.  esp.  discolo,  m.  s. 

'EvOïjy.r^,  chargement,  fret  :  it.  éndica,  accaparement  de  mar- 
chandises. 

"EpYî[;.o;,  solitaire  :  it.  ermo,  val.  erm,  esp.  yermo,  pr.  v.-fr. 
erme. 

Za)[jiç,  sauce  :  delà  esp.  zurao,]}!^. 

*H[A'.y,pav(a,  mal  de  tête  :  it.  magrana,  esp.  migrana,  fr. 
migraine. 


ÉLÉMENT    GREC.  53 

Osîoç,  oncle;  Oeia,  cousine:  b.-lat.  thius  thia,  it.  zio  zia, 
esp.  tio  tia,  pr.  sia. 

BùXay.oç,  sac,  bourse  :  esp.  valega,  pr.  valeca? 

Kapa,  tête  :  b.-lat.  car  a  (dans  Gorippus,  vf  siècle),  esp.  pg. 
cara^  fr.  chère,  it.  ciera,  visage. 

Kapa6oç,  écrevisse  de  mer,  sorte  de  vaisseau  :  b.-lat.  carahus, 
bateau,  it.  caravella,  esp.  carahela. 

KoLTOiSoXii^  action  de  renverser  :  v.-fr.  caahle,  machine  de 
guerre;  pr.  calabre. 

KaDpia,  incendie,  chaleur  :  esp.  pg.  calma,  partie  chaude  du 
jour.  Voy.  le  Dict.  étymol. 

K66aXoç,  espiègle  :  de  là  le  fr.  gohelin,  lutin? 

KoXXa  :  it.  colla,  esp.  cola,  fr.  colle,  m.  s. 

KoXto;,  baie,  havre  :  it.  golfo,  etc. 

KovB'j,  vase  à  boire  :  it.  gonda  gondola,  petite  embarcation. 

Koppioç,  souche,  pièce  de  bois;  esp.  corraa,  entrave  en  bois? 

Aà7:a8ov,  fosse  :  pg.  la'pa,  m.  s.  (douteux). 

AaTCT^,  XaiJLTUY),  peau  mince  sur  le  lait  et  autres  liquides  :  esp. 
lapa,  m.  s. 

AoTOç,  cosse  :  it.  loppa,  paille.  Voy.  le  Dict.  étymol.  II.  a. 

May^avov,  fronde  :  it.  màngano  manganello ,  pr.  manga- 
nel,  v.-fr.  mangoneau,  baliste,  arbalète. 

Maîtapioç,  heureux  :  it.  macari,  plût  à  Dieu! 

MuŒTaÇ,  barbe  de  la  lèvre:  it.  mustaccio,  fr.  moustache^  etc. 

Mo)x,av,  railler.  Cf.  fr.  moquer. 

N^ixa,  fil  :  esp.  nema,  cachet,  parce  qu'on  l'apposait  autrefois 
sur  un  fil  qui  entourait  la  lettre. 

'OÎGo;  :  fr.  osier,  m.  s. 

'OjiXioç,  aigrelet  :  fr.  oseille.  Cf.  cependant  Dict.  étymol. 
II,  c. 

Oaji,Y;,  odeur  :  esp.  husmo,  m.  s.,  sans  doute  aussi  it.  orma, 
val.  urme,  trace,  piste,  proprement  émanation. 

riaiBiov,  garçon,  serviteur  :  it.  paggio,  etc. 

IlaXafeiv,  combattre,  faire  des  armes  :  esp.  pelear.  Voy.  le 
Dict.  étymol.  II.  b. 

IlapaSoXYi,  comparaison  :  b.  lat.  parahola,  dans  le  sens  de 
discours,  mot;  it.  parola,  fr.  parole,  esp.  palabra.  Voy.  ci- 
dessus,  p.  49. 

IlaTaaffsiv,  claquer  :  de  là  it.  hatassare,  secouer? 

néxaXov,  cime  :  fr.  poêle,  dais. 

nXaTuç  :  it.  piatto,  fr.  plat,  esp.  chato,  m.  s. 

ÏIpaGià,  plate-bande  :  it.  prace,  espace  entre  deux  sillons. 


54  INTEODUCTION. 

IItwxoç,  mendiant  :  it.  pitocco,  m.  s. 

2a6avov,  linge,  dans  le  lat.  des  derniers  temps  sahanum,  sava- 
num:  esp.  sàhana,  pr.  savena. 

Sayiia,  bât,  et  aussi  le  fardeau  qu'on  met  dessus,  lat.  sagma 
dans  Végèce,  De  re  veter.;  dans  Isidore,  XX,  16  (sagma,  quae 
corrupte  vulgo  salma  dicitur)  :  it.  esp.  salma,  pr.  sauma, 
fr.  somyne,  it.  v.-esp.  aussi  soma. 

Seipav,  tirer  avec  une  corde  :  de  là  esp.  sirgar,  remorquer? 

SetpYjv,  proprement  sirène,  puis  nom  d'un  petit  oiseau  :  fr. 
serin. 

2%ai6ç,  à  gauche  :  pr.  escai,  m.  s. 

SxaTCxeiv,  creuser  :  it.  zappare,  esp.  sapar,  fr.  saper, 

Ij^-upiç,  c7[A(ptç  :  it.  smeriglio,  esp.  esrneynl,  fr.  émeiH,  m.  s. 

2TriOa;j.Yj,  empan  :  it.  spitamo,  esp.  espita. 

2t6Xoç,  expédition,  flotte  :  it.  stuolo,  v.-esp.  estol,  bande, 
troupe,  pr.  estol,  val.  stol,  flotte. 

^iTpaTiwTr^ç,  soldat  :  it.  stradiotto,  esp.  estradiote,  v.-fr. 
estradiot, 

Y^ylliQ^^  éclat  de  bois,  bûche,  lat.  schidia  seulement  dans 
Yitruve  :  it.  scheggia. 

TàXavTov,  poids,  lat.  ialentmn  :  esp.  talante,  avec  l'a  grec  au 
milieu  ;  pr.  talan,  mais  aussi  talento,  talen. 

TaTTsivéç,  petit,  bas  :  it.  tapino,  vil,  de  peu  de  prix. 

TépcTpov.  Yoy.  Teretrum  dans  la  2*"  liste  ci-dessus. 

TpaYYj|j.aTa,  dessert  :  it.  treggéa.  esp.  dragéa,  fr.  dragée. 

TpauXéç,  bègue  :  it,  troglio,  m.  s. 

TpwxTYjç.  Yoy.  Tructa  dans  la  2°  liste  ci-dessus. 

Tuçoc,  fumée  :  it.  esp.  tufo;  cf.  fr.  étouffer. 

<I>av6ç,  lanterne  :  it.  f anale,  fr.  fanal. 

<I>apcç,  phare  :  piém.  /aro,  peut-être  it.  fald,  s'il  ne  vient  pas 
du  précédent. 

<î>paTT£iv,  entourer  d'une  haie  :  it.  fratta,  haie. 

*î>a)ï?,  oiseau  aquatique  :  de  là  esp.  foxa,  sorte  de  canard? 

Xaîoç,  houlette  :  esp.  cayado,  m.  s. 

XaXâv,  lâcher,  larguer,  lat.  chalare,  dans  Yitruve  :  it.  calare, 
esp.  calar,  fr.  caler,  baisser  les  voiles. 

XoTpoç,  goret  :  it.  ciro,  porc. 

Cette  liste  comprend,  on  le  voit,  des  mots  revêtus  des  signifi- 
cations les  plus  diverses,  dont  beaucoup  de  termes  de  marine,  intro- 
duits à  différentes  époques,  pour  une  partie  certainement  après  les 
croisades.  Les  dialectes  italiens  ont   encore  un   assez  grand 


ÉLÉMENT    GERMANIQDE.  55 

nombre  de  mots  grecs  ;  mais  la  langue  la  plus  riche  sous  ce  rap- 
port est  le  valaque,  que  sa  position  géographique  prédestinait 
plus  que  les  autres  à  l'admission  d'éléments  grecs.  Nous  en 
reparlerons  plus  loin. 


m. 

ÉLÉMENT   GERMANIQUE. 

L'introduction  immédiate  de  mots  grecs  dans  le  roman  se 
réduit  à  quelques  mots  isolés;  il  n'en  est  pas  de  même  des 
emprunts  faits  à  l'allemand  :  c'est  la  seule  langue  où  aient  puisé, 
et  dans  des  proportions  considérables,  tous  les  dialectes  romans  ; 
aussi  l'étude  de  ces  dialectes  est-elle  une  source  intarissable 
pour  l'histoire  de  l'allemand. 

Les  faits  historiques  n'ont  besoin  que  d'un  coup-d'œil.  L'inva- 
sion et  la  conquête  des  provinces  romaines  par  les  peuples  ger- 
mains eurent  lieu,  comme  on  sait,  dans  le  courant  du  v*"  siècle, 
et  encore  dans  le  vf  ;  la  Dacie  seule,  patrie  du  dialecte  valaque, 
avait  longtemps  auparavant  été  occupée  par  les  Goths.  Ces  inva- 
sions guerrières  eurent  lieu  très-diversement.  Il  y  eut  des  pays 
où  les  peuples  vinrent  s'établir  les  uns  après  les  autres  ;  il  y  en 
eut  où  ils  se  fixèrent  les  uns  à  côté  des  autres.  L'Italie  vit 
d'abord,  au  milieu  du  v*'  siècle,  la  domination  passagère  des 
Hérules,  puis  celle  des  Ostro goths,  qui  dura  soixante-six  ans, 
et  enfin  celle  des  Lombarâs^  qui  se  prolongea  pendant  deux 
siècles.  Le  sud-ouest  de  la  Gaule  fut  occupé  par  les  Goths  dès  le 
commencement  du  v^  siècle  ;  les  Burgondes  s'emparèrent  ensuite 
d'une  grande  partie  du  sud-est,  tandis  que  les  Francs  se  soumi- 
rent le  nord.  L'Espagne  fut  de  même  traversée  par  diverses 
races.  Au  commencement  de  ce  même  siècle,  la  Galice,  les  Astu- 
ries,  le  royaume  de  Léon,  une  partie  du  Portugal,  étaient  occu- 
pés par  les  Suèves  ;  une  'autre  partie  du  Portugal  et  la  pro- 
vince de  Garthagène  appartenaient  aux  Alains  ;  une  partie  du 
sud  aux  Vandales,  qui  ne  tardèrent  pas  à  passer  en  Afrique  ;  le 
nord-est  était  possédé  par  les  Yisigoths,  et  ceux-ci  s'étendirent 
de  plus  en  plus  dans  le  siècle  suivant,  jusqu'à  ce  que,  dans  ses 
dernières  années,  ils  eussent  réduit  sous  leur  domination  toute 
la  péninsule  pyrénéenne.  Plus  d'une  race,  au  milieu  de  ces  bou- 


36  INTRODUCTION. 

leversements,  fut  exterminée  en  partie  ou  complètement  :  en 
Italie,  par  exemple,  il  ne  demeura  sans  doute  qu'un  bien  petit 
nombre  d'Ostrogoths.  Mais  le  plus  ordinairement  les  peuples 
établis  en  premier  conservèrent,  même  après  leur  soumission  par 
d'autres  Germains,  leur  résidence  et  leur  constitution. 

Chacun  de  ces  peuples  divers  devait  aussi  exercer  sur  la 
ro'tnana  rustica  une  influence  diverse  ;  cependant  il  ne  faut 
pas  exagérer  la  portée  de  cette  diversité,  et  il  serait  complètement 
faux  d'en  faire  la  cause  des  différentes  langues  romanes  comme 
l'ont  fait  souvent  des  érudits  même  romans.  A  l'époque  de  l'in- 
vasion, les  dialectes  germaniques  étaient  encore  assez  voisins  les 
uns  des  autres  pour  que  ces  différentes  peuplades  n'eussent  cer- 
tainement pas  entre  elles  besoin  d'interprètes.  Le  gothique  nous 
dévoile  les  caractères  phoniques  de  l'allemand  dans  leur  état  le 
plus  primitif,  bien  qu'il  ne  soit  pas  sans  une  certaine  nuance  dia- 
lectale; toutes  les  autres  langues  de  la  famille  germanique  doi- 
vent être  ramenées  à  ce  type  commun.  Le  lombard,  à  en  juger 
par  les  mots  qui  nous  en  ont  été  conservés,  se  rapproche,  pour 
les  consonnes,  du  système  du  vieux  haut  allemand  :  il  met  la 
ténue  pour  la  moyenne,  et  z  pour  t,  mais  sans  régularité  abso- 
lue. Le  bourguignon  se  rapprochait  plus  du  gothique  que  du 
haut  allemand  (voy.  Grimm,  Geschichte  der  deutschen  Spra- 
che,  p.  707)  ^.  Le  francique  n'était  qu'à  moitié  semblable  au 
gothique  dans  le  vocalisme;  il  l'était  plus  dans  son  consonan- 
tisme,  où  il  tenait  beaucoup  du  vieux  saxon;  mais  depuis  l'épo- 
que carolingienne,  il  se  rapprocha  du  haut  allemand.  Comme 
nous  ne  possédons  de  documents  ni  du  lombard,  ni  du  bourgui- 
gnon, ni  du  suève,  et  à  peine  du  vieux  francique,  nous  nous 
appuyons  surtout,  pour  la  recherche  des  éléments  germani- 
ques entrés  dans  les  langues  romanes  à  l'époque  des  invasions, 
sur  le  système  phonique  du  dialecte  gothique,  que  nous  permet 
déjuger  suffisamment  un  document  très-ancien  et  très-précieux. 

L'établissement  violent  des  Germains  sur  le  territoire  de  l'em- 
pire, dont  les  habitants  ne  furent  ni  exterminés  ni  chassés,  ne 
pouvait  avoir  lieu  sans  le  plus  grand  bouleversement  politique. 
Sur  le  même  sol  vivaient  maintenant  deux  peuples,  l'un  domina- 
teur, et  l'autre,  sinon  partout  et  complètement  opprimé,  cepen- 
dant subalterne  et  moins  estimé  :  le  premier  était  la  classe  belli- 
queuse, le  second  la  classe  laborieuse  de  la  nation.  On  trouve  dans 


1.  W.  Wackernagel  conteste  cette  parenté  plus  étroite  du  bourguignon 
et  du  gothique.  Voy.  son  étude  Sur  la  langue  des  Burgundes. 


,.;^, 


ÉLÉMENT    GERMANIQUE.  57 

les  langues  romanes  elles-mêmes  quelques  traces  de  cet  état  de 
choses.  Au  nom  de  peuple  francus,  qui  avait  pris  comme  adjec- 
tif le  sens  à'ingenuus,  se  rattachait  encore  en  italien  et  en  fran- 
çais le  sens  de  noble,  courageux,  et  le  v.  fr.  norois  signifie  nor- 
végien et  aussi  fier.  Cependant  les  habitants  de  l'empire  nom- 
maient, d'après  le  vieil  usage,  leurs  conquérants  harhari,  et 
étaient  eux-mêmes  désignés  par  le  nom,  tout  aussi  général,  de 
Romani;  de  même  les  langues  des  deux  races  s'appelaient  : 
l'une  lingua  harbara  (theotisca,  germanica),  l'autre  lingua 
romana.  Fortunat  fait  bien  nettement  sentir  cette  distinction  : 

Hinc  cui  Barbaries,  illinc  Romania  plaudit; 
Diversis  linguis  laus  sonat  una  viri. 

Mais  les  rapports  des  deux  nations  ne  s'étendaient  pas  aux 
deux  langues.  La  langue  allemande  n'était  pas  la  dominante: 
toutes  deux  reconnaissaient  la  suprématie  du  latin ,  qui  conser- 
vait ses  anciens  privilèges  de  langue  officielle  et  de  langue  ecclé- 
siastique ;  les  lois  allemandes  même  étaient  rédigées  en  latin.  La 
nation  conquérante  s'habitua  donc  elle-même  à  la  manière  de 
voir  reçue  parmi  les  habitants  culti\'^s  des  provinces,  qui  consi- 
déraient comme  des  patois,  et  plaçaient  sur  une  seule  et  même 
hgne,  bien  loin  au-dessous  du  latin,  Tallemand  aussi  bien  que  le 
roman,  dont  la  valeur  était  cependant  fort  inégale.  Toutefois  il 
ne  faut  pas  attribuer  à  cette  médiocre  estime  que  les  vainqueurs 
faisaient  de  leur  propre  langue  sa  disparition  sur  le  sol  conquis  ; 
elle  eut  pour  cause  principale  le  mélange  final  des  deux  peuples, 
mélange  dans  lequel  l'emporta  naturellement  la  grande  supério- 
rité numérique  de  rélém.ent  romain  (les  Franks  n'étaient  guère  au 
nombre  de  plus  de  12000).  Seuls,  les  Anglo-Saxons,  qui  ne  se 
trouvaient  pas  en  contact  avec  une  population  indigène  aussi 
nombreuse,  réussirent  à  sauver  leur  langue  :  leurs  savants  (non 
pas  les  Bretons,  qui  avaient  en  horreur  tout  ce  qui  était  allemand, 
mais  les  Saxons)  la  cultivèrent  avec  amour.  Sur  le  continent 
même,  il  fallut  d'ailleurs  plusieurs  siècles  pour  que  les  nouveaux 
venus  abandonnassent  leur  lingua  barbara  ;  leurs  armées,  qui 
les  retenaient  ensemble,  en  favorisaient  singulièrement  la  per- 
sistance, et  en  outre  il  devait  en  coûter  à  leur  sentiment  national 
d'adopter  l'idiome  des  classes  inférieures  ;  mais  le  commerce  per- 
pétuel, la  pénétration  des  deux  peuples  l'un  par  l'autre ,  finirent 
par  ne  plus  pouvoir  admettre  une  différence  de  langage.  Nous 
manquons  de  renseignements  précis  sur  la  mort  des  langues  ger- 
maniques dans  les  provinces  romaines.  Pour  ce  qui  concerne  la 


58  IINTRODCCTION. 

France,  on  sait  que  Charleinagne  était  encore  fortement  attaché 
à  la  langue  allemande  et  lui  témoignait  un  intérêt  efficace,  et  que 
son  fils  Louis,  au  lit  de  mort,  pour  chasser  le  malin  esprit,  criait 
en  allemand  huz ,  huz!  quod  significat  foras ,  foras!  ^  Ce 
n'est  pas  être  trop  hardi  que  d'admettre  que  l'usage  de  l'allemand 
a  persisté  environ  jusqu'au  partage  de  l'empire  carolingien,  et 
même,  si  l'on  peut  citer  en  témoignage  le  chant  francique  com- 
posé sur  la  victoire  de  Louis  III  à  Saucourt  (881),  jusqu'à  la  fin 
du  ix*"  siècle  :  sa  durée  en  Gaule  aurait  donc  été  de  quatre  ou  cinq 
siècles.  En  Italie,  le  lombard  florissait  encore  au  temps  de  Paul 
Diacre  (mort  vers  800),  qui  en  parle  souvent  comme  d'une  langue 
vivante;  il  s'éteignit  sans  doute  aussi  bientôt  après  le  partage 
de  Verdun  ^.  Tant  que  les  Yisigoths  restèrent  ariens,  leur  lan- 
gue eut  un  avantage  assez  grand  sur  le  francique  et  le  lombard  ; 
eUe  régnait  dans  la  vie  pubhque  et  même  dans  l'Eghse.  Mais 
après  qu'en  587  le  roi  Ricarède  se  fut  converti  au  catholicisme, 
et  eut  octroyé  à  tous  ses  sujets,  sans  distinction  d'origine,  un 
droit  uniforme,  la  fusion  des  Germains  et  des  Romans,  favorisée 
par  lui  et  ses  successeurs,  marcha,  au  détriment  de  la  langue  go- 
thique, plus  rapidement  en  Espagne  que  partout  ailleurs. 

L'admission  de  mots  allemands  commença,  sans  aucun  doute, 
peu  de  temps  après  les  invasions  des  Germains,  et  ne  prit  fin  que 
quand  leur  langue  périt  ^.  On  reconnaît,  en  effet,  deux  classes 
chronologiquement  distinctes  de  ces  mots  empruntés  :  les  uns 
trahissent,  même  après  leur  assimilation,  une  forme  archaïque  et 
se  rapprochant  du  gothique;  les  autres,  une  forme  postérieure. 
Les  marques  caractéristiques  des  premiers  sont  les  voyelles  a 
et  i  pour  les  voyelles  postérieures  e  et  ë  (fermé  et  ouvert), 

1.  A  propos  de  ce  témoignage  qui  n'est  pas  sans  importance,  ou  tout 
au  moins  sans  intérêt,  c'est  ici  le  lieu  de  remarquer  que  J.  Grimm 
{Gramm.  ail.  111,  779)  met  en  doute  le  germanisme  du  mot  et  est  disposé 
à  rapporter  huz  au  roman  ;  il  cite  à  ce  propos  le  fr.  hucher  et  huis  :  ce- 
pendant Franz  Pfeiffer  (Mémoires  de  l'Acad.  de  Vienne,  1866)  a  rencon- 
tré le  mot  dans  une  poésie  en  vieil  allemand. 

2.  «  Au  temps  de  la  conquête  de  Charlemagne,  la  fusion  intime  des 
Lombards  et  des  Italiens  était  ou  déjà  accomplie,  ou  complètement  pré- 
parée, »  dit  Lœbell  (Grég.  de  Tours,  p.  531). 

3.  D'après  V Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XVII,  p.  412,  Sidoine  Apol- 
linaire (fin  du  y  siècle)  se  plaint  qu'à  Lyon  on  ne  parle  qu'allemand, 
mais  la  citation  manque.  Le  même  écrivain  {Episi.  V,  2)  admire  la  faci- 
lité avec  laquelle  Syagrius  avait  appris  l'allemand  (voy.  le  Grégoire  de 
Tours  de  Lœbell,  p.  104).  Loup  de  Ferrières  (v.  850)  allait  encore  en  Alle- 
magne pour  apprendre  la  langue,  dont  la  connaissance  est,  dit-il,  indis- 
pensable {Epist.  70). 


ÉLÉMENT    GERMANIQUE.  59 

la  diphthongue  ai  pour  ei,  et  les  consonnes  p,  t  et  d,  pour 
f,  z  et  t;  celles  des  secondes  sont  précisément  les  lettres  ci-dessus 
désignées  ^ .  Or  le  changement  des  consonnes,  le  déplacement  propre 
au  haut  allemand,  et  qui  forme  un  trait  spécifique  de  ce  dialecte, 
est  un  fait  philologique  qui  a  dû  se  produire  vers  le  Yf  siècle  :  il 
en  résulte  donc  que  les  mots  germaniques  de  la  2"  classe  n'ont 
été  introduits  que  postérieurement  à  cette  époque  ;  pour  la  France 
même,  où  le  bas  allemand  se  maintint  longtemps  encore  contre 
le  haut  allemand ,  ils  ne  doivent  remonter  qu'aux  siècles  posté- 
rieurs. Il  en  résulte  en  outre  que  les  mots  de  la  l''^  classe,  sur- 
tout quand  aux  consonnes  primitives  ils  joignent  un  système  de 
voyelles  un  peu  archaïque,  doivent  s'être  introduits  au  V  siècle, 
ou  au  commencement  du  vi®,  principalement  en  Italie.  C'est  vers 
cette  époque  justement  que  ces  mots  empruntés  apparaissent  dans 
le  bas  latin,  ou  (ce  qui  prouve  encore  mieux  leur  extension)  sont 
désignés  par  les  écrivains  comme  des  expressions  de  la  vie  com- 
mune. Isidore,  par  exemple,  cite  les  mots  armilausa  (pièce 
d'armure)  =  vieux  norois  ermalausi  (XIX,  22),  francisca 
(hache  franque)  =  peut-être  v.-nor.  frakka  (XVIII,  9),  comme 
populaires;  il  y  a  d'autres  mots,  medus  (hydromel)  ==  ang.- 
sax.  medo  (XX,  3),  scala  (coupe)  =  v.-h.-all.  scâla,  et  au- 
tres, qu'il  donne  simplement  pour  latins,  ce  qui  prouve  qu'il  les 
tenait  de  la  bouche  des  provinciaux,  et  non  de  celle  des  Goths. 
—  Pour  la  France,  il  faut  noter  une  3^  classe  de  mots.  Au 
x^  siècle,  une  nouvelle  population  germanique,  les  Normands, 
vint  s'établir  au  nord-ouest  de  ce  pays.  Ils  oublièrent,  il  est  vrai, 
leur  langue,  appelée  par  les  écrivains  de  cette  époque  dacisca 
(danoise),  avec  tant  de  facilité,  que  déjà  sous  le  second  duc, 
Guillaume  P%  on  ne  la  parlait  plus  que  sur  les  côtes  (voyez 
Raynouard,  dans  le  Journal  des  Savants^  1820,  p.  395  et 
suiv.);  cependant  elle  a  laissé  en  français  des  traces  qui  ne  sont 
pas  tout  à  fait  insignifiantes,  et  parmi  lesquelles  on  doit  compter 
beaucoup  de  termes  de  marine. 

La  masse  des  éléments  germaniques,  en  prenant  toutes  les  lan- 
gues romanes,  est  considérable.  Le  Dictionnaire  étymologique 
donne  environ  930  mots  de  cette  classe,  dont  les  uns  sont  vieillis 
et  les  autres  vivent  encore.  Tous,  il  est  vrai,  ne  sont  pas  exempts 
d'incertitude,  et,  en  outre,  si  on  les  ramène  aux  radicaux,  ils 
donnent  un  nombre  un  peu  plus  faible;  mais,  en  revanche,  les 
nombreux  dérivés  et  composés  n'y  sont  pas  comptés ,  non  plus 


1.  Voy.  ci-dessoue,  livre  I,  chap.  I,   des  exemples  de  mots  des  deux 
classes. 


60  INTRODUCTION. 

que  les  noms  propres.  La  langue  la  plus  riche  sous  ce  rapport  est 
incontestablement  la  langue  française.  La  Gaule,  dont  la  fron- 
tière étendue  offrait  aux  envahisseurs  les  points  de  contact  les 
plus  nombreux,  fut  aussi  le  pays  qu'ils  pénétrèrent  le  plus.  La 
partie  méridionale  du  pays  fut  un  peu  moins  fortement  germa- 
nisée :  aussi  manque-t-il  là  beaucoup  des  mots  du  nord  ,  princi- 
palement de  ceux  qui  viennent  des  Normands  ;  mais  il  ne  faut  pas 
oublier,  au  moins  pour  les  anciens  temps,  que  nous  ne  possédons 
pas  pour  le  sud  un  vocabulaire  aussi  complet  que  pour  le  nord. 
Sur  le  nombre  donné  plus  haut,  il  y  a  environ  450  mots  qui  ap- 
partiennent à  la  Gaule  exclusivement  ou  au  moins  originairement. 
Après  le  français,  c'est  l'italien  qui  est  le  plus  riche;  il  peut 
revendiquer  environ  140  mots  à  lui  propres.  Les  langues  du  sud- 
ouest  sont  déjà  bien  plus  pauvres  ;  elles  n'ont  guère  qu'une  cin- 
quantaine de  mots  de  ce  genre.  La  plus  pauvre  est  le  valaque  : 
aucune  des  provinces  romanes  ne  fut  cependant  plus  tôt  que  celle 
où  se  parle  cette  langue  occupée  par  les  Germains  ;  dès  le 
iii^  siècle  (272)  l'empereur  Aurélien  fut  obligé  de  céder  aux  Goths 
la  Dacie  ;  mais  leur  domination  fut  trop  courte  pour  exercer  sur 
la  langue  une  grande  influence.  Cent  ans  plus  tard,  on  admit 
aussi  des  Goths  dans  la  Mésie  et  la  Thrace  ;  mais  le  grand  mou- 
vement des  peuples  teutoniques  entraîna  avec  lui  les  peuplades 
allemandes  de  ces  pays,  et  les  Germains  qui  y  restèrent  ne  purent 
maintenir  longtemps  leur  nationalité  au  milieu  des  invasions  et 
des  retraites  perpétuelles  des  peuples  les  plus  divers.  —  Il  y  a 
environ  300  mots  allemands  communs  aux  divers  dialectes.  Ce 
noyau  considérable  s'explique  en  partie  par  les  mœurs  et  les 
institutions  germaniques  qui  obligèrent  les  Romains  d'admettre 
beaucoup  de  termes  qui  s'y  rapportaient,  en  partie  par  le  com- 
merce des  deux  races  ;  mais  il  ne  laisse  pas  de  surprendre. 

Les  catégories  d'idées  les  plus  diverses  ont  part  à  l'élément 
germanique  des  langues  romanes.  Cependant  la  guerre  tient  le 
premier  rang.  Les  Germains  conservèrent  l'important  privilège  de 
former  la  classe  guerrière  :  il  n'y  a  donc  rien  d'étonnant  à  ce  que 
les  provinciaux  aient  pris  l'habitude  de  nommer  les  objets  et  les 
rapports  qui  touchaient  aux  armées ,  et  qui  souvent  d'ailleurs 
étaient  nouveaux  pour  eux,  comme  ils  les  entendaient  nommer 
tous  les  jours,  et  à  ce  qu'enfin  la  plupart  des  expressions  latines 
qui  rentraient  dans  ce  cercle  d'idées  aient  disparu  pour  faire 
place  à  d'autres.  En  voici  des  exemples  dont  quelques-uns  sont 
d'une  époque  relativement  moderne  ^  : 

1.  Le  mot  roman  mis  entre  parenthèses  renvoie  au  Dictionnaire  étymo- 


ÉLÉMENT    GERMANIQUE.  64 

y.  11.  ail.  werra  (guerra),  strit  {estrit,  estrifîr.),  sturm 
(stormo),  reisa  {i^aise  fr.),  hait  {halte  fr.),  woldan  {gual- 
dana),  schaarwacht  [eschargaite ,  échauguette  fr.),  mat- 
sken  (verbe)  néerl.  {^nassacy^e  fr.),  raub  {roha),  bûten  (bot- 
tino),  gilde  [gelda,  geldra) ,  scara  (schiera),  heriban 
(arban  fr.),  heriberga  [albergd),  bîwacht  {bivacîv.),  berg- 
frid  {battifredo),  bolwerk  {boulevard  fr.),  hornwerk  {hor- 
nabeque  esp.),  brème  néerl.  {benne  fr.),  letze  {liccia),  brehha 
{brèche^îv .) .  —  Skirm  {schermo,  à'ovi  s  car  amuccia),  hrunja 
{broigneî\\),halsberc  {usbergo),  hehn  {elmo),  zarga  {targa), 
blaese  ang.-sax.  {blasone),  brand  [brando),  flamberg  {flam- 
ber g  e  fr.),  bredda  nor.  (brette,  fr.),  stock  {stocco),  helza 
{elsa),  handhaba  {hampe  fr.),  handseax  ang.-sax.  {hansacs 
fr.),  dolekîn  néerl.  {dolequin  fr.),  asc  {azcona  esp.),  helm- 
barte  {alabarta),  vigr  v.-nor.  {wigre  fr.),  vifer  ang.-sax. 
{guivrefr.),  azgêr  {algier  fr.),  spiz  {spito),  spioz  {espiet  fr.), 
sper  {spiedo?),  daradh  8Lng-s3iX.  {da^^do),  strâla  {strale), 
flitz  {f recela),  kohhar  {couire  fr.),  haakbus  néerl.  {arco- 
biigio),  gundfano  {gonfalone).  — Habersack  {havresac  fr.), 
knappsack  {canajjsaîv.).  —  Scarjo  {sgherro?),  landsknecht 
{lanzichenecco),  stuilrinc  {esturlenc  fr.).  —  Bardi  v.-nor. 
{barda),  sporo  {sperone),  staph  {staff a),  brittil  {brida,  bri- 
glia),  gahlaiifan,  verbe  {galopparé). 

Parmi  les  mots  qui  se  rapportent  aux  institutions  politiques  et 
judiciaires,  nous  citerons  ceux-ci  : 

Mahal  {mail-public  fr.),  ordâl  ang.-sax.  {ordalie),  ban 
{bando),  fehde  {faide  fr.).  —  Sago  {sayon  esp.),  skepenno 
V.  "sax.  {scabino),  barigildus  b.  lat.  (bargello),  gastaldius 
b.  lat.  {castaldo),  muntwalt  {mwtdualdo),  muntboro  {main- 
bour  fr.),  gruo,  adj.  {gruyer  fr.),  herold  {araldo),  petit 
(bidello),  manogalt  {manigoldd),  querca  {carcan  fr.),  skalh 
{scalco),  siniskalh  {siniscalco) ,  marahscalh  {mariscalco), 
adaling  {adelenc  fr.),  faeddrY.  nor.  {fé  fr.?),  sclave  {schiavo). 
—  Alôd  {allodio),  fihu  {fio,  feudum),  wetti  {gaggio),  nmi 
V.  nor.  {nans  fr.),  w;az/aiigl.  {gaifiv.),  werandY.  fris,  {gua- 
rento).  —  Gafol  angl.-sax.  {gabella),  shilling  {scellino), 
vierling  {ferlino),  et  autres  noms  de  monnaies. 

logique,  où  on  en  trouve  l'explication  détaillée.  Les  mots  italiens  ou 
communs  aux  divers  dialectes  romans  ne  sont  pas  spécialement  mar- 
qués, non  plus  que  les  verbes,  dont  la  terminaison  suffît  pour  indiquer 
à  quelle  langue  ils  appartiennent.  Les  mots  germaniques  dont  le  dia- 
lecte n'est  pas  signalé  sont  du  haut-allemand. 


62  INTRODUCTION. 

Les  termes  de  marine  et  de  navigation,  puisés  presque  tous 
dans  le  norois  et  le  néerlandais,  tiennent  aussi  une  grande  place, 
par  exemple  : 

Skif  (schifo),  bât  angl.-sax.  (batto),  flyboat  angl. 
(flibote  i\\)y  sloop  néerl.  {chaloupe  fr.),  sneckia  v.-nor. 
(esnèque  fr.),  bootje  néerl.  (botequin  fr.),  bak  néerl. 
{bac  fr.),  vleet  néerl.  {flete  fr.),  kaper  néerl.  {câpre  fr.),  kiol 
{chiglia),  vrànger  suéd.  {var alignes  fr.),  mast  {masto),  hûn 
v.-nor.  {Jiunek.),  staede  néerl.  {étai  fr.),  schoot  nèerl.  {escota 
esp.),  h'ôfndbendur  v.-nor.  {haubans  fr.),  kajuit  néerl. 
{cahute  fr.),  hangmak  néerl.  {amaca),  stebrbord  angl.-sax. 
{stribord"  fr.),  thilia  v.-nor.  {tillac  îv.),  lurz,  adj.  {orza), 
loofsiT\g\.  {lof  fr.),  vracht  nèevl.  {ft^et  fr.).  —  Bootsmann 
{bosseman  fr.),  steuermann  {estur^nan  fr.).  —  Hafen  {havre 
fr.),  wrack  angl.  {varech  fr.).  —  A  cette  série  se  rapportent 
aussi  les  noms  des  points  cardinaux  :  fr.  nord,  est,  sud,  ouest. 
—  Les  verbes  qui  s'y  rapportent  sont  :  arrisan  {arriser), 
bogen  néerl.  {bojar),  afhalen  néerl.  {affaler),  fiskon  {fis- 
gar),  hala  v.-nor.  {halar),  hissen  {issare),  kaaken  néerl. 
{caquer),  tow  angl.  {touer),  trekken  néerl.  {atracar),  etc. 

Le  règne  animal  ne  nous  offrira  pas  moins  d'exemples  : 

Reineo  {guaragno),  hack  angl.  {haca  esp.),  gelding 
angl.  {guUledin  fr.),  hobby  angl.  {hobin  fr.),  kracke  {cri- 
quet fr.),  zebar  {toivre  fr.),  ram  {ran  fr.),  belhamel 
néerl.  {bélier  fr.),  ^m  (^a^e  fr.),  ;^^■(?^^■  (ticchio),  stein- 
bock  {stambecco),  gamz  {camozza?),  elenthier  {élan 
fr.),  big  néerl.  {biga),  frisking  {fresange  fr.),  merisuîn 
(^narsouinfr.),  dahs  {tasso),  braccho  {bracco),  bicce  angl.- 
sax.  {biche  fr.),  reinhart  {renard  fr.),  haso  {hase  fr.),  fehe 
{faina),7nul  nèerl.  {mulot  fr.),  zisimûs  {cisemusfv.). — Sper- 
wœre  {sparaviere) ,  huivo  {gufo),  chouh  {chouette  fr.),  agal- 
stra  {gazza,  agace),  tâha  {taccola),  fincho  {fènco),  meseke 
néerl.  {mésange  fr.),  trohscela  {tr aie  fr.),  speh  {épeichefr.), 
sprehe  {esprohon  îr.),snepfa  {sgneppa),môwe  {^nouettefr.), 
heigro  {aghironé),  hagastalt  {hétaudeau  fr.),  gante  néerl. 
{ganta),  kahn  {cane  fr.),  halbente  {halbran  fr.).  —  Sturjo 
{stoyHone),  kabeljaw  nèerl.  {cabeliau  fr.),  brachsme  {brème 
fr.),  spierling  {éperlan  fr.),  haring  {aringa).  —  Creep, 
verbe  angl.  {crapaud  fr.),  bizan,  verbe  {biscia).  — Krebîz 
(écr evis s e  fr.),  humme  {homard  fr.),  krabbe  {crevette  fr.), 
veolc  angl.-sax.  {welke  fr.),  mîza  {mite  fr.). 

Corps  humain.   —  Wanka  {guancia),   lippe  {lippe  fr.). 


ÉLÉMENT    GERMANIQUE.  63 

nifïiéerl.  {niffa),  drozza  {strozza),  halsadara  (haterelfv.), 
nocke  néerl.  [nuca),  zitze  (tetta),  haldrich  {barriga  esp.?), 
skina  (schiena),  ancha  (anca),  tappe  néerl.  (zampa),  poot 
néerl.  (poe  fr.),  skinho  (stinco),  knoche  (nocca).  —  Schopf 
(ciuffo),  gran  (grena  esp.),  zata  {zazza). — Mago  {magone), 
milz  {milza),  rateneevl.  [rateîv.). 

RÈGNE  VÉGÉTAL.  —  Salaha  {saule  iv.,  ainsi  que  les- suivants), 
iwa  {if),  hulis  {houx),  krausheere  {groseille),  hraamhezie 
néerl.  {framboise),  bezie  néerl.  {besi).  Mette  {gleton), 
henbane  ângl.  {hanebane),  weit  {guado  it.),  weld  {gualda), 
spelz  {spelta),  raus  {raus  prov.),  lisca  {lisca),  mos  {mousse 
fr.). 

Terre,  éléments.  —  Melm  {melma),  molta  {malt a?), 
land  {landa),  laer  néerl.  {larris  fr.),  waso  {gazon  fr.),  scolla 
{zolla),  mott  {motta),  busch  {bosco),  walt  {gaultîr.  ainsi  que 
les  suivants),  rain  {rain),  haugr  v.-nor.  {hoge),  bluyster 
néerl.  {blostre),  thurm  {tormo  esp.),  scorro{écoreÎY.),  lahha 
{lacca).  —  Wâc  {vague  îv.),  bed  angl.-sax.  {biedïw),  wat 
{guado),  hrim  v.-nor.  {frimas  fr.),  wasal  [walaie,  guilée 
fr.).  —  Glister  angl.  {esclistre  fr.). 

Pour  l'habillement  et  les  ustensiles  de  divers  genres  on  trouve 
aussi  une  masse  de  mots  allemands,  par  exemple  :  gant,  it. 
guanto  (pg.  lua),  et  même  des  mots  comme  it.  aspo,  spuola, 
rocca  {haspel,  spuhle,  rocken),  pour  désigner  le  dévidoir,  la 
navette  et  la  quenouille,  des  ustensiles  de  la  vie  domestique  la 
plus  paisible;  il  est  vrai  que  ces  mots  manquent  en  latin,  à 
l'exception  de  colus. 

Les  mots  abstraits  sont  en  plus  petit  nombre  ;  on  trouve,  par 
exemple  :  eiver,  dià].{afre  fr.),  geilî{gala),  grimmida{grinta) , 
hast  {hâte  fr.),  haz  {hé,  haine  fr.),  heit  v.-nor.  {hait,  sou- 
hait fr.),  hizza  {izza),  honida  {onta),  lob  {lobe  fr.),  sin  {senno), 
skern  {scherno),  slahta  {schiatta),  smâhi  {smacco),  ûfjo 
goth.  {uffo),  urguoli  {orgoglio),  mie  angl.-sax.  {guile  fr.), 
toîsa  {guisa),  etc.  On  remarque  encore  quelques  mots  qui  se 
rapportent  à  des  superstitions  :  hellekîn  néerl.  {hellequin  fr. 
comme  les  suivants),  werwolf  {garou,  loup-garou),  mar 
{cauchemar),  grima  y. -nor.  {grimoire  fr.?),  trblla,  verbe  v.-. 
nor.  {truiller).         * 

Mais  rien  ne  démontre  mieux  l'énergie  avec  laquelle  la  langue 
germanique  pénétra  le  roman  que  le  grand  nombre  d'adjectifs  et 
le  nombre  encore  plus  grand  de. verbes  qu'il  a  admis.  Il  est  vrai 
que  parfois  le  latin,  comme  il  devait  arriver  naturellement,  ne 


64  INTRODUCTION. 

fournissait  pas  d'expression  propre  pour  rendre  le  sens  du  mot 
étranger.  Souvent  aussi  la  forme  latine  pouvait  déplaire;  mais 
la  plupart  du  temps  il  ne  faut  chercher  à  la  naturalisation  du  mot 
germain  d'autre  raison  que  le  caprice  de  la  langue  et  un  certain 
amour  pour  les  sons  qui  lui  étaient  étrangers.  Voici  des  adjec- 
tifs :  bald  (baldo),  blanh  (bianco),  blao  (biavo),  bloz  (biotto), 
brun  (bruno),  brutiisc  (brusco) ,  dwerch  (guercio),  falo 
{falbo),  flau  (flou  fr.),  frank  {franco),  frise  {fresco),gagol 
angl.-sax.  (gagliardo),  gâhi  (gajo),  gelo  (giallo),  grani 
(gramo),  gnm  (grim  fr.),  gris  (grigio),  heswe  (hâve  fr.), 
jol,  subst.  v.-nor.  (giulivo),  karg  (gargo),  lam  (lam  pr.), 
leid  (laido),  lîstig  (lesto),  los  (lozano  esp.),  lunzet  (lonzo), 
minnisto  (mince  fr.),  morn?  (morne  fr.),  mutz  (mozzo), 
resche  (rêche  fr.),  solo  (salavo) ,  sleth  (schietto) ,  slhnb 
(sghembo),  snel  (snello),  stolz  (estout  fr.),  strac  (estrac  fr.), 
strûhhal  (sdrucciolo),  swank  (sguancio),  tarni  (terne  fr.?), 
trût  (drudo),  welk  (gauche  fr.),  zâhi  (taccagno).  —  Voici 
des  exemples  de  verbes  :  blendan  (blinder),  bleizen  (blesser), 
brestan  (briser),  brittian  (briiar),  danson  (danzare),  dihan 
(tecchire),  drescan  (trescaré),  frum^jan  (fornire,  fromir), 
furban  (forbire),  glitsen  (glisser),  grînan  (griyiar),  hart- 
jan  (ardire),  hazjan  (agazzare),  hazon  (hair),  honjan 
(onire),  hr eins a  y. -nor.  (rincer),  jehan  (gecchire),  kausjan 
{choisir),  klappen  néerl.  (glapir),  krassaY.-uov.  (écraser), 
krazon  (grattaré),  krimman  (gremire),  lappen  (lappare), 
lecchon  (leccare),  leistan  (lastar),  magan  (smagare),  marr- 
jan  (marriré),  raffen  et  rappen  (raffare,  rapparé),  rak- 
jan  (recaré),  rîdan  (riddare),  rôstjan  (rostire),  ga-salhan 
(agasalhar),  skenkan  (escanciar),  skerran  (eschirer,  déchi- 
rer), scherzen  (scherzare),  skiuhan  (schifare),  scutilon 
(scotolare),  stampfon  (sta7npare),  fomjanY.-sa.x.  (tomar), 
trechen  (treccare),  wahtên  (guatare),  wandjan  (gandir), 
wayikjan  (ganchir),  walzjan  (gualcire),  wamon  (guamire), 
warjan  (guarire),  waron  (gare^^),  wartên  (guardare),  wei- 
don  (guéder),  loerfan  (guerpir),  windan  (ghindare),  witan 
goth.  (guidare),  wogen  (vogare),  zaskon  (tascar),  zergen 
(tarier),  zeran  (tirare),  zilên  (attillare),  zuccon  (toccare). 
On  s'aperçoit  au  premier  abord  que  les  langues  romanes  con- 
tiennent beaucoup  de  mots  qui  se  sont  perdus  dans  les  idiomes 
germaniques  actuellement  existants.  On  en  trouve  même  qui 
sont  rares  dans  les  anciens  dialectes,  ou  même  qui  n'y  apparais- 
sent qu'une  fois  :  tels  sont  les  mots  gothiques  aibr  (pr.  aib), 


ÉLÉMENT   GERMANIQUE.  65 

manvjan  {amanoïr),  galauhs  (galauhia),  treihan  [trigar 
port.),  le  lomb.  gaida  (^ièm.  gajda),  l'angl.-sax.  lœva  (esp. 
a-leve),  le  v.-h.-all.  sabo  (esp.  sagon),  stullan  (it.  trastullare), 
eiver  (fr.  afre).  Pour  d'autres,  comme  le  prov.  alac  (b.-lat.  allô- . 
dimn)  et  l'it^  hargello  (b.-lat.  barigildus)^  le  mot  allemand  fait 
défaut.  Beaucoup  de  ces  mots  ont  conservé  en  roman  leur  forme 
antique  plus  pure  que  dans  l'allemand  moderne  :  tels  sont  les 
mots  it.  bar  a,  palco,  lisca,  scranna,  snello,  et  le  pr.  raus, 
qui  est  tout  à  fait  le  mot  gothique  raus  (ail.  mod.  rohr).  D'un 
autre  côté,  une  grande  partie  de  ces  mots  germaniques  disparu- 
rent peu  à  peu  de  la  langue,  parce  qu'elle  pouvait  s'en  passer; 
il  leur  arriva  ce  qui  était  arrivé  à  tant  de  mots  latins,  qui  furent 
détruits  par  la  synonymie  ou  par  toute  autre  cause. 

Nous  devons  encore  mentionner  ici  un  détail  remarquable  en 
ce  qu'il  nous  fait  voir  clairement  l'usage  germanique  excitant 
les  Romans  à  l'imitation.  Ce  sont  ces  locutions,  pour  la  plupart 
interjectives,  formées  de  deux  ou  trois  parties  où  se  suivent  les 
voyelles  i,  a,  u,  ou  ordinairement  les  deux  premières  seules 
{bifbafbuf,  kling  klang,  sing  sang,  wirr  warr),  locutions 
qui  ont  trouvé  de  l'écho  en  roman,  principalement  dans  les  patois 
(le  roman  connaît  du  reste  d'autres  formules  du  même  genre, 
mais  moins  usitées).  Exemples  :  it.  tric-trac,  ninna-nanna ; 
esp.  ziz-zas,  7nfi-rafe;  cat.  flist-flast,  farrigo-farrago  ; 
pr.  mod.  drin-dran,  blisco-blasco  ;  fr.  pif'-paf,  mic-mac, 
zig-zag,  bredi-breda.  L'échelle  complète,  z,  a,  u,  se  trouve 
dans  le  milanais  flich-flach-flucch,  qui  veut  dire  baragouin, 
langage  inintelligible  ^ . 

La  famille  romane,  en  s'appropriant  des  éléments  germaniques, 
ne  souffrit  aucun  dérangement  essentiel  dans  son  organisme  ;  car 
elle  surmonta  à  peu  près  complètement  l'influence  de  la  gram- 
maire allemande.  On  ne  peut  nier  qu'il  n'y  ait  dans  la  formation 
de  ses  mots  quelques  dérivations  et  compositions  germaniques, 
on  trouve  aussi  dans  la  syntaxe  des  traces  de  l'allemand  ;  mais 
ces  détails  se  perdent  dans  l'ensemble  de  la  langue^. 

Si  le  roman,  tout  en  conservant  pour  unique  base  la  langue 
populaire  des  Romains,  a  subi,  outre  un  mélange  à  peine  appré- 


1.  La  Zeitschrift.fiir  die  Wissenschaft  der  Sprache  de  Hœfer  (III,  397)  a 
donné  une  collection  de  ces  cas  d'apophonie  romane. 

2.  M.  du  Méril  a  tenté  récemment  de  démontrer  l'influence  de  la  syn- 
taxe de  l'allemand  sur  celle  du  français  (Formation  de  la  langue  française, 
p.  235  et  suiv.) 

DIËZ  5 


66  INTRODUCTION. 

ciable  de  grec,  un  mélange  considérable  d'allemand,  il  a  en  outre 
fait  dans  ses  provinces  des  emprunts  h  différents  autres  idiomes. 
Ces  idiomes  sont  ou  les  langues  primitives  des  pays  conquis  par 
les  Romains,  ou  des  langues  introduites  postérieurement  ;  nous 
reparlerons  ci-dessous  de  ces  deux  classes.  C'est  d'après  ces 
influences  qu'il  faut  apprécier  le  degré  de  pureté  de  chacune  des 
langues  romanes,  car  la  proportion  de  grec  et  d'allemand  est 
presque  partout  la  même.  Ce  n'est  pas  tant  la  masse  des  mots 
étrangers  que  la  masse  des  langues  étrangères  et  leur  organisa- 
tion, qui  en  rend  plusieurs  beaucoup  plus  rebelles  que  l'allemand 
ou  le  grec  à  l'assimilation  romane,  qu'on  doit  peser  pour  établir 
cette  appréciation. 


DEUXIEME   PARTIE 


DOMAINES  DES  LANGUES  ROMANES 


Nous  passons  maintenant  au  deuxième  objet  de  cette  intro- 
duction, les  provinces  ou  domaines  respectifs  de  chacune  des 
langues  qui  composent  la  famille  romane. 

Dans  chaque  domaine,  nous  aurons  d'abord  à  énumérer  les 
peuples  qui  l'habitaient  originairement  ou  qui  sont  venus  s'y. 
établir,  puis  à  examiner  brièvement  les  éléments  spéciaux,  au- 
tant qu'il  est  possible  de  les  distinguer;  les  limites ^  le  nom,  le 
premier  emploi  constaté,  les  premiers  échantillons  et  monuments 
de  la  langue,  et  les  commencements  de  sa  réglementation  gram- 
maticale. Il  nous  faudra  aussi  donner  quelque  attention  aux 
dialectes  les  plus  importants;  mais  nous  nous  restreindrons 
absolument  à  leurs  caractères  phoniques. 

Comme  nous  donnerons  ci-dessous  les  divers  noms  qu'a  portés 
chaque  dialecte,  nous  ne  devons  pas  négliger  le  nom  de  la  langue 
générale.  Les  Romains  nommaient  leur  langue  latina  ;  romana 
ne  se  trouve  qu'une  fois  dans  des  vers  cités  par  Pline  [Hist.  na- 
tur.  XXXI,  2),  et  est  rare  aussi  au  moyen-âge  (voy.  A.  W. 
Schlegel,  Observ.  not.  24).  L'expression  de  «  langues  ro- 
manes »  n'a  été  consacrée  comme  désignation  générale  de  tous 
les  idiomes  sortis  du  latin  que  dans  ces  derniers  temps  et  en 
Allemagne.  Anciennement,  chacune  de  ces  langues  s'attribuait 
cette  dénomination  ;  le  vieux  troubadour  Jaufre  Rudel  dit,  par 


1.  Pour  les  détails  et  la  délimitation  précise,   voy.  Fuchs,   les  Langues 
romanes. 


68  INTRODUCTION. 

exemple,  du  provençal  (Bartsch,  Chrestomathie  provençale, 

Senes  breu  de  pargamina 
Tramet  lo  vers  que  chantam 
Plan  et  en  lenga  romana. 

et  Berceo,  de  l'espagnol  (p.  1):  «  Quiero  fer  una  prosa  en 
roman  paladino.  »  Mais  pour  signifier  fe^wa  romana,  le  subst. 
pr.  v.-fr.  romans,  esp.  romance,  it.  romanzo,  formé  de  l'adv. 
romanice  (bien  qu'on  ne  dît  pas  lingua  romanica),  latinisé 
romancium,  verbe  pr.  romanzar,  parler  ou  écrire  en  roman, 
était  bien  plus  usitée 

Raynouard,  qui  n'entendait  par  langue  romane  que  le  pro- 
vençal, se  servait  pour  désigner  l'ensemble  des  langues,  de  la 
pesante  circonlocution  langue  de  l'Europe  latine;  plus  tard, 
du  composé  néolatines,  qui  a  trouvé  plus  de  faveur  (it.  lingue 
neolatine,  rarement  lingue  romanze).  Ces  langues  eurent 
aussi  toujours  des  prétentions  à  s'appeler  latines,  surtout  l'ita- 
lien (voy.  ci-dessous),  et  l'une  d'elles  porte  même  encore  ce  nom 
(ladin).  C'est  pour  cela  que  dans  le  Poema  del  Cid,  v.  2676, 
un  Maure  versé  dans  la  langue  espagnole  est  appelé  un  Moro 
latinado.  Ces  langues  étaient  aussi  désignées  en  masse  comme 
populaires,  vulgares.  En  ancien  allemand,  on  traduisait  roman 
par  wdlsch,  sans  doute  de  Gallus  (voy.  Jacob  Grimm,  dans 
Schmidt,  Zeitschrift  fur  Geschichte,  III,  257). 


1.  DOMAINE  ITALIEN. 

Les  anciens  idiomes  de  l'Italie  étaient,  en  partant  du  nord,  le 
gaulois  sur  les  deux  rives  du  Pô  ;  au  sud-ouest  l'étrusque  ;  puis 
les  trois  dialectes  parents,  au  sud-est  l'ombrien,  au  centre  le  sa- 
bellien  avec  le  volsque,  au  sud  l'osque;  la  langue  grecque,  intro- 
duite depuis  un  temps  immémorial,  s'étendait  dans  la  Lucanie, 
l'Apulie  et  la  Calabre,  où  la  langue  messapienne  s'éteignit  gra- 
duellement.  «  Le  dialecte  sabellien  allait  jusqu'à  Rome;  son 

1.  L'it.  romanzo  s'emploie  aussi  adjectivement,  et  il  en  est  de  même 
en  v.-fr.;  mais  cet  emploi  est  rare  {lainge  romance  dans  un  psautier  du 
xiv^  siècle,  Livre  des  Rois,  p.  xlii).  On  fit  facilement  un  adjectif  de  l'ad- 
verbe. Ou  bien  faut-il  admettre  un  dérivé  en  icius  (romanicius),  qui  paraît 
inusité  pour  les  noms  de  peuples  et  suppose  en  outre  un  déplacement 
de  l'accent?  L'étymologie  donnée  ci-dessus  est  certainement  la  plus 
simple  et  la  plus  naturelle. 


DOMAINE  ITALIEN.  69 

influence  sur  un  dialecte  qui  n'appartenait  pas  à  la  même  famille, 
mais  qui  avait  avec  elle  de  nombreuses  affinités,  a  probablement 
donné  naissance  au  dialecte  romain  tel  que  nous  le  connaissons 
(Mommsen,  TJnteritalische  Dialekt,  p.  364).  » 

Parmi  les  populations  qui  parlaient  ces  diverses  langues,  les 
Sabins,  investis  du  droit  de  cité  dès  l'an  486  de  Rome,  furent  les 
premiers  qui  adoptèrent  le  latin.  La  langue  osque,  parvenue  à  un 
degré  de  culture  plus  avancé,  se  maintint  plus  longtemps  ;  elle 
vivait  encore  au  temps  de  Yarron,  mais  elle  avait  disparu  au 
temps  de  Strabon.  Dans  la  guerre  sociale  et  à  l'époque  de  Sylla 
«  périt  aussi  la  vieille  nation  étrusque  avec  sa  science  et  sa  litté- 
rature ;  les  nobles  qui  avaient  dirigé  le  mouvement  tombèrent 
sous  le  glaive  ;  les  grandes  villes  reçurent  des  colonies  militaires  ; 
la  langue  latine  devint  seule  dominante,  et  la  majorité  de  la  na- 
tion, dépouillée  de  toute  propriété  foncière  languit  dans  la  misère 
sous  des  maîtres  étrangers,  dont  l'oppression  éteignit  tous  les 
souvenirs  nationaux  dans  le  cœur  du  peuple  avili  et  n'y  laissa 
d'autre  désir  que  celui  de  devenir  Romains  tout  à  fait  (Niebuhr).» 
Ainsi  la  langue  latine,  après  qu  elle  se  fut  soumis  la  Gaule  cisal- 
pine et  la  Grande  Grèce,  devint  la  seule  de  la  Péninsule.  —  Les 
peuples  étrangers  qui  s'établirent  en  nombre  considérable,  après 
la  chute  de  l'empire  romain,  en  Italie  et  dans  les  îles,  furent  des 
Germains,  dans  le  sud  et  en  Sicile  des  Byzantins  et  des  Arabes 
(ces  derniers  depuis  827) .  Paul  Diacre  (II,  26)  parle  aussi  de  Bul- 
gares, deSarmates  et  d'autres  populations  qu'Alboin  amena  dans 
la  presqu'île  italienne. 

Passons  aux  éléments  de  la  langue  italienne  ^  Il  faut  d'abord 
constater  qu'elle  ne  contient  pas  trace  des  restes  de  vieilles  lan- 
gues indigènes  que  nous  ont  conservés  les  tables  de  pierre  ou 
d'airain,  les  vases  et  les  monnaies  ;  la  même  observation  paraît 
devoir  s'appliquer  aux  patois.  Quelques-uns  seulement  des  mots 
cités  par  les  anciens,  et  usités  par  conséquent  dans  le  peuple  par- 
lant latin,  se  rencontrent  encore  ;  ainsi  nous  retrouvons  le  mot 
maccus,  connu  par  les  Atellanes,  mais  qui  n'était  pas  même  osque 
(gr.  ixa7.y.oav),  dans  le  sârde  maccu;  le  sabin  cumba  pour  lectica 
peut  s'être  conservé  dans  catacomba,  le  sabin  veia  pour  plans- 
trum  dans  veggia  (bien  que  vehes  convienne  un  peu  mieux 
pour  le  sens),  Y orûhvien  plautus  dsiïispiota.  Les  influences  hy- 
pothétiques des  lois  phoniques  des  vieux  idiomes  italiens  sur 

4.  On  trouve  une  critique  des  éléments  orientaux  dans  Monti,  Corre- 
zioni  al  Vocabolario  délia  Crusca,  II,  1,  p.  306. 


70  INTRODUCTION. 

celles  de  la  langue  actuelle  ont  été  pesées  dans  l'introduction  du 
Dictionnaire  étymologique  (p.  XII).  —  L'italien  est  la  langue 
romane  qui  possède  le  plus  de  mots  grecs  après  le  valaque  et  le 
plus  de  mots  allemands  après  le  français  ^ .  —  Les  mots  arabes 
qu'elle  s'est  appropriés,  comme  alcova,  ammiragliOjarsenale, 
assassino,  hasacane,  catrame,  cremisi,  feluca,  fondaco, 
gelsomino,  magazzino,  meschinOy  ^nugavero,  ricamo,  ta- 
hallo^  et  beaucoup  d'autres,  lui  sont  venus  en  grande  partie  de 
l'espagnol;  ceux  qui  lui  sont  propres,  comme  zecca  (d'où  l'esp. 
zeca^  seca)  et  zirho,  sont  très-rares.  —  Elle  en  a  moins  tiré  du 
slave  que  le  voisinage  ne  le  ferait  supposer  :  il  faut  ranger  dans 
cette  classe  hrena,  indarno  et  quelques  autres.  —  Il  est  remar- 
quable que  quelques  mots,  comme  lazzo  et  loja^  indiquent  une 
origine  basque  (latza  et  logoi).  —  On  ne  peut  guère  citer  rien 
de  gaulois  ou  de  breton  qui  ne  se  retrouve  dans  les  autres  lan- 
gues. —  Ce  qu'apportèrent  à  l'italien  le  français,  par  les  Nor- 
mands romanisés  en  Sicile  et  à  Naples,  le  catalan  en  Sardaigne, 
dans  le  nord  le  provençaP,  doit  à  peine  être  regardé  comme  élé- 
ment étranger.  —  Si  on  soumet  le  vocabulaire  italien  à  une  ana- 
lyse minutieuse,  après  l'abstraction  des  éléments  ci-dessus  énu- 
mérés,  il  reste  encore  un  certain  dépôt  d'éléments  étrangers  et 
de  provenance  inconnue.  Comme  il  faut  bien  que  ces  éléments 
aient  une  source,  la  logique  nous  amène  à  les  considérer  partie 
comme  des  mots  appartenant  à  des  langues  lointaines  et  trans- 
plantés là  par  le  hasard,  partie  comme  des  vestiges  des  anciens 
idiomes,  que  la  pauvreté  de  nos  ressources  philologiques  ne  nous 
permet  pas  de  ramener  à  leur  origine.  Le  toscan,  par  exemple, 
dura  jusqu'à  l'époque  impériale  ;  il  semble  même  qu'Aulu-Gelle 
en  parle  comme  d'une  langue  vivante.  —  Malgré  tous  les  mé- 


1.  Il  existe  encore  en  Italie  comme  des  îlots  de  langue  grecque  et  de 
langue  allemande,  dont  nous  ne  connaissons  point  clairement  l'histoire. 
C'est  ainsi  que  se  conserve  aujourd'hui  dans  plusieurs  parties  de  la 
Basse-Italie,  notamment  dans  la  région  d'Otrante  et  de  Reggio,  un  reje- 
ton de  la  langue  grecque,  rejeton  qui  porte  le  cachet  non  du  grec  ancien, 
mais  du  grec  du  moyen-âge  ou  du  grec  moderne.  Comparetti  en  a  publié 
des  spécimens  dans  son  travail  Bei  Dialeiti  greci  delV  Ilalia,  Pisa,  1866.  La 
plupart  des  poésies  sont  dans  la  forme  des  stances  siciliennes. 

Les  îlots  de  langue  allemande  sont  formés,  comme  on  sait,  dans  le 
Vénitien,  par  les  Sept-Communes  et  les  Treize-Communes.  Dans  quel- 
ques cantons  de  l'Apulie,  on  parle  aussi  l'albanais,  qui  a  été  apporté  par 
des  Arnautes  émigrés. 

2.  Voy.  le  catalogue  de  Nannucci,  Voci  iialiane  derivaie  dalla  lingua 
provenzale.  Firenze,  1846. 


DOMAINE  ITALIEN.  T'I 

langes  qu'il  a  subis,  ritalien  est  le  plus  pur  des  idiomes  romans; 
de  toutes  les  filles  de  la  langue  latine,  c'est  celle  qui  ressemble  le 
plus  à  sa  mère.  D'après  une  appréciation  d'ensemble,  il  n'y  a 
peut-être  pas  un  dixième  de  ses  mots  qui  ne  soient  pas  latins. 

La  langue  italienne  s'étend  aussi  hors  de  l'Italie,  y  compris 
naturellement  la  Corse,  dans  le  canton  suisse  du  Tessin  et  dans 
une  partie  du  Tyrol  et  de  l'Illyrie.  Elle  fut  d'abord  appelée  sim- 
plement lingua  vulgaris,  par  Dante  vulgare  latinum,  latium 
vulgare,  ou  simplement  vulgare,  par  Boccace  latino  volgare. 
Plus  tard,  quand  Florence  fut  maîtresse  dans  l'art  de  la  parole, 
on  nomma  la  langue  toscane,  lingua  toscana;  mais  le  nom 
à' italienne  fut  usité  de  tout  temps,  et  Isidore  la  nomme  déjà  lin- 
gua italica  (XII,  7,  57).  Les  étrangers  l'appelaient  aussi  lom- 
barde, par  exemple  :  pr.  lengatge  lo77ibard  ÇLejs  d'Amors,  IL 
388),  v.-fr.  {Gaufreij  p.  279)  : 

Mes  je  soi  bien  parler  francheis  et  alemant, 
Lombart  et  espaignol,  poitevin  et  normant. 

Son  usage  dans  la  classe  cultivée  est  constaté  à  partir  du 
X"  siècle,  bien  qu'après  comme  avant  cette  période,  le  latin  ait 
été  employé  non-seulement  comme  langue  savante,  mais  encore, 
dans  la  poésie  politique  ^ .  On  a  fréquemment  cité  le  témoignage 
d'un  savant  italien  qui  vivait  vers  960,  Gonzo  :  «  Falso  putavit 
»  S.  Galli  monachus  me  remotum  a  scientia  grammaticse  artis, 
»  licet  aliquando  retarder  usu  nostrse  vulgaris  linguse,  quse  lati- 
»  nitati  vicina  est  »  (Raynouard,  Choix,  I,  p.  xiv).  D'après  le 
témoignage  dé  Witichind,  Othon  P""  savait  la  parler,  car  il  ne 
peut  s'agir  que  d'elle  à  propos  d'un  roi  d'Italie  :  «  Romana  lin- 
»  gua  sclavonicaque  loqui  sciebat,  sed  rarum  est,  quod  earum 
»  uti  dignaretur  »  (Meibomius,  I,  p.  650).  Citons  encore  le  pas- 
sage bien  connu  de  Tépitaphe  du  pape  Grégoire  V,  d'origine 
franque,  mort  à  la  fin  du  x'^  siècle  : 

Usus  francisca,  vulgari  et  voce  latina, 
Instituit  populos  eloquio  triplici. 


1.  On  range  ordinairement  parmi  les  poésies  populaires  ces  chansons 
politiques,  telles  que  les  complaintes  sur  Aquilée,  sur  la  mort  de  Ghar- 
lemagne,  sur  l'emprisonnement  de  Louis  II.  On  ne  trouve  pas  de  trace  de 
l'influence  cléricale,  au  moins  dans  la  chanson  sur  la  défense  de  Modène. 
On  a  prêché  en  latin  jusqu'à  François  d'Assise  et  à  Antoine  de  Padoue, 
qui  employèrent  l'italien.  Parmi  les  écrivains  modernes  qui  ont  traité 
cette  question,  voy.  Ozanam,  Documents  inédils  pour  servir  à  l'histoire  lit- 
téraire de  Vltalie.  Paris,  1850,  p.  75. 


72  INTRODUCTION. 

Au  reste,  il  n'y  a  pas  besoin  de  témoignage  pour  prouver  que 
les  prêtres  et  les  princes  parlaient  au  peuple  dans  sa  langue.  Pour 
quelques  formes  lexicographiques  de  la  langue,  on  peut  remon- 
ter jusqu'au  v''  siècle  ^  On  trouve  des  chartes  du  xii''  siècle  mê- 
lées de  latin  et  d'italien,  par  exemple  une  de  1122,  qui  est  fort 
curieuse  (Muratori,  Antiquit.  itaL  II,  col.  1047).  Quant  aux 
textes  proprement  dits,  on  place  d'ordinaire  les  premiers  dans  le 
même  siècle.  lisse  composent  d'une  inscription  de  l'an  1135,  qui 
existait  jadis  dans  la  cathédrale  de  Ferrare,  mais  dont  Tirabos- 
chi  {Letterat.  italiana,  Firenze,  1805,  III,  365)  suspecte  l'au- 
thenticité :  Il  mile  cento  trenta  cenque  nato  Fo  questo  tem- 
plo  a  S.  Gogio  donato  Da  Glelmo  ciptadin  per  so  amore 
Et  ne  a  fo  l'opra  Nicolao  scolptore;  puis  d'une  inscription 
sur  une  table  de  pierre,  également  disparue,  qui  appartenait  à  la 
famille  Ubaldini,  à  Florence,  de  l'an  1184;  elle  contenait  six 
vers  latins  suivis  de  trente  vers  italiens;  mais  Tiraboschi  et 
d'autres  critiques  en  combattent  l'authenticité  par  de  bonnes 
raisons^.  Cependant  on  a  découvert  et  publié  récemment  des 
poésies  lyriques  auxquelles  on  assigne  pour  date  le  milieu  du 
xif  siècle.  Yoy.  Di  Gherardo  da  Firenze  e  di  Aldohrando  da 
Siena, poeti  del  secolo  xii,  mem.  di  Carlo  Baudi  diVesme, 
dans  les  Mem.  delV  Accad.  délie  scienze  di  Torino,  vol. 
XXIII,  ser.  11,  1866  (avec  fac-similé  et  avec  glossaire) . 

Ce  n'est  que  le  siècle  suivant  qui  vit  se  développer  rapidement 
toute  une  littérature,  soit  dans  la  langue  écrite,  soit  dans  les 
dialectes.  Il  faut  chercher  le  berceau  de  la  langue  écrite  au 
centre  de  l'Italie,  en  Toscane  plutôt  qu'à  Rome  ;  elle  est  tellement 
supérieure  aux  patois  que  le  nom  de  langue  de  convention  lui 
revient  à  plus  juste  titre  encore  qu'au  haut  allemand  littéraire. 
Il  y  a  donc  du  vrai  dans  l'assertion  de  Foscolo  :  «  L'italiana  è 
lingua  letteraria,  fu  scritta  sempre  e  non  mai  parlata;  »  car  les 
gens  cultivés  eux-mêmes,  partout  où  l'usage  n'exige  pas  l'emploi 
de  la  lingua  letteraria,  se  servent  de  leurs  patois.  —  On  ne 
peut  parler  d'un  vieil  italien  dans  le  sens  du  vieux  français; 
la  langue  du  xiii®  siècle  ne  se  distingue  de  la  langue  moderne  que 
par  quelques  formes  ou  expressions  surtout  populaires,  aucune- 

1.  Voy.  Lanzi,  Saggio  di  lingua  etrusca,  I,  423  et  suiv.;  Muratori,  De  ori- 
gine linguae  italicae  dans  les  Antiq.  ital.  t.  II;  Ciampi,  De  usu  linguae  ita- 
licae  saltem  a  saeculo  V. 

2.  De  nos  jours,  Fauriel  s'est  déclaré  pour  l'authenticité  de  ces  deux 
documents.  Voy.  son  ouvrage,  Dante  et  les  origines  de  la  langue  et  de  la 
littérature  italienne.  Paris,  1854,  II,  396. 


DOMAINE  ITALIEN.  73 

ment  par  sa  construction  grammaticale.  —  Les  éditions  des  plus 
anciens  écrivains  ne  manquent  pas.  Une  collection  moderne  (et 
rien  moins  que  correcte)  des  poètes  lyriques  du  xiii^  siècle  est  : 
Poeti  del  primo  secolo  délia  lingua  italiana,  Firenze,  1816, 
2  vol.  (p.  Yaleriani);  une  autre,  Raccolta  di  rime  antiche 
toscane,  Palermo,  1817,  4  vol.  (par  Villarosa),  comprend  aussi 
le  XIV®  siècle;  une  troisième  est:  Poésie  inédite  raccolte  da 
Fr.  Trucchi  Prato,  1846,  1847,  ivvol.,  avec  une  introduc- 
tion dénuée  de  critique. 

Les  Italiens  se  sont  mis  de  bonne  heure  à  réfléchir  et  à  écrire 
sur  leur  langue.  Dante  commença  dans  son  traité,  écrit  en  latin 
et  malheureusement  inachevé,  De  vulgari  eloquentia,  dans  le 
premier  livre  duquel  il  parle  de  la  langue  itahenne  (vulgare 
illustre),  qu'il  faut  étudier,  dit-il,  non  dans  telle  ou  telle  ville  ou 
province,  mais  dans  les  livres  des  grands  écrivains  ^  On  peut 
regarder  cette  œuvre  (dans  laquelle  des  intuitions  sublimes  alter- 
nent avec  les  idées  les  plus  naïves)  comme  le  portique  de  la 
philologie  italienne.  Mais  celui  qui  le  premier,  sous  la  forme, 
chère  à  son  époque,  de  dialogues,'  traita  la  grammaire  ita- 
lienne, fut  Pietro  Bembo,  dont  l'ouvrage,  terminé  longtemps 
auparavant,  parut  en  1525  sous  le  titre  de  Prose;  Gastel- 
vetro  l'a  accompagné  d'un  commentaire  critique.  Avant  les 
Prose  de  Bembo  avait  paru  un  livre  composé  postérieurement 
au  sien,  les  Regole  grammaticali  délia  volgar  lingua, 
de  Fortunio  (un  Esclavonien),  qui  de  l'an  1516  à  l'an  1552 
n'eurent  pas  moins  de  quinze  éditions.  Malgré  les  nom- 
breuses productions  grammaticales  de  ce  siècle  et  des  deux  sui- 
vants, la  première  grammaire  vraiment  systématique,  celle  de 
Corticelli,  ne  parut  qu'en  1745  (voy.  Blanc,  Grammaire, 
p.  23-34).  —  La  littérature  lexicographique  commence  par  des 
glossaires  sur  des  écrivains  célèbres.  Le  premier  est  celui  de 
Lucillo  Viterbi  sur  Boccace  (1535).  L'année  d'après  parut  un 
travail  analogue  de  Fabricio  Luna  sur  Arioste,  Pétrarque,  Boc- 
cace et  Dante  ;  puis  un  Dictionnaire  général,  d'Accarisio,  en 
1543,  et  la  même  année  un  Glossaire  de  Boccace,  par  Alunno, 
qui  eut  plusieurs  éditions.  Après  diverses  autres  tentatives  en  ce 
genre  parut  enfin  en  1612  le  célèbre  Dictionnaire  de  la  Crusca, 
qui  jusqu'à  présent  est  définitif.  Le  premier  dictionnaire  étymolo- 


1.  Dans  sa  caractéristique  de  cet  écrit  (Halle,  1867),  Bœhmer  a  montré 
que  le  plan  primitif  de  cet  ouvrage  comportait  cinq  livres,  dont  le  second 
n'a  pas  même  été  achevé. 


74  INTEODUCTION. 

gique  fiit  dû  à  un  étranger,  Ménage  :  Le  origini  délia  lingua 
italiana,  Parigi,  1669;  bientôt  il  fut  suivi  de  celui  de  Ferrari  : 
Origines  linguae  italicae,  Patavii,  1676;  puis  parut  une 
seconde  édition  du  livre  de  Ménage  (Ginevra,  1685). 

Dialectes.  —  L'Italie  était  destinée  par  sa  forme,  par  sa 
longue  extension  au  sud-est  depuis  les  Alpes,  qui  donne  lieu  à  des 
influences  climatologiques  très-diverses,  et  par  ses  grandes  îles, 
à  voir  se  développer  des  dialectes  fortement  caractérisés  :  il  est 
clair  que  les  organes  ne  sauraient  être  les  mêmes  au  bord  du  lac 
de  Côme,  et  du  Phare  de  Messine.  Dante,  dans  l'ouvrage  men- 
tionné plus  haut,  a  déjà  essayé  de  les  déterminer,  et  les  rensei- 
gnements qu'il  donne  sont  encore  dignes  d'attention,  ainsi  que  le 
jugement  qu'il  porte.  Il  divise  l'Italie  (1.  I,  c.  10)  sous  ce  rapport 
en  deux  moitiés,  une  orientale  et  une  occidentale,  à  droite  et  à 
gauche  de  l'Apennin,  et  admet  quatorze  dialectes  :  ceux  de 
Sicile,  d'Apulie,  de  Rome,  de  Spolète,  de  Toscane,  de  Gênes,  de 
Sardaigne,  de  Galabre,  d'Ancône,  de  Romagne,  de  Lombardie, 
de  Trévise,  de  Venise  et  d'Aquilée;  Salviati  {0pp.  Milan.  II, 
359)  s'en  tient  à  cette  division.  De  nos  jours  on  a  tracé  les 
limites,  avec  plus  de  raison,  dans  le  sens  de  la  largeur  de  la  Pé- 
ninsule, et  on  l'a  divisée  en  trois  grandes  régions,  chacune  avec 
ses  districts  :  une  du  nord,  une  du  centre  et  une  du  sud  ^  A  celle 
du  sud  appartiennent  les  dialectes  napolitain,  calabrais  et  sici- 
lien, ainsi  que  ceux  de  l'île  de  Sardaigne.  Dans  la  région  du 
centre  on  comprend  les  dialectes  toscans,  par  exemple  ceux  de 
Florence,  Sienne,  Pistoie,  Pise,  Lucques,  Arezzo  et  celui  de 
Rome  ;  on  y  rattache  aussi  la  Corse  et  une  partie  de  l'île  de  Sar- 
daigne. La  région  du  nord  comprend,  d'après  l'étude  attentive 
d'un  grammairien  italien  ^  les  quatre  districts  suivants  :  celui  de 
Gênes,  celui  de  la  Gaule  Cisalpine,  celui  de  Venise  et  celui  du 
Frioul.  Le  dialecte  gallo-italien  embrasse  trois  groupes  :  le 
groupe  lombard  (Milan,  Côme,  Tessin,  Bergame,  Créma,  Bres- 
cia.  Crémone,  etc.),  le  groupe  émilien  (Bologne,  la  Romagne, 
Modène,  Reggio,  Ferrare,  Mantoue,  Parme,  Plaisance,  Pavie, 
etc.),  et  le  groupe  piémontais  (Turin,  Ivrée,  Alexandrie).  Il  ne 
faut  pas  attendre  de  ces  dialectes  une  parfaite  régularité  dans  les 
lois  phoniques,  parce  qu'ils  n'ont  pas  toujours  pu  se  soustraire  à 
la  pénétration  des  dialectes  voisins  et  à  l'influence  de  la  langue 


1.  Il  faut  renvoyer  aux  remarquables  travaux  qu'ont  publiés  sur  cette 
matière  Fernow,  Fuchs,  Blanc  etLemcke  (Herrig's  Archiv.  VI,  VJl,  IX). 

2.  Saggio  sui  dialetti  gallo-italici  di  B.  Biondelli,  Milano,  1853. 


DOMAINE  ITALIEN.  75 

littéraire.  De  là  vient  qu  on  rencontre  jusqu'à  trois  ou  quatre 
représentations  du  même  son  italien  ou  latin;  mais  parfois  aussi 
cette  diversité  est  due  à  un  développement  intérieur.  Nous  ne 
tiendrons  pas  compte,  dans  les  remarques  qui  vont  suivre,  des 
traits  que  les  dialectes  ont  en  commun  avec  la  langue  écrite, 
comme  la  permutation  de  l  et  r,  de  b  et  ^,  ou  le  redoublement 
des  consonnes,  à  moins  que  ces  traits  ne  soient  accusés  d'une 
manière  exceptionnelle;  nous  ne  signalerons  que  ceux  où  le 
caractère  des  dialectes  se  marque  le  plus  clairement,  surtout 
l'emploi  des  diphthongues  ie  et  uo,  des  finales  non  accentuées  e 
et  0,  de  la  composition  gli,  des  syllabes  chi,  pi,  fi,  quand  elles 
ont  la  valeur  de  chj,  pj,  fj,  des  palatales  c  (à  côté  de  se),  g, 
et  de  la  lettre  z.  Les  dialectes  du  centre  sont  ceux  qui  se  rappro- 
chent le  plus  de  la  langue  écrite  ;  nous  pouvons  les  mettre  de  côté 
après  y  avoir  jeté  un  rapide  coup  d'œil  :  il  suffit  de  remarquer  que 
le  romain  (que  Dante,  soit  dit  en  passant,  maltraite  fort),  comme 
les  dialectes  du  nord-ouest,  fait  disparaître  Yr  final  [amà,  temè, 
dormi),  et,  comme  ceux  du  sud,  affaiblit  nd  ennn.  La  diffé- 
rence des  dialectes  du  sud  et  de  ceux  du  nord  est  facile  à  saisir  : 
ceux-là  effacent  les  consonnes,  ceux-ci  les  voyelles  atones  ;  ceux-là 
ont  le  caractère  de  la  mollesse,  ceux-ci  celui  de  la  dureté  ;  mais 
ce  trait  n'est  pas  absolu  :  ceux-là  conservent,  par  exemple,  la 
tenue,  tandis  que  ceux-ci  ont  une  tendance  à  l'adoucir.  Mais  il 
n'y  a  pas  de  marques  distinctives  précises  et  infaillibles  comme 
entre  le  haut  et  le  bas  allemand,  à  moins  qu'on  ne  place  à  ce  rang 
le  son  sci,  qui  dans  le  sud  garde  sa  valeur  et  dans  le  nord  devient 
presque  régulièrement  ss. 

Les  dialectes  du  sud  doivent  passer  les  premiers,  parce  qu'ils 
déploient  mieux  le  caractère  italien,  la  plénitude  des  formes; 
nous  commencerons  donc  par  eux.  Le  napolitain  conserve  les 
voyelles  latines  ë  eio  {dece,  bono),  mais  admet  les  diphthongues 
ie  et  uo  devant  deux  consonnes  {diente,  puorcoy.  Dans  la  même 
position,  il  maintient  généralement  i  et  u  contre  l'it.  e  et  o 
(stritto,  curto).  Les  voyelles  finales  non  accentuées  sont  trai- 
tées comme  dans  la  langue  écrite.  Quant  aux  consonnes,  gli 
reste  à  sa  place.  Mais  pi  est  assimilé  à  l'it.  chi,  et  même  bi  à 
ghi  (più  devient  chiû;  biondo,  ghiunno),  tandis  que  fi  donne 
sei  {fiam?na  =  sciamma).  Les  palatales  comme  en  italien,  si 


l.  11  n'est  pas  sans  intérêt  de  remarquer  qu'une  inscription  napoli- 
taine antique  présente  déjà  la  forme  henemerienti  inconnue  à  la  langue 
écrite.  Cf.  Corssen,  1, 297,  298,  1"  édit. 


76  INTRODUCTION. 

ce  n'est  que  g  s'adoucit  ordinairement  en  /  {piace,  scena, 
gente.jentile,  loge  =  legge).  Z  se  comporte  aussi  comme  en 
italien.  D'autres  particularités  sont  :  l'aphérèse  de  Vi  devant  n 
Çngiuria),  la  solution  de  ^  en  o  devant  les  dentales  (balzano 
=  baozano,  caldo  =  cavodo)\  le  changement  de  s  en  z,  sur- 
tout après  /•  {verso  =  vierzo,  possa=  2^ozza)\  celui  de  (i  en  r 
dito  =  ritOy  dire  =  ricere,  dodici  =  rurece)  ;  le  passage 
assez  fréquent  de  la  moyenne  à  la  ténue  ;  l'échange  très-ordinaire 
du  b  et  du  v\  l'assimilation  des  consonnances  mb  et  nd  en  mm 
et  nn  (piombo  =  chimmno,  7nondo=:munno);  la  forte  accen- 
tuation des  consonnes  initiales  et  le  fréquent  redoublement  des 
consonnes  médiales  ;  l'intercalation  d'un  j  entre  deux  voyelles 
(uffizio  =  uffizejo)^. 

Le  dialecte  sicilien  met  aussi  e  ei  o  pour  ie  et  uo  (miei  = 
mei,  cuore  =■  cori).  Il  change  en  i  et  wles  voyelles  e  ei  o,  non- 
seulement  quand  elles  sont  finales  et  privées  d'accent,  mais  sou- 
vent encore  quand  elles  sont  accentuées  dans  le  corps  du  mot 
{ver de  =  virdi,  giuso  =  jusu,  arena  =  rina,  vapore  = 
vapuri).  Il  durcit  gli  en  gghi  {folio  =  fogghiu).  Pi  devient 
chi,  fi  devient  sci  {pianto  =  chiantu,  fiore  =  sciuri).  Les  sif- 
flantes et  le  z  se  comportent  comme  dans  la  langue  écrite.  Parmi 
les  autres  traits  nous  remarquons,  comme  dans  le  napolitain,  la 
solution  de  l  en  une  voyelle  {altro  =  autru),  l'assimilation  de 
mb  en  nd  {gamba  =  gamma,  fundo  =  funno)  et  l'intercala- 
tion du  j  {spion  =  spijimi).  Comme  traits  particuliers,  nous 
noterons  l'échange  de  II  et  de  dd,  qui  a  la  valeur  du  th  an- 
glais {cavallo  =  cavaddu) ,  et  la  chute  fréquente  du  v  au  com- 
mencement des  mots  (volgere  =  urgiri,  volpe  =  urpi). 

Entre  les  deux  dialectes  ci-dessus,  le  calabrais  occupe  à  peu 
près  le  juste  milieu.  Comme  le  sicilien  il  dit  i  et  u  {onde=undi, 
questo  =  chistu),  et  ggh  pour  gl  (figlio  =  figghiu)  ;  comme 
le  napolitain,  il  supprime  i  devant  n  Çnfernu).  Un  trait  à  lui 
propre  est  que  fi  y  devient  J,  ou  d'après  une  autre  orthographe 
hh  {fiume  =jume,  hhume),  et  que  II  est  traité  de  même  {nullo 
=  nujo) . 

La  Sardaigne  se  divise,  sous  le  rapport  linguistique,  en  trois 
provinces.  Dans  celle  du  nord  domine  le  dialecte  de  Gallura,  que 


1.  Nous  devons  une  très-bonne  étude  de  ce  dialecte  à  F.  Wentrup: 
Beilrœge  zur  Kenntniss  der  neapolitanischen  Mundart.  Wittemberg,  1855.  Le 
même  auteur  a  aussi  publié  une  monographie  du  dialecte  sicilien  dans 
\Archiv  filr  nmere  Sprachen,  p.  xxv. 


DOMAINE  ITALIEN.  77 

l'on  désigne  comme  étranger,  introduit  dans  les  temps  modernes 
et  n'étant  que  de  l'italien  corrompu  ;  au  centre  celui  de  Logudoro, 
qui  porte  évidemment  le  cachet  le  plus  original  et  le  plus 
archaïque,  et  qu'on  appelle  proprement  dialecte  sarde  ;  au  midi  le 
dialecte  de  Campidamo  (auquel  se  rattache  aussi  Cagliari),  qui 
penche  vers  les  dialectes  du  nord  de  l'Italie  ^ .  Nous  nous  restrei- 
gnons à  celui  de  Logudoro.  F  et  o  remplacent  te  et  uo  (vieni  = 
béni,  giuoco  =  jogu)  ;  la  finale  e  persiste,  mais  o  est  souvent 
remplacé  par  u  (septe,  fogliu).  Gl  et  gn  tantôt  persistent  et 
tantôt  deviennent  z  et  nz  (scoglio  =  iscogliu,  aglio  =  azu, 
segno  =  signu,  vigna  =  hinza,  tegno  =  tenzd).  Chi  initial 
se  change  en  y  ou  g  palatal  {chiavo  =jan)  ;  pi,  fi,  se  compor- 
tent en  général  comme  en  italien  (dans  le  dialecte  de  Campidano 
planta,  planu  onpianu,  flamma) .  Comme  en  sicilien  II  devient 
le  plus  souyeni  dd  (molle  =  modde,  pelle -=.  podde ,  mais 
hellà),  S  initial  suivi  d'une  consonne  appelle  un  i  [istella,  ispe- 
dire)\  c'est  un  des  traits  distinctifs  de  cet  idiome.  Au  c  palatal 
répond  tantôt  z  fort,  tantôt  une  gutturale  [certo  =  zertu, 
hraccio  z=hrazzii,  cera:=  cher  a,  luce==lughe)',  Siug  palatal 
tantôt  g,  tantôt  z  doux,  tantôt  la  gutturale  douce,  tantôt  enfin  J, 
quand  ^  représente  cette  lettre  (génère,  girare,  zente,  anghelu, 
maju  =  maggio).  Z  dans  certaines  terminaisons  devient  ss 
(vizio^=  vissiu,  spazio  =  ispassiu).  Dans  qu  Vu  s'éteint  par- 
fois, dans  gu  régulièrement  (quale=cale,  guerra  =  gherra). 
Dans  les  consonnances  latines  et  et pt,  le  c  eilep  ne  sont  point 
assimilés,  mais  prononcés  d'une  manière  à  peine  distincte  (factu, 
inscriptu).  V  initial  devient  très-souvent  b,  et  cette  dernière 
lettre  se  place  même  quelquefois  devant  une  voyelle  initiale 
(escire  =  bessire,  uccidere  =  bocchire).  Au  commencement 
des  mots  la  prononciation  douce  ou  dure  de  la  plupart  des  con- 
sonnes dépend  de  la  lettre  qui  les  précède,  soit  voyelle,  soit  con- 
sonne. La  ténue  s'amollit  à  peu  près  comme  dans  le  nord  de 
ritahe.  Mais  il  y  a  un  point  où  la  Sardaigne  se  sépare  de  toute 
l'Italie  :  elle  conserve  à  la  fin  des  mots  Y  s  et  le  t  latin  (long  as, 
virtudes,  duos,  corpus,  finit,  finiant).  Nous  parlerons  ci- 
dessous  (dans  les  Remarques  sur  les  consonnes  latines,  §  3)  de  cer- 
tains cas  de  permutation  entre  les  consonnes  initiales. 

Le  dialecte  génois  sert  d'intermédiaire  entre  les  dialectes  du 
nord  de  l'Italie  et  ceux  du  sud,  notamment  ceux  de  la  Sardaigne. 


1.  Giovanni  Spano  a  joint  à  son  Ortographia  sarda  nazionale  (Cagliari, 
1840)  une  carte  linguistique  de  l'île. 


78  INTRODUCTION. 

Nous  trouvons  encore  ici  les  finales  pleines  f^ et  o  (l'Oî^de,  bravo, 
sotto,  mais  giardin  et  autres).  Fi  devient  quelquefois  sci  {fiore 
=  sciù,  sicil.  sciuyi).  C  palatal  devient  ç  ou  œ,  qui  a  la  valeur 
dujfrançris  (certo  =  çorto,  viceno  =  veœin,  mais  cep'^o  = 
seppo  et  autres) .  (7  palatal  est  représenté  de  diverses  manières 
(giorno,  lunœi,  Zena  pour  Genova).  Mais  chi  etghi  deviennent 
déjà  à  la  manière  lombarde  ci  et  gi  [chiappare  =  ciappà, 
ghianda  =  gianda).  Pour  z  on  trouve  généralement  ç  oxx  s 
(paçiença,  bellessa,  mezo),  R  est  souvent  supprimé  [bruciare 
=  bruœà,  scrivere  z=.  scrive,  cucire  =  cuxi,  onore  =  onôy 
opère  =  opee)  ;  ew  et  t*  se  prononcent  déjà  à  la  française,  ae 
équivaut  au  fr.  ai;  on  trouve  aussi l'n  nasal.  Gli  se  prononce  gi 
(figlio  =  figgio),  ce  qui  a  lieu  aussi  sur  la  côte  de  l'Adriatique, 
à  Venise  ^ 

Des  autres  dialectes  de  la  Haute-Italie  nous  ne  mentionnerons 
ici  que  trois  des  plus  importants,  le  piémontais,  le  milanais  et  le 
vénitien.  Le  piémontais  met  souvent  ei  pour  e,  eu  ou  ou  (équi- 
valant au  français  eu,  ou)  pour  o  {stella  =  steila,  piovere  = 
=  pieuve,  sudore  =  sudour)'\  ie  devient  le  plus  souvent  e,  uo 
devient  eu  (pié  =  pé,  uomo  =  om,  vuole  =  veul,  cuore  = 
cœur)  ;  u  a.le  même  son  qu'en  français  :  les  finales  non  accen- 
tuées e  et  0  disparaissent,  excepté  Ve  qui  indique  le  féminin 
pluriel.  Gli  devient  ^  ou  disparaît  (paglia  =paja,  pigliare  = 
piè),  Chiei  ^/iz  deviennent  des  palatales  (chiesa  =  cesa,  un- 
ghia  =  ongia),  tandis  quepiei  fi  restent.  Ci,  ce,  hésitent  entre 
c  palatal  et  s  {certo  ==  cert,  facile  =  facil,  città  =  sità,  pia- 
cere  =  piasi);  cci,  sci  deviennent  s  {lucio  =  lus,  faccia  = 
fassa).  Gi,  ge,  hésitent  entre  g  palatal  et  s,  mais  ggi  reste  pala- 
tal (^en^e  :=!  gent,  ragione  =  rason,  pertugio  =  pertus, 
oggi  =  ogi,  raggio  =  rag).  Z  devient  également  s,  consonne 
qui  joue,  comme  on  le  voit,  un  grand  rôle  dans  ce  dialecte,  que 
sa  prononciation  soit  forte  ou  douce  {garzone  =  garsoun, 
piazza  =  plassa).  La  ténue  au  milieu  des  mots  devient  volon- 


1.  Par  cette  apocope,  des  consonnes  palatales  se  trouvent  même  à  la 
fin  des  mots,  et  les  éditeurs  les  écrivent  comme  si  les  voyelles  finales 
existaient  encore,  noce,  lusc,  legg,  qui  se  prononcent  comme  dans  nocc-e, 
lusc-îo,  legg-e,  seulement  sans  faire  sentir  la  voyelle  finale.  Pour  mar- 
quer les  sons  gutturaux,  on  ajoute  un  h,  comme  dans  cuch,  loeugh.  Bion- 
delli  a  adopté  pour  les  palatales  les  signes  slaves  c,  g,  s  (fr.  ch),  z  (îr.j). 
Cette  orthographe  était  excellente  dans  un  traité  spécial  sur  ces  dia- 
lectes; mais  les  cas  d'appUcation  sont  trop  rares  dans  un  ouvrage 
comme  celui-ci  pour  que  nous  ayons  pu  l'adopter. 


DOMAINE  ITALIEN.  79 

tiers  une  moyenne  ou  disparaît  ;  r  en  fait  autant  dans  la  même 
position  (comprare  ==  cwnprè,  spendere  =  spende,  danaro 

=  danè)  ^ . 

Le  dialecte  milanais  traite  les  voyelles  à  peu  près  comme  le 
piémontais.  A  la  diphtliongue  italienne  ie  répond  le  simple  e,  à 
Vuo  le  simple  o  ou  oeu,  et  ce  dernier  son  (prononcez  eu)  rem- 
place souvent  aussi  Yo  {fiera  =  fera,  huono  =  honn,  cuore 
=  cœur,  piovere  =  pioeur,  gobbo  =  goeubb);  u  se  prononce 
comme  en  français  ;  les  voyelles  finales  e  et  o  tombent  (en  bolo- 
nais il  en  est  même  ainsi  de  Va  :  malati  pour  malattia).  Gli 
est  traité  comme  en  piémontais  [canaglia  =  canaja,  briglia 
=  brio),  ainsi  que  chi,  ghi,  pi,  fi  [chiave—  eiav,  ghiazzo  = 
giazz).  Ci  tantôt  reste  palatal,  tantôt  devient  xT  ou  5  et  même  soi 
(cento  =  cent,  cena  =  zenna,  cigno  =  zign,  dolce=.  dolz, 
ceschio  =  sesch,  vicino  =vesin,  ceppo=:scepp)\  cci  devient 
zz  et  sci  {bymccio  =  brazz,  feccia  z=^  fescia,  luccio  =  lusc)\ 
sci  devient  ss  (cuscino  =  cossin,  crescere  =  cress).  Gi 
comme  en  piémontais,  tandis  que  ggi  est  souvent  remplacé  par 
une  sifflante  {ruggine  =  rusgen,  legge  =  lesg).  Z  reste  ou 
devient  sci  [grazzia,  mezz,  zampa  =  sciampa,  cantazzare 
=  cantascià) .  La  ténue  dans  le  corps  du  mot  peut  s'affaiblir  en 
moyenne,  et  la  moyenne  disparaître  (catenna  =  cadenna, 
prato  =  praa,  giucare  =  giugà,  capra  =  cavra,  codaccia 
=:  coascia).  i?  à  la  dernière  syllabe  disparaît  souvent  {cantà, 
intend,  fini,  lavô  pour  lavoro),  iV  à  la  fin  des  mots  se  nasalise. 
Gomme  traits  particuliers,  nous  remarquons  que  /  disparaît  sou- 
vent comme  r  (figliuolo  :=:fioeu,  fagiuolo  =  fasoeu) ,  que  tt 
(remplaçant  le  latin  et)  prend  le  son  palatal  dur  {latte  =  lace, 
et  même  freddo  =  frecc;  cf.  le  bergamasque  gacc  pour  gatti, 
nucc  pour  nudo),  V  se  place  souvent  devant  une  voyelle  initiale 
comme  b  dans  le  dialecte  sarde  {essere  =  vess ,  or  a  =  vora, 
Otto  =  vott,  uno  =  vun) . 

Le  dialecte  vénitien  se  distingue  du  milanais  par  des  points 
importants,  et  en  général  par  plus  de  douceur.  Les  diphthongues 
ie  et  uo  sont  généralement  ramenées  à  Ye  et  à  Yo  simples  {sero, 
bono,  core);  les  finales  ne  tombent  pas  ;  w  a  le  son  de  ou,  et  non 
celui  de  Yu  français.  Gli  prend  le  son  du  g  palatal,  dont  lej  est 
aussi  susceptible  (aglio  =  agio,  boja  =  bogia,  mais  figliuolo 
=  fioï).  Chi,  ghi,   se  prononcent  souvent  comme  en  milanais 

1.  Sur  un  n  nasal  propre  à  ce  dialecte,  voy.  la  Grammaire,  livre  I,  cha- 
pitre 2. 


80  INTRODUCTION. 

(chiodo  =  ciodo,  ghianda=  gianda).  Ci  initial  persiste,  ci 
médial  devient  s  ou  z,  et  de  même  cci  devient  zz,  et  sci  ss  {cima, 
cimice  =  cimese,  hacio  =  baso,  hruciare  =  brus  are,  brac- 
cio  =  brazzo,  biscia  =  bissa) .  G  palatal  se  prononce  comme 
z,  ce  qui  est  le  vrai  signe  distinctif  de  ce  dialecte  {gente—zente, 
giorno  =  zorno,  niaggiore  =  mazore).  Z  initial  devient  sou- 
vent c  palatal  {zecca  =  ceca,  mais  flnezza  =  ragazzo).  L'adou- 
cissement ou  la  chute  des  consonnes  sont  des  faits  très-fréquents 
(rete  =  rede,  nipote  =  nevodo,  ferito  =  ferio,  sudare  = 
suar,  fiioco  =  fogo,  lupo  =  lovo,  sapore  =  saore,  signore 
=  sior).  Mais  r  se  maintient  comme  dans  la  langue  écrite. 
Notons  encore  que  v  est  assez  sujet  à  l'aphérèse,  comme  en  sici- 
lien {voce  =  ose,  volatica  =  oladega) . 

Les  éléments  des  dialectes  de  l'italien,  comme  de  ceux  des 
autres  langues,  ne  sont  pas  exactement  les  mêmes  que  ceux  de 
la  langue  écrite  :  celle-ci  favorisa  les  radicaux  latins  et  leur 
abandonna  une  foule  de  mots  étrangers  d'origine  inconnue.  Il  n'y 
en  a  qu'un  petit  nombre  qui  se  retrouvent  dans  d'autres  langues. 
En  napolitain  par  exemple,  on  peut  admettre  plus  d'éléments 
grecs  que  dans  l'italien  littéraire,  Galiani  tire  de  cette  source, 
entre  autres  :  apolo,  mou  (àxaXoç);  cria,  atome  (^^pt);  crisuom- 
molo,  abricot  (xpuaéç  et  poXo;,  mieux  xp'j<i6[xriXov);jenimma,  race 
{^{i'^rriixoL);  sarchiopio, morœSiM  de  chair  (capxiov);  zimmaro,  bouc 
(xqxapoç).  Il  en  cite  aussi  quelques-uns  d'arabes,  et  beaucoup  d'es- 
pagnols, comme  alcanzare.tonto,  tosino,  zafio,  zote  [azote). 
—  Le  vocabulaire  sicilien  semble  déjà  contenir  plus  de  mots 
étrangers;  il  ne  manque  pas  non  plus  d'éléments  grecs,  par 
exemple,  d'après  Pasqualino  :  caloma,  câble  (xaXwç)  ;  ganga- 
mu,  filet  (^aYYajjLov)  ;  nichiari,  agacer,  irriter  (v£'.y,£Ïv)  ;  spanu,' 
rare  (aTravoç)  ;  spi7inari,  désirer  (Tcstvav) . 

La  domination  des  Normands  a  aussi  laissé  à  ce  dialecte  plus 
d'un  mot  français,  par  exemple  :  acchetta  (baquet),  fumeri 
(fumier) ,  giai  (geai) ,  pirciari  (percer) ,  preggiu  (pleige) , 
spanga  (empan) .  Avec  quel  zèle  ces  conquérants  s'efforçaient 
d'implanter  leur  langue  en  Italie,  c'est  ce  que  témoigne  Guillaume 
de  Fouille  (voy.  Ystoire  de  li  Normant,  p.  p.  Champollion, 
p.  xciij).  —  Le  vocabulaire  sarde  est  remarquable  et  mériterait 
une  étude  attentive  ;  c'est  un  des  plus  difficiles  à  expliquer,  et  il 
en  faut  sans  doute  chercher  les  éléments  dans  des  langues  très- 
diverses.  On  sait  que  les  anciens  habitants  de  l'île  étaient  en 
partie  d'origine  ibérique;  qu'antérieurement  à  la  domination 
romaine  qui  s'y  fonda  auiii'^  siècle  avant  J. -G.,  des  Phéniciens  et 


DOMAINE  ITALIEN.  84 

des  Carthaginois  s'y  étaient  établis  ;  qu'après  les  Romains,  les 
Vandales,  les  Grecs  et  les  Arabes  y  séjournèrent,  et  qu'elle  passa 
enfin  sous  la  puissance  de  F  Aragon.  Il  est  probable  que  là  comme 
sur  le  continent  les  langues  antérieures  aux  Romains  ont  été 
assez  radicalement  détruites  ;  du  moins  Guillaume  de  Humboldt 
(Spaniens  Urhewohner,  p.  168)  n'a-t-il  pu  rien  découvrir 
d'ibérique,  c'est-à-dire  de  basque,  dans  le  dialecte  sarde  actuel. 
On  peut  retrouver  quelques  vestiges  d'arabe  ;  on  rencontre  fré- 
quemment de  l'espagnol  et  du  catalan.  Cet  idiome,  isolé  par  sa 
position  géographique,  n'a  pas  suivi  rigoureusement  les  autres 
langues  romanes;  il  suffit  de  citer  les  deux  verbes  sciri{[dX. 
scire),  et  nai,  prés,  naru  (lat.  narraré),  qui  remplacent  en 
sarde  les  verbes  sapere  et  dicere. —  Le  mélange  paraît  plus  fort 
encore  dans  les  dialectes  de  la  Haute-Italie  que  dans  celui  de  la 
Sardaigne,  et  surtout  entre  le  Pô  et  les  Alpes.  Il  est  aisé  de  recon- 
naître les  éléments  germaniques  qui  s'y  trouvent.  Tels  sont  ces 
mots:  baita,  cabane,  demeure  (v.-h.-all.  haiton,  angl.  abode)\ 
hoga,  lien  [boga,  bracelet)  ;  hron,  puits  (brunno)  ;  biova  ou 
sbiojà,  cuire  (brûejen);  bul,  querelleur,  fanfaron  {puhle); 
caragnà,  se  plaindre  {liarôn,  cf.  sparagnare  de  sparon);  fesa, 
pelure  {fesa,  écosse);  fiap,  flétri  (flapp);  fos ,  avide,  désireux 
{fitns,  prêt  à,  disposé  à);  frid  {friede)\  gabeurr,  homme  gros- 
sier [gabûro,  ^ayssin);  gami7îa,  complot  (^<2;;?eim,  association); 
gast,  objet  d'amour,  bien-aimé  (gast);  gheine,  faim  {geinon, 
ouvrir  la  bouche)  ;  gherb,  acide  {herb)  ;  grà,  vieillard  {grâ, 
chenu);  grezà,  exciter  (ga-reizen?);  grinta,  mine  sombre 
{grimmida)  ;  grit,  mécontent  (grit,  avidité)  ;  gudazz,  parrain 
(gotti);  litta,  limon  (letto,  argile);  7nagone,  gésier  (mago)  ; 
meisasc,  érysipèle  (meisa,  petite-vérole)  ;  molta,  boue  (molta, 
terre,  poussière?);  pio,  charrue  {pflug,  plug)\  piolett,  petite 
hache  {ptiaï)  ;  j9zor^ ,  seau  (piral ,  urne)  ;  rmiipf,  spasme 
{rm7ipf)\  sciovera  (zuber)\  scocà  (scàaukeln);  scoss 
(schooss);  slippà,  glisser  {slip fen);  S7nessoy^,  couteau (me^^er); 
stip,  chemin  escarpé  (cf.  angl.-sax.  steap,  angl.  steep,  escarpé); 
storà,  troubler  (storan);  stosà,  frapper  du  pied  (stozan);  tort  or 
(trihtari)  ;  trucca,  coffre  {trucha,  trute);  tuôn,  pigeon  (tuba); 
zartig  [zart)  ;  zata  [tatze)  ;  zigra,  sorte  de  fromage  {ziger)  ; 
zin,  cochon  [swîn)\  zingà  {siaingan),  et  une  foule  d'autres. 
Biondelli  a  dressé  (p.  57-87,  246-294,  558-577)  trois  listes  de 
mots  importants  de  la-Haute-Italie,  la  plupart  d'origine  obscure, 
avec  des  indications  étymologiques. 

Les  patois  n'ont  dans  aucun  pays  d'Europe  une  littérature 

DIEZ  (i 


82  INTRODUCTION. 

aussi  riche  qu'en  Italie,  ce  qui  s'explique,  il  est  vrai,  par  ce  que 
nous  avons  remarqué  ci-dessus  sur  leur  usage.  Cette  littérature 
consiste  non-seulement  en  une  masse  d'œuvres  d'imagination  en 
prose  ou  en  vers,  mais  encore  en  travaux  philologiques,  surtout 
en  dictionnaires,  et  les  lacunes  qui  existent  encore  seront  sûre- 
ment comblées  d'ici  à  peu.  Les  textes  remontent  généralement 
au  xvi°  siècle  ;  mais  quelques  dialectes  peuvent  offrir  des  monu- 
ments plus  anciens  et  plus  précieux  pour  la  langue.  Ainsi  dans  le 
patois  napolitain,  qui  a  la  littérature  la  plus  considérable  (voy. 
Galiani,  Del  dialetto  napolitano,  p.  49-193),  on  possède,  outre 
un  poème  de  GiuUo  d'Alcamo  mentionné  déjà  par  Dante,  attri- 
bué par  Tiraboschi  à  la  fin  du  xii°  siècle,  par  des  critiques  mo- 
dernes au  second  quart  du  xin'^S  des  fragments  du  journal  de 
Matteo  Spinello,  vers  1250  (voy.  Muratori,  Scriptores,  VII,  p. 
1064  et  suiv.)  Une  chronique  rimée  d'Antonio  de  Boezio,  d'A- 
quila,  se  place  dans  la  seconde  moitié  du  xiv®  siècle  (Muratori, 
Antiquit.  YI,  711).  On  a  imprimé  des  chartes  sardes  qui  re- 
montent aux  années  1153,  1170  et  1182  (Muratori,  An^^g^^^Y. 
II,  p.  1054,  1051,  1059;  cf.  aussi  Spano,  Ortographia  s  arda, 
II,  85  et  suiv.)  Le  plus  ancien  monument  authentique  du  dia- 
lecte sarde,  ce  sont  les  Statuts  de  Sassari,  au  temps  de  Dante 
(dans  les  Hist.  patriae  monum.  t.  X.  Turin,  186P).  On  a  des 
poèmes  historiques  en  génois  qui  datent  de  la  fin  du  xiif  ou  du 
commencement  du  xiv"^  siècle  [Archivio  storico  italiano,  appen- 
dice, no  18)  ;  il  y  a  une  canzone,  moitié  en  provençal,  moitié  en 
génois,  deRambaut  de  Yaqueiras  {Parnasse  occitanien,  p.  75), 
qui  est  bien  plus  ancienne  encore  ;  elle  remonte  peut-être  à  la  fin 
du  xif  siècle;  un  poème  berga masque,  il  Becalogo,  remonte 
au  milieu  du  xiii^  siècle  (Biondelli,  p.  673).  Un  beau  monument 
milanais,  contemporain  de  Dante,  et  empreint  d'une  couleur 
toute  particulière,  ce  sont  les  Vulgaria  de  Bonvesin  dalla  Riva 
(éd.  Bekker,  Berlin,  1850-58,  voy.  sur  ce  sujet  Mussafia,  Bei- 
trdge  zur  Geschichte  der  romanischen  Sprachen,  1862), 
ainsi  qu'une  poésie  de  son  contemporain  Pietro  Da  Bescapé  (dans 
Biondelli,  Poésie  lombarde  del sec.  XIII,  Milan,  1856'^).  Duxiif 

1.  Voy.  Il  sirventese  di  Ciulo  d^Alcamo,  del  dottore  Grion  (Padova,  1858). 

2.  Voy.  sur  ce  point  :  Délius,  Der  Sardinische  JDialect  des  dreizehnten 
Jahrhunderts.  Bonn,  1868.  La  grammaire  de  ce  dialecte  (de  Logodoro 
s'écarte  en  plus  d'un  point  important  du  dialecte  moderne;  pour  ne  citer 
que  la  phonétique,  H  n'y  sont  point  encore  devenus  dd.  Mais  on  y  ren- 
contre déjà  Vi  prothétique  devant  5  initial  suivi  d'une  consonne. 

3.  Mussafia  a  fait  une  étude  spéciale  de  l'ancien  milanais  d'après  Bon- 


DOMAINE  ITALIEN.  83 

siècle  aussi  date  une  pièce  de  vers  en  vénitien  (Regrets  d'une 
dame  dont  l'époux  est  à  la  croisade),  qui  présente  déjà  complète- 
ment les  caractères  de  ce  dialecte  (voy.  Raccolta  di  poésie 
veneziane,  1845,  p.  1).  On  trouve  le  dialecte  véronais  employé 
dans  deux  longues  poésies  spirituelles  de  Fra  Giacomino  (dans 
Ozanâm,  Documents  inédits,  Paris  1850;  et  Mussafia,  Mo- 
num.  ant.  Vienne,  1864,  qui  place  le  ms.  vers  le  milieu  du 
XIV®  siècle).  Pendant  les  deux  premiers  siècles  de  la  littérature 
italienne,  il  exista,  dans  le  nord  de  la  péninsule,  à  côté  de  la 
langue  italienne  du  centre,  une  espèce  d'idiome  littéraire  qui, 
avec  des  variétés  dialectales,  offrait  un  grand  nombre  de  traits 
identiques,  et  qui,  si  les  circonstances  politiques  et  littéraires 
lui  eussent  été  favorables,  eût  pu  devenir  une  nouvelle  langue 
romane  littéraire.  Heureusement  pour  Tunité  linguistique  de 
l'Italie,  que  ces  conditions  de  développement  firent  défaut.  Il 
existe  dans  la  bibliothèque  de  Saint-Marc,  à  Venise,  de  volumi- 
neuses poésies  dans  une  langue  mixte,  dont  le  français  forme  la 
base,  mais  qui  est  très-pénétrée  de  formes  ou  de  mots  qui  se  rat- 
tachent au  dialecte  vénitien,  ou  particulièrement  à  cette  sorte  de 
langue  écrite  (voy.  Mussafia  Macaire,  p.  v,  et  Mémoires  de 
VAcad.  de  Vienne,  XLII,  277). 

Les  dictionnaires  se  montrent'  de  bonne  heure  ;  ainsi  nous  en 
avons  un  milanais  de  l'an  1489  (Biondelli,  p.  91);  un  sicilien, 
inédit,  de  l'an  1519  (d'après  Pasqualino)  ;  un  bergamasque  de 
l'an  1565  (Biondelli,  p.  xxxvi),  un  bolonais  de  l'an  1479  et 
même  un  dictionnaire  vénitien-allemand  (  Nurembergeois  )  de 
l'année  1424  (voy.  Schmeller,  Dict.  Bavarois,  III,  484).  Grâce 
à  ces  sources  anciennes,  on  peut  déterminer  avec  précision  la 
marche  et  le  degré  de  développement  de  chaque  dialecte.  C'est  à 
ce  point  de  vue  que  Galiani  dit  du  Journal  de  Spinello  :  «  Sono 
»  in  napoletano  purissimo,  ed  è  mirabile  che  in  tanti  secoli  abbia 
»  in  dialetto  nostro  sofFerta  cosi  poca  mutazione  che  è  quasi  im- 
»  percettibile.  » 

2.  DOMAINE  ESPAGNOL. 

Les  premiers  habitants  de  l'Espagne  furent  les  Ibères,  qui 
étaient  peut-être  une  race  celtique,  mais  s'étaient  séparés  de 


vesin  (Mém.  de  l'Acad.  de  Vienne.  LIX,  1868).  Remarquons  seulement 
sur  l'écriture,  que  x  est  employé  pour  s  doux  et  dur,  se  pour  ss,  ç  pour 
:>  dur  et  doux. 


84  INTRODUCTION. 

bonne  heure  de  la  souche  commune  ;  ils  n'étaient  purs  de  mélange 
que  vers  les  Pyrénées  et  sur  la  côte  sud  de  la  péninsule.  Le  mé- 
lange des  Ibères  avec  les  Celtes  proprement  dits,  ceux  que  nous 
connaissons  par  les  Grecs  et  les  Romains,  donna  naissance  au 
peuple  des  Celtibères  ;  en  outre,  les  Ibères  occupaient  au  nord 
une  partie  de  l'Aquitaine  et  des  côtes  de  la  Méditerranée  ;  au  sud, 
ils  étaient  établis  de  temps  immémorial  dans  les  trois  grandes  îles 
de  cette  mer  (Y.  Guillaume  de  Humboldt,  Recherches  sur  les 
habitants  primitifs  de  l'Espagne,  1831).  Les  Phéniciens  fon- 
dèrent des  colonies  sur  les  côtes,  et  les  Carthaginois  étendirent 
fort  avant  dans  la  contrée  leur  domination,  à  laquelle  les  Romains 
mirent  fin:  ceux-ci  possédèrent  l'Espagne,  d'abord  avec  une 
résistance  violente  de  la  part  des  habitants,  puis  en  paix,  pen- 
dant six  cents  ans,  et  y  fondèrent  une  nouvelle  patrie  pour  leur 
langue  et  leur  littérature.  La  latinisation  de  ce  pays  s'opéra  sans 
doute,  au  moins  en  partie,  très-promptement.  Strabon  rapporte 
des  Turditans,  l'une  des  populations  du  sud,  qu'ils  avaient  aban- 
donné leurs  mœurs  pour  celles  des  Romains  et  oublié  leur  ancienne 
langue  :  «  Of  [xév  toi  ToupBiTavol  xsXiwç  dq  xbv  'Pa)[j.a(a)v  [xz'zcLÎi- 
6XY;vTai  xpi^ov,  oùBk  ir^q  BiaXéxxou  ty^ç  açcTépaç  lii  [ji<£[xvy;;j(.svoi  »  (éd. 
Siebenkees,  I,  404). 

Les  provincialismes  cités  par  Columelle,  qui  ne  sont  que  des 
dérivés  populaires  de  radicaux  latins,  comme  focaneus  de  faux 
et  beaucoup  d'autres,  montrent  combien  le  latin  avait,  au  temps 
où  il  écrivait,  pénétré  profondément  dans  la  population.  Cepen- 
dant Cicéron  parle  de  la  langue  espagnole  comme  d'une  langue 
encore  vivante  :  «  Similes  enim  sunt  dii,  si  ea  nobis  objiciunt, 
»  quorum  neque  scientiam  neque  explanationem  habeamus,  tan- 
»  quam  si  Pœni  aut  Hispani  in  senatu  nostro  sine  interprète 
»  loquerentur.  »  {De  divinatione,  II,  64.) 

Tacite  parle  aussi  d'un  homme  de  la  tribu  des  Termestini 
qui,  mis  à  la  torture,  parlait  dans  la  langue  de  ses  ancêtres  : 
«  Voce  magna,  sermone  patrio,  frustra  se  interrogari  clami- 
»  tavit.  »  [Annal.  lY,  45.)  On  peut  voir  là-dessus  le  savant 
livre  d'Aldrete,  Del  origen  de  la  lengua  castellana,  fol.  22  b, 
30  &,  39  ^,  23  &.  Cette  langue  primitive  de  l'Espagne  vit  encore 
dans  le  basque,  comme  l'a  constaté  Humboldt.  Avec  le  v®  siècle 
commencent  les  invasions  des  peuples  germaniques  ;  au  vf  et  au 
vif,  les  Byzantins  dominèrent  dans  le  sud;  au  commencement  du 
viii^,  les  Arabes  conquirent  presque  toute  la  péninsule,  et  ne 
furent  complètement  vaincus  qu'au  xv^. 

La  domination  ou  l'établissement  de  tant  de  peuples  dans  un 


DOMAINE  ESPAGNOL.  85 

seul  et  même  pays  ne  pouvait  guère  avoir  lieu  sans  qu'il  en 
résultat  une  langue  fortement  mélangée.  L'espagnol  n'a  pas 
échappé  à  cette  conséquence  :  c'est  la  cause  de  sa  richesse  en 
même  temps  que  des  difficultés  étymologiques  qu'il  présente  *. 
Mais  le  système  phonique  et  le  vocabulaire  s'en  sont  seuls  res- 
sentis ;  la  formation  des  mots  et  la  grammaire  sont  restées  pure- 
ment romanes  dans  ce  dialecte  sonore,  et  plus  voisines  même  du 
latin  que  dans  l'italien.  L'apport  de  chaque  langue  est,  ici  comme 
ailleurs,  très-inégal.  On  peut  admettre  de  prime  abord  qu'il  reste 
peu  de  traces  des  idiomes  antérieurs  à  la  conquête  romaine.  Quel- 
ques expressions  ibériques,  adoptées  ou  citées  par  les  Romains, 
se  retrouvent  dans  les  dictionnaires  espagnols,  mais  toutes  ne 
sont  certainement  pas  dans  la  bouche  du  peuple.  De  celles-là 
seules  qui  sont  populaires,  on  peut  affirmer  qu'elles  sont  arrivées 
de  l'ibérique  à  la  langue  actuelle  par  l'intermédiaire  de  la  roma- 
na  rustica  espagnole,  où  le  latin  les  avait  aussi  puisées  ;  les 
autres  ont  été  postérieurement  empruntées  aux  écrivains  romains. 
Il  faut  noter  par  exemple  bàllux  ou  halluca,  sable  mêlé  d'or, 
maintenant  haluz,  petite  pépite  d'or  (V.  Voss.  Etymologicum)\ 
c<2n//^i^5,  cercle  d'une  roue,  gr.y.av66ç,  d'après  Quintilien  espagnol 
ou  africain  (Schneider,  l,  211),  cf.  esp.  canto,  bout  ou  bord  de 
quelque  chose;  celia,  bière  de  froment,  esp.  même  mot  ;  cetra, 
bouclier  de  cuir,  esp.  même  mot  ;  cicsculium,  graine  de  kermès, 
esp.  coscojo;  dur  et  a,  étuve,  baignoire,  esp.  même  mot; 
gurdus,  bête,  sot  d'après  QuintiUen  et  Labérius  (V.  Voss. 
Etym.),  esp.  g  or  do  dans  le  sens  de  gros  (cf.  it.  grosso,  gros, 
bête  ;  gr.  Tca/uç,  gras,  bête)  ;  lancea,  mot  espagnol  d'après  Aulu- 
Gelle,  allemand  ou  gaulois  suivant  d'autres,  esp.  lanzai'pala- 
cra,  palacrana,  lingot  d'or,  esp.  même  mot.  En  outre,  on  peut 
expliquer  avec  assez  de  certitude  par  le  basque  un  certain  nom- 
bre de  mots  espagnols  ;  V.  par  exemple,  dans  le  Bict.  étymol. 
les  articles  dlabe,  ardite,  halsa,burga,  chamarasca,  estachd, 
ganzua,  garabito,  garbanzo,  gazuza,  guijo,  gur^^umina, 
hervero,  izaga,  lelo,  mandria,  modorra,  morcon,  moron, 
nava,  oqueruela,  sarracina,  socarrar,  vericueio,  zahurda^ 

l.  D'après  le  compte  de  Sarmiento  {Obras  postumtzs,  p.  107),  six  dixiè- 
mes des  mots  espagnols  sont  latins,  un  dixième  liturgique  et  grec,  un 
dixième  norois  (germanique),  un  dixième  oriental,  un  dixième  améri- 
cain, allemand  moderne,  français  ou  italien.  Ce  calcul  peut  bien  être  à 
peu  près  juste,  si  l'on  entend  par  mots  les  radicaux.  Mais  il  ne  faut  pas 
oublier  que  les  diverses  parties  constitutives  d'une  langue  ont  une 
valeur  très-inégale. 


86  INTEODCCTION. 

zalea,  zamarro,  zanahoria,  zaque,  zaragûelles,  zarria, 
zato,  zirigana.  Pour  d'autres,  tels  ({M'ademan,  amapola, 
jorgina,  zaga,  etc.,  cette  origine  est  plus  douteuse;  au  reste  la 
langue  espagnole  semble  avoir  à  peine  conservé  quelques  traits 
du  système  phonique  des  Ibères  (V.  le  Dict.  étymol.  p.  xi).  — 
Nous  avons  apprécié  plus  haut  les  éléments  grecs  et  germaniques; 
nous  ajouterons  seulement  qu'on  se  servit  en  Espagne  de  l'alpha- 
bet gothique  jusqu'en  l'an  1091,  où  il  fut  aboli  par  le  concile  de 
Léon. — On  a  souvent  fait  remarquer  l'influence  qu'ont  exercée  les 
Arabes  sur  les  mœurs  et  la  langue  des  Espagnols  ^  L'élément 
arabe  a  été  étudié  dès  le  xvf  siècle  dans  des  écrits  devenus  à  peu 
près  introuvables  ;  plus  tard,  Sousa  (il  s'occupait  proprement  du 
portugais,  mais  cela  fait  à  peine  une  différence)  dans  sonlivre  Ves- 
tigios  da  lingua  arabica  em  Portugal  (Lisboa,  1789;  nouv. 
édit.  1830),  puis  Marina,  dans  les  Me^norias  de  la  Academia 
real  de  la  historia,  tomo  IV,  et  Hammer  dans  les  Mémoires  de 
l'Académie  de  Vienne  (classe  philosophique,  t.  XIV),  ont  extrait 
rélément  arabe  contenu  dans  l'espagnol;  mais  c'est  Engelmann 
(dans  son  Glossaire  des  mots  espagnols  et  poï^tugais  tirés  de 
l'arabe,  Leyde,  1861),  qui  a  rempli  le  premier  cette  tâche  d'une 
manière  satisfaisante,  c'est-à-dire  scientifique,  par  le  moyen  du 
dialecte  arabe  vulgaire  (tout-à-fait  négligé  par  ses  prédéces- 
seurs) tel  qu'il  se  trouve  dans  le  Vocabulista  aravigo,  de  Pedro 
d'Alcala  (Granada,  1505),  et  dans  les  écrivains  arabes  de  l'Es- 
pagne. Le  glossaire  d'Engelmann  renferme  environ  650  articles. 
Presque  tous  ces  mots  étrangers  (facilement  reconnaissables), 
désignent  des  objets  sensibles  ou  des  idées  scientifiques  se  rap- 
portant spécialement  aux  règnes  de  la  nature,  à  la  médecine,  aux 
mathématiques,  à  l'astronomie,  à  la  musique  ;  plusieurs  touchent 
les  institutions  politiques,  spécialement  les  emplois  et  les  dignités  ; 
d'autres,  les  poids  et  les  mesures  ;  quelques-uns  aussi  ont  trait  à 
la  guerre.  Il  n  y  en  a  pas  un  seul  qui  soit  emprunté  à  la  sphère 
des  sentiments,  comme  si  le  commerce  entre  chrétiens  et  maho- 
métans  s'était  restreint  aux  relations  extérieures,  et  n'eût  permis 
aucun  de  ces  rapprochements  amicaux  qui  existaient  entre  les 
Goths  et  les  Romains.  Parmi  les  mots  arabes,  on  remarque  aussi 
un  pronom,  fulano  pour  quidam,  et  deux  particules,  fat  a  pour 
tenus,  oxald  pour  utinam.  —  On  a  admis  dans  les  dictionnaires 
l'argot  des  voleurs,  appelé  germania,  parce  que  plusieurs  écri- 


1.  Voy.  Hammer.  Véber  die  Lwnderverwaltung  unter  dem  Ghalifate.  Berlin, 
1835. 


DOMAINE  ESPAGNOL.  87 

vains  n'ont  pas  dédaigné  de  s'en  servir  ;  mais  il  n'appartient  pas 
à  la  langue.  C'est,  comme  l'a  démontré  Mayans  (Orig.  de  la 
leng.  esp.  I,  116),  une  langue  de  pure  convention,  qui  com- 
prend, il  est  vrai,  des  mots  espagnols  vieillis  ou  des  termes  arabes 
qu'on  n'emploie  plus,  mais  aussi  des  mots  étrangers  apportés  par 
les  vagabonds,  et  plusieurs  mots  de  bon  espagnol,  dont  les  lettres 
sont  interverties  {pecho  =  chepo,  bot  a  =  toba)  ou  le  sens 
modifié. 

L'espagnol  ne  s'étend  pas,  comme  langue  populaire,  dans  tout 
le  royaume  :  le  nord-ouest  appartient  au  rameau  portugais,  l'est 
au  rameau  provençal,  et  on  parle  basque  en  Biscaye,  Guipuscoa, 
Alava,  et  dans  une  partie  de  la  Navarre  ^  En  revanche,  il  a  fait 
de  grandes  conquêtes  dans  le  Nouveau-Monde.  Comme  le  nom 
d'Espagne  comprend  toute  la  péninsule,  on  a  nommé  la  langue, 
d'après  la  province  où  elle  se  parle  le  plus  purement,  castillane 
lengua  castellana  ^  ;  et  l'Académie  a  maintenu  cette  dénomina- 
tion dans  sa  grammaire  et  son  dictionnaire.  Mais  depuis  long- 
temps on  emploie  aussi  habituellement  le  terme  de  lengua  espa- 
nola^\  le  vieux  fr.  dit  aussi  espaignol.  Yoy.  ci-dessus,  p.  71. 

Les  plus-anciennes  traces  de  l'espagnol  se  trouvent  dans  Isidore 
de  Séville.  D'après  la  liste  d'anciens  mots  romans,  donnée  plus 
haut  (p.  39  et  suiv.),  beaucoup  de  mots  soit  exlusivement  espa- 

1.  Sarmiento,  p.  94,  nomme  comme  la  patrie  de  l'espagnol  les  pro- 
vinces de  Gastille,  Léon,  Estremadoure,  Andalousie,  Aragon,  Navarre, 
Rioja,  et  exclut  l'Asturie.  La  Murcie  doit  encore  être  ajoutée  à  ces  pro- 
vinces (voy.  Mayans,  II,  31).  Quant  au  dialecte  des  Asturies,  il  est  encore 
aujourd'hui  plus  voisin  du  portugais  que  de  l'espagnol.  Ainsi  le  J  est  une 
sifflante  en  asturien,  non  une  aspirée.  Il  y  répond  au  portugais  Ih,  à 
l'espagnol 7,  exemple:  migaja,  migalha,  migaya.  Voy.  sur  ce  point  Varn- 
liagen,  sur  les  Trovas^  p.  XXX.  La  Coleccion  de  poesias  en  dialecto  astu- 
riano,  1839  (où  a-t-elle  paru?)  contient  une  étude  sur  ce  dialecte,  accom- 
pagnée de  spécimens  suffisants. 

2.  D'après  Mayans,  I,  8,  c'est  la  vieille  Gastille  qui  a  l'avantage  en  ce 
point,  et  dans  cette  province  Burgos  passe  pour  la  ville  où  on  a  la 
meilleure  prononciation. 

3.  Gomment  les  Espagnols  ont-ils  formé  le  mot  Espan-ol  avec  un  suf- 
fixe originairement  diminutif  qu'ils  n'appliquent  jamais  aux  noms  de 
peuples?  Si  l'on  voulait  désigner  les  descendants  des  anciens  Espagnols 
Hispaniscus  (pr.  Espanesc,  Ghoix,  II,  144;  v.-fr.  Espanois)  convenait  mieux 
qn'Hispaniolus.  Une  forme  plus  belle  est  Espan-on  (comme  Borgoh-orij 
Fris-on,  Bret-on)  dans  Fern.  Gonz.  10  :  est-ce  la  dissimilation  qui  a 
modifié  ce  mot  en  Espaîiol?  Le  basque  dit  avec  un  autre  suffixe  Esj)a- 
narra,  et  l'angl.  Spaniard.  Les  Arabes  d'Espagne  appelaient  les  chrétiens 
de  la  péninsule  Riimies  (Romains)  ou  Kuties  (Goths),  et  leur  langue 
aljamia  (la  barbare). 


88  INTRODUCTION. 

gnols,  soit  communs  aux  autres  langues,  se  retrouvent  dans  son 
livre;  tels  sont  :  ala,  ani^na,  astrosus,  baselus,  cama,  cayn- 
pana,  capa,  copannay  capulum,  caravela,  casula,  cattare, 
ciconia,  colomellus ,  cortina,  esca.  flasca,  focacius,  fiiro, 
gubia,  incensum,  msiibulum,  lorandrum,  mantum,  mili- 
mindrus,  rasilis,  salma,  sarna,  sarralia^  taratrwn,  truciay 
turbiscuSy  tiirdela.  D'autres  mots,  désignés  par  Isidore  comme 
vulgaires  ou  expressément  comme  espagnols,  se  sont  perdus  avec 
le  temps;  tels  sont  :  aeranis,  sorte  de  cheval  (XII,  1);  agna, 
mesure  de  terrain  {actuni  provinciœ  bœticœ  rustici  agnam 
vocanty  XV,  15);  agrestes  pour  ar gestes  (XIII,  11);  brancia 
pour  fauces  (IV,  7);  capitilavium,  dimanche  des  rameaux 
(VI,  18);  celio  pour  cœlum,  ciseau  (XX^  4)  ;  francisca^  hache 
franque  {quas  [secures]  et  Hispani  ab  usu  Francorum  per 
derivationem  franciscas  vocant,  XVIII,  9)  ;  gauranis  pour 
equus  cervinus  (XII,  1)  ;  mustio,  it.  moscione  (V.  plus  haut 
à  la  liste);  pusia,  sorte  d'olives  (XVII,  7);  sinespacio  pour 
se^nispatium,  demi-épée  (XVIII,  6)  ;  tusilta,  altération  de  ton- 
silla  (XI,  1).  Beaucoup  d'autres  qu'il  donne  pour  des  mots 
latins,  mais  qui  étaient  certainement  de  la  langue  populaire,  ont 
également  disparu.  —  Les  textes  proprement  dits  remontent 
jusqu'au  xf  siècle  :  du  moins  c'est  à  ce  siècle,  qu'Amador  de  los 
Rios  {Hist.  critic.  III,  19),  rapporte  le  Poema  de  los  reyes 
magos  découvert  et  publié  par  lui.  On  avait  admis  jusqu'ici,  sur 
la  foi  de  critiques  sérieux  l'authenticité  de  la  charte  de  commune 
d'Aviles  en  Asturie,  de  l'an  1155  ;  ce  qui  faisait  de  cette  pièce  la 
plus  ancienne  charte  espagnole,  mais  la  fausseté  de  ce  document 
a  été  prouvée  récemment  (voy.  le  Jahrbuch  fur  Roman.  Lit  t. 
VII,  290). 

Le  poëme  épique  du  Cid  paraît  aussi  appartenir  au  même  siècle 
(il  est  du  milieu  ou  de  la  fin  d'après  Sanchez),  mais  la  Cronica 
rimada  del  Cid  publiée  par  Francisque  Michel  (Vienne,  1847), 
semble  être  au  plus  tôt  du  commencement  du  xiif  siècle. 
Dans  ce  siècle,  on  trouve  des  monuments  plus  nombreux  :  les 
Poésies  spirituelles  de  Berceo,  le  roman  d'Alexandre  le  Grand 
de  Juan  Lorenzo  Segura ,  celui  d'Apollonius  de  Tyr ,  et 
plusieurs  petites  pièces  de  vers  (V.  Sanchez,  Coleccion 
de  poesias  castellanas ,  Madrid,  1779-1790,  IV  vol.; 
nouvelle  édition  par  Achoa ,  Paris ,  1843 ,  avec  de  nom- 
breuses additions  de  Pidal  ;  —  avec  de  nouvelles  additions  et  une 
restitution  intelligente  de  l'ancienne  orthographe  par  Janer, 
Madrid,  1864);  le  code  visigoth  traduit  en  espagnol,  ou  Fuero 


DOMAINE  ESPAGNOL.  89 

juzgo  ;  les  Siete  imrtidas  du  roi  Alphonse  X,  tous  deux  publiés 
plusieurs  fois;  la  Conquista  de  UlU^amar,  Madrid,  1858,  édité 
par  l'orientaliste  Gayangos.  Il  faut  rappeler  ici  les  efforts  du  roi 
que  nous  venons  de  nommer,  qui,  par  ses  propres  travaux  ou  les 
traductions  qu'il  fît  faire  du  latin  en  espagnol,  chercha  k  faire 
avancer  la  littérature  nationale.  Les  chartes  commencent  aussi 
à  être  plus  fréquentes.  Du  xiv^  siècle  sont  encore  le  Conde  Lu- 
canor  de  l'infant  don  Manuel  (Madrid,  1575;  Stuttgart,  1839), 
les  poésies  satiriques  de  l'archiprêtre  Juan  Ruiz  ;  le  poëme  sur 
Fernan  Gonzalez,  et  les  poésies  de  Rabbi  Santo,  tous  dans  les 
collections  indiquées  plus  haut.  Citons  enfin  une  nouvelle  collec- 
tion de  prosateurs  de  l'ancienne  langue,  celle  de  Gayangos  : 
Escritores  en  prosa  anteriores  al  siglo  xv,  Madrid,  1860, 
en  tête  de  laquelle  se  trouve  le  livre  d'origine  orientale  Çalila 
é  Dymna.  Ces  ouvrages,  et  quelques  autres  des  trois  premiers 
siècles  de  la  littérature  espagnole,  forment  la  grande  source  où 
l'on  doit  puiser  la  connaissance  de  l'ancienne  langue,  aussi  impor- 
tante par  son  vocabulaire  que  par  ses  caractères  grammaticaux, 
car  elle  a  subi  plus  de  changements  que  la  langue  italienne. 

On  commença  au  xv®  siècle  à  travailler  sur  la  langue  nationale  ; 
mais  ce  n'est  qu'à  la  fin  de  ce  siècle  que  parut  le  premier  diction- 
naire, celui  d'Alonso  de  Palencia  ;  encore  n'était-il  que  latin- 
espagnol  :  El  universal  vocabulario  en  latin  y  romance, 
1490  ;  il  fut  suivi  de  près  par  le  dictionnaire,  souvent  cité,  du 
célèbre  humaniste  Antonio  de  Lebrija:  Antonii  Nehrissen- 
sis  Leœicon  latino  -  hispanicum  et  hispanico-latinum  , 
Salamancse,  1492;  et  le  même  donna,  la  même  année,  son 
Tratado  de  grammatica  sobre  la  lengua  castellana.  Dans  la 
première  moitié  du  xviif  siècle  parut  la  première  édition  du  Dic- 
tionnaire académique  :  Diccionario  de  la  lengua  castellana 
por  la  real  Academia  espanola,  Madrid,  1726-1739,  VI  vol.; 
la  grammaire  ne  fut  publiée  que  beaucoup  plus  tard  :  Gramatica 
de  la  Academia  espanola,  Madrid,  1771 .  Un  petit  dictionnaire 
étymologique  du  philologue  Sanchez  de  las  Brozas  est  resté 
manuscrit  (Mayans^  Vita  Francisci  Sanctii,  §  227)  ;  Covar- 
ruvias  s'en  est  servi  pour  son  Tesoro  de  la  lengua  castellana, 
Madrid,  1674. 

Dialectes.  —  Les  historiens  de  la  langue  espagnole  ont 
donné  peu  d'attention  à  ses  dialectes.  Mayans  (I,  58  ;  II,  31) 
constate  seulement  leur  existence,  et  restreint  leur  différence  à  la 
prononciation  et  à  un  certain  nombre  de  mots  provinciaux.  Nous 
signalerons  dans  la  grammaire  les  quelques  faits  intéressants  qu'ils 


90  INTRODUCTION. 

présentent.  Le  dialecte  de  Léon  est  encore  celui  qu'on  peut  le 
mieux  étudier,  grâce  à  quelques  textes  étendus  où  il  est  employé, 
comme  le  Poema  de  Aleœandro  (cf.  Sanchez,  III,  20),  et  le 
Fuero  Juzgo  (dans  certains  mss.).  Si  on  retranche  de  ce 
dialecte  ce  qui  se  rapproche  de  son  voisin  le  galicien,  il  lui  reste 
en  propre  bien  peu  de  chose  qu'on  ne  puisse  retrouver  dans 
d'autres  ouvrages  en  vieux  castillan,  comme  le  Poema  del 
Cid  ^ .  On  sent  des  traces  de  mélange  dialectal  dans  d'autres 
auteurs  de  ce  temps ,  par  exemple  dans  Berceo  ;  et  comme 
cet  écrivain  était  de  Rioja,  sa  langue  trahit  déjà  l'influence 
provençale. 

3.  DOMAINE  PORTUGAIS. 

La  langue  portugaise,  qui  est  très-voisine  de  l'espagnol,  mais 
qui  n'en  est  pas  un  dialecte,  qui  maintient  au  contraire  son  ori- 
ginalité par  d'importants  caractères  grammaticaux,  a  les  mêmes 
sources,  et  par  conséquent  à  peu  près  les  mêmes  éléments^.  Il 
faut  remarquer  cependant  que  le  portugais  contient  beaucoup 
moins  de  mots  basques  que  l'espagnol,  soit  que  les  Ibères  lussent 
moins  nombreux  en  Lusitanie,  soit  que,  venus  du  pays  bas  que,  ces 
mots  aient  atteint  la  Castille  sans  pénétrer  jusqu'en  Portugal  ^. 
On  doit  relever  aussi  la  proportion  plus  forte  des  mots  français, 
qu'on  attribue,  non  sans  vraisemblance,  aux  nombreux  compa- 
gnons qui  suivirent  le  comte  Henri  de  Bourgogne.  Le  commerce 
avec  l'Angleterre  introduisit  en  outre  en  portugais  plusieurs  mots 
inconnus  en  Castille  :  par  exemple,  britar,  rompre  (angl.-sax. 


1.  Gessner  a  publié  à  BerUn,  en  1868,  une  étude  approfondie  de  l'ancien 
dialecte  de  Léon.  Il  regarde  le  castillan  comme  formant  la  base  de  ce 
dialecte  qui  a  subi  une  influence  très-prononcée  du  portugais,  en  sorte 
qu'on  peut  considérer  l'idiome  de  Léon,  comme  le  chaînon  intermé- 
diaire de  ces  deux  dialectes.  Citons  quelques  traits  caractéristiques  :  e 
pour  l'esp.  ie;  o  et  aussi  oi  et  ou  pour  ue  {coyro,  ousar),  j  ou  i  pour  II 
Çmaravijay  bataia),  Il  i[)Ouy  j  (consello,  fillo).  Mais  la  phonétique  de  ce 
dialecte  est  en  somme  assez  peu  stable.  Il  est  à  remarquer  qu'on  y 
trouve  l  pour  le  latin  h  dans  coldo  (cubitus,  v.-esp.  cobdo),  delda  (débita, 
esp.  deuda),  et  de  même  pour  le  latin  d  ou  t  dans  jwZg'ar  (judicare,  esp. 
juzgar)  vilva  (vidua),  selmana  (septimana). 

2.  Delius  {Romanische  Sprachfamilie,  p.  31)  fait  la  remarque  digne 
d'attention  que  le  portugais  dans  son  ensemble  s'est  conservé  avec  une 
forme  plus  archaïque  que  l'espagnol. 

3.  Voy.  le  Dict.  étymologique,  p.  xviii. 


DOMAINE   PORTUGAIS.  9^ 

brittian)  ;  doudo,  insensé  (angl.  dold);  pino,  épingle  (angl. 
pin). 

La  langue  a  pour  domaine  le  Portugal  et,  en  outre,  la  Galice. 
Il  a  déjà  été  question  de  l'asturien  ;  le  portugais  et  le  galicien 
(galUziano,  gallego)sont  une  seule  et  même  langue,  comme  des 
savants  indigènes  eux-mêmes  l'ont  reconnu  et  démontré  avec  des 
chartes  rédigées  dans  les  deux  pays  (cf.  Dieze,  sur  Velazquez, 
p.  96).  En  effet  si  on  examine  les  rares  monuments  d'une  date 
reculée  qu'on  peut  nommer  avec  certitude  galiciens,  c'est-à-dire 
les  chartes  de  cette  province,  ainsi  que  les  cantigas  du  castillan 
Alphonse  X,  et  les  chansons  moins  anciennes  de  Macias,  on 
trouvera  bien  peu  de  formes  ayant  quelque  importance  qu'on 
ne  rencontre  aussi  dans  les  anciens  textes  portugais  ;  mais 
l'idiome  de  cette  province,  politiquement  unie  à  l'Espagne,  s'est 
peu  à  peu  éloigné  de  son  ancienne  forme. 

Pour  désigner  cette  langue,  le  nom  de  portugaise,  lingua 
portugueza,  est  seul  demeuré  en  usage,  et  n'a  jamais  été 
sérieusement  compromis  par  ceux  de  hespanhola  ou  lusitana  ^. 

Si  l'on  écarte  quelques  rajeunissements  d'anciennes  chansons, 
et  quelques  pastiches  donnés  pour  authentiques,  et  attribués  au 
xif  siècle  et  même  aux  temps  antérieurs  (V.  Bellerman,  die  Lie- 
derhûcher  der  Portugiesen,  Berlin,  1840;  Ferd.  Wolf,  Stu- 
dien  zur  Gesch.  der  Span.  u.  Port.  Nationalliteratur, 
p.  690)  c'est  alors  encore  ici  la  littérature  diplomatique  qui 
ouvre  la  marche.  La  plus  ancienne  charte  en  portugais  pur  est 
datée  era  1230,  c'est-à-dire  1192  (voy.  Ribeiro,  Ohservaçôes 
para  servireyn  de  meïnorias  ao  systema  da  diplomatica 
portugueza,  Lisboa,  1798, 1,  p.  91,  où  l'on  trouve  une  liste  des 
anciennes  chartes)  ^. 

Les  premiers  monuments  de  la  littérature  proprement  dite 
sont  trois  grands  recueils  de  chansons  : 

l''  Le  Cancioneiro  galicien  du  roi  Alphonse  X  de  Gastille 
(1252-1281),  contenant  plus  de  400  cantigas  en  l'honneur  de  la 


1.  Portuguez  est  syncopé  de  portugalez,  comme  esqueniar  d'excalentare. 
Les  langues  voisines  conservèrent  quelque  temps  la  forme  pleine  :  v.- 
esp.  portogales  {Poema  del  Cid,  v.  2989),  de  même  en  provençal  ;  fr.  por- 
tugalois  dans  Montaigne,  b.-lat.  portugalensis  (par  exemple  dans  Yepes,  IV, 
10,  année  911). 

2.  Parmi  les  chartes  latines,  celle  d'Alboacem  de  l'an  734,  à  laquelle 
on  a  attaché  une  grande  importance  linguistique  (voy.  Hervas,  Catalo- 
go  délie  lingue,  p.  195;  Raynouard,  Choix,  I,  p.  xi;  A.  W.  Schlegel,  Obser- 
vations), est  supposée.  Voy.  Lembke,  Geschichie  von  Spanien,  1,  314. 


92  INTRODUCTION. 

sainte  Vierge,  inédites  pour  la  plupart,  et  dont  il  existe  trois 
manuscrits  :  deux  à  l'Escurial,  un  à  Tolède. 

2''  Une  collection  comprenant  les  œuvres  d'un  grand  nombre 
de  chansonniers,  et  dont  le  manuscrit  unique  (original  ou  copie) 
fort  incorrect  existe  à  la  bibliothèque  du  Vatican  :  de  ce 
recueil,  on  a  publié  à  part  les  chansons  du  roi  Denis  (1279-1325), 
qui  fit  pour  la  littérature  de  son  pays  ce  qu'avait  fait  pour  celle 
du  sien  Alplionse  de  Castille  :  Cancioneiro  d'El  Rei  D.  Diniz, 
por  Caetano  Lopes  de  Moura,  Paris,  1847. 

3**  Un  ms.  incomplet  de  la  Bibliothèque  d'Ajuda,  imprimé  sous 
le  titre  de  :  Fymgmentos  de  hum  cancioneiro  inedito  na  livra- 
ria  do  collegio  dos  nobres  de  Lishoa,  Paris,  1823.  Une  meil- 
leure édition  est  :  Trovas  e  cantares  do  xiv  seculo  (éd.  F.  A. 
de  Varnhagen),  Madrid,  1849  ^ 

Le  Cancioneiro  gérai  de  Resende  (Stuttgart,  1846  et  ss., 
3  vol.),  comprend  principalement  des  poésies,  du  xv®  siècle.  Les 
ouvrages  en  prose  deviennent  de  plus  en  plus  abordables,  grâce 
aux  travaux  de  l'académie  de  Lisbonne  ;  déjà  la  Colecçao  de 
livros  ineditos  de  historia  portugueza  contient  d'importantes 
chroniques  et  un  recueil  de  coutumes  locales  (foros),  dont  la 
rédaction  portugaise  remonte  au  xiii®  ou  xiv^  siècle  ^. 

Les  principaux  travaux  auxquels  le  portugais  a  donné  lieu 
sont  des  dictionnaires.  Les  plus  intéressants  sont  :  Vocabolario 
portuguez  e  latino  por  D.  .Rafaël  Bluteau,  Lisb.  1712- 
1721,  8  vol.  in-fol.  (reformado  por  Moraes  Silva,  Lisb. 
1789,  2  vol.  in-4°);  Diccionario  da  lingoa portugueza,  puhl. 
pela  Academia  etc.  Lisb.  1793,  in-fol.;  mais  il  n'a  paru  de 
ce  dernier  ouvrage  que  la  lettre  A.  C'est  un  vrai  trésor  national 
que  le  dictionnaire  de  l'ancienne  langue  publié  par  Santa-Rosa, 


1.  L'éditeur  de  ces  poésies  les  avait  attribuées  au  comte  Pierre  de 
Barcelone,  fils  naturel  de  Denys.  Dans  un  appendice  récemment  publié 
(Vienne,  1868),  il  donne  des  éclaircissements  décisifs  sur  le  rapport  des 
deux  manuscrits  cités  en  dernier  lieu,  desquels  il  résulte  que  la  collec- 
tion ms.  de  Lisbonne  se  compose  de  chansons  qui  se  retrouvent  pour 
la  plupart  dans  le  manuscrit  de  la  Vaticane,  et  que  cette  collection  est 
l'œuvre  non  d'un  seul  poète,  mais  d'un  grand  nombre.  Suivent  d'excel- 
lentes remarques  sur  les  textes  imprimés.  Pour  ce  qui  est  de  l'attribution 
d'auteur  à  Don  Pedro,  Griizmacher  {Jahrbuch,  VI,  351),  l'avait  déjà 
soumise  à  un  examen  minutieux,  dont  le  résultat  était  qu'on  ne  devait 
point  attribuer  ces  poésies  au  comte  seul,  mais  aussi  à  son  entourage. 

2.  Dans  les  Foros  de  Gravao  {Colecç.  t.  V,   p.  367-397)  on  trouve  cette 

remarque  Eu  Jhoô  ffernandiz  Tabellion  dalcaçar.,  trasladei  este  foro  en 

eia  1305  (c'est-à-dire  1267). 


DOMAINE  PROVENÇAL.  93 

Elucidario  das  palavras,  termos  e  frases,  que  em  Portu- 
gal antiguamentè  se  usdrào,  Lisb.  1798-99,  2  vol.  in-fol.  Il 
y  a  joint  une  histoire  de  la  langue  portugaise. 


4.  DOMAINE  PROVENÇAL. 

Les  deux  dialectes  romans  de  la  Gaule,  le  provençal  et  le 
français,  se  sont  constitués,  à  peu  de  chose  près,  avec  les  mêmes 
éléments  ;  ce  que  le  premier  a  de  particulier  ou  de  commun  avec 
l'italien  ou  l'espagnol  n'est  pas  de  nature  à  l'éloigner  sensible- 
ment du  second,  avec  lequel  il  a  une  parenté  intime.  Il  est  vrai- 
semblable, sous  certaines  restrictions,  qu'une  seule  et  même 
langue  romane  régna  originairement  dans  la  Gaule  entière.  Cette 
langue  s'est  conservée  plus  pure  dans  le  provençal  que  dans  le 
français,  qui,  a  partir  du  ix®  siècle  environ,  s'en  détacha  en 
développant  une  tendance  marquée  à  l'aplatissement  des  formes. 
On  a  cru  posséder  un  échantillon  de  cette  langue  commune  de  la 
France  dans  les  serments  de  l'an  842  ;  mais  dans  ce  monument 
la  prédominance  du  français  est  décisive ,  comme  suffirait  à 
le  montrer  la  forme  cosa  pour  causa,  qui  n'a  jamais  été  pro- 
vençale K 

La  patrie  spéciale  du  provençal  est  le  sud  de  la  France.  La 
ligne  de  démarcation  des  deux  idiomes  passe,  d'après  Sauvage 
{Dict.  languedocien,  1^^  édit.  p.  217)  par  le  Dauphiné,  le 
Lyonnais,  l'Auvergne,  le  Limousin,  le  Périgord  et  la  Saintonge  ; 
d'autres  la  fixent  un  peu  autrement.  Le  Poitou,  qui  est  la  patrie 
des  plus  anciens  troubadours,  n'appartient  cependant  pas  à  ce 
domaine  ^.  En  dehors  de  la  France,  le  provençal  s'étead  sur  l'est 
de  l'Espagne,  particulièrement  en  Catalogne,  dans  la  province 
de  Valence  et  des  îles  Baléares  (Bastero,  Crusca  prov.  p.  20). 
La  conscience  de  cette  communauté  de  langage  était  si  énergique, 
qu'un  troubadour  {Choix,  IV,  38)  divise  les  peuples  de  la  France 
en  Catalans  et  Français,  et  compte  parmi  les  premiers  les  habi- 
tants de  la  Gascogne,  de  la  Provence,  du  Limousin,  de  l'Au- 
vergne et  du  Viennois.  Dante,  qui  ne  connaissait  pas  encore  le 
castillan,  place  même  en  Espagne  le  siège  principal  de  la  langue 


1.  Voy.  Diez,  Poésie  des  troubadours,  p.  322. 

2.  C'est  pour  cela  que  Pierre  Cardinal  dit  {Choix,  V,  304): 

Mas  ieu  non  ai  lengua  friza  ni  breta, 
Ni  non  parli  norman  ni  peitavi. 


94  INTRODUCTION. 

d'oc  :  «  Alii  oc,  alii  oïl,  alii  si  affirynando  loquuntur,  ut 
puta  Hispani,  Franci  et  ItalL  »  {Le  vulg.  eloq.  I,  8.)  On  a 
même  dit  que  FAragon  avait  appartenu  quelque  temps  à  cette 
langue  et  ne  s'en  était  détaché  que  plus  tard.  Mayans  dit  par 
exemple  des  chartes  de  ce  pays  :  «  Los  instrumentos  quanto 
mas  antiguos,  mas  lemosinos  son  (I,  54).  » 

Mais  Amador  de  los  Rios  contredit  formellement  cette  opi- 
nion dans  son  Hist.  crit.  de  la  litt.  esp.  (II,  584);  s'appuyant, 
lui  aussi,  sur  les  chartes  aragonaises,  il  démontre  que,  malgré 
les  goûts  provençaux  des  rois,  l'idiome  populaire  de  l' Aragon 
n'a  jamais  été  essentiellement  différent  du  castillan. 

Les  preuves  ne  sont  pas  moins  convaincantes  pour  la  Navarre; 
là  aussi  la  langue  a  toujours  été  analogue  au  castillan,  et  elle  n'a 
jamais  été  ni  française,  ni  provençale. 

Enfin,  il  faut  encore  rattacher  à  ce  domaine  la  Savoie  et  une 
partie  de  la  Suisse  (Genève,  Lausanne  et  le  sud  du  Valais) .  —  Il 
était  difficile  de  trouver  un  nom  caractéristique  pour  cette  langue 
placée  entre  les  domaines  français,  italien  et  espagnol,  car  il  n'y 
avait  pas  de  désignation  géographique  qui  emhrassàt  son  terri- 
toire :  il  fallait  l'emprunter  à  une  des  provinces  qui  le  compo- 
saient. 

On  l'appela  donc,  quand  on  s'écarta  du  nom  dominant  romana, 
la  lenga  proensal  (Choix,  V,  147),  lo  proenzal  (Lex.  rom. 
I,  573),  ou  bien  lo  proensalès  (L.  rom.  1.  c),  lo  vulgar 
proensal  {Gramm.  romanes  p.  p.  Guessard,  p.  2).  Toutes  ces 
citations  sont  d'une  époque  peu  ancienne.  D'après  la  langue  qu'ils 
parlaient,  les  peuples  se  distinguaient  en  Provinciales  ou  Fran- 
ci genae  (Diez,  Poésie  des  troubadours,  p.  7);  on  nommait 
encore  les  Français  Franchimans  (forme  allemande)  au  temps 
de  Sauvage.  Dante  et  le  roi  portugais  Denis,  qui  sont  contempo- 
rains, parlent  tous  deux  de  la  langue  et  de  la  poésie  provençale. 
On  emprunta  à  une  autre  province,  mais  assez  tard  aussi,  le  nom 
de  langue  limousine,  lemosi  ;  on  le  trouve  pour  la  première  fois 
dans  le  grammairien  Ramon  Vidal ,  ensuite  dans  les  Leys 
d'amors,  qui  attribuent  à  la  langue  du  Limousin  une  pureté  parti- 
culière :  «  Enayssi  parlo  cil  que  han  bona  et  adreyta  par- 
ladura  e  bon  lengatge  coma  en  Lemozi  et  en  la  major  par- 
tida  d'Alvernhe  »  (II,  212);  on  déclinait  et  on  conjuguait  sur- 
tout là  mieux  que  partout  ailleurs,  d'après  cet  ouvrage  (II,  402). 
Ce  nom,  qu'emploie  déjà  aussi  J.  Febrer  [en  bon  llemosi  est, 
151),  désigna  plus  tard  en  Espagne  non-seulement  la  langue  pro- 
vençale, mais  encore  et  surtout  celle  de  la  Catalogne  et  de  Valence. 


DOMAINE    PROVENÇAL.  95 

Une  grande  partie  de  la  France  méridionale  s'appelait  en  vieux 
français,  à  cause  de  l'affirmation  de  sa  langue  (oc)  la  Langue- 
doc, dans  Ramon  Muntaner  la  Llenguadoch,  en  b.-lat.  Occi- 
tania,  d'où  l'adj.  fr.  occitanien,  que  plusieurs  modernes  ont  em- 
ployé pour  désigner  l'ensemble  de  la  langue  provençale  ;  il  vaut 
mieux  le  restreindre  au  dialecte  du  Languedoc  K 

On  place,  sans  aucune  exagération,  le  premier  monument  de 
cette  langue  au  milieu  du  x*^  siècle^  ;  c'est  un  poème  sur  Boèce, 
fragment  de  257  vers  de  dix  syllabes,  publié  par  Raynouard 
[Choix,  II,  p.  4-39)3,  conservé  dans  un  manuscrit  du  xi^  siècle, 
et  que  Paul  Meyer,  par  l'examen  de  la  langue  et  de  l'écriture, 
croit  avoir  été  composé  en  Limousin  ou  en  Auvergne.  Puis  vien- 
nent quelques  poésies  du  x®  et  du  xi®  siècles,  en  un  dialecte  semi- 
provençal,  et  dont  nous  reparlerons  ci-dessous,  en  décrivant  le 
domaine  français.  Quelques  poésies  religieuses,  éditées  par  Paul 
Meyer  [Bib.  de  l'Ecole  des  chartes,  5""  série,  1, 1860),  remontent 
aussi  au  xi^  siècle.  Puis,  deux  sermons  publiés  par  le  même  savant 
dans  le  Jahrhuch,  VIII,  81 .  Un  monument  en  prose,  beaucoup 
plus  important,  est  la  traduction  provençale  du  sermon  du  Christ 
au  lavement  des  pieds,  édité  pour  la  première  fois  par  Conrad 
Hofmann  (dans  les  Anzeigen  der  bairischen  Akademie,  1868), 
d'après  un  ms.  de  la  fin  du  xi^  siècle  ou  du  commencement 
du  xii^. 

Mais  les  plus  riches  matériaux  pour  l'étude  de  la  langue  sont 
fournis  par  la  littérature  principalement  poétique  des  xii"^  et  xiii^ 
siècles,  qui  à  été  en  grande  partie  mise  au  jour. 

Parmi  les  œuvres  épiques  de  cette  période,  citons  surtout,  à 
cause  de  ses  formes  grammaticales  toutes  spéciales,  le  poème  de 
Girart  de  Rossilho  (édité  pour  la  première  fois  par  Conrad 
Hoffmann,  Berlin,  1855-1857).  —  On  trouve  dans  Raynouard 
{Choix,  II,  40),  des  chartes  latines  (de  860  à  1080),  semées  de 
phrases  provençales  :  Bartsch  a  admis  dans  sa  Chrestomathie 
quelques  chartes  de  1025  (ou  environ),  de  1122,  de  1129,  qui 
sont  complètement  ou  presque  complètement  provençales. 

Aucune  langue  romane  n'a  eu  de  grammairiens  d'aussi  bonne 
heure  que  le  provençal.  Leurs  travaux  étaient  surtout  destinés  à 

1.  Le  nom  de  langue  d'oc  pour  désigner  le  pays,  ne  devint  usuel  qu'a- 
près la  conquête  du  midi  par  les  Français  sous  le  comte  de  Montfort. 
Voy.  Petrus  de  Marca,  Hist.  de  Béarn,  p.  684. 

2.  Une  épitaphe  d'un  comte  Bernard  en  six  vers  de  huit  syllabes  (Ami 
j'ailo  comte  Bernard,  etc..)  est  apocryphe  (Cf.  Choix,  II.  cxxv). 

3.  Avec  un  fac-similé  de  10  vers. 


96  INTRODUCTION. 

prévenir  la  négligence  des  poètes  et  à  arrêter  la  décadence  de  la 
langue,  qui  commençait  à  se  manifester.  Ils  contiennent  plus 
d'une  remarque  encore  précieuse  pour  nous.  L'un  de  cesouvrages, 
la  Lreita  maniera  de  trohar  (la  vraie  manière  de  composer 
poétiquement)  par  Ramon  Vidal,  est  moins  une  grammaire  qu'une 
dissertation  grammaticale.  Son  auteur  est,  sans  aucun  doute, 
Raimon  Vidal  de  Bezaudun  connu  par  ses  nouvelles  rimées,  car 
c'est  le  nom  que  donnent  les  Leys  d'amors  à  l'auteur  de  la 
grammaire,  dont  elles  citent  un  passage  :  «  Segon  que  ditz  En 
Ramon  Vidal  de  Bezaudu,  le  lengatges  de  Lemosi  es  mays 
aptes  e  covenahles  a  trohar  (II,  402).  »  Il  paraît  avoir  vécu 
vers  le  milieu  du  xiii®  siècle.  Cette  date  s'appuie,  il  est  vrai^  sur 
sa  manière  et  son  style,  plutôt  que  sur  des  données  positives  ^. 
Bastero  s'en  est  déjà  servi  dans  sa  Crusca  provenzale.  —  La 
seconde  de  ces  grammaires,  nommée  Donatus  provincialis,  par 
Uc  Faidit,  existe  en  deux  rédactions  :  l'une  provençale,  et 
l'autre  latine;  c'est  la  première  qu'il  faut  tenir  pour  l'original. 
Ces  deux  grammaires  ont  été  publiées  par  Guessard,  Gram- 
maires romanes  inédites  (Paris,  1840),  d'après  des  manu- 
scrits qui  remontent  encore  au  temps  des  Troubadours. 
Guessard  a  publié,  en  1858,  une  nouvelle  édition  de  ces  Gram- 
maires suivie  d'un  important  dictionnaire  de  rimes.  —  Il  existe 
aussi  quelques  glossaires  manuscrits,  notamment  le  Floretus 
(Voy.  Hist.  litt.  XXII,  27),  qui  est  à  la  Bibl.  nat.  de  Paris,  et 
qu'a  mis  à  profit  Rochegude.  —  On  trouve  une  grammaire  et  une 
poétique  complètes  dans  les  Leys  d'amors  (les  lois  d'amours, 
c'est-à-dire  les  lois  de  la  poésie  amoureuse,  données  à  Toulouse 
par  l'académie  del  Gay  Saher)\  une  partie  de  ce  volumineux 
ouvrage,  terminée  dès  1356,  Las  flors  del  gay  saber,  a  été 
imprimée  :  Las  Leys  d*amor,  p.p.  Gatien  Arnoult  (Paris  et 
Toulouse,  1841,  3  vol.).  L'auteur  est  GuiU.  Molinier,  le  chance- 
lier de  la  Société. 

Dialectes.  —  On  ne  s'attend  pas  plus  à  trouver  une  langue 
écrite,  dans  le  sens  rigoureux  du  mot,  chez  les  Provençaux  que 
chez  les  autres  peuples  du  moyen-âge,  dont  les  poètes  n'avaient 

1.  Bartsch,  Monuments  de  la  littérature  provençale,  p.  xix),  le  fait  vivre,  en 
s'appuyant  sur  des  arguments  positifs,  depuis  le  commencement  du 
xin*  siècle  jusqu'après  le  milieu  du  même  siècle.  Quant  à  lidentité  de 
ce  grammairien  avec  le  troubadour  Raimond  Vidal  de  Bezaudun,  Gues- 
sard l'a  démontrée  dans  sa  nouvelle  édition,  à  l'aide  de  ce  même  pas- 
sage des  Leys  d'Amors,  que  j'avais  déjà  cité  dans  la  2^  édition  de  ma 
grammaire. 


DOMAINE  PROVENÇAL.  97 

pas  de  centre  fixe  pour  leur  activité,  mais  passaient  et  repas- 
saient sans  cesse  d  une  cour  à  l'autre  dans  les  différentes  pro- 
vinces ou  à  l'étranger.  Dès  avant  les  premiers  troubadours,  on 
s'est  certainement  efforcé  d'employer  une  langue  plus  pure, 
mieux  réglée,  et  cherchant  plus  à  se  rapprocher  du  latin  que  les 
patois  populaires  :  à  eux  échut  le  rôle  de  pousser  plus  loin  son 
développement,  de  séparer  le  noble  du  bas,  l'étranger  du  national, 
mais  en  même  temps  d'emprunter  aux  patois  ce  qui  donnait  à 
l'expression  de  la  légèreté  et  de  la  variété,  aux  formes  gramma- 
ticales de  la  richesse.  Ainsi  se  développa  ce  qu'on  appela  lo  dreg 
proensal,  la  dreita  parladura,  langue  de  choix,  qui  n'était 
liée  à  aucune  province,  mais  n'excluait  pas  les  nuances  provin- 
ciales. C'était  principalement  l'idiome  des  poëtes  lyriques,  des 
troubadours  proprement  dits,  tandis  que  les  poëtes  épiques  ou 
didactiques  laissaient  déjà  pénétrer  dans  leurs  vers  plus  d'expres- 
sions dialectales,  dont  on  devine  dans  la  plupart  des  cas  la  patrie 
plutôt  qu'on  ne  peut  la  déterminer  sûrement.  Pour  donner  des 
exemples  de  ces  nuances  provinciales,  de  ces  formes  multiples, 
nous  citerons  fer  et  fier  y  deu  et  dieu,  estiu  et  estieu,  loc  luoc 
et  luec,  lor  et  lur,  tal  et  tau^  ren  et  re^  conselh  et  cosselh, 
chant  et  chan,  cascun  et  chascun,  engan  et  enjan,  fait  et 
fach,  et  quelques  autres  :  les  meilleurs  manuscrits  donnent  ces 
formes  concurremment  ^  Mais  des  formes  comme  laychar  pour 
laissar,  car  g  ah  pour  cargat,  amis  pour  amies,  rnarcé  pour 
7nercéj  ou  même  graiça  pour  gracia,  pleina  pour  plena, 
dépassent  les  limites  de  la  langue  cultivée,  et  ne  se  rencontrent, 
avant  la  fin  du  xiif  siècle,  que  dans  des  écrivains  isolés. 

Les  patois  actuels  du  sud  de  la  France  ont  développé,  il  est 
vrai,  plusieurs  traits  particuliers  qu'on  cherche  en  vain  dans 
l'ancienne  langue  du  pays  ;  mais  ils  sont  loin  d'offrir  entre  eux 

1,  «  Paraulas  ia  don  hompotfar  doas  rimas  aisi  con  leal,  talen,  vilan, 
CHANSON,  FIN  Et  pot  hoïii  heii  dir,  qui  si  vol,  liau,  talan,  vila,  chanso.  fi 
(R.  Vidal,  p.  85).  »  La  partie  dialectale  d'une  poésie  lyrique  n'était  pas 
fixe;  chaque  écrivain  ou  lecteur  pouvait  lui  donner  la  forme  d'un  autre 
dialecte.  Aussi  les  poètes  distinguent-ils,  pour  la  rime,  cette  partie 
variable  et  la  partie  fixe  de  la  langue;  ils  ne  se  permettent  guère 
d'employer  pour  les  rimes  différentes  les  formes  dialectales  de  mots 
qui  donneraient  les  mêmes  rimes  dans  la  langue  écrite;  dans  quatre 
vers,  par  exemple,  où  le  premier  et  le  quatrième,  le  deuxième  et  le 
troisième,  devraient  rimer  ensemble,  ils  ne  diront  pas  :  tal,  vau,  chivau, 
ostal,  parce  qu'on  pourrait  lire  val,  chival.  Il  en  est  un  peu  autrement 
quand  une  forme  variable  s'appuyait  sur  une  forme  fixée  par  la  rime, 
vau,  par  exemple,  sur  suau. 

DIEZ  7 


98  INTRODUCTION. 

des  contrastes  aussi  frappants  que  ceux  de  l'Italie.  Nous  reparle- 
rons de  ces  particularités  dans  la  deuxième  section.  Comme  traits 
généraux,  à  peine  susceptibles  d'exceptions,  nous  signalerons  ceux- 
ci  :  Yo  ou  Vou  final  atone  remplace  le  prov.  a  (caro,bonou);  ou 
(équivalant  d'ordinaire  au  fr.  ou)  ou  eu  remplacent  Vo  (hon- 
nour)  ;  Vu  se  prononce  comme  Vu  français;  les  lettres  s,  t,  p, 
souvent  r,  et  d'autres  consonnes  encore,  ne  se  prononcent  pas, 
et  souvent  ne  s'écrivent  pas  toujour,  veritd,  par(t),  tro{p), 
ahndy  veni,  vesé,  pour  le  v.-pr.  vezer).  En  général  on  se  sert, 
autant  que  possible,  de  l'orthographe  française. 

Le  provençal  moderne  diffère  peu,  dans  son  système  pho- 
nique, du  provençal  ancien,  excepté  sur  les  points  mentionnés 
ci-dessus  :  plusieurs  mots  mascuhns  changent  Ve  final  atone 
en  i  (agi,  couragi;  capitani  était  déjà  v.-prov.);  les 
diphthongues  se  conservent  généralement  ;  pourtant,  à  Avignon, 
a^  devient  volontiers  ei  [eimable,  eisso).  Aw  se  prononce  sou- 
vent oow  (vauc-=.  voou^parooule,  choousi).  Z7e  est  resté  usité 
à  Marseille  (bouen,  jouec,  louée)  ;  k  Avignon,  on  le  trouve 
remplacé  par  io  et  oua  (ce  dernier  aussi  à  Toulon  :  fio  =  fuec, 
couar  =  cuer,  nouastre).  L  se  résout  en  u  (gaou  =  gai, 
niaou,  roussignooUf  aoutre);  Ih  à  Avignon  devient  y  (mouye 
=  molher ,  payou  =  palha,  ouriou  =  aurelha).  N  est  toléré 
à  la  fin  du  mot  (ren,  matin,  moutoun).  C  devant  a  est  tantôt 
guttural,  tantôt  palatal  [camin,  toucd,  chacun^  chassa);  ch 
représente  le  latin  et  comme  en  v.-prov.  {fach,  nuech,  mais 
lié  pour  le  v.-pr.  lieit,  à  Avignon).  /  palatal  devient^*  (miejou 
=  lat.  média), 

Les  dialectes  languedociens  s'accordent  assez  bien  avec  ceux 
de  la  Provence.  Si  là  ei  remplace  ai,  en  Languedoc  on  le  met 
souvent  pour  oi  (neyt,  peys  =  noit,  pois)  ;  à  Montpellier,  on 
dit  comme  à  Avignon,  io  pour  ue  ou  uo  {fioc  =  fuec,  fuoc),  et 
de  même  on  prépose  dans  plusieurs  endroits  un  i  aux  voyelles  ou 
diphthongues  {uelh  =  iuél,  luenh  =  liuen,  coissa  =  kiueisso, 
bou  =  biou).  Le  changement  de  ^  en  ?^  n'est  pas  régulier  :  on 
trouve  mal,  chival,  capel,  mais  aussi  maw,  lensou,  aubre, 
caouquo  (fr.  quelque).  N  final  n'est  pas  traité  moins  diverse- 
ment :  à  Montpellier  cette  lettre  persiste  {bon,  vin,  courdoun), 
à  Toulouse  elle  tombe  [be,  fi,  fayssou).  Outre  le  cas  de  l'infini- 
tif, r  final  tombe  encore  quelquefois  {flor  =:  flou,  calor  =  calou) . 
Ca  est  rarement  remplacé  par  cha  (carni,  cercd,  fachd  =  fr. 
fâcher).  Le  lat.  et  et  di  se  rendent  à  Montpelher  et  à  Toulouse 
par  ch  (fach,  gaouch  =  gaudium  ;  à  Narbonne  et  devient  it 


DOMAINE   PROVENÇAL.  99 

{fait,  leit).  A  Alby,  g  palatal  ou  j  s'exprime  par  dz  ou  ds 
(gentilha  =  dzantio,  jorn  =  dsoun).  Dans  une  grande  partie 
de  cette  province,  par  exemple  à  Toulouse  et  à  Montpellier,  v  se 
durcit  en  b  {vida  =  bido,  vos  =  bous),  ainsi  que  dans  le  patois 
du  Quercy,  qui  diffère  peu  du  languedocien. 

Le  dialecte  limousin  ne  mérite  pas  les  éloges  qu'on  lui  prodi- 
guait autrefois.  On  distingue  un  liaut-limousin  et  un  bas-limou- 
sin. Ce  dernier  a  pris  la  mauvaise  liabitude  de  changer  a 
atone  en  o,  ce  que  les  autres  dialectes  ne  font  au  moins  qu'à 
la  fin  du  mot  (amor  =  omour,  parlar  =  porld) .  Ai  devient 
ei,  comme  dans  d'autres  dialectes  {eimd,  eital).  Jeu  devient 
ioou.  L  persiste  ou  s'efface  {montel,  ^nourcel,  à  côté  de  pas- 
ioureou,  quaouque)  ;  il  en  est  de  même  de  n  {bien,  visin,  mais 
gorssou  =  garson).  Le  trait  le  plus  important  est  que  ca  repré- 
sente parfois  le  ch  français  ;  mais  il  se  prononce  non  ch,  mais  ts 
{charmer  =  tsarmd,  sachez  =  sotsas)  ;  de  même  à  g  palatal 
(ou  j)  répond  dz  {gage  =  gadze,jour  =  dzour).  Le  lat.  et 
subit  l'assimilation  {dit,  escrits).  Le  haut-limousin  a  pour  prin- 
cipal caractère  de  laisser  kch  eik  g  palatal  leur  prononciation 
ordinaire  ^ . 

Les  dialectes  de  l'Auvergne  offrent  beaucoup  de  particularités. 
Celui  de  la  Basse-Auvergne  change  ai  en  oue  {maire=:mouere , 
apaisar  =  apoueser)  ;  oi  en  eu  (noit=neu,  pois  =  peu, 
coissa=queusse)  ;  eu,  iu,  en  iau  {leu  =  liaou,  riu=zriaov). 
Les  hquides  l  et  n  s'effacent  à  la  fin  du  mot  (nouvé,  gardi, 
razôu) .  Les  sifflantes  s,  ç  et  z,  deviennent  des  palatales  (chi, 
chirot,  moucheu  =  fr.  si,  sera,  monsieur  ;  ichi,  cheux,  sou- 
chi  =  ici,  deux,  souci;  cregeas,  rigeant  =  pr.  crezatz, 
rizen).  Le  ch  est  tout  à  fait  comme  en  français  {chambro, 
champ,  etc.).  Gomme  en  limousin,  le  lat.  et  est  rendu  par  t,  et 
non  par  le  ch  ordinaire  (fait,  par f  et).  Au  contraire  de  la  langue 
écrite,  le  t  s'est  introduit  dans  plus  d'un  mot  à  la  place  du  c  final 
(foc  =  fiot,  vauc  =  vaut).  —  Le  haut  auvergnat,  entre  autres 
caractères,  change  volontiers  Z  en  r  (bel:=ber,  aquil=zaquer, 
ostal  =  oustahr,  talmen  =  tahrament).  Ch  devient  tz  ou  tg 


1.  Sur  Fancien  dialecte  limousin  et  son  orthographe  (telle  qu'elle 
existe  dans  le  célèbre  ms.  de  l'abbaye  de  Saint-Martial  de  Limoges)  voy. 
Paul  Meyer  dans  le  Jahrbuch,  VII,  74.  Ce  savant,  qui  ne  croit  pas  que 
les  textes  qu'on  y  trouve  soient  antérieurs  au  xii«  siècle,  reconnaît 
cependant  dans  Bocce,  les  traits  distinctifs  de  ce  dialecte  ou  du  dialecte 
auvergnat. 


^00  INTRODUCTION. 

(tzaml,  ritge  =  fr.  chemin,  riche)  ;  g  palatal  ou  j  devient  dz, 
dg  (dzudze,  mariadge  =  iv.juge,  mariage). 

Le  dialecte  dauphinois  (il  s'agit  surtout  de  Grenoble)  a 
un  tout  autre  cachet.  L'a  atone  persiste  à  la  fin  des  mots, 
excepté  après  un  i  étymologique  (roha,  pucella;  glaci,  espe- 
ranci,  egleysi).  JS'  à  la  même  place  devient  o  (agio  =:  fr.  âge, 
damageo,  miraclo,  chano  =±:  chêne,  et  mhïi^mcio  =it.  vizio). 
Les  diphthongues  sont  très-altérées  (cf.  jamey,  voey,  ney,  het, 
fio,  avec  le  prov.  jamay,  vauc,  neu,  beu,  fuec  ;  mais  aiga, 
rey,  mieu,  ont  conservé  l'ancienne  forme).  L  final  se  résout 
(biau,  lincieu),  mais  n  se  maintient  en  règle  {ben,  fin,  bacon, 
mais  savôu).  R  est  diversement  traité  (chalôu  ^  fr.  chaleur, 
parla,  habiller^  sortir).  Ca  et  c A  sont  déjà  tout-à-fait  comme 
dans  le  français,  dont  l'influence  sur  ce  dialecte  est  évidente  :  de 
là  des  particules  comme  oûé  (oui),  avey  {avec),  chieuœ 
(chez). 

A  la  frontière  orientale  du  Dauphiné,  sur  le  territoire  jadis 
jDiémontais,  aujourd'hui  français,  est  un  petit  peuple  remarquable 
par  sa  confession  religieuse,  les  Vaudois  ;  ils  possèdent  d'anciens 
textes  dans  leur  langue,  qui  appartient  incontestablement  au 
domaine  provençal  (Fragments  dans  Raynouard,  Choix,  II  ; 
Hahn,  Histoire  des  Vaudois,  1847  ;  Herzog,  les  Vaudois 
Romans,  1853,  et  autres).  Ils  roulent  généralement  sur  des 
sujets  religieux;  La  nobla  leyczon,  le  plus  remarquable  de  leurs 
écrits  poétiques,  était  attribuée  autrefois  à  la  fin  du  xii^  siècle  ;  il 
est  maintenant  établi  qu'elle  est  plus  jeune  de  trois  siècles,  et  il 
en  est  ainsi  sans  doute  du  reste  de  cette  littérature  ^ .  Ses  carac- 


1.  Voy.  les  recherches  de  Herzog,  p.  25-46,  et  l'examen  critique  par 
Paul  Meyer,  des  recherches  sur  les  monuments  vaudois  dans  la  Revue 
critique  d'Histoire  et  de  Littérature,  I,  36,  et,  sur  La  nobla  leyczon,  spécia- 
lement Dieckhoff,  les  Vaudois  au  moyen  âge,  p.  114  et  suiv.  Grûzmacher 
a  donné  une  étude  consciencieuse  de  la  langue  [Archiv  de  Herrig, 
XVI)  à  laquelle  il  faut  joindre  une  étude  du  même  auteur  (tout  aussi 
féconde  en  résultats)  sur  la  Bible  des  Vaudois  qu'a  partiellement  éditée 
Gilly  à  Londres,  en  1848  (voy.  Jahrbuch  fiir  roman.  Lit.  IV).  —  La  patrie 
originaire  de  ce  dialecte  doit  être  le  Lyonnais,  où  vécut  Pierre  Valdo  : 
le  dialecte  ne  devint  proprement  le  vaudois  que  par  l'émigration  des 
partisans  de  Valdo  dans  le  Piémont,  dont  le  dialecte  influa  sur  leur 
langue,  c'est-à-dire  sur  le  provençal.  Aussi  cette  traduction  de  la 
Bible  (comprenant  le  nouveau  Testament  et  une  partie  de  l'ancien)  ne 
remonte  en  aucune  façon  à  la  fin  du  xir  siècle,  quoique  Pierre  Valdo 
semble  bien  avoir  composé  une  traduction  analogue  vers  cette  époque. 
La  dégradation  de  la  langue  nous  oblige  à  croire  que  cette  traduction 


DOMAINE  PROVENÇAL.  \0\ 

tères  phoniques  offrent  avec  ceux  du  provençal  quelques  diffé- 
rences qui  méritent  attention.  Ces  différences  sont  moins  sen- 
sibles pour  les  voyelles  :  le  vaudois  dit,  par  exemple,  ei  pour  ai 
{eital),  eo  et  io  pour  eu  et  iu  {breo,  vioj.  Les  deux  liquides  l  et 
n  à  la  fin  des  syllabes  n'ont  rien  de  particulier  (hostal,  hanta, 
austra  ;  fin,  certan),  mais  Ym  de  flexion  devient  n  {sert,  veyen 
=  sem,  vezem);  r  final  demeure  intact.  T  s'apocope  (voluntd, 
fo7^md,  manjé,  entende  =  pr.  entendetz).  D  est  sujet  à  la 
'syncope  {veer,  poer).  Ca  est  tantôt  guttural,  tantôt  palatal 
{catwa,peccar  eipechar,  chaminy  chascun,  archa).  Le  lat. 
et  n'est  jamais  rendu  par  eh,  mais  par  t,  comme  en  dauphinois 
(dit,  oit,  ensuyt  =  eissuch).  S  initial  suivi  d'une  autre  con- 
sonne ne  prend  pas  de  voyelle  prothétique  (stela,  scampd,  spe-- 
rit).  —  Le  vaudois  moderne  s'éloigne  encore  bien  plus  du  pro- 
vençal, comme  on  le  voit  au  premier  coupd'œil,  pour  se  rapprocher 
de  l'italien  :  aussi  sa  provenance  de  l'ancienne  langue  est-elle 
sujette  à  de  grands  doutes  ^  A  ei  i  atones  se  maintiennent 
à  la  fin  des  mots  (filla,  servissi,  principi)',  de  même  la  dipli- 
thongue  ai  (fait,  paire)',  mais  a  devient  souvent  aussi  e  {erca, 
entic)  et  o  devient  tantôt  ou,  tantôt  eu  (mount,  aloura,  peuple, 
heureux)',  oi  devient  eui,  oui  {neuit,  peui,  connouisse). 
Quant  aux  consonnes,  l  ne  se  dissout  pas  en  u  (mourtal), 
mais  bien,  après  une  consonne,  en  i,  à  la  manière  itaUenne 
(ghiesia,  kiar,  piassa  =  it.  chiesa,  chiaro,  piazza),  et  se 
change  quelquefois  en  r  à  la  fin  d'une  syllabe  {ar  =  al, 
sarvd  =  salvar).  M  final  devient  n,  comme  dans  l'ancienne 
langue  {poen  =  podem).  S  s'apocope  souvent  {nou,  vou, 
apreu  =  fr.  après).  La  est  généralement  guttural;  ch  est 
rare  (camind,  cap,  chauzï).  La  tendance  vers  l'italien  se 
marque  surtout  dans  la  déclinaison,  qui  n'admet  pas  1'^  deflexion. 
La  particule  affirmative  est  si. 

Si  nous  passons  de  l'orient  du  domaine  provençal  à  l'extrême 
occident,  nous  remarquons  un  dialecte,  le  gascon,  qui  ne  peut 
renier  sa  communauté  primitive  avec  le  provençal,  mais  qui  porte 
tant  de  caractères  étrangers,  que  les  Leys  d'amors  ne  le  regar- 
dent déjà  pas  comme  limousin  :  «  Apelam  lengatge  estranh 
»  coma  frances,  engles,  espanhol,  gascô,  lombard  (II,  388).  » 

fut  écrite  bien  postérieurement  à  l'âge  d'or  de  la  langue  provençale,  et 
à  une  date  aussi  proche  que  possible  de  la  composition  des  traités  vau- 
dois. 
1.  Biondelli,  Haggio  p.  481,  le  rattache  sans  hésiter  au  piémontais. 


-102  INTRODUCTION. 

A  ses  particularités  appartiennent  (nous  nous  restreignons  à 
la  partie  sud  de  la  province,  c'est-à-dire  à  la  Navarre  et  au 
Béarn)  Va  préposé  à  IV  (ren  =  arrei,  riu  =  arriou),  comme 
en  basque;  Il  initial  pour  l  comme  en  catalan  (levar=.llehd, 
leit  =  llit)\  r  médial  pour  l  {galina  =  garie)\  ch  pour  s  ou  ss 
{senes  =  chens,  laissar  =  lachd,  conois  =  ccninech);  ca 
guttural,  jamais  palatal  (causi  et  non  chausi);  qua  prononcé 
en  faisant  entendre  Vu  (can  =  couan,  de  même  gaitar  = 
gouaitd);  y  mis  pour  J,  comme  en  basque  (jutjar  =  yutyd, 
joya  =  yoye,  satge  =  sage);  h  mis  toujours  pour  v,  comme 
en  basque  (volia  =  boulé,  sermci  =  serbici);  /zpour  f,  comme 
en  espagnol  (fagot  =  hagot,  far  ha,  femma  =  hemne^. 

La  langue  catalane  (car  on  peut  désigner  ainsi,  d'après  la 
province  la  plus  proche,  la  langue  qui  s'étend  sur  l'est  de  l'Es- 
pagne, les  îles  et  le  Roussillon)  n'est  pas  exactement  avec  le  pro- 
vençal dans  le  rapport  d'un  dialecte  ;  c'est  plutôt  un  idiome 
original  allié  de  près  à  celui-là.  Dans  le  pays  où  elle  se  parle, 
malgré  les  nombreux  poëtes  qui  ont  employé  le  provençal,  on  ne 
l'a  jamais  admis  comme  langue  littéraire.  Sans  doute  le  catalan 
ne  pouvait  point  se  soustraire  à  l'influence  du  provençal  :  au  plus 
tard,  vers  le  milieu  du  xiv^  siècle,  des  formes  et  des  expressions 


1.  On  connaît  un  Descort  de  Rambaut  de  Vaqueiras  en  cinq  strophes, 
chacune  dans  une  langue  différente;  la  quatrième,  comme  l'avait  déjà 
admis  Grescimbeni,  est  en  gascon.  Raynouard  (Choix,  II,  227)  la  donne 

ainsi  : 

Dauna,  yo  me  rent  à  bos, 
Quar  eras  m'es  bon'  e  bera. 
Ancse  es  guallard'  e  pros 
Ab  que  nom  fossetz  tan  fera. 
Moût  abetz  beras  faissos 
Ab  coror  fresqu'  e  novera. 
Ros  m'abetz  e  s'ieubs  aguos, 
Nom  sofranhera  fiera. 

Et  deux  vers  dans  l'envoi  : 

Ma  dauna,  fe  que  dey  bos. 
Ni  peu  cap  sanhta  Quitera. 

Rochegude  lit  un  peu  autrement.  Dauna  est  dona,  encore  usité  à 
Rayonne;  yo  est  yoii,  mais  plus  bas  iew,  bos  =  vos;  bera  =  bêla,  on  dit 
encore  bera  à  Agen;  abetz  =  avetz;  coror  =  color;  novera  :=  novela;  s'ieubs 
=  s'ieu  vos;  aguos  =  agues  (Rochegude  lit  sibs  ag  vos):  peu  zszpel,  aujour- 
d'hui j^ott;  sanhta  Quiteria  est  une  sainte  honorée  en  Gascogne  (22  mai). 
Ce  poète,  on  le  voit,  regarde  aussi  le  gascon  comme  étranger  au  pro- 
vençal. 


DOMAINE   PROVENÇAL.  -(03 

provençales  pénètrent  dans  la  littérature  ^  11  ne  manque  pas  de 
monuments  qui  témoignent  de  cet  emploi  précoce  de  la  langue 
indigène  comme  langue  écrite.  Selon  Milà,  Trovad.  466,  on 
trouve  wnplanctus  sanctae  Mariae  vh^ginis,  dans  un  manus- 
crit antérieur  au  xiif  siècle  ^.  Dans  un  autre  manuscrit  du  xiif 
siècle,  se  trouve  une  épître  farcie,  Plant,  de  Sent  Estéve  (voy. 
Milà,  1.  1.  qui  mentionne  encore  d'autres  poésies  spirituelles). 
Puis,  il  faut  citer  d'importants  monuments  historiques,  tels  que 
les  ouvrages  suivants  qui  sont  bien  connus  :  Cronica  del  rey  En 
Pere^  etc..  per  Bernât  d'Esclot  (vers  la  fin  du  xiii^  siècle); 
Chroniques  étrangères,  p.p.  Buchon (Paris,  1840. Voy. Amat, 
Memorias,  ^.  201;  et  Cronica,  etc..  per  Ramon  Munta- 
ner  (1325),  édité  par  Lanz,  Stuttgard,  1844.  Mais  c'est  au  xv"" 
siècle  qu'a  lieu  l'âge  d'or  de  la  poésie  catalane,  alors  que  déjà  le 
XIV®  siècle  avait  vu  naître  une  poésie  de  cour. 

Une  poétique,  c'est-à-dire  un  dictionnaire  de  rimes  {Libre  de 
concordances,  par  Jacme  March),  parut  en  1371  ;  et  on  avait 
traduit  en  catalan  les  Leys  d'amor  de  l'académie  toulousaine, 
peu  de  temps  après  leur  apparition.  Bartsch  a  signalé  {Jahrbuch 
11,  280),  un  Cançoner  d'amor,  manuscrit  qui  contient  plus  de 
300  chansons.  Antonio  de  Lebrija,  l'auteur  d'un  dictionnaire 
espagnol,  pubha  le  premier  Leœicon  catalano-latinum  (Bar- 
celone, 1507)  ;  même  après  que  le  catalan  dut  s'effacer  devant  le 
castillan  tout-puissant,  il  parut  jusqu'à  nos  jours  bien  des  dic- 
tionnaires et  des  grammaires  de  ses  différents  dialectes. 

Pour  exposer  le  système  phonique,  on  peut  se  restreindre  à  la 
forme  catalane,  le  valencien  étant  presque  identique,  et  ne  se 
distinguant,  d'après  Mayans  (II,  58),  que  par  un  peu  plus  de 
mollesse^. 


1.  Milà  cite  par  exemple  eu  pour  jo,  aycel  pour  aquel,  ley  pour  ella, 
dieu  pour  deu,  mayre  i[)Our  mare,  Peyre  pour  Père,  mi  dons  pour  ma  doua, 
razo  pour  raho,  crotz  pour  creu,  seser  pour  seure  (lat.  sedere),  layre  pour 
ladre,  amech  pour  amà,  em  pour  som  (sumus).  Voy.  Jarhbuch,  V,  145, 
note.  Milà  analyse  en  détail  ce  qui  distingue  le  catalan  du  provençal. 
{Trov.  453,  481). 

2.  Cette  complainte  débute  ainsi: 

Augats,  seyôs,  qui  credets  Deu  lo  paire, 
Augats,  si  us  plan,  de  Ihu  lo  salvayre. 
Per  nos  près  mort,  et  no  lo  preset  gayre, 
Sus  en  la  creu,  on  lo  preyget  lo  layre 
E  l'aclî  mercé  axi  com  o  det  fayre. 

Oy  bels  fils  cars, 
Molt  m'eslojorndoloros  e  amars. 

3.  Mes  sources  pour  le  valencien,  toutes  les  fois  que  je  parle  de  ce 


404  INTRODUCTION. 

En  ce  qui  concerne  les  voyelles,  on  trouve  a  pour  e  atone, 
manuts^  conaxença,  arrar  (1.  errare).  E  Qi  o  ne  se  diph- 
thonguent  pas  (hé y  cel,  primer,  foch,  lloch)\  e  se  change  quel- 
quefois en  /,  0  en  w  (durmint,  mils  =  pr.  melJis\  llur,  ulh, 
vulh,  engruœar  =  engrossar).  Les  voyelles  de  flexion  espa- 
gnole e  et  0  se  trouvent  en  catalan,  aussi  peu  qu'en  provençal 
(vert y  fill)y  excepté  dans  quelques  mots  empruntés  à  l'espagnol 
(Moro,  Ehro,  feudo),  mais  dont  le  nombre  a  beaucoup  aug- 
menté avec  le  temps,  surtout  à  Valence  (cervo  dans  A.  March, 
brinco,  motœo  =  esp.  mocho,  etc.).  Le  catalan  favorise  moins 
les  diphthongues  que  le  provençal,  ce  qui  lui  donne  à  côté  de 
celui-ci  une  certaine  sécheresse  ;  cependant  quelques  diphthongues 
se  développent  d'une  manière  particulière.  Le  prov.  ai  persiste 
ou  se  condense  en  e  {aygua,  aycell,  faray\  fer,  mes,  nexer 
=  naisser,  fret),  probablement  après  avoir  passé  par  ei,  comme 
dans  le  v.-cat.  feyt,  cat.-mod.  fet.  On  trouve  aussi  le  prov.  ei, 
mais  il  devient  le  plus  souvent  e  (rey,  peyra\  dret,  fret).  Déjà, 
dans  des  chartes  latines  (de  quelle  époque?)  on  remarque,  d'après 
Milà,  vedaré  pour  vedarai,  fer  pour  far  ou  faire.  Père  pour 
Peyre,  etc..  On  trouve  oi  et  ui,  ce  dernier  fréquemment 
(boira,  coissô]  cuidar,  fruyt,  nuyt,  tuit).  Au  devient  o  dans 
les  cas  les  plus  importants  (or,  pobre,  poch,  posar,  trésor); 
dans  d'autres  mots,  il  s'est  formé  en  remplaçant,  par  u,  à  la 
manière  provençale,  v  (blau,  brau)  ou  z  (voy.  ci-dessous).  Eu, 
iu,  ou,  se  comportent  comme  en  provençal  (^neu,  deus,  greu  ; 
catiu,  ciutat,  lliurar,  scriure;  plou,  ploure).  Sur  leur  pro- 
duction par  des  consonnes,  voy.  ci-dessous.  le  et  ue  ne  sont  pas 
des  sons  catalans  ;  quand  on  les  rencontre  dans  la  langue 
moderne  (fleresa,  pues),  c'est  qu'ils  ont  été  introduits  par  les 
Castillans.  Les  triphthongues  iei,  ieu,  etc.,  font  également 
défaut. 

Parmi  les  consonnes,  /  initial  s'adoucit  en  II  {llibre,  lloch, 
llum)\  Il  médial  est  souvent  représenté,  surtout  dans  la  langue 
moderne,  par  tl  [vetlar,  dans  Muntaner=pr.  velhar;  batlle=. 
esp.  baile,  amellla  =  pr.  mella);  l  ne  se  résout  pas  habituel- 


dialecte,  sont  principalement  le  poème  héraldique  de  Jaum  Febrer,  et 
le  recueil  de  chansons  d'Ausias  March.  {Ohres,  Barcelone,  1560).  Le 
premier  de  ces  documents  dont  l'authenticité  a  été  combattue  notam- 
ment par  Sanchez  {Collecc.  I,  81  et  suiv.)  est  d'après  Fuster  {Bihi.  valenc. 
I,  p.  3),  authentique,  mais  un  peu  rajeuni  pour  en  facihter  la  lecture; 
il  remonte  jusqu'en  1276.  On  trouve  des  remarques  sur  la  prononcia- 
tion dans  l'édition  d'A.  March  par  Joan  de  Resa  (1555);  depuis  ce  temps 
on  l'a  plusieurs  fois  décrite. 


DOMAINE  PROVENÇâL.  \  05 

lement  en  u  (altre,  escoltar).  iV  final,  fondé  sur  un  n  latin  sim- 
ple, tombe  comme  dans  les  dialectes  provençaux  (bar 6,  catald, 
mais  barons,  catalans  au  plur.)  ;  n  adouci  s'écrit  ny  {anys, 
seny  =  pr.  ans,  senh).  Pour  L  mouillé,  on  trouve,  mais  rare- 
ment, cette  notation  par  y,  comme  dans  ceyl  (pr.  celh),  nuyl 
(pr.  nulh),  fiyla  (filha),  vullyen  (vulhan).  Les  sifflantes  pro- 
vençales sont  sujettes  à  tomber  ;  alors  h  empêche  ordinairement 
l'hiatus  (plaheTj  p7^ear,  rahô,  vihi,  dehembre  =  plazer,  pre- 
sar,  razô^  vesi,  décembre )\  mais  tz  final  est  remplacé  par  u 
{pau,  palau,  creu,  feu,  preu,  diu  =  patz,  palatz,  crotz, 
fetz,  pretz,  ditz).  G,  j  et  x  sont  des  palatales  ;  leur  emploi, 
surtout  à  la  fin  des  mots,  est  très-indécis,  car  on  ècvii puiœ, 
puitx,  putœ,  puig,  piiitg,  et  on  prononce  exactement' ou  à  peu 
près  comme  le  castillan  pw^c^  [Diccion.  Catalan.  Reus,  1836, 
p.  xi;  cf.  Ros,  Diccion.  valenc.  sub  litt,  g  et  '])  \  cepen- 
dant g  ou  j  entre  des  voyelles  doivent  avoir  une  prononciation 
plus  adoucie.  Muntaner  emploie  œ  pour  l'esp.  ch  (Sanœo)  et  pour 
rit.  c  palatal  (Proœida)]  et  le  Catalan  Bastero  remarque  :  «  Le 
«  nostre  sillabe  xa,  xe,  etc.,  si  profFeriscono  come  le  toscane 
»  cia,  ce.  »  Le  prov.  ss  se  rend  en  règle  par  x  (puix,  conexer, 
pareix,  dix,  axi,mateix,  baixar  =z  pois ,  conoisser,  pareis, 
dis,  aissi,  meteis,  baissar).  Le  lat.  d  se  rend  par  u,  comme  tz 
(caiire,  peu  =  cadere,  pedetn);  dans  d'autres  cas  on  le  sup- 
prime, comme  en  provençal,  ou  on  le  change  en  s  (possehir, 
presich,  espasa)\  dans  la  combinaison  ne?  il  tombe  souvent,  même 
dans  le  corps  du  mot  [nianar,  prenia,  responre) .  Mais  la  com- 
binaison nt  se  maintient,  même  à  la  fin  du  mot,  après  une  voyelle 
accentuée  {infant,  quant).  C  guttural  s'écrit,  à  la  fin  du  mot, 
ch  (poch,  amicli),  sans  qu'il  y  ait  aucune  bonne  raison  pour 
cela.  C  sifflant  a  le  son  doux  de  1'^  (Ros,  sub  litt.  c,  et  non  du  c 
espagnol.  Ct  se  dissout  en  it,  et  Vi  disparaît  parfois  {lluytar, 
nuyt,  dret  pour  dreit).  Qua  et  gua  font  sonner  Vu.  —  La 
langue  moderne  n'a  fait  que  peu  de  changements  à  ce , système, 
qui  est  celui  de  l'ancien  catalan,  bien  qu  elle  ait  accordé  davan- 
tage à  l'influence  castillane  ;  elle  a  même,  sous  cette  influence, 
échangé  le  signe  de  sa  parenté  avec  le  provençal,  l'affirmation 
hoch  pour  l'espagnol  si. 

5.  DOMAINE  FRANÇAIS. 

César  trouva  en  Gaule  trois  peuples  distincts  de  langue,  de 
mœurs  et  de  luis  :  les  Belges  au  nord-est,  les  Aquitains  au  sud- 


-106  INTRODUCTION. 

ouest,  et  entre  deux  les  Gaulois  proprement  dits  ou  Celtes.  De  ces 
peuples,  les  Celtes  et  les  Belges,  comme  nous  l'apprennent  d'au- 
tres sources,  étaient  de  même  race  ;  les  Aquitains  semblent  avoir 
eu  en  partie  une  origine  ibérique.  Sur  la  côte  méridionale,  Mas- 
silio  avait  répandu  la  langue  et  la  civilisation  grecques.  —  La 
conquête  romaine  détruisit  autant  que  possible  dans  toute  l'éten- 
due de  la  Gaule  les  langues  indigènes.  Nous  possédons  toutefois 
sur  leur  persistance  quelques  renseignements  historiques.  Au 
commencement  du  m^  siècle,"  un  passage  connu  d'Ulpien  cite  le 
gaulois  comme  une  langue  encore  vivante:  «  Fidei  commissa 
»  quocunque  sermone  relinqui  possunt,  non  solum  latina  vel 
»  graeca,  sed  etiam  punica  vel  gallicana.  »  A  la  fin  duiv^  siècle, 
S.  Jérôme,  qui  connaissait  la  Gaule  pour  y  être  allé,  rappelle  la 
communauté  de  langage  des  Galates  et  des  Trévires:  «  Galatas 
»  propriam  linguam,  eamdem  psene  habere  quam  Treviros 
{Prœf.  ad  librum  II  in  epist.  ad  Gai.).  Yers  le  même~ temps, 
Sulpice  Sévère  parle  du  celtique  ou  gaulois  comme  d'une  langue 
existante  encore  à  côté  du  latin  :  «  Yel  celtice,  aut,  si  mavis, 
»  gallice  loquere  {Opéra,  Lugd.  Batav.  p.  543)  »;  et  Marcellus 
Empiricus  donne  une  foule  de  noms  de  plantes  gaulois  usités  dans 
son  pays  (Voy.  le  travail  de  Jacob  Grimm  sur  cet  auteur,  Berlin, 
1849). 

Dans  la  seconde  moitié  du  v®  siècle,  Sidoine  Apollinaire  blâme 
la  noblesse  d'Auvergne  de  conserver  encore  dans  son  langage 
«  celtici  sermonis  squamma,  »  ce  qui  peut,  il  est  vrai,  s'appli- 
quer aussi  à  un  usage  provincial  ou  rustique  du  latin.  Cepen- 
dant dans  la  seconde  moitié  du  vi^  siècle,  la  vieille  langue  n'avait 
pas  encore  tout  à  fait  péri  en  Auvergne,  car  Grégoire  de  Tours 
en  tire  l'étymologie  d'un  nom  propre  :  «  Brachio,  quod  eorum 
«  (ArA'ernorum) lingua  interpretatur ursi c^iwlxx^ {Vitœ patrum, 
»  cap.  12).  »  Mais,  malgré  cela,  en  considérant  l'énorme  pré- 
pondérance de  la  langue  des  Romains,  on  ne  peut  admettre  qu'à 
une  époque  aussi  avancée,  le  celtique  ait  vécu  encore  autrement 
que  sur  quelques  points  isolés,  et  à  coup  sûr  fortement  mélangé 
de  latin.  Une  province  fait  exception  jusqu'à  ce  jour  ;  c'est  l'Ar- 
morique,  ou  l'élément  celtique  fut  ravivé  après  la  chute  de  l'Em- 
pire romain  par  une  immigration  kymrique  ^ .  Des  établissements 


1.  Mone  {Messes  grecques  et  latines  du  ir  au  vi^  siècle,  Francfort,  1850), 
croit  avoir  découvert  la  riugfwa /•ws^ic«  gauloise,  autrement  dit  le  latin 
populaire  de  la  Gaule.  Mais  ce  n'est  point  autre  chose  que  le  latin  habi- 
tuel avec  une  coloration  et  une  orthographe  provinciales,  que  nous  con- 


DOMAINE  FRANÇAIS.  407 

fixes  furent  fondés  en  Gaule  par  des  peuples  germaniques  à  partir 
du  commencement  du  v°  siècle  ;  elle  fut  occupée  par  les  Bur- 
gondes,  les  Goths  et  les  Francs,  qui^  à  la  fin  de  ce  siècle,  mirent 
fin  à  la  domination  romaine.  Beaucoup  plus  tard  eut  lieu  ime 
seconde  immigration  germanique,  celle  des  Normands,  qui  s'em- 
parèrent, aux*^  siècle,  des  côtes  septentrionales. 

Si  l'on  embrasse  l'ensemble  de  la  langue  française,  on  s'aper- 
çoit bien  vite  que  l'élément  latin  y  est  moins  fort,  et  l'élément 
germanique  bien  plus  considérable  que  dans  l'espagnol  et  l'ita- 
lien. La  proportion  est  encore  plus  défavorable  au  latin,  si  l'on 
veut  tenir  compte  des  patois,  ou,  ce  qui  revient  presque  au  même, 
de  l'ancienne  langue,  bien  que  les  patois  et  le  vieux  français  ne 
manquent  pas  non  plus  de  mots  latins  inusités  dans  la  langue 
actuelle.  L'origine  du  résidu  non  latin,  quand  il  n'est  pas  germa- 
nique, n'est  pas  plus  facile  à  assigner  ici  que  dans  le  domaine 
italien.  Il  est  surprenant  que,  des  mots  gaulois  transmis  par  les 
anciens  et  désignés  par  eux  comme  tels,  on  retrouve  presque  la 
moitié  en  français,  en  provençal,  ou  dans  d'autres  dialectes 
anciens,  et  à  l'état  de  mots  populaires,  ce  qu'ils  n'étaient  pas  en 
latin.  Tels  sont  les  mots  suivants  :  alauda  (Plinej,  pr.  alauza, 
v.-fr.  aloe^  fr.  alouette  ;  arepennis^  mesure  agraire  (Golu- 
melle),  pr.  arpen,  fr.  arpent  \  aringa,  sorte  de  céréale  (Pline), 
de  là,  d'après  l'opinion  commune,  le  mot  patois  ri  guet,  seigle  ; 
beccus  (Suétone),  fr.  pr.  hec\  benna,  sorte  de  véhicule  (Festus), 
v.-fr.  benne,  fr.  banne  ;  betula  (Pline),  pat.  boule,  fr.  bouleau  ; 
braccœ,  gpay-a'-  (Diodore  de  Sicile  et  autres),  fr.  braies  \  brace 
(sorte  de  grain  qui  servait  à  faire  du  malt  pour  la  bière)  v.-fr. 
bras,  d'où  brasser,  brasseur;  bulga,  bourse  de  cuir  (Lucilius), 
v.-fr.  bouge,  bougette  ;  cervisia,  boisson  (Pline),  fr.  cervoise; 
circius,  cefcius,  vent  du  nord-ouest  (Vitruve;  la  nationalité  de  ce 
mot  n'est  pas  certaine),  pr.  cers  \  leuca  (Ammien  Marcellin, 
Isidore),  pr.  légua,  fr.  lieue \  marga  (terre  argileuse)  v.-fr. 
marie  (margula),  fr.  marne  \  matara,  mataris,  materis, 
sorte  d'arme  (César  et  autres),  v.-fr.  matras  ;  sagum,  manteau 
militaire  (gaulois,  d'après  Yarron  et  Polybe),  v.-fr.  saie  ;  ver- 
tragus,  race  de  chien  (Martial,  Elien  et  autres),  v.-fr.  viautre; 
vettonica,  nom  de  plante  (Pline),  fr.  bétoine.  D'autres  man- 
quent :  a}ïibactus  (à  moins  qu'il  ne  se  retrouve  dans  le  v.-fr. 


naissions  déjà  par  les  ch'artes  mérovingiennes,  par  exemple  :  praece 
(prece),  selva,  habit  (liabct),  volonias,  lurica,  mis  (nos),  Accus,  absolu  ver- 
tenlem  te  faciem. 


-108  INTRODUCTION. 

abait,  ^Y.'abah,  v.  Diction.  Etymol.  II,  c),  hardus,  cateia, 
covinus  (belge  ou  breton),  emarcum,  essedum,  gœsum  (le  fr. 
gèse  est  un  mot  récent),  galba,  petorritum,  ploxinum,  reno, 
rhcda^soldurius,  taxea,  tôles,  iirus,  v  argus  (Sidoine  Ap. y.  \]ne 
autre  source,  mais  moins  claire,  se  trouve  dans  les  dialectes  cel- 
tiques, le  breton,  le  kymri,  l'irlandais  et  le  gaélique;  moins  claire, 
parce  que  ces  dialectes  eux-mêmes  ont  été  fortement  mélangés  de 
latin,  d'anglais  et  de  français,  en  sorte  qu'il  n'est  pas  toujours  fcicile 
de  discerner  ce  qui  leur  est  propre  de  ce  qu'ils  ont  emprunté.  11 
était  cependant  bien  difficile  qu'il  ne  passât  pas  dans  l'anglo-nor- 
mand,  qui  les  propageait  à  son  tour,  quelques  mots  venus  du 
kymri.  De  même  les  emprunts  au  breton  étaient  naturels. 

Le  domaine  de  la  langue  française  comprend,  abstraction  faite 
de  la  région  provençale,  la  plus  grande  moitié  de  la  France 
romane,  avec  les  îles  normandes  et  une  partie  de  la  Belgique  et 
de  la  Suisse.  Mais  en  dehors  de  ces  limites,  elle  a  trouvé,  comme 
langue  internationale  de  l'Europe,  une  extension  sans  exemple 
dans  les  temps  modernes.  —  Son  plus  ancien  nom  paraît  bien 
être  lingua  gallica.  Jean  le  Diacre,  par  exemple,  vers  874,  dit  : 
«  Ille  more  gallico  sanctum  senem  increpitans  follem  (fr.  fol, 
»  fow,  voy.  du  Gange,  s.  v.  Follis).  »  Le  moine  de  Saint-Gall 
(vers  885)  remarque  :  «  Ganiculas  quas  gallica  lingua  veltres 
»  (v.-fr.  viautres)  nuncupant  (Du  Gange,  s.  v.  Canis).  » 
Witichind  (vers  l'an  1000)  dit  :  «  Ex  nostris  etiam  fuere,  qui 
»  gallica  lingua  ex  parte  loqui  sciebant  (ap.  Meibomium,  I, 
»  646).  »  Gette  dénomination  s'est  perpétuée  en  breton:  gallek 
signifie  la  langue  française,  comme  Gall  veut  dire  Français. 
Francisca  ou  francica  n'était  originairement  que  le  nom  de  la 
langue  franke(voy.  Ermoldus  Nigellus,  Eginliard,  Otfried,  etc.), 
et  ce  n'est  qu'après  l'extinction  de  cette  langue  en  Gaule  que  la 
romane  du  nord  hérita  de  son  nom,  et  fut  appelée  langue  fran- 
çaise :  jamais  un  Provençal  n'aurait  donné  ce  nom  à  son  idiome. 
Gomme  au  moyen-âge  on  entendait  surtout  par  Français  les 
habitants  de  l'Ile-de-France  (voy.  du  Méril,  Dict.  normand, 
p.  XI),  le  nom  de  français  aurait  pu  être  aussi  restreint  au 
dialecte  de  cette  province  ;  mais  on  retendait  souvent,  dans  un 
sens  général,  à  toute  la  langue  du  nord  de  la  France  :  ço  espelt 
en  franceis,  lit-on,  par  exemple,  dans  les  Livres  des  Rois,  qui 
sont  normands  (de  même  dans  le  roman  de  Rou  et  ailleurs) .  Mais 

1.  On  en  trouve  encore  d'autres  dans  du  Méril,  Formation  de  la  langue 
française,  p.  119.  Cf.  aussi  Chevallet,  Orig^  1,  219  et  suiv. 


DOMAINE  FRANÇàlS.  >I09 

déjà,  dans  l'ancien  temps,  le  langage  de  l'Ile-de-France  ou  de 
Paris  passait  pour  le  français  le  plus  pur  ;  et  ce  fait  est  prouvé 
par  des  témoignages  souvent  cités.  Une  autre  expression  dont  se 
servent  volontiers  les  modernes,  est  celle  de  langue  (Voïl,  en 
opposition  à  la  langue  d'oc.  —  L'usage  public  de  cette  langue 
d'oïl,  surtout,  comme  il  est  naturel,  dans  la  chaire,  est  attesté  de 
bonne  heure.  S.  Mummolin  (vii^  siècle)  fut  appelé  à  Noyon, 
«  quia  prsevalebat  non  tantum  in  teutonica,  sedetiam  in  romana 
»  lingua  (Reiffenberg,  dans  son  édition  de  Phil.  Mousket,  I, 
»  p.  G).  »  Paschasius  Ratbert,  disciple  d'Adalhard,  Franc  de 
naissance  et  abbé  de  Gorbie  (né  vers  750) ,  dit  de  lui  :  «  quem  si 
»  vulgo  audisses;  dulcifluus  emanabat  ;  »  et  un  biographe  posté- 
rieur d'Adalhard  rend  plus  clairement  la  même  idée  :  «  qui  si  vul- 
»  gari,  id  est  romana,  loqueretur  (Choix,  I,  p.  15).  »  On  con- 
naît la  décision  du  concile  de  Tours  (813)  :  «  Ut  easdem  homihas 
»  quisque  aperte  transferre  studeat  in  rusticam  romanam 
»  linguam  aut  theotiscam.  »  On  raconte  du  synode  de  Mousson 
(995)  :  «  Episcopus  Viridunensis,  eo  quod  gallicam  linguam 
»  norat,  causam  synodi  prolaturus  surrexit(i/'arG?.  Concil.Yl, 
»  1,  729).  »  Nous  voyons  le  français  employé  comme  langue 
des  négociations  politiques  après  le  partage  de  Verdun  dans  les 
Sennejits  de  Strasbourg  (842)  et  de  Goblentz  (860).  Enfin,  en 
1539,  François  P^  ordonna  d'écrire  tous  les  actes  en  langue  fran- 
çaise (Auguste  Brachet,  Graynmaire  historique  de  la  langue 
française,  p.  27). 

De  toutes  les  langues  romanes,  le  français  est  celle  qui  peut  se 
glorifier  de  posséder  les  plus  anciens  monuments  ;  bien  qu'ici, 
comme  partout  ailleurs,  on  ne  puisse  fixer  qu'approximative- 
ment  la  date  de  leur  composition.  Au  ix®  siècle,  appartiennent 
les  suivants  :  1°  les  serments  dont  il  est  parlé  ci-dessus,  prêtés 
par  Louis  le  Germanique  et  par  l'armée  de  Gharles  le  Ghauve  à 
Strasbourg,  que  nous  a  transmis  Nithard  (mort  en  853),  dans  son 
Histoire  (III,  5)  ;  le  manuscrit  du  ix^  au  x*"  siècle,  est  à  Rome 
(fac-similé  dans  le  glossaire  de  Roquefort  et  dans  Ghevallet).  La 
langue  ne  s'est  point  encore  tout-à-fait  dégagée  de  l'influence 
latine.  (Nous  ne  connaissons  que  parla  traduction  latine,  Capi- 
tularia  reg.  Franc.  II,  144,  le  traité  de  Goblentz  également 
conclu  entre  ces  deux  rois)  ;  2°  la  Cantilène  ou  la  légende  de 
sainte  Eulalie  ,  écrite  par  le  moine  bénédictin  bien  connu 
Hucbald,  vers  la  fin  du  ix«  siècle  (publiée  par  Willems  dans  les 
Elnonensia,  Gand,  1837,  1845  ;  fac-similé  complet  dans 
Ghevallet);  3°  le  Fragment  de   Valenciennes,  débris  d'une 


iiù  INTRODUCTION. 

homélie  mêlée  de  latin  sur  le  prophète  Jonas,  écrits  partiellement 
en  notes  tironiennes;  et  qui,  d'après  son  premier  éditeur 
Bethmann,  Voyage  historique,  Paris,  1849,  est  au  moins  aussi 
ancien  que  YEulalie  (fac-similé  reproduisant  les  notes  tiro- 
niennes dans  Betlimann  ;  avec  leur  explication  dans  Génin, 
Chans.  de  Roland,  Paris,  1850  ^).  Au  x*'  siècle,  appartiennent 
deux  poèmes  assez  étendus^:  la  Passion  de  Jésus-Christ, 
poème  originairement  déjà  très-pénétré  de  formes  provençales, 
et  qui  subit  plus  tard  une  autre  influence  provençale  plus  forte 
encore  (voy.  Jahrhuch,  VII,  379),  édité  d'après  un  ms.  du 
x*"  siècle  de  Glermont-Ferrand,  parChampollion-Figeac(i)ocwm. 
hist.  Paris,  1848,  t.  lY),  avec  un  fac-similé.  La  légende  de 
saint  Léger,  également  écrite  dans  une  langue  très-mélangée, 
contenue  dans  le  même  ms.,  mais  écrite  d'une  autre  main,  éditée 
aussi  par  Ghampollion-Figeac  (loc.  cit.),  avec  fac-similé.  Du 
Méril  {Formation,  414)  a  édité  de  nouveau,  d'après  le  ms.,  les 
strophes  1-18.  Au  xf  et  au  xii^  siècle,  nous  remarquons  princi- 
palement les  monuments  suivants  :  le  poème  d'Alexis,  publié 
d'après  un  ms.  d'Hildesheim,  provenant  de  l'abbaye  de  Lambs- 
pring,  par  W.  Millier  {Journal  de  Baupt,  V,  229),  -—  par 
Gessner  {Archiv  de  Herrig.  XYII,  189),  d'après  une  nouvelle 
collation  du  ms.,  —  par  K.  Hoffmann  (Munich,  1868),  dans  un 
texte  critique  fondé  sur  la  comparaison  d'un  ms.  de  Paris; 
le  fragment  d'Alexandre,  dans  une  langue  mixte,  mais  un  peu 
plus  française  que  provençale  ^,  édité  par  Paul  Heyse,  d'après  un 
ms.  de  la  Laurentienne,  que  ce  savant  place  au  xif  siècle  {Roma- 
nische  Ined.  Berlin,  1856);  la  Chanson  de  Roland,  dans  les 
éditions  de  Th.  Millier,  Gœttingue,  1863,  et  de  Conrad  Hoff- 
mann, Munich,  1869;  les  Lois  de  Guillaume  le  Conquérant 
(publiées  plusieurs  fois  d'après  les  anciens  manuscrits  perdus  ;  le 

1.  La  petite  dissertation  de  Boucherie  {Fragment  de  Valenciennes,  etc., 
Mézières,  1867)  est  une  habile  tentative  pour  retrouver  la  cause  de  ce 
mélange  de  formes  latines  et  de  formes  romanes,  de  notes  tironiennes 
et  d'écriture  ordinaire.  S'appuyant  sur  l'époque  où  les  notes  tironiennes 
furent  en  usage,  l'auteur  en  conclut  que  le  fragment  de  Valenciennes 
est  même  antérieur  aux  Serments. 

2.  L'épitaphe  de  l'annaliste  Flodoard  (mort  en  976,  dans  Ducange,  éd. 
Bénéd.  v.  Alha),  est  fausse  et  c'est  aussi  l'opinion  de  Paul  Meyer.  En 
voici  le  début:  Si  tu  veu  de  Rein  savoir  ly  eveque;  ly  comme  accusatif  est 
une  lourde  bévue  de  l'auteur. 

3.  C'est  aussi  l'avis  deBartsch  {Germania  de  Pfeiffer,  11,  460).  Paul  Meyer 
regarde  le  texte  comme  français  mais  écrit  par  un  provençal  {Ecole  des 
chartes,  5'  série,  V,  53). 


DOMAmE  FRANÇAIS.  i\4 

seul  conservé  est  assez  moderne  et  incomplet  (Voy.  Schmid, 
Lois  des  Anglo-Saxons,  Leipzig,  1832,  1858);  une  traduction 
des  Psaumes,  Libri  psalmorum  versio  antiqua  gallica,  éd. 
Fr.  Michel,  Oxon.  1860);  les  Livres  des  Rois  (publiés  par 
Leroux  de  Lincy,  avec  des  moralités  sur  le  livre  de  Job  et  un 
choix  de  sermons  de  S.  Bernard  :  Les  quatre  livres  des  Rois, 
Paris,  1841).  Puis  viennent  diverses  poésies  religieuses,  telles 
que  VÉpître  farcie  de  S.  Etienne,  des  premières  années 
du  xii^  siècle,  publiée  par  Gaston  Paris  {Jahrhuch,  IV,  311)  ; 
un  fragment  d'une  poésie  religieuse  publié  par  le  même 
(Jahrhuch,  VI,  362  ^)  est  à  peu  près  du  même  temps.  Aux  xii® 
et  xiii^  siècles,  se  développe  une  grandiose  littérature  poétique. 
Jusque  dans  le  siècle  suivant,  la  langue  conserve  son  caractère 
grammatical  primitif.  Nous  nommons  cette  première  période,  au 
sens  philologique^  le  vieux  français.  On  pourrait  appeler 
période  du  rïioy en- français,  l'espace  de  temps  qui  s'écoule 
depuis  le  xiv*'  siècle  (où  s'opère  dans  les  formes  grammaticales 
et  dans  la  prononciation  un  changement  important)  jusqu'à 
la  première  moitié  du  xvi^  siècle,  où  on  se  débarrassa  des 
derniers  restes  de  l'antiquité,  et  qui  commence  la  période 
du  français  moderne. 

La  littérature  grammaticale  commence  au  xvi^  siècle.  C'est 
un  Anglais,  John  Palsgrave,  né  en  1480,  qui  donna  le  pre- 
mier essai  en  ce  genre  :  TJ esclarcissement  de  la  langue 
françoyse  (1530),  écrit  en  anglais  (nouvelle  éd.  par  Génin, 
Paris,  1852),  travail  assez  complet  et  important  pour  la  lin- 
guistique. L'auteur  s'appuie  déjà  sur  des  grammairiens  plus 
anciens.  Quelques  années  après  parut  :  An  introductorie  for  to 
lerne  french  trewly  (London,  s.  d.),  par  Gilles  du  Wez  ou  du 
Guez  (réédité  par  Génin  à  la  suite  de  Palsgrave) .  Presque  en 
même  temps,  le  savant  médecin  Silvius  (Jacques  Dubois)  publia 
son  In  linguam gallicam  Isagtiige{Fsiris,  1531).  Citons  encore  : 


1.  Quelle  est  la  plus  ancienne  charte  en  langue  vulgaire?  Fallot  (p. 
361)  désigne  comme  le  plus  ancien  texte  français  le  fragment  d'un 
acte  de  1135  dans  Le  Garpentier  (il  ne  faut  point  oublier  qu'à  cette 
époque  on  regardait  les  Serments  comme  provençaux  et  que  les  monu- 
ments que  nous  venons  de  citer,  étaient  encore  inconnus)  mais  la 
pénétrante  critique  de  Paul  Meyer  (voy.  VEcole  des  chartes)  a  montré 
que  cette  charte  et  plusieurs  autres  étaient  en  partie  fausses,  en  partie 
suspectes.Boucherie  a  publié  (Niort,1867)  une  très-courte  et  fort  ancienne 
charte  de  l'Angoumois,  qui  porte  les  caractères  du  provençal  et  du 
français,  mais  qui  n'est  malheureusement  pas  datée. 


^^2  INTRODUCTION. 

le  Tretté  de  la  gramère  françoeze,  par  Louis  Meigret  (Paris, 
1550)  ;  le  Traicté  de  la  grammaire  française,  par  Robert 
Estienne,  l'auteur  du  dictionnaire  latin  (Genève,  1557),  traduit 
en  latin  :  Gallicœ  grammaticœ  libeUus  (Paris,  1560)  ;  la  Gra- 
mère de  Pierre  Ramus  (Paris,  1562),  qui  fut  plus  tard  refondue 
(1572),  et  traduite  par  Thévenin  :  Pétri  Rami  Gra^nmatica 
francica  {Franco furt.  1583);  la  Grammatica  gallica  d'An- 
toine Caucius  (^a^zY.  1570);  la  Gallicœ  linguœ  institutio  de 
Johannes  Pilotus  (Lugduni,  1586).  Malheureusement  les  gram- 
mairiens de  cette  époque  se  croyaient  appelés  à  procéder  en 
réformateurs  de  la  langue,  et  spécialement  à  faire  dans  l'ortho- 
graphe une  révolution  qui  fut  souvent  ridicule  ou  niaise.  Mais  il 
y  eut  aussi  des  écrivains  plus  intelligents  qui  consacrèrent  à  la 
langue  nationale  une  partie  de  leurs  études  :  tels  furent  les  phi- 
lologues Budée,  Bouille,  Joachim  Périon,  Henri  Estienne,  Joseph 
Scahger,  Casaubon.  De  Bouille,  par  exemple,  nous  citerons: 
Liber  de  differentia  vulgarium  linguarum  et  gallici  ser- 
monis  varietate  (Paris,  1533)  ;  de  Périon  :  Dialogi  de  linguœ 
gallicœ  origiyie  ejusque  cum  grœca  cognatione  (Paris,  1555, 
traduits  par  lui-même  en  français);  de  H.  Estienne:  Traicté  de 
la  conformité  du  langage  français  avec  le  grec  (Paris, 
1569,  rééd.  en  1853)  ;  Delaprécellence  du  langage  français 
(Paris,  1579,  réimpr.  en  1850);  Hypomneses  de  gallica  lingua, 
1582.  Scaliger  et  Casaubon,  ainsi  que  plus  tard  Saumaise,  tou- 
chèrent souvent  dans  leurs  notes  critiques  à  des  étymologies 
françaises.  —  Des  dictionnaires  parurent  dès  le  xv''  siècle,  par 
exemple  :  Dictionnaire  latin- français,  p.  p.  Garbin  (Genève, 
1487);  Dictionnaire  français-latin,  (Paris,  Rob.  Estienne, 
1539);  Dictionnaire  fr.  lat.  augmenté,  recueilli  des  obser- 
vations de  plusieurs  hommes  doctes,  entre  autres  de  M.  Nicat, 
Par.  1573,  qui  n'est,  à  vrai  dire,  qu'une  nouvelle  édition  du 
précédent.  (Livet,  p.  480).  ha  i^remière  édition  du.  Dictionnaire 
de  V Académie,  où  les  mots  sont  groupés  étymologiquement, 
parut  en  1694.  Le  travail  étymologique  le  plus  important  avant 
ce  siècle,  est  celui  de  Ménage  :  Dictionnaire  étymologique  de 
la  langue  française  (Paris,  1650,  1694,  1750). 

Mais  avant  tous  ces  dictionnaires  imprimés,  il  faut  citer  les 
nombreux  glossaires  manuscrits,  rangés  soit  par  ordre  de  ma- 
tières, soit  par  ordre  alphabétique ,  ou  accompagnant  un  texte 
particulier.  On  peut  y  rattacher  ces  gloses  de  Cassel  en  latin  et 
en  haut  allemand  (dont  nous  avons  déjà  parlé  ci-dessus),  dont 
la  partie  latine  incline  si  fort  vers  la  forme  romane  qu'on  y 


DOMAINE  FRANÇAIS.  ^^3 

trouve  souvent  des  mots  tout  à  fait  romans,  c'est-à-dire  vieux 
français.  Dans  d'autres  glossaires,  les  vocables  latins  sont  expli- 
qués par  des  mots  latins,  mais  qui  appartiennent  à  la  langue  popu- 
laire: ainsi  callidus  =  vitiosus  (qui  est  le  v.-fr.  voiseus),  fémur 
=coœa  (qui  est  le  fr.  cuisse).  Quant  aux  glossaires  latins-français 
proprement  dits,  ils  ne  datent  que  du  xiv^  siècle  et  du  xv^  mais 
sont  encore  importants  pour  la  langue.  Littré  en  a  éiiuméré  plu- 
sieurs (Hist.  littér.  XXII,  1-38).  Yoici  la  liste  de  ceux  qui  ont 
été  imprimés  :  Glossaire  ronian-lat.  du  xv^  siècle,  p.  p. 
Gachet,  Bruxelles,  1846  ;  par  Schéler,  Anvers,  1865  ;  Voca- 
bulaire latin- français  du  XI V^  siècle,  publié  par  Escalier 
(Douai,  1856);  Vocabulaire  latin- français  du  XII I^  siècle, 
p.p.  Chassant,  Paris,  1857);  Glossaire  du  ms.  7692  de  Paris 
(Extraits),  par  Conrad  Hofmann,  Munich,  1868. 

Dialectes.  —  Ils  jouent  en  français  un  rôle  bien  plus  impor- 
tant qu'en  italien.  En  eâet,  dans  l'ancienne  littérature,  ils  avaient 
pleine  valeur,  et  aucun  d'entre  eux  n'était  proprement  accepté 
comme  langue  écrite.  Les  anciens  désignaient  déjà  ces  dialectes 
par  des  noms  empruntés  naturellement  aux  provinces  et  généra- 
lement adoptés.  Dans  le  Reinardus  Vulpes,  par  exemple 
(xii®  siècle),  le  renard  parle  bourguignon  (lY,  449)  : 

Haec  ubi  burgundo  vulpes  expresserat  ore, 

après  qu'on  a  désigné  plus  haut  son  langage  (lY,  380)  en  géné- 
ral comme  franc,  c'est-à-dire  français.  Le  roman  provençal  de 
Flamenca  (v.  1916)  mentionne  le  bourguignon  comme  langue 
indépendante  à  côté  du  français  : 

E  saup  ben  parlar  bergono, 
Frances  e  ties  e  breto. 

Dans  un  Psautier  lorrain  de  la  fin  du  xiv^  siècle  (L.  des  Rois, 
p.  XLi)  on  lit  :  «  Yez  ci  lou  psaultier  dou  latin  trait  et  transla- 
»  teit  en  romans,  en  laingue  lorenne  (lorraine).  »  Un  trouba- 
dour, dans  un  passage  déjà  cité,  mentionne  le  normand  et  le 
poitevin.  Le  poëte  Quenes  de  Béthune  se  plaint  qu'à  la  cour,  à 
Paris,  on  ait  blâmé  son  langage  d'Artois,  c'est-à-dire  picard 
(Romancero  françois,  p.  83)  : 

Ne  cil  ne  sont  bien  appris  ne  cortois, 
Qui  m'ont  repris,  se  j'ai  dit  mot  d'Artois. 

Mais  il  y  a  trois  dialectes  (car  les  grammairiens  français  ont 
raison  de  ne  pas  les  appeler  des  patois)  auxquels  on  peut  rame- 
ner les  particularités  linguistiques  de  chaque  province  :  le  bour- 

DIEZ  8 


M  4  INTRODUCTION. 

guignon,  le  picard  et  le  normand.  Roger  Bacon  désignait  déjà 
ces  idiomes  comme  les  plus  importants  de  France  :  «  Nam  et 
»  idiomata  ejusdem  linguae  variantur  apud  diversos,  sicut  patet 
»  de  lingua  gallicana,  quae  apud  Gallicos  et  Normannos  et  Picar- 
»  dos  et  Burgundos  multiplici  variatur  idiomate.  »  (DuMéril, 
Dictionn.  normand,  p.  xx).  Les  grammairiens  postérieurs  au 
moyen-âge  prennent  encore  parfois  les  dialectes  principaux  en 
considération.  Périon,  par  exemple,  connaît,  en  dehors  de  son 
bourguignon,  qui  pour  lui  est  la  langue  écrite,  le  picard  et  le 
normand,  qui  s'en  éloignent.  On  sait  qu'un  philologue  moderne, 
Fallot,  a  étudié  ce  sujet  avec  le  soin  qu'il  demandait  dans  un 
ouvrage  spécial  :  Recherches  sur  les  forraes  grammati- 
cales, etc.  Paris,  1839  ;  malheureusement  son  travail  est  resté 
à  l'état  de  fragment  ou  de  projet.  Il  admet  aussi,  en  déterminant 
leur  domaine  respectif  au  xiif  siècle,  trois  grands  dialectes  :  le 
normand  en  Normandie,  Bretagne,  Maine,  Perche,  Anjou, 
Poitou,  Saintonge;  le  "picard  en  Picardie,  Artois,  Flandres, 
Hainaut,  Bas-Maine,  Thiérache,  Rethelois  ;  le  bourguignon  en 
Bourgogne,  Nivernais,  Berry,  Orléanais,  Touraine,  Bourbon- 
nais, Ile-de-France,  Champagne,  Lorraine,  Franche-Comté. 
Le  dialecte  de  l'Ile  de  France,  le  français  proprement  dit 
(qui  appartenait  originairement  au  rameau  bourguignon),  prit 
si  bien  le  dessus  qu'il  devint  la  langue  écrite.  Ce  fut  un  événe- 
ment politique  qui  donna  à  l'idiome  français  cette  suprématie  : 
l'usurpation  de  Hugues  Capet,  qui  fixa  la  tête  du  système  féodal 
à  Paris.  —  A  mesure  que  l'unité  du  royaume  se  fortifia, 
les  différences  provinciales  s'effacèrent,  et  peu  à  peu  le  dia- 
lecte de  l'Ile  de  France  devint  dominant,  et  s'éleva  enfin  au 
rang  de  langue  commune,  mais  non  sans  recevoir  des  dia- 
lectes circonvoisins  de  nombreuses  formes  qui  étaient  pro- 
prement étrangères  à  son  essence  (Littré,  Hist.  de  la  langue 
française,  II,  101).  Nous  allons  examiner,  mais  en  nous  restrei- 
gnant à  très-peu  de  sources  choisies,  les  dialectes  les  plus 
importants,  non  sans  jeter  un  coup-d'œil  sur  leur  forme  posté- 
rieure ou  actuelle.  Nous  ne  pouvons  nous  proposer  d'épuiser 
toutes  les  variations  ou  exceptions.  Il  est  à  peine  besoin  de 
rappeler  que  -les  caractères  phoniques  ne  reposent  jamais  dans 
les  manuscrits  sur  une  orthographe  fixe,  et  que  par  conséquent 
on  ne  peut  pas  toujours  déterminer  avec  précision  la  valeur  des 
lettres.  Comme  les  scribes  lisaient  sans  aucun  doute  des  livres 
écrits  dans  les  dialectes  les  plus  différents,  il  était  inévitable 
qu'ils  admissent  des  formes  orthographiques  étrangères  à  leur 


DOMAINE  FRANÇAIS.  445 

dialecte,  sans  vouloir  leur  faire  exprimer  pour  cela  la  pronon- 
ciation étrangère,  et  cette  liberté  se  justifiait  d'autant  mieux 
que  les  ouvrages  qu'ils  transcrivaient  étaient  destinés  non- 
seulement  au  cercle  restreint  de  leur  propre  dialecte,  mais  à 
toute  l'étendue  du  domaine  de  la  langue  française. 

Dans  le  dialecte  bourguignon,  qu'on  peut  étudier  dans  les 
Dialogues  de  S.  Grégoire  (du  Méril,  Formation,  p.  428)  et 
dans  Gérard  deViane,  le  caractère  distinctif  est  la  modification 
des  voyelles  par  l'adjonction  d'un  i.  Ainsi  le  fr.  a  devient  ici  ai 
(jai,  brais,  mesaige,  chaingier,  hairon,  pour  ja,  bras, 
etc.).  E,  fermé  ou  ouvert,  est  remplacé  par  ei  :  penseir,  penseiz 
au  part,  ou  à  la  2^  pers.  plur.,  aleie  =  allée,  veriteit,  meir  = 
mer,  neif'=-  nef,  freire,  peire),  —  mais  aussi  par  ie,  surtout 
après  g  ou  ch  (plaidier,  laissier,  jugier,  mangier,  chief, 
aimer  y  donner).  E  et  i  se  remplacent  aussi  par  oi  (moiner  = 
mener  ;  manoier,  noier,  proier,  proisier  =  manier,  nier, 
prier,  prisier);  cette  diphthongue  ici  très-favorisée  subsiste 
toujours  quand  elle  se  trouve  en  français,  et  représente  aussi 
Vai  français  (moderne)  dans  les  mots  où  le  provençal  n'a  pas 
ai  (fois,  rois,  devoir;  françois,  roit,  perdoie,  plaisoit, 
laroie  =  français,  raide ,  perdais,  plaisait,  laisserais; 
toutefois  on  trouve  aussi  alait,  aurait).  Eau,  eaux,  sont 
rendus  ici  par  iau,  iaz,  iax  {hiaume,  biau,  biaz,  cou:tiax); 
eu  tantôt  par  ou,  tantôt  par  o  [soûl,  gloriouz,  flor,  dolor, 
volt  =  veut).  Pour  ou  l'ancien  o  est  resté  prédominant  (vos, 
jor,  amor,  secors,  sofre,  tôt;  mais  aussi  vjdus,  bouton). 
Parmi  les  consonnes,  l  résiste  encore  souvent  à  la  résolution  en 
u,  au  moins  orthographiquement  (oisel,  altre,  hait,  chevalz^ 
mais  aussi  haut,  vasaus).  Dans  le  patois  bourguignon  moderne, 
tel  qu'on  le  trouve,  par  exemple,  dans  La  Monnoye  (né  à  Dijon 
en  1641),  on  remarque  la  même  tendance  à  combiner  certaines 
voyelles  avec  i,  à  mettre,  par  exemple,  ai  pour  a  [lai,  glaice, 
laivai  =  laver)  et  même  pour  e  (ronflai,  boutai,  trompaite), 
ainsi  que  ei  pour  a  ou  é  (jei,  teiche  =  jà,  tache  ;  peire,  mys- 
teire)  ;  u  se  prononce  souvent  eu  (jeuste,  leugne  =  lune, 
seur,  treufe).  La  prédilection  pour  oi,  qui  se  condense  souvent 
encore  en  o,  persiste  aussi  (françois,  moigre,  moison,  f roche, 
chanta,  pone,  f  oindre  =^  français,  maigy^e,  maison,  fraîche, 
chantais,  peine,  feindre).  Eau  sonne  ea  (bea,  morcea); 
0  est  maintenu  pour  ou  (jor,  aimor,  cor  =  court,  vo  = 
vous) .  le  devant  r  est  interverti  en  ei  (pousseire,  premeire, 
premei  pour  pre7neir  ;  l'ancien  bourguignon  disait  déjà  secu- 


-ne  INTRODUCTION. 

leirs).  L  finale  s'éteint  volontiers  (autai,  noei  =  autel,  noè'ï). 
iVmédiale  s'adoucit  engn  (breugne,  épeigne  =  brune,  épine). 
La  chute  de  IV  devant  une  consonne  et  à  la  fin  des  mots  est  une 
négligence  fréquente  dans  le  parler  populaire  (vatu,  po,  savoi 
=  vertu,  pour,  savoir). 

Le  dialecte  lorrain,  voisin  du  bourguignon,  s'en  distingue 
peu;  voy.  dans  le  Psautier  lorrain,  cité  plus  haut,  des  exemples 
comme  jai  pour  jà,  langaige,  doneir,  asseiz,  prie  (et  non 
proie),  savoir,  françois,  soûl  =  seul,  perillouse,  errour. 
Mais  au  français  moderne  ou  correspond  toujours  ici  cette 
même  diphthongue,  et  non  o.  Un  trait  particulier  est  le  w 
pour  le  w  allemand  (warder  =  garder);  une  charte  de 
Verdun  (L.  des  Rois,  p.  lxxiv)  écrit  de  même  waren- 
tise,  et  les  Sermons  de  S.  Bernard,  qui  rappellent  d'ail- 
leurs ce  dialecte,  disent  aussi  werpil,  es  warder,  etc.  Les 
patois  lorrains  modernes  conservent  plusieurs  particularités 
bourguignonnes ,  mais  ils  sont  en  somme  fort  dégénérés  ;  ils 
offrent,  par  exemple,  des  diphthongues  tout  à  fait  inconnues 
à  l'ancienne  langue  :  on  dit  à  Nancy  aimouer,  foueive,  pour 
amer,  fève;  à  Metz,  petiat,  pieux,  i^our petit,  peu. 

Le  dialecte  français,  kenjuger  d'après  Rutebeuf  (sous S.  Louis) , 
ne  se  séparait  au  XIIP  siècle  qu'en  peu  de  points  du  bourgui- 
gnon. La  diphthongaison  n'atteint  pas  a  (voiage ,  jamais 
voiaige),  mais  bien  e,  qui  est  exprimé  par  ei,  moins  géné- 
ralement toutefois  (parleir,  doneiz,  povretei;  mais  venez, 
volentè,  mer  et  non  7neir),  ou  par  ie  {chiere,  chiés  =  chez, 
brisier,  laissier).  Oi  est  aussi  très-favorisé  {loier,  proier; 
favoie,  estoit,  voudroit,  savoir).  L'emploi  de  iau  est  plus 
restreint  (biau;  oisel,  ostel).  Eu  devient  rarement  o  (cuer  = 
cœur,  seul;  dolor),  ou  se  montre  déjà  un  peu  plus  souvent 
à  côté  de  o  (nous,  goûte,  jouer,  moustrer;  jor,  retor,  cop, 
molt). 

Le  dialecte  picard,  pour  l'étude  duquel  nous  emploierons 
Gérard  de  Nevers  et  la  légende  en  prose  de  S.  Brandan,  a 
beaucoup  d'analogie  avec  le  bourguignon  dans  son  vocalisme. 
L'(?  français,  par  exemple,  qui  correspond  au  latin  e,  i,  a  est 
volontiers  diphthongue  en  ie  (biel,  nouviel,  adies,  chief, 
chiere,  prisier,  mangier);  ou,  oi,  et  mw,  se  comportent  de 
même  (jor;  cortois,  avoir,  estoit,  oseroie;  biaus,  oisiaus, 
vaissiaus;  biais,  chastiel).  Pour  ieu  on  trouve  iu  (lin).  Pour 
les  consonnes,  on  remarque  cette  difierence  capitale,  que  le 
français  ç  (ou  ss  quand  l'orthographe  lui  fait  traduire  le  latin 


DOMAINE  FRANÇAIS.  >|>|7 

ci,  ti,)  est  habituellement  rendu  par  ch,  et  ch  au  contraire  par  k 
(Franche,  merchi,  fâche  =  fasse,  cacher  =  chasser, 
canter,  pékié  =  péché)  ;  mais,  même  dans  les  monuments  les 
mieux  caractérisés  de  ce  dialecte,  l'usage  picard  est  souvent  en 
concurrence  avec  Tusage  français  (voy.  par  exemple  les  chartes 
picardes,  L.  des  Rois,  p.  lxx-lxxiii);  on  trouve  ce  à  côté  de 
che,  chose  à  côté  de  cose.  Remarquons  encore  dans  les  con- 
sonnes :  ga  pour  ja  {gayant,  sergans  =  géant,  sergent),  et 
le  w  allemand  [warder,  werpir).  Le  patois  picard  moderne 
(d'après  Gorblet)  change,  comme  l'ancien,  e  en  ie  (biel,  trai- 
tier)  ;  ai  en  oi  (même  dans  moison,  moit,  poyer  =  maison, 
maître,  payer);  eau  en  iau,  mais  aussi  en  ieu  (biau,  coutiau; 
bieu,  vieu  =  veau);  ieu  en  iu  (diu,  liu.  Hue).  Après  oi,  qui 
se  prononce  oé'ou  oué,  il  favorise  surtout  eu,  qui  peut  se  mettre 
pour  u,  ou  et  au  [leune,  beue,  keusses  =  lune,  boue, 
chausses),  tandis  que  Y  eu  français  est  remplacé  par  u  ou  o 
(fu,  malhur;  plorer,  jonesse).  Les  consonnes  n'ont  pas 
beaucoup  varié;  il  faut  remarquer  peut-être  que  1'/  et  Yr 
tombent  dans  les  terminaisons  (regue,  aimape  =  règle, 
aimable;  chêne,  soufe  =  cendre,  soufre);  que  le  fr.  ch, 
rendu  d'ordinaire  par  k,  est  quelquefois  aussi  remplacé  par  g 
(guevau,  guille  =  cheval,  cheville),  mais  surtout  que  les 
consonnes  finales  sont  prononcées  dures.  —  Le  dialecte  fla- 
ynand  offre  peu  de  traits  particuliers.  Des  chartes  de  Tournai 
du  XIIF  siècle  (Phil.  Mousk.  II,  309  et  suiv.)  écrivent,  à  la 
manière  bourguignonne,  heretaige,  pasturaige,  ou  bien  es- 
taule  pour  estable,  paysieule  pour  paisible.  — '  Dans  le 
Hainaut  il  y  a  aussi  quelques  petites  divergences  :  des  chartes 
de  Valenciennes  (Reiffenberg,  Monmnents  de  Namur,  I,  454) 
écrivent,  par  exemple,  voloniei,  veriteit,  wardeir.  Dans  la 
forme  actuelle  de  cet  idiome,  il  faut  noter  o  pour  oi  (fo,  valen- 
chen6s-=.  fois,  valenciennois)  ^ 

Le  dialecte  normand,  pour  la  caractéristique  duquel  nous 
emploierons  les  Lois  de  Guillaume  le  Conquérant  et  le  poëme  de 
Charlemagne,  aimé  à  changer  a  en  au  devant  n  (auns  =  ans, 
maunder).  Ve  français  ne  devient  pas  ou  ne  devient  que  rare- 
ment ie  ou  ei  {chef,  mer;  chier,  crieve  =  cher,  crevé  (L 


1.  Un  ancien  poëme  épique  mentionne  déjà  le  dialecte  du  Hainaut; 
un  député  du  roi  Marsile  comprend  «  normant,  breton,  hainuier  et  tiois  » 
(voy.  VEraclius  de  Massmann,  p.  552).  Son  nom  moderne  est  rouchi, 
qu'on  a  eu  tort  de  tirer  de  rusticum. 


us  INTRODUCTION. 

Guill.);  aveiz  =  avez  (Cliarl.);  d'autres  textes  donnent  ie 
assez  souvent).  Z7  aussi  bien  que  o,  ou  et  eu,  se  représentent  le 
plus  habituellement  par  u,  ce  qui  est  l'un  des  signes  distinctifs 
de  ce  dialecte  {vertuz\  unt,  hunte,  hume,  reisun;  jur,  pur, 
vus,  iruver,  duble;  ure  =  heure,  hufs,  colur,  doloruse)  ; 
il  y  a  à  cette  règle  plusieurs  exceptions  de  différentes  natures 
qui  ne  peuvent  être  énumérées  ni  expliquées  ici.  Ai  est  souvent 
remplacé  par  ei  {feit,  mets,  meint,  seint,  franceis,  aveit, 
avereit',  avérai,  fait,  etc.).  Cet  ei  est  le  représentant  propre 
et  spécialement  normand  de  oi  (fei,  lei,  rei,  seit,  saveir  et 
saver,  meité  =  moitié).  le  devient  simplement  e  (ben,  cet, 
ped,  vent,  dener,  chevaler,  amisted  =  amitié;  beaucoup 
de  textes  donnent  ie).  L'attraction  de  1'^  qui  produit  souvent 
en  français  des  diphtliongues,  est  évitée  (pecunie,  testimonie, 
glorie,  miserié).  C  et  ch,  dans  les  textes  que  nous  avons  cités 
plus  haut,  se  comportent  comme  en  français  ;  mais  dans  d'autres 
on  trouve  aussi  l'usage  picard.  Transplanté  en  Angleterre,  ce 
dialecte  y  a  développé  plusieurs  particularités  d'orthographe  et 
de  prononciation  qui  ont  fini  par  lui  donner  un  cachet  anglais. 
Dans  le  patois  normand  moderne  (du  Méril,  Decorde)  on  cherche 
en  vain  les  traits  sévères  de  l'ancien  dialecte.  Est-ce  l'influence 
du  picard?  La  domination  de  Vu,  par  exemple,  est  très-res- 
treinte  :  car  on  dit  bacon,  au  lieu  du  v.-norm.  bacun,  leur  ou 
leu  pour  lur,  tout  pour  tut.  Mais  ei  pour  oi  a  laissé  beaucoup 
de  traces,  représenté  qu'il  est  tantôt  par  e,  tantôt  par  ai  (mei, 
bet,  dret,  nerchir,  aver  =  moi,  boit,  droit,  7ioircir,  avoir; 
fais,  vaie,  vaiœ  =  fois,  voie,  voix).  F  au,  dans  la  vieille 
langue  el,  est  diphthongué  (batiau,  avias  =  oiseau)  ;  ie  reste 
aussi  diphthongué  {bien,  rien,  batiêre).  La  représentation  de  ç 
(ss)  par  ch  et  de  ch  par  k  est  plus  fréquente  que  dans  l'ancien 
langage  (cha,  capuchin,  nourichon  =  ça,  capucin,  nour- 
risson; cat,  acater,  quien  =  chat,  acheter,  chien;  chère, 
chèvre,  comme  en  français).  F  pour  gu  est  très-usité  (t^are^^ 
vaule,  vey  =  guéret,  gaule,  gué). 

Nous  avons  constaté  plus  haut  que  les  troubadours  ne  regar- 
daient pas  \e  poitevin  comme  un  dialecte  provençal.  Dans  les 
anciens  poëmes  poitevins  qui  nous  sont  parvenus,  on  reconnaît 
en  effet  un  mélange  de  français  et  de  provençal,  où  le  premier 
paraît  être  prépondérant  ^  Mais,  depuis  que  le  Poitou  appar- 

1.  On  trouve  oà  et  là  de  ces  poésies  dans  les  manuscrits,  et  on  en  a 
imprimé  quelques-unes  (voy.  Livre  des  Rois,  p.  lxiii  et  suiv.  ;  Wackerna- 


DOMAINE  FRANÇAIS.  U9 

tint  à  la  France  (1206),  la  langue  d'oïl,  venant  surtout  de 
Normandie,  s'y  répandit  de  plus  en  plus,  et  l'idiome  de  cette 
province,  malgré  plus  d'un  trait  provençal,  doit  être  adjugé 
sans  hésitation  au  domaine  français. 

Le  bourguignon  et  le  picard  se  ressemblent  dans  leur  manière 
de  traiter  les  voyelles;  le  premier  est  un  peu  plus  riche  en 
diphthongues.  En  opposition  à  tous  deux  se  présente  le  nor- 
mand, qui,  mettant  des  voyelles  simples  à  la  place  des  diph- 
thongues, doit  le  leur  céder  pour  la  variété  des  sons  vocaux. 
Dans  les  consonnes,  les  divers  dialectes  n'ont  qu'un  trait  d'une 
importance  capitale  qui  les  distingue  entre  eux  et  de  la  langue 
moderne,  c'est  leur  diverse  manière  de  traiter  le  c  latin. 

A  l'extrême  frontière  nord-est  de  la  langue  d'oïl,  touchant 
d'un  côté  au  domaine  picard,  de  l'autre  au  domaine  bourguignon 
(lorrain),  se  trouve  l'idiome  ivallon,  qui,  développant  une  origi- 
nalité bien  marquée,  se  distingue  par  des  caractères  phoniques 
tout  particuliers,  et  par  quelques  traits  qui  indiquent  une  haute 
antiquité  ^ .  Il  a  moins  de  ressemblance  avec  le  picard  que  ne 
le  ferait  supposer  leur  voisinage.  «  Il  faut  bien  se  garder,  dit 
»  Hécart,  de  confondre  le  rouchi  (c'est-à-dire  le  picard  qui  se 
»  parle  en  Hainaut)  avec  le  wallon  qui  n'y  ressemble  guère.  » 
Il  est  encore  moins  voisin  du  lorrain.  On  distingue  les  sous- 
dialectes  de  Liège  et  de  Namur.  Yoici  des  exemples  de  son 
système  phonique.  — A  s'affaiblit  souvent  en  e(cAe55,_pZe55,  chet, 
greter,  séchai).  Il  y  a  un  e  fermé  et  un  e  ouvert;  mais,  de 
même  que  dans  d'autres  patois,  leur  application  n'est  pas  toujours 
la  même  qu'en  français  :  père,  par  exemple,  se  dit  père,  et 
cognée,  congneie.  Devant  plusieurs  consonnes  e  se  diphthongue 

gel,  p.  32;  Gérard  de  Nevers,  p.  20);  cf.  Aubery  le  Bourgoing,  p.  50  : 
Violer  font  un  cortois  jougleor, 
Sons  poitevins  lor  chante  cil  d'amor. 
Une  charte  du  Bas-Poitou  de   1238  {Bibl.  de  l'Ecole  des  Chartes,  ^^  série, 
t.  V,  p.  87)  est  presque  en  pur  français. 

1.  Les  Wallons  reçurent  ce  nom  des  Allemands  leurs  voisins,  ou 
plutôt  le  nom  générique  de  Walah  pour  Gaulois  leur  resta  à  eux  seuls, 
et  ils  l'adoptèrent  eux-mêmes,  à  la  différence  des  Valaques  et  des 
Welches.  On  le  trouve  employé  à  côté  de  roman  pour  désigner  la 
langue  dès  le  xu«  siècle.  Rudolph,  abbé  de  Saint-Trond,  écrivait  en  1136: 

«  Adelardus  nativam  linguam  non  habuit  teutonicam,  sed  quam 

»  corrupte  nominant  romanam,  teutonice  wallonicam  (voy.  Grandga- 
»  gnage,  De  l'origine  des  Wallons,  Liège,  1852).»  Nous  attendons  toujours 
de  ce  maître  une  analyse  scientifique  de  l'idiome  wallon,  qui  sera  d'un 
grand  secours  à  la  philologie  romane. 


420  INTRODUCTION. 

volontiers  en  ie  {Mess,  viersé  =  hête,  verser)  ;  de  même  o  en 
oi,  quand  la  première  consonne  est  r  (coirhà  =  corbeau).  Ou 
est  très-fréquent  sous  son  ancienne  forme  o  (to  =  tout,  trové). 
U  se  représente  souvent  soit  par  o,  soit  par  eu  (nou,  houg  = 
=  nw,  huche \  conieunn,  77ieur=: commune,  mur).  Oi  corres- 
pond d'ordinaire  à  Vai  français.  Oi  et  m  donnent  le  plus  souvent 
les  sons  simples  eu  et  u  (neur,  poleur  =:  noir,  pouvoir;  boi 
=  hois  ;  cûr  =  cuir) .  Au  devient  a  (aw)  ou  o  (fà,  cawsion 
=  faut,  caution  ;  cho  =  chaud).  Eau  donne  ai,  très-rare- 
ment ia  {bai,  chestai,  coûtai,  coutia  =  beau,  château,  cou- 
teau), le  est  remplacé  par  i  {bin,  fîr,  pî  =pied,  clavi  = 
clavier).  Quant  aux  consonnes,  la  chute  de  17  ou  de  IV  est 
fréquente,  comme  dans  le  picard  moderne  {cop,  fib  ^  couple, 
fibre).  Ll  et  gn  peuvent  tomber  {barbion,  coy  =  barbillon, 
cueillir-,  champion  =  champignon).  S  médial  devient  à 
Liège  une  h  fortement  aspirée  {mohone  =  maison)  ;  à  Namur 
un  j  {maujone).  Ch  (=  lat.  se)  devient  aussi  h  à  Liège  {haie, 
marihâ  =  échelle,  maréchal),  mais  reste  ch  à  Namur  {chaule, 
marechau),  v.  Grandgagnage,  Mémoire  sur  les  anciens  noms 
de  lieux,  Bruxelles,  1855.  p.  102.  S  initial  suivi  d'une  consonne 
se  passe  généralement  de  Ve  prothétique  {staf,  skrir,  spal  =: 
étable,  écrire,  épaule)  ;  st  final  se  réduit  à  ss  {es s,  aouss  = 
être,  août).  Ç  reste  à  sa  place  {cîr,  et  non  chir  =  pic.  chiel, 
fr.  ciel).  Ch  reste  aussi  le  plus  souvent;  cependant  à  la  fin 
d'une  syllabe  il  devient  souvent  g,  et  quelquefois  ailleurs  ^  à  la 
manière  picarde  {chein,  atechi  =  chien,  attacher;  egté,  cheg 
=  acheter,  charge;  cangi,  bok  =  changer,  bouché).  Dans 
qu.  Vu  se  fait  entendre  {kouatt  =  quatre).  G  dur  s'écrit  sou- 
vant  w,  comme  en  picard  et  en  lorrain  {wazon,  waym  = 
gazon,  gain;  aweie  ^  aiguille). 

De  même  que  pour  les  dialectes  italiens,  dans  les  dialectes 
français  les  proportions  des  éléments  constitutifs  ne  sont  pas 
tout  à  fait  les  mêmes  que  dans  la  langue  écrite.  Le  lorrain,  par 
exemple,  a  jusqu'aux  temps  modernes  admis  une  masse  de  mots 
allemands,  le  picard  en  a  pris  au  fiamand.  Dans  le  normand  on 
trouve  des  mots  bretons,  mais  un  bien  plus  grand  nombre  de 
francs,  d'anglo-saxons  et  de  norois  que  la  langue  écrite  ne  re- 
connaît pas.  Exemples  :  aingue  pour  aingle,  hameçon  (v.-h.- 
aW.angul);  bédière,  lit  {y.-nov.bed);  bur,  demeure  (v.-h.-all. 
bûr);  c^ancAe,  loquet  (ail.  Tilinke);  colin,  cabane  (v.-nor.  kot); 
cranche,  malade  (ail.  krank);  date,  vallée  (v.-nor.  dal); 
drugir,  courir  çà  et  là  (v.-nor.   draugaz,  more  larvarum 


DIALECTES  ROUMANCHES.  424 

circumerrare?)  ;  esprangner,  briser  (v.-h.-all.  sprengan, 
nor.  sprengia);  finer,  trouver  (v.-nor.  finna)\  flo,  troupeau 
{Y.-Ti.ov.flockr)\  grimer,  grsitieY  (m. -h. -ail.  krimmen);  haule, 
fosse  (v.-h.-all.  hol);  heri,  lièvre  (v.-nor.  hêri)]  hogue,  colline 
(haugr)',  hut,  bonnet  (v.-h.-all.  huot);  lague,  manière  (angl.- 
sax.  lag,  loi);  lider,  glisser  (angl.-sax.  glîdan) \  napin,  en- 
fant (v.-nor.  knappi);  naqueter,  claquer  des  dents  (v.-nor. 
gnacka)\  guenettes,  dents  (v.-nor.  kinn,  mâchoire);  vatre^ 
mare  (angl.  water),  etc.  Voy.  du  Méril,  Dict.  normand, 
LXXXYI. 


Dans  une  partie  de  l'ancienne  Rhétie,  actuellement  le  canton 
des  Grisons,  vit  encore  une  langue  romane  qui,  tout  en  se 
rapprochant  par  certains  points  soit  de  l'italien,  soit  du  provençal 
ou  du  français,  porte  dans  toute  sa  structure  un  cachet  particulier. 
Cette  partie  de  la  Rhétie  était  appelée  par  les  Allemands  au  moyen- 
âge  Ghure-Wala,  d'où  le  nom  allemand  Churwelsch  pour  désigner 
ce  dialecte.  Ce  nom  est  plus  limitatif  et  plus  modeste  que  celui  de 
rhétoroman,  composé  qui  n'est  usité  nulle  part  ;  dans  le  pays 
même  la  langue  s'appelle  roumanche  =prov.  romans.  Nous  ne 
pouvons,  malgré  toutes  les  réclamations  contraires,  la  mettre  à 
côté  des  six  langues  romanes  littéraires  comme  une  sœur  égale 
en  droits,  d'abord  parce  que,  troublée  par  des  influences  étran- 
gères, elle  n'a  pu  arriver  aune  complète  originalité  ^;  ensuite 
et  surtout  parce  que  sur  son  sol  il  ne  s'est  pas  développé  de 
langue  littéraire,  car  on  n'écrit  et  on  ne  parle  que  dans  les 
dialectes  et  d'après  une  orthographe  arbitraire.  Il  n'y  a  pas  ici 
un  idiome  cultivé  et  poli,  qui  n'était  pas  nécessaire,  il  est  vrai, 
à  un  petit  peuple  alpestre  ;  ce  qui  est  regardé  comme  la  langue 
écrite  va  de  pair  avec  les  dialectes  et  change  avec  eux.  Le  plus 
ancien  monument  de  cette  langue  est  une  traduction  du  Nouveau- 
Testament  de  F  an  1560,  réimpriméeenl607(voy.  des  citations  dans 
Carisch,  Formenlehre,  p.  175-184).  Les  dialectes  principaux  sont 
au  nombre  de  deux  :  celui  du  pays  d' en-haut  aux  sources  du 
Rhin;  et  aux  sources  de  l'Inn,  le  dialecte  d'Engadin,  qui 
s'appelle  aussi  ladin,  latin.   Mais  ceux-ci  se  divisent  à  leur 


1.  C'est  ce  que  remarque  Aug.  Fuchs,  qui  en  a  très-soigneusement 
analysé  la  structure. 


-122  INTRODUCTION. 

tour  en  dialectes  secondaires,  par  exemple  le  ladin  en  haut  et 
bas  ladin  (voy.  Carisch,  Dictionnaire,  p.  xxv  et  suiv.  ; 
Formenlehre,  p.  118  et  suiv.;  Bœttiger,  Rhdtoromanska 
spràkets  dialekter,  Upsala,  1853;  Mitterrutzner,  Die  Rhd- 
toladinischen  Dialecte  in  Tyrol.  Brixen,  1856).  — '  Andeer 
a  traité  dans  son  livre  {De  l'origine  et  de  l'Histoire  de  la 
langue  rhéto-romane ,  Ghur,  1862)  toutes  les  questions  les 
plus  importantes  qui  se  rattachent  à  ce  domaine.  Il  y  a  donné 
une  liste  bibliographique  de  176  ouvrages  écrits  en  cette 
langue.  —  Nous  ne  parlerons  ici  que  des  lois  de  mutation, 
qui,  tout  en  n'étant  pas  régulièrement  observées,  ont  cependant 
pénétré  un  peu  profondément  dans  la  langue  ^ .  A  devant  l  ou 
n  devient  souvent  au  (lat.  calidus,  roum.  cauld,  angélus  = 
aungel),  et  dans  d'autres  cas  o  {anima  =  olma,  clamo  = 
clomm)  ;  dans  le  ladin  il  peut  s'affaiblir  en  a  {faha,  fdv, 
vanitas  =  vanitdt,  laudare  =  loddr) .  E  se  diphthongue  en 
ie  ou  ia  dans  le  haut  roum.  {ferrum  =  fier,  terra  =  tiara). 
A,  e  et  i,  dans  le  même  dialecte,  deviennent  aussi  ai,  en  ladin 
ei  {honorabilis  =  hundraivel,  hundreivel;  plenus  =zplain, 
plein;  piper  =  paiver,  peiver).  0,  quand  il  ne  persiste  pas, 
devient  en  haut  roum.  soit  u  {bonus  =  bun,  pons  =pu7it, 
corona  =  corunna),  soit  ie,  ou  en  ladin  o  {oleum  =  ieli, 
ôïi;  nobilis  =  niebel,  nô'bel).  U  long  (rarement  u  bref)  donne 
en  ladin  u  prononcé  à  la  française,  qui  s'atténue  en  i  dans  le 
haut  roum.  {durus  =z  dur,  dirr;  justus  =just,  gist).  0  ei 
u  se  diphthonguent  souvent  en  ladin  en  uo  {forma  =  fuorma, 
curtus  =  cuort).  Au  donne  en  haut  roum.  au,  en  ladin  o 
{fraudem  =.  fraud,  frôd).  Les  voyelles  finales  sont  traitées 
comme  en  provençal  ou  en  haut  italien  {casa,  facil,  amar, 
aynig).  L'incertitude  des  voyelles  atones  à  la  première 
syllabe  dépasse  toute  mesure  et  n'est  égalée  dans  aucun  autre 
dialecte  roman  :  pavo  =:  pivmi,  papyrus  =pupir,  tenere  = 
taner,  peccatum  =  puceau,  servitium  =  survetsch,  timere 
tumer,  in  fans  =  uffont,  portare  =  purtar ,  junix  = 
gianitscha,  laudare  =^  ludar.  Il  faut  noter  la  prédilection  mar- 
quée pour  Yu.  —  Pour  ce  qui  regarde  les  consonnes,  al  se  résout, 
en  haut  roum  anche,  en  au,  en  ladin  en  o  {alter=  auter,  oter). 
L  ein  mouillées  se  produisent  de  la  même  manière  que  dans  les 
autres  langues  et  se  rendent  par  Ig,  ng,  ou  bien  gl,  gn.  S  ini- 

1.  Les  autres  caractères  de  cet  idiome  seront,  étudiés  dans  la  Gram- 
maire. 


DIALECTES  ROUMANCHES.  423 

tiale  devant  une  consonne  se  prononce  ch.  Ti  se  partage  entre 
plusieurs  formes  {palatium  =  palaz,  credenza  =  cardiens- 
cha,  rationem  =  raschun,  radschun).  C  devant  a,  o,  u,  se 
comporte  en  haut  roum.  à  peu  près  comme  en  italien  ;  cependant 
il  y  prend  quelquefois,  et  toujours  en  ladin,  un  son  écrasé  qu'on 
exprime  par  ch,  chi,  et  souvent  aussi  par  tg  (lat.  calor,  cabal- 
lus,  peccatum,  caput,  canis,  corpus,  corium,  cuna;  h. 
roum.  calur,  cavaigl,  puceau,  cheau,  chiaun,  chierp,  chir, 
chiuna  ;  lad.  chalur,  chavaigl,  percha,  cheu,  chaun,  chierp, 
chà'r,  chunna).  Devant  e  et  i,  c  se  prononce  à  peu  près  comme  tz, 
surtout  en  ladin  (celehrar  ,faciï)  ;  ou  comme  ^c/^,  auquel  cas  il  s'écrit 
tsch  {coelum  =  tschiel,  fades  =  fatscha)  ;  ou  encore  coriime 
ch  (sch),  son  qui  rend  aussi  le  latin  sce,  sci  {tacere  =  tascher, 
decem  =  diesch,  nasci  =  nascher).  Ct  en  haut  roum.  donne 
g,  écrit  aussi  ig  ou  tg  (lectus=  lêg,  noctem  =  noig),  en  ladin 
tt  {lett,  nott).  Il  y  a  deux  g,  le  g  guttural  des  autres  langues, 
et  un  g  plus  doux,  exprimé  ordinairement  par  gi  et  souvent 
par  tg  à  la  fin  des  mots.  Devant  a,  o,u,  il  conserve  d'habitude 
le  son  guttural  en  haut  roum.  {gallina  =  gaglina,  mais  ligare 
=  ligiar)  ;  en  ladin  il  prend  le  son  doux  au  moins  devant  a 
(giallina,  etc.);  devant  e  et  i  il  conserve  souvent  aussi  la  pro- 
nonciation gutturale  (aungel,  fugir)  ;  mais  il  y  a  beaucoup  de 
mots  où  on  le  rend  sifflant  {gêner  =  schiender,  ingeninm  = 
inschin,  pungere  ==  punscher).  J  est  généralement  remplacé 
par  gi  Q'ejunus  =  giginn  ;  jentare  =  giantar) .  Les  muettes 
n'offrent  rien  de  remarquable. 

Le  côté  étymologique  de  cette  langue  est  très-digne  d'atten- 
tion. Les  Rhétiens  étaient  de  race  étrusque.  Sous  Auguste  leur 
pays  fut  conquis  par  les  Romains  et  soumis  à  la  langue  latine. 
Peu  de  siècles  après,  les  Alamans  occupèrent  la  partie  occidentale, 
les  Bavarois  la  partie  orientale  du  territoire.  A  l'ouest  la  langue  ro- 
mane s' est  maintenue;  dans  l'est  {Vorarlberg,  Tyrol  allemand) 
elle  a  péri.  Des  vestiges  étrusques  se  sont  conservés  dans  des  noms 
de  lieux,  comme  l'a  récemment  montré  un  philologue  (Steub,  TJe- 
herdie  Urhewohner  Rhdtiens,  1843;  Zur  Rhdtischen  Ethno- 
logie, 1854)  ;  quelques  substantife  roumanches  permettent  d'en 
conjecturer  d'autres  ^ . 

1.  Steub  donne  des  exemples  de  ces  mots  {Ethnologie, '^,  46-49).  Bien 
qu'ils  soient  choisis  avec  beaucoup  de  précaution,  il  s'en  est  glissé 
dans  le  nombre  quelques-uns  que  des  langues  connues  peuvent  reven- 
diquer. Tarna,  par  exemple,  ver,  est  l'it.  tarma  =  lat.  tarmes;  tegia, 
cabane,   est  altegia;  chamaula,   teigne,  semble  un  composé  de  maula, 


-124  INTRODUCTION. 

L'élément  romain  s'est  beaucoup  obscurci,  principalement  par 
l'emploi  fréquent  de  la  métathèse,  ce  qui  n'ajoute  pas  peu  aux 
difficultés  de  l'étymologie  :  caula,  par  exemple,  représente 
aquila  ;  damchiar ,  imaginare  ;  dieynber  =  numerus  ; 
diever  =  opéra  ;  iamma  =  hehdo^nas  ;  sdrelar  =:  disgelare 
(voyez  Steub,  Ethnologie,  p.  43  et  suiv.).  L'élément  germa- 
nique est  assez  considérable,  mais  ne  s'est  introduit  en  grande 
partie,  comme  l'indiquent  les  formes,  qu'à  une  époque  tardive. 


6.  DOMAINE  VALAQUE. 

Au  sud-est  de  l'Europe,  sur  les  deux  rives  du  bas  Danube,  une 
nombreuse  population  parle  une  langue  dont  la  construction 
grammaticale  aussi  bien  que  la  composition  lexicologique  indique 
une  origine  latine  ^  Quelque  mêlée  et  altérée  que  semble  cette 
langue,  le  valaque,  nous  ne  pouvons  lui  refuser  une  place  parmi 
les  langues  romanes,  en  considération  de  son  rang  extérieur 
(puisqu'elle  est  la  langue  officielle,  liturgique  et  littéraire  de  la 
contrée  où  elle  se  parle)  et  aussi  des  traits  archaïques  qu'elle  a 
conservés. 

Le  nom  de  Valaque  est  étranger  (serbe  Wla,  hongrois  Oldh), 
et  très-probablement  d'origine  germanique,  signifiant  la  même 
chose  que  velche  (wàlsch^)  :  les  Valaques  eux-mêmes  se  nom- 
ment Romains,  Romuni,  et  leur  langue,  romaine,  romunie.  Le 
domaine  actuel  de  cette  langue  comprend  la  Yalachie  et  la  Mol- 
davie, une  grande  partie  de  la  Transylvanie,  et  quelques  par- 
celles de  la  Hongrie  et  de  la  Bessarabie  ;  mais  on  l'entend  aussi 


chenille,  qui  rappelle  le  goth.  malô.  Ce  serait  un  travail  utile  de  trier 
avec  soin  tout  ce  qui  est  allemand  ou  latin,  pour  arriver  à  bien  toucher 
le  pur  noyau  rhétique. 

1.  Adelung,  dans  le  second  volume  du  Mithridates,  donne  encore  au 
valaque  une  place  à  part  sous  la  rubrique  de  langue  romano -slave.  Vater, 
dans  le  quatrième  volume,  le  rattache  aux  langues  romanes,  ce  qui 
est  aussi  l'opinion  de  Raynouard  {Choix,  VI,  68).  Rapp  {Grammaire,  11, 157) 
cherche  au  contraire  à  le  détacher  de  la  famille  romane.  Mais  quel  est 
son  motif?  «  Nous  ne  comprenons  sous  le  nom  de  langues  romanes,  dit- 
il,  que  celles  qui  offrent  un  mélange  d'éléments  romains  et  germani- 
ques. »  Qu'on  retire  de  l'espagnol,  par  exemple,  l'élément  germanique, 
ce  n'en  sera  pas  moins  une  langue  romane. 

2.  Voy.  Schmeller,  Baier.  Wb.  IV,  70;  J.  Grimm,  dans  la  Zeitschrift  fur 
Geschichte  (111,  257)  de  Schmidt;  Pott,  Allgem.  Monatschrift  fur  Litter.  1852, 
p.  943;  mais  aussi  Diefenbach,  Zeitschrift  fur  vergleich.  Sprachf  XI,  283. 


DOMAINE   VALiQUE.  425 

dans  une  vaste  étendue  sur  la  rive  droite  du  Danube,  dans  les 
anciennes  provinces  de  Thrace  et  de  Macédoine,  jusqu'en  Thes- 
salie^  Le  tout  se  divise  en  deux  grands  dialectes,  celui  du  nord 
et  celui  du  sud,  autrement  appelés  daco-roman  et  macédo-roman. 
Le  premier  passe  pour  être  moins  mélangé,  et  est  littérairement 
plus  développé  ;  le  second  a  reçu  plus  d'éléments  étrangers,  par- 
ticulièrement albanais,  et  surtout  beaucoup  plus  de  grecs,  mais 
moins  de  slaves,  et  est  resté  à  l'état  de  patois^.  Nous  ne  com- 
prendrons que  le  premier  sous  le  nom  de  valaque.  Là,  comme  en 
italien,  l'étymologie  rencontre  de  grandes  difficultés  ;  des  langues 
appartenant  aux  familles  les  plus  diverses,  connues  ou  inconnues, 
se  sont  trouvées  réunies  ou  se  sont  succédé  dans  les  provinces 
moldo-valaque  ;  et  cependant,  à  en  juger  par  le  dictionnaire  que 
nous  possédons,  l'idiome  daco-roman  est  resté  pauvre. 

La  plus  ancienne  population  de  la  Dacie  était  d'origine 
thrace,  et  parlait,  d'après  l'opinion  généralement  admise,  une 
langue  voisine  de  l'ancien  illyrien;  les  habitants  de  la  Dacie 
orientale  étaient  les  Gètes,  ceux  de  la  partie  occidentale  les 
Daces  proprement  dits.  Après  la  conquête  de  l'Illyrie  (219 
av.  J.-G.)  et  de  la  Mésie  (30  av.  J.-G.)  par  les  Romains,  l'em- 
pereur Trajan  réduisit  aussi,  en  l'an  107  de  notre  ère,  la  Dacie 
en  province  romaine.  «  Trajanus,  victa  Dacia,  ex  toto  orbe  ro- 
»  mano  infînitas  eo  copias  hominum  transtulerat  ad  agros  et 
»  urbes  colendas  »  (Eutrope,  VIII,  3).  Mais  déjà  auparavant  la 
population  thrace  presque  entière  avait  été  obligée  de  reculer 
devant  l'invasion  des  Jazyges,  population  sarmate  qui  venait  de 
l'Orient  (voy.  Niebuhr,  Kleine  S chriften,  1,  376,  393).  Les 
colonies  qu'on  transporta  depuis  la  conquête  contribuèrent  puis- 
samment à  en  romaniser  les  anciens  habitants^;  mais  elles  ne 
purent  cependant  les  pénétrer  aussi  profondément  que  les  contrées 
de  l'Europe  occidentale  :  car,  déjà  cent  cinquante  ans  environ 
après  la  réunion  de  la  Dacie,  l'empereur  Aurélien  fut  contraint 
de  céder  cette  province  aux  Goths  (27.2).  A  cette  époque  on 
transporta  en  Mésie  une  partie  des  habitants.  Vers  la  fin  du 

1.  En  outre,  il  existe  au  nord-est  de  l'Istrie,  dans  la  vallée  de  l'Arsa, 
une  peuplade  de  race  valaque,  qui  se  réclame  de  son  origine.—  Miklosich 
a  étudié  l'histoire  et  la  langue  de  cette  peuplade  dans  un  appendice  à 
son  livre  sur  les  Éléments  slaves  du  valaque. 

2.  Sur  les  causes  de  ce  fait,  voy.  Albert  Schott,  Wal.  Msehrchen,  p.  48. 

3.  Le  séjour  des  armées  romaines  a  laissé  en  valaque  quelques  traces 
curieuses;  ainsi  Vï^^q  ù.q  vieux  a  été  rendue  par  veteranus  {betrun); 
compagnon  se  dit  fartât,  qui  vient,  à  ce  que  je  crois,  de  foederatus. 


V2i^  INTRODUCTION. 

v''  siècle  (489),  les  Bulgares,  peuple  tartare,  assimilé  plus  tard 
aux  Slaves,  commencent  leurs  incursions  en  Thrace  et  en  Mésie, 
ils  y  trouvent  déjà  des  colonies  slaves;  quatre-vingts  ans  plus 
tard,  il  y  a  en  Macédoine  une  province  slave,  la  Slavinie,  et  le 
domaine  valaque  finit  par  être  entouré  ou  occupé  par  des  peuples 
de  cette  race.  Ces  renseignements  historiques  sont  essentiellement 
tirés  d'un  article  de  Kopitar  dans  les  TRener /a/^r^.  n''  46.  Cf. 
aussi  l'introduction  qu'a  mise  Albert  Schott  en  tête  des  Contes 
V al aques qu il diipuhliès  avec  Arthur  Schott  (Stuttgard  et  Tubin- 
gue,  1845).  —  Miklosich(Die S lavischen  Elemente  im  Rumu- 
nischen, Nierme,  1861)  expose  les  faits  de  la  manière  suivante  : 
Les  colons  romains,  qui  n'étaient  point  de  purs  Romains,  mais  qui 
venaient  de  tous  les  coins  du  monde,  se  fondirent  avec  les  Daces  de 
la  rive  droite  du  Danube,  et  avec  les  Gètes  (en  Mésie).  Les  Romuni 
des  IV*  et  v*'  siècles  ne  doivent  donc  être  considérés  que  comme 
des  Daces  et  des  Gètes  romanisés.  A  ce  mélange  de  l'élément 
autoclithone  et  de  l'élément  romain,  s'adjoignit,  vers  le  vi^  siècle, 
l'élément  slave,  notamment  le  Slovène.  Il  est  vraisemblable  que 
les  Romuni  de  la  rive  droite  du  Danube  furent  poussés  par  les 
Slovènes  vers  le  nord,  où  ils  sont  encore  aujourd'hui.  C'est  alors 
aussi,  sans  doute,  qu'ils  s'établirent  dans  le  sud  (Macédoine).  A 
quelle  famille  appartenait  cet  idiome  gète  ou  dace  qui  s'est  com- 
biné à  l'idiome  romain?  Nous  l'ignorons,  faute  de  monuments. 
Cependant  on  peut  inférer,  de  certains  caractères  propres  au 
valaque,  que  cet  idiome  était  essentiellement  identique  avec  la 
langue  des  Albanais,  descendants  des  Illyriens  anciens,  qu'on 
peut  considérer  comme  les  parents  des  Thraces  ^ . 

Cet  immense  mélange  de  peuples  se  reflète  à  merveille  dans 
la  plus  orientale  des  branches  sorties  de  la  lingua  rustica. 
C'est  à  peine  si  la  moitié  de  ses  éléments  est  restée  latine.  On 
pourrait  croire  trouver  dans  cette  langue,  qui  n'a  eu  presque 
aucun  contact  avec  ses  sœurs  et  s'est  développée  sans  leur 
influence,  un  certain  nombre  de  mots  latins  qui  leur  sont  incon- 
nus ;  mais  on  se  tromperait  :  le  nombre  de  ces  mots  est  relative- 
ment minime  :  adauge  (adaugeré),  cade  (cadus,  gr.  v.dooq,  et 
aussi  slav.  hongr,  kad),  giane  (gêna),  hanu(fanum),  linge 


1.  Dans  un  récent  et  profond  travail  sur  ce  point  si  délicat,  R.  Rœsler 
{Dacier  und  Romœnen,  Vienne,  1866)  révoque  en  doute  la  parenté  des  Illy- 
riens et  des  Thraces,  et  par  suite  aussi  celle  des  Daces  et  des  Albanais; 
il  explique  l'identité  de  certaines  particularités  linguistiques  par  des 
emprunts  d'un  peuple  à  l'autre. 


DOMAINE   VALAQUE.  ^27 

(lingere),  ninge  (ningere),  nunte  {nuptus),  rude  subst. 
(rudis,  illyr.  rud),  sau  {seii),  ud  (udus),  vitrég  (vitricus), 
vorhe  (verbum),  et  quelques  autres.  Au  contraire,  on  y  cherche 
en  vahi  beaucoup  des  mots  les  plus  usités,  des  substantifs  comme 
pater,  mater,  cor,pes,  mta,  vox;  des  adjectifs  comme  ôrevz^, 
durus,  dignuSy  firmus,  levis,  paucus,  solus,  verus  ;  des 
verbes  comme  amare,  dehere,  mittere  (seulement  dans  des 
composés),  solere,  sperare^  etc.  Les  radicaux  de  la  moitié  non 
latine  doivent  se  rattacher  au  slave,  à  l'albanais,  au  grec,  au 
turc,  au  hongrois,  à  l'allemand,  et  à  d'autres  langues  encore  ^ 
La  lettre  B  du  Dictionnaire  d'Oien  ne  compte  pas  plus  de  qua- 
rante-deux mots  latins  contre  cent  cinq  étrangers  :  mais  la 
disproportion  n'est  pas  si  forte  dans  les  autres  lettres.  Un 
examen  attentif  des  éléments  étrangers  prouve  que,  malgré  les 
prétentions  des  grammairiens  valaques  à  la  pureté  de  l'origine 
de  leur  langue,  l'élément  slave  est  celui  qui  domine.  Déduction 
faite  de  quelques  noms  propres,  de  plusieurs  mots  qui  ne  sont 
évidemment  pas  d'origine  slave,  ou  qui  sont  douteux,  il  ne 
reste  pas  (dans  cette  lettre  B),  d'après  Miklosich,  moins  de 
cinquante  mots  qui  se  retrouvent  en  slave.  De  ce  nombre  sont  : 
bahe,  mère  (serbe  Mhà)  ;  haie,  salive  {haie)  ;  hdlege,  fumier 
{hàlega)\  hasne,  fable  (slov.  hasn);  hasta,  père  (bulg.  m.  m.); 
hesca,  spécialement  (serbe  hàska)  ;  hesne,  obscurité  (russe 
hezdna,  abîme)  ;  hlasne,  gâchis,  ouvrage  mal  fait  (serbe  hlè- 
san,  imbécile);  hlid,  écuelle  (v.-slov.  hljodd)\  hoale,  maladie 
(serbe  hol,  douleur);  hoarte,  arbre  creux  (russ.  hort'),  hoh,  fève 
(serbe  hoh)\  hojariu,  gentilhomme  {holjâr,  de  hdlji,  meilleur); 
hogdt,  riche  (hôgat);  hrasde,  sillon  (serbe  hrazda);  hrod,  gué 
(hrod);  hujac,  impétueux  (hvrjan,  orageux).  En  albanais  on 
retrouve:  halte,  bourbier  (haljte);  heleà,  calamité  (ôe(; a,  acci- 
dent; cf.  serbe  hèlâj  m.  s.);  hecan,  épicier  (alb.  turc  serbe  ha- 
kal)  ;  hizui,  confier  (hessôig,  croire)  ;  hrad,  sapin  (hreth); 
hriciui  rasoir  (hrisk,  serbe  hrîjâé);  hroasce,  crapaud  (ère^'^^, 
tortue);  hucurà,  se  réjouir  {hukurôig,  embellir)  ;  huze,  lèvre 
(alb.  même  mot).  Les  mots  suivants  se  retrouvent  en  hongrois  : 
hdlmos,  gâteau  de  farine  (hdlmos)  ;  harahoju,  corbeille 
(haraholj)\  heance,  cailloux  {heka  ko);  henni,  regretter  (han- 
ni)\  hetég,  malade  (m.  m.);  hicdo,  fer  à  cheval  (W  hèk6)\  hiréu, 
juge  {hirô)\  hiruî,  vaincre,  posséder  (hirni);  hohoane,  sor- 


1.  Pour  l'élément  slave,  voir  le  livre  précité  de  Miklosich;  Rosier  a 
réuni  (Vienne,  1865)  les  éléments  grecs  et  turcs. 


^128  INTRODUCTION. 

cellerie  {baho  nasag);  boi,  combat  {haj)\  boncei,  rugir  (bogni); 
bôrzos,  hérissé  {borzas)\  bucni,  pousser  (bokni)\  bunda,  peau 
de  bête  {bunda,  originairement  allemand);  burujdne,  gueule-de- 
lion  [buridn,  mauvaise  herbe)  ;  busdugdn,  massue,  casse-tête 
(buzogany).  Mais  avec  une  langue  aussi  singulièrement  mélan- 
gée on  ne  peut  affirmer  qu'ils  en  viennent  ;  plus  d'un  peut  aussi 
se  rattacher  au  slave.  L'élément  grec  est  plus  fortement  repré- 
senté que  dans  les  autres  langues,  même  l'italien;  nous  pre- 
nons des  exemples  dans  toutes  les  lettres  :  afïirisi,  excommu- 
nier (à9cpiJ;£iv,  séparer);  argdt,  valet  (àp^àTr^ç,  sevhe  ar g atin); 
ateUy  impie  (aOeoç);  dzim,  sans  levain  (aCu(jio;)  ;  beteleu,  homme 
efféminé  (PiiaXoc);  biôs,  riche  (tcXougioc?  grec  moderne); 
bosconi,  ensorceler  (Paa%aiv£iv);  camete,  intérêts  (7.a[j.aToç,  tra- 
vail); celûger,  moine  (xaXcç  yépwv,  beau,  c'est-à-dire  cher 
vieillard,  aU).  calojér);  ceremide,  tuile  (x£pa[jiç);  chivot, 
armoire  (xi6wt5ç) ;  colibe,  cabane  (xa au 6*/;);  crin,  lis  (/.pivov);  dds- 
cal,  maître  (âtâdcxaXo;)  ;  dece,  colère  (SiV/;?);  drom,  chemin 
(âpéjxoç)  ;  eftin,  à  bon  marché  (£ut£Ay]ç)  ;  fdrmece,  enchante- 
ment (çapij^axov)  ;  fleure,  bavard  (çXuapoç);  haine,  vêtement 
(/Xaivr^?);  haleu,  filet,  Lex.  Bud.  (àXu6£'.v,  pêcher);  herezi, 
donner,  faire  cadeau  (xapi^EcOai);  icoane,  image  (eixwv)  ; 
lipse,  manque  (X£T(}^i(;);  mac,  pavot  (îj^yj^wv);  merturisi,  té- 
moigner (iJ.apTup£Ïv)  ;  miel,  brebis  (dont  la  rencontre  avec  l'ho- 
mérique jjLr^Aov  doit  cependant  plutôt  être  fortuite)  ;  plas me, 
créature  (-TuXàaiJLa)  ;  procopsî,  faire  des  progrès  (xpo^éxTEiv)  ; 
prônie,  prévoyance  (xpcvota)  ;  scafe,  vase  à  boire,  plateau  de 
balance  (axa^y;);  seatre,  tente  (è^éSpa);  trufie,  orgueil  (xpucpY]); 
zeame,  sauce  (^é|xa);  zugrdv,  peintre  (C^Tpaçoç).  Il  est  vrai 
qu'une  partie  de  ces  mots  existent  aussi  dans  des  dialectes 
slaves. — L'élément  germanique  est  insignifiant,  malgré  le  contact 
des  Goths  ;  une  partie  des  mots  qui  le  composent  a  même  été 
introduite  médiatement,  par  les  Hongrois  et  les  Slaves  des  pays 
voisins  ;  une  autre  ne  l'a  été  que  dans  les  temps  modernes,  par 
la  Transylvanie  et  l'Autriche.  Il  est  vrai  qu'en  pareil  cas,  ce 
qui  est  décisif,  c'est  le  fait  de  la  possession,  et  non  la  manière 
dont  on  l'a  acquise.  Voici  à  peu  près  les  exemples  les  plus 
importants  :  bande,  troupe  (s'accorde,  il  est  vrai,  avec  l'ail,  bande, 
mais  aussi  avec  le  hongr.  banda)  ;  gard,  haie  (avec  le  goth. 
gards,  ail.  garten,  mais  aussi  avec  l'alb.  garde)',  groape, 
fosse,  pourrait  être  le  goth.  grôba,  mais  ressemble  plus  à  l'alb. 
grope-,  lade,  coffre,  ail.  lade,  est  aussi  illyr.  slav.  hongr.;  lec 
médecine,  lecuî,  guérir,  goth.  lêkinôn,  slovène  Ijekovatisz  :  c'est 


I 


DOMAINE   VALAQIIE.  429 

un  mot  auquel  le  germanique  et  le  slave  ont  une  part  égale  ;  sticle, 
verre  comme  matière,  slovène  styklo  m.  s.,  gothique  stikls 
coupe,  qu'on  ne  sait  auquel  rapporter  du  slave  ou  de  l'allemand  : 
sterc,  strece,  cigogne,  bulg.  siruk  :  selon  Miklosich  il  est 
très-improbable  que  ce  mot  vienne  de  l'allemand  ;  vardeati, 
garder,  goth.  vardjan,  v. -h. -allemand  warten,  slovène  mod. 
vardetiy  hvi\^.  vardi\  d'origine  allemande,  d'après  Miklosich. 
La  ressemblance  de^ac?,  lit,  avec  le  goth.  Z^at^i  est  frappante;  mais 
on  doit  aussi  rapprocher  le  hongrois  pad,  banc  :  de  même 
pilde,  modèle,  rappelle  le  v. -h. -allemand  pildi,  mais  aussi  le 
hongr.  illyr.  pelda.  Barde,  hache  (v. -h. -ail.  harta)\  bordeaiu 
cabane  (ail.  hord)\  dost,  nom  d'une  plante  (v.-h.-all.  dosto, 
ail.  mod.  dost,  origan);  latz  (ail.  latte);  steange,  perche  (ail. 
stange,  perche);  toane,  tonne  (ail.  tonne),  paraissent  libres 
de  tous  rapports  avec  d'autres  langues  que  l'allemand.  Plusieurs 
autres,  comme  bregle,hv\àe\  darde,  ûèche ;  isbendi,  venger; 
nastur  (nœuds);  sale,  salle,  viennent  sans  doute  immédiate- 
ment de  l'italien  briglia,  dardo,  sbandire,  nastro,  sala. 
D'autres  encore,  comme  bruncrûtz,  ciuber,  dantz,  drot, 
grof,  hdhele,  harfe,  niulde,  obéit,  plef,  sine,  sonce,  sure, 
surtze ,  troace ,  semblent  avoir  pour  source  l'allemand 
moderne  (  souvent  prononcé  à  l'autrichienne  )  :  brunnen- 
kresse,  cresson;  zuber,  cuveau;  tanz,  danse;  draht,  fil;  graf, 
comte;  hechel,  séran  ;  harfe,  harpe;  mulde,  jatte;  abschied, 
congé;  blech,  plaque;  schiene,  hande;  sehinken  (schunken), 
jambon;  scheuer,  grange;  schiïrze,  tablier;  trog,  huche. — 
Dans  des  circonstances  favorables,  une  langue  peut  quelquefois 
subir  le  mélange  le  plus  fort  sans  y  perdre  son  caractère  ;  mais 
le  valaque  n'était  pas  bien  arrivé  encore  pour  ainsi  parler  à  la 
pleine  possession  et  à  la  conscience  de  lui-même,  quand  il 
commença  d'être  pénétré  par  les  éléments  étrangers.  Les  prin- 
cipes de  l'assimilation  lui  faisaient  encore  défaut  :  l'admission 
trop  littérale  des  mots  étrangers  en  est  la  preuve  ;  des  sons 
purement  slaves,  des  groupes  même  de  lettres  comme  ml  ei  mr 
initiaux,  furent  accueillis  sans  changement. 

La  littérature  daco-romane  commence  à  la  fin  du  xv°  siècle. 
Du  moins  il  a  paru  à  Jassy  en  1856  un  long  Fragment  istorik  in 
vechea  limbe  romene,  din  1495,  réimprimé  dans  la  Revista 
romana,  vol.  I,  Bucharest,  1861,  p.  547,  574.  Un  autre  docu- 
ment de  l'année  1436,  également  publié,  est  regardé  comme  faux 
dans  ce  dernier  ouvrage.  Jusqu'alors,  on  avait  placé  la  naissance 
de  la  littérature  (qui  n'était  guère  qu'ecclésiastique)  à  l'année 

D1£Z  9 


-130  INTRODUCTION. 

1580.  Le  prince  de  Transilvaine  Rakoczy  ordonna  le  pre- 
mier (1643)  aux  Valaques  de  prêcher  la  parole  de  Dieu  dans 
leur  langue.  Dans  ces  derniers  temps,  il  a  paru  des  ouvrages 
scientifiques  et  poétiques  en  valaque.  Plusieurs  écrivains  se  sont 
occupés  de 'leur  langue;  cependant  il  manque  encore  un  bon 
dictionnaire  dont  le  valaque  serait  l'objet  principal  et  le  point  de 
départ.  Le  Lexicon  valachicolatino-hungarico-gerî/ianicum 
{Budae,  1825),  œuvre  de  plusieurs  mains,  est,  jusqu'à  présent, 
le  plus  complet,  sinon  le  plus  exact.  Si  on  possédait  des  chartes 
(slaves,  bien  entendu)  écrites  en  Yalachie  au  moyen  âge,  elles 
permettraient,  ne  fût-ce  qu'au  moyen  des  noms  propres,  de 
pousser  plus  liaut  l'histoire  de  la  langue  et  d'éclairer  bien  des 
faits  inexpliqués.  La  science  ressent  vivement  cette  lacune. 


LIVRE  I 


PHONÉTIQUE 


LIVRE  I. 

PHONÉTIQUE 


Nous  divisons  ce  premier  livre  en  trois  sections.  La  première , 
partant  des  langues  mères,  étudie  le  sort  de  leurs  lettres  dans  les 
langues  dérivées  :  la  seconde,  remontant  de  ces  langues  déri- 
vées (considérées  comme  organismes  complets)  à  leur  origine, 
expose  le  rapport  étymologique  de  leurs  sons.  A  vrai  dire  il  n'y 
a  qu'une  langue  base  et  source  de  toutes  les  langues  romanes  :  c'est 
le  latin.  Mais,  comme  nous  l'avons  vu,  il  y  a  encore,  dans  le 
domaine  roman,  un  élément  étranger  qui  n'est  pas  sans  impor- 
tance, et  qui  a  subi  en  roman  une  transformation  propre  :  aussi 
est-il  nécessaire,  après  avoir  étudié  les  lettres  latines,  de 
passer  en  revue  les  lettres  étrangères.  La  seule  langue  étrangère 
qui  ait  exercé  par  son  vocabulaire  une  influence  notable  sur  le 
roman  est  celle  des  Germains  dans  ses  différents  dialectes. 
Aussi  peut-on  dresser  un  tableau  complet  des  lois  qui  ont  présidé 
à  cette  action,  comme  nous  le  verrons  ci-dessous.  L'influence  de 
l'arabe  (sans  importance  pour  le  domaine  roman  envisagé  dans 
son  ensemble)  est  considérable  dans  les  langues  du  sud-ouest  de 
l'Europe,  et  ici  encore  on  peut  décrire  avec  exactitude  les  règles 
de  transformation.  Quant  à  ce  qui  concerne  les  autres  langues  dont 
l'influence  ne  s'exerce  que  sur  une  province  isolée  de  ce  vaste 
domaine,  l'assimilation  de  l'élément  slave  par  le  valaque  pourrait 
aussi  se  ramener  à  des  lois  définies  ;  mais  cette  dernière  langue 
inspire  jusqu'à  présent  moins  d'intérêt  que  ses  sœurs,  et  il  serait 
peu  utile  de  traiter  ce  sujet  en  détail  :  il  suffira  d'en  noter  les  faits 
importants  dans  le  chapitre  consacré  à  l'étude  des  lettres 
valaques.  Quant  aux  éléments  celtiques  et  ibériques,  trop  clair- 
semés pour  donner  lieu  à  une  étude  systématique,  nous  nous 
bornerons  à  des  observations  isolées.  L'élément  grec,  presque 
insignifiant,  comme  on  l'a  vu  ci-dessus,  peut  être  joint  au  latin. 
—  Ces  deux  premières  sections,  qui  se  complètent  et  se  déter- 
minent mutuellement,  sont  suivies  d'une  troisième  section 
consacrée  à  l'étude  de  la  prosodie. 


SECTION   I. 


LETTRES  DES  LANGUES  MERES. 


LETTRES   LATINES. 

Avant  d'aborder  l'étude  des  questions  que  soulève  le  rapport 
des  lettres  latines  aux  lettres  des  langues  dérivées,  il  faut  insis- 
ter sur  une  division  importante  déterminée  par  le  temps,  et  qui 
sépare  l'élément  latin  en  deux  classes.  La  première ,  de 
beaucoup  la  plus  importante,  comprend  tous  les  mots  que  le 
peuple  a  formés  de  la  langue  originaire,  d'après  des  lois 
d'autant  plus  sûres  qu'elles  étaient  inconscientes.  La  deuxième 
classe  se  compose  de  tous  les  mots  introduits  plusieurs 
siècles  après,  et  de  nos  jours  encore,  par  les  lettrés  avec 
une  exactitude  littérale,  et  sans  aucun  souci  de  ces  lois  fonda- 
mentales. On  peut  comparer  les  mots  de  la  première  classe  aux 
créations  de  la  nature,  les  mots  de  la  seconde  aux  créations 
de  l'art.  Nous  insisterons  souvent  encore  dans  le  cours 
de  cette  grammaire  sur  cette  division  caractéristique.  On  peut 
citer  comme  exemples  de  la  première  classe  Tit.  cagione, 
cosa,  dottare,  Ves^.  caudal,  palabra,  vela7\  le  fr.  ache- 
ter, façon,  frêle,  employer-,  comme  exemples  de  la 
seconde  l'ital.  occasione,  causa,  dubitare,  Fesp.  capital,  pa- 
rdbola,  vigilar,  le  franc,  accepter,  faction,  fragile,  impli- 
quer. Ce  procédé  devait  nécessairement  amener  l'existence  de 
beaucoup  de  mots  latins  sous  une  double  forme  dans  les  langues 
dérivées  ;  et  les  exemples  que  nous  venons  de  citer  ont  été 
choisis  dans  cette  catégorie  ^ . 


1.  Il  serait  à  désirer  que  nous  eussions  pour  chaque  langue  romane 
une  liste  aussi  complète  de  ces  mots  à  double  forme  que  celle  que 
nous  possédons  pour  le  français  dans  le  Dictionnaire  des  Doublets  ou 
doubles  formes  de  la  langue  française,  par  Auguste  Brachet.  Paris,  1868. 
Cette  excellente  monographie  peut  apprendre  combien  un  tel  sujet  est 
fécond  pour  l'étymologie  et  pour  la  grammaire.  Il  [est  vrai  que  le 
français  était  plus  propre  que  toute  autre  langue  romane  à  fournir  de 
pareils  résultats. 


LETTRES   LATINES.  4  35 

Cette  division  des  mots  en  deux  classes,  d'après  leur  origine, 
est  particulièrement  importante  pour  le  français  :  d'une  part  en 
effet  cette  langue  est  celle  qui  a  perdu  le  plus  grand  nombre  de 
mots  latins  qu'elle  a  été  obligée  de  remplacer  ensuite  en  recourant 
de  nouveau  à  la  source  commune  ;  d'autre  part  c'est  celle  où 
la  différence  de  forme  entre  les  mots  anciens  et  les  mots  nouveaux 
est  le  plus  tranchée  et  appelle  le  plus  une  explication.  Aussi  les 
grammairiens  français  de  nos  jours  insistent-ils  avec  raison  sur 
cette  division  des  deux  couches  de  mots.  Ils  nomment  les  mots 
de  la  première  classe  mots  populaires ,  ceux  de  la  seconde 
mots  savants  ^ .  Ils  reconnaissent  les  premiers  à  trois  caractères 
distinctifs  :  l'observation  exacte  de  l'accentuation  latine,  la  sup- 
pression de  la  voyelle  brève  atone,  la  chute  de  la  consonne 
médiane.  Voyez  spécialement  Brachet,  Grammaire  historique 
de  la  langue  française,  p.  71  et  suivantes.  De  ces  trois  règles 
de  formation,  la  première  sera  étudiée  dans  notre  troisième  section; 
nous  parlerons  de  la  seconde,  à  propos  des  voyelles  atones,  dans 
la  présente  section  ;  la  troisième  règle  trouvera  son  application  à 
chacune  des  consonnes.  Tous  les  mots  qui  n'observent  pas  ces 
trois  règles  se  caractérisent  par  cela  même  comme  rentrant 
dans  rélément  savant. 


VOYELLES. 


Leur  importance  en  roman  dépend  principalement  de  l'accent  : 
la  voyelle  sur  laquelle  il  repose  forme  le  centre,  l'âme  du 
mot;  le  génie  de  la  langue  s'est  imposé  ici,  dans  ses  créations, 
une  règle  précise,  tandis  qu'il  se  permet  des  changements 
beaucoup  plus  arbitraires  avec  les  voyelles  non  accentuées  (ou 
atones) .  Ces  deux  catégories  ont  eu  pour  lui  la  valeur  de  deux 
éléments  spécifiquement  distincts.  Aussi  est-il  nécessaire  de  les 
étudier  séparément. 


1.  A.  w.  Schlegel  avait  déjà  employé,  au  moins  pour  les  doubles 
formes,  l'expression  de  mots  populaires  et  de  mots  savants.  Les  Espagnols 
distinguent  aussi  les  voces  populares  des  voces  eruditas.  Je  les  ai  moi- 
même  caractérisées  autrefois  par  le  nom  d'élément  ancien  ou  populaire , 
et  par  celui  d'élément  moderne. 


436  VOYELLES  LATfNES.  TONIQUES.  À. 


I.    VOYELLES    ACCENTUEES. 

Les  voyelles  accentuées  exigent,  étant  de  beaucoup  les  plus 
importantes,  une  étude  très-minutieuse.  Il  faut  y  établir  une 
seconde  division  fondée  sur  la  quantité,  et  qui  les  distingue  en 
longues  et  en  brèves  ;  une  catégorie  à  part  doit  être  ouverte 
pour  celles  qui  sont  longues  par  position.  Il  n'y  a  que  Va 
auquel  ne  s'applique  point  cette  division. 

Les  dérogations  aux  règles  générales  du  roman  sont  si  fortes 
en  français,  qu'il  eût  été  plus  commode  d'étudier  cette  langue  h 
part.  Cependant  comme  cette  grammaire  est  une  grammaire 
comparée,  et  qu'en  plusieurs  points  importants  la  langue 
française  donne  la  main  à  ses  sœurs,  il  est  plus  sage  de  ne 
point  opérer  cette  séparation. 


Cette  voyelle  s'est  maintenue  intacte  en  italien,  en  espagnol, 
en  portugais  et  en  provençal.  Cependant  on  ne  peut  nier  qu'il 
existe  quelques  exemples  d'affaiblissement  en  ai  ou  e.  L'it.  melo 
du  substantif  mâ7w5  semble  être  une  forme  différentiative  amenée 
par  malo  de  l'adjectif  malus  (que  la  prosodie  ne  distinguait  plus 
de  mâlus),  et  n'a  sans  doute  aucun  rapport  avec  le  grec  (j-^aov. 
Le  suffixe  italien  évole  s'est  de  même  formé  du  lat.  ahilis 
par  la  conversion  au  suffixe  ehilis  ou  ihilis,  lodevole  =  fie- 
voie.  Treggia  de  trahea  est  un  autre  exemple.  iVo^are  présente 
un  exemple  du  changement  de  a  en  o  (voy.  le  Dictionnaire 
éty œnologique).  —  On  peut  citer  pour  l'espagnol  alerce  de 
larix\  pour  le  portugais  fome  de  famés \  pour  le  provençal 
menjar  à  côté  de  manjar\  aigua,  aiga  tandis  qu'on  ne 
rencontre  point  agua  (de  aqua)  doit  étonner.  Quant  aux  autres 
exemples  provençaux,  ils  ne  se  rencontrent  que  dans  des  syllabes 
atones:  aigrament,  aimansa,  aiguillefa,  escaimel^maigreza. 
Cf.  au  de  o  dans  la  même  position  {aulen  de  olens).  Grève,  de 
gravis,  forme  générale  en  roman,  est  peut-être  né,  par  une  sorte 
d'analogie,  sous  l'influence  du  pendant  levé,  La  forme,  géné- 
rale aussi  en  roman,  gettare  vient  plutôt  de  ejectare  que  de 
jactare.  Ct*.  Dictionn.  Etymolog.  I.  —  Le  cas  le  plus  fréquent 
et  le  plus  important  est  celui  ou  a  (par  l'influence  d'un  e  ou  d'un 
i  qui  s'attache  à  lui)  devient,  suivant  les  langues,  tantôt  ai. 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  A.  437 

tantôt  ei,  tantôt  e  et  ie  :  pr.  air,  esp.  aire  de  aer;  pr.  primai" 
ran  (mais  seulement  primer,  primier),  pg.  primeiro,  esp. 
^rz'mero,  it.  primiero  de  primarius  ;  pr.  esclairar  à  côté  de  ^5- 
clariar\  pr.  ôaw,  pg.  heijo,  pr.  &^50,  esp.  basium;  pr.  /azY, 
pg.  /'e^^o,  esp.  /î^c/io  de  factus;  par  la  résolution  du  c  en  ^■.  Il 
est  douteux  que  dans  allegro  de  alacer,  Ye  de  la  dernière  syllabe 
ait  agi  de  même  sur  la  forme  de  la  tonique.  Dans  it.  ciriegia, 
esp.  cereza,  pr.  serisia,  de  cerasum,  ceraseum,  la  forme 
provençale  s'oppose  à  Thypothèse  d'une  semblable  influence. 

La  déviation  de  la  voyelle  pure  est  un  peu  plus  forte  en 
valaque.  D'ordinaire  elle  reste  intacte,  aussi  bien  devant  les 
consonnes  simples  que  devant  les  consonnes  composées,  par 
exemple  :  acu,  amar  {amarus),  ape  [aqua),  arame,  {aéra- 
men),  asin,  hratz  {hrachium),  cad  (cado),  cap  (caput),  case, 
chiar  {clarus),  fac  {facio),  fag  (fagus)j  lat  {latus  adj.), 
mare,  nas,  pace  (paœ),  plac  (placeo),  rad  (rado),  ramure 
(ramus),  rar,  s  are  {s  al),  scare  (scala),  trag  {traho),  trame 
(trama),  vace  (vacca);  ambi,  arbore,  ard  (ardeo),  arme 
{arma),  aspru,  barbe,  cale  {calco),  cald,  carne,  carte, 
gras  {grassus),  lampe  {lampas),  lapte  (lac),  larg,  larve, 
las  {laœo),  margine,  nasc  {nascor),  palme,  parte,  salce 
{salix)  et  beaucoup  d'autres.  Les  exceptions  sont  par  exemple 
innot  {nato,  -as),  lotru  {latro,  -onis  Lex.  bud.),  pehde 
{palatium,  hongrois  palota),  la  plupart  devant  m  comme 
chem  {clamo),  defeim  {diffamo),  foame  {famés),  cump 
{campus),  umblà  {ambulare).  Devant  n,  c'est  une  règle  que 
Va  se  change  en  u  sourd  :  que  Vn  soit  suivie  d'une  voyelle  ou 
d'une  consonne,  ou  qu'elle  soit  eUe-même  finale^  cela  ne  change 
absolument  rien.  Exemples  :  cuine  (canis),  cunepe  (cannabis), 
lune  (lana),  '^nunece  (manica\  romun  (romanus)  ;  blund 
(blandus),  frung  (frango),  munc  (manduco),  puntece  (pan- 
teoc),  sunge  (sanguis);  on  en  trouvera  dans  la  deuxième  section 
des  exemples  plus  nombreux.  A  persiste  dans  un  petit  nombre 
de  mots  comme  an  (annus),  lance  (lancea),  plante,  sant 
sanctus);  il  se  change  en  d'autres  voyelles  dans  :  greu  (gra- 
num),  strein  (extraneus),  ghinde  (glans),  inime  (anima), 
alune  (avellana),  unghiu  (angulus). 

C'est  en  français  que  cette  voyelle  a  le  plus  souffert  ;  le  son 
pur  de  Va  s'est  très-fréquemment  assourdi  en  ai,  e,  ieK  On  doit 

1.  Nous  pourrions  (remarque  Delius,  Jahrbuch,  I,  354),  rétablir  plus 
exactement   la   série  de  permutation,  en   disant  que  a  est   d'abord 


488  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  A. 

avant  tout  mettre  à  part  le  changement  général  en  roman,  chan- 
gement dont  nous  venons  de  dire  un  mot,  et  qui  consiste  dans 
l'assourdissement  de  Va  par  l'influence  d'un  i  subséquent  comme 
dans  air,  premier j  baiser,  fait.  Les  transformations  de  Va  sont 
multiples;  on  peut  cependant  y  saisir  quelques  règles  :  i)  a  reste 
intact  en  position  latine,  et  en  position  romane,  même  quand 
elle  n'existe  plus  dans  la  forme  présente  :  a)  cas  de  position 
latine  :  cheval,  val,  pâle  (pallidus),  haut  (altus),  flamme, 
lampe,  change  (cambio),  an,  pan  (pannus),  van,  plante, 
grand,  mange  (raanduco),  lance,  balance,  sang,  chanvre, 
char,  charme  [carmen),  art,  part,  lard,  charge  {car rico), 
large,  barbe,  arbre,  casse  (quasso),  gras,  las,  pas,  pâques 
(pascha),  âpre,  louvat  (it.  lupatto),  natte  (matta),  bats 
(battuo),  quatre  (quattuor),  sac,  vache,  lâche  (laœus) , 
larme  (lacri^na),  nappe  (mappa),  achat  (adcaptare). — b)cas 
de  position  romane  :  chambre,  âme  (anima  an' ma),  manche 
(inan'ca),  ancre  (anch'ra),  charme  (carp'nus),  diacre  (diac- 
nus),  âne,  plane  {piaf nus),  vo'i/age  {viat'cum)  et  d'autres 
semblables ,  fat  {fatuus  fatvus) ,  miracle,  gouvernail , 
image  {imag'nem),  page  {pag'na),  sade  {sap'dus),  admi- 
rable et  toutes  les  finales  en  able;  de  plus,  tous  les  mots  avec 
un  i  palatal  comme  mail  {malleus  maljus),  paille,  bataille, 
Espagne,  grâce,  cuirasse  {coriacea),  bras,  place,  ache 
(apium  apjum),  sage  {sapjus),  rage  {rabjes),  cage  {cavja). 
Il  n'y  a  sans  doute  pas  d'autre  exception  que  chair  (pr.  carn), 
très,  qu'a  précédé  d'ailleurs  un  type  roman  très-ancien  tras, 
aspergé  {asparagus).  En  résumé,  la  position  protège  la 
voyelle  a,  comme  elle  protège  aussi  Ve  et  Vo.  —  2)  Devant  m 
et  n,  lorsqu'ils  ne  sont  pas  suivis  d'une  consonne,  a  dégénère 
en  ai  :  aime,  ain  {hamus),  clain  v.-fr.  {cla^nare),  daim 
{dama),  faim,  rain  v.-fr.  [ramus),  -ain  dans  airain  {aera- 
ramen),  essaim,  {examen),  levain  {Hevamen),  demain, 
{mane),  grain,  laine,  main,  nain,  pain,  plaine,  raine  vieilli 
{rana),  sain,  semaine  {septimana),  vain,  -ain  dans  romain, 
chapelain.  Grâce  à  une  légère  altération,  le  suffixe  ien  pour 
iain  dans  chrétien,  égyptien,  indien,  italien,  païen,  etc.  se 
dérobe  à  cette  règle,  ainsi  que  lien  pour  liain  (ligamen). 
Artisan,  paysan  sont  une  exception  réelle.  Chien  pour  chain 


devenu  e,  et  que  dans  certains  cas  (par  exemple  devant  m,  n,  et  même 
devant  r),  cet  e  s'est  alourdi  dans  la  diplithongue  ai, —  ou  aussi  bien,  que 
cette  voyelle  s'est  étayée  d'un  i  bref,  et  s'est  diphtlionguée  avec  lui. 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  E.  ^  39 

est  une  forme  qui  étonne,  quand  on  en  rapproche  pain  de  partis 
et  autres  semblables.  —  3)  Devant  les  autres  consonnes  simples 
(si  l'on  considère  les  mots  dans  leur  forme  la  plus  primitive), 
et  aussi  quand  ces  consonnes  sont  suivies  de  la  semi-voyelle  r, 
a  se  change  habituellement  en  e  ouvert  (parfois  transcrit  ai), 
—  ou  en  e  fermé  quand  il  est  final  ou  devant  une  consonne 
muette,  comme  dans  quel,  sel,  tel,  échelle,  pelle  (pala),  -el 
dans  mortel  et  autres  semblables,  autel  {altare),  amer,  cher, 
chère  (gr.  )tapa),  mer,  chanter,  chantèrent,  écolier,  régu- 
lier, chez  (casa),  nez,  gréipour  gret,  lé  [latum) ,  pré ,  vérité, 
chanté,  chef{caput),  achève  {esip.  acabo),  sève  (sapa),  chèvre, 
fève,  lèvre,  orfèvre,  trefVvè\n^(t.rahs),  clef,  nef,  soefYieux 
(suavis);  aile,  clair,  pair,  vulgaire,  aigre,  maigre.  Mais 
il  ne  manque  pas  de  mots  qui  devant  les  consonnes  les  plus 
diverses  gardent  fidèlement  la  voyelle  originaire.  Ce  sont  les 
suivants  :  mal,  animal,  canal,  -al  dans  bestial,  égal,  loijal, 
royal,  et  d'autres  adjectifs  ainsi  terminés,  avare,  car  (quare), 
rare,  cas,  rase  (radere,  rasus),  vase,  avocat,  état,  cigale, 
(cicada),  lac,  estoynac,  rave  (râpa),  entrave  (trabs),  cave, 
grave,  lave,  cadavre.  Plusieurs  de  ces  mots  portent  à  la  vérité 
l'empreinte  moderne,  comme  canal  (v.-fr.  chenel),  avocat  (à 
cbië  avoué)',  d'autres  ne  pouvaient  abandonner  Va  qui  servait 
à  empêcher  l'homonymie,  comme  cas  à  côté  de  chez,  état  à  côté 
de  été,  rave  à  côté  de  rêve,  lave  à  côté  de  lève;  mais  pour  la 
plupart  des  mots,  cette  excuse  n'est  pas  admissible, 

E. 

I.  1.  Quand  il  est  long,  ou  quand  il  est  devenu  long  parla 
chute  d'une  consonne  (m^n5^5  mm^),  e  s'est  maintenu  ordi- 
nairement intact.  Dans  un  petit  nombre  de  cas  seulement  il  se 
diphthongue,  par  suite  d'une  confusion  avec  e  bref.  Ital.  alena 
(anhèlare),  rena  (aréna),  avena,  blasfemia,  cedo,  celo, 
cera,  credo,  creta,  devo  (dëbeo),  femmina,  fievole  (flêbi- 
lis),  erede  (herédem),  meco  (mëcum),  inese ,  peggio 
(péjus),  peso  (pensum  pësum),  pieno  (plénus),  cheto  (quië- 
tus),  remo,  rete,  sede,  semé,  sera,  seta,  sevo  (sëbum), 
spero,  tela,  teso  (tensus),  tre  (trës),  vélo,  vena,  veneno, 
prima-vera  (vër),  vero;  querela,  avère,  canneto,  et  les 
autres  dérivations  en  -ëla,  -ëre,  -ëtum.  Les  cas  de  diphthon- 
gaison  en  ie  sont  bieta  [bëta),  fiera  (fëria,  s'il  n'y  a  pas 
attraction  de  Vi),  Siena  (Sëna).  —  Esp.  avena,  cera,  creo. 


-140  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  E. 

debo,  lleno  (plënus),  mesa  (mensa),  mes,  quieto,  remo, 
redy  semen,  sebo,  espero,  tela,  très,  vélo,  vena,  veneno  ; 
querella,  haber,  arboleda  (arborëtum).  le  dans  tieso  (ten- 
sus  tësus).  —  En  portugais,  quand  e  est  suivi  d'une  seconde 
voyelle,  il  peut  s'allonger  en  ei  :  freo  freio  [frénum),  cheo 
cheio  (plënus). —  Pr.  aie,  avena,  ces  (census),  cera,  cre,  crei 
(credo),  peitz  (pëjus),  pie,  quet,  le  (lënis),  ser,  seré  (serë- 
nus),  esper,  très,  veré  (venënum),  ver,  aver.  —  Le  français 
s'écarte  beaucoup  de  cette  règle  générale  en  roman.  A  la  vérité, 
e  se  maintient  encore  intact  dans  beaucoup  de  mots,  notam- 
ment devant  l,  comme  dans  :  bette  (bëta),  blasphème,  cautèle, 
carême  (quady^agësima) ,  cède,  chandelle,  coynplet,  cruelle 
(crudélis),  femme,  fidèle,  pèse,  querelle,  règle,  rets,  sème 
(sëmino),  espère,  étrenne  (strëna)  ;  devant  n  on  écrit  géné- 
ralement ei  :  frein,  haleine,  plein,  veine.  Mais  la  forme 
ordinaire  est  oi  :  avoine,  crois  (credo),  dois  (dëbeo)»  moi 
(më),  mois,  poids  (it.  peso),  soir,  soie,  espoir,  toile,  trois, 
voile,  avoir,  courtois  i^cortensis),  hoir  vieux  (hëres),  coi 
(quietus),  voir  (vërus).  Dans  d'autres  mots,  la  langue  s'est 
décidée  pour  la  forme  ai,  comme  dans  :  craie  (crëta),  cannaie 
(cannëtum),  taie  (thëca).  —  Val.  otzet  (acëtum),  trei  (trës)^ 
pomet(po7nëtum,  dans  ^iQvcidXi  pomet) .  ^adans  ceare  (cëra), 
seare  (sera),  teace  (thëca),  aveà  (habëre),  etc. 

2.  La  permutation  de  ë  en  i,  bien  que  commune  au  roman, 
est  rare  en  dehors  du  français.  L'italien,  par  exemple,  dit  :  Cor- 
niglia  (Cornëlia),  Messina  (Messëne,  ou  du  grec  Msaa'/iVY),  yj 
étant  prononcé  comme  i),  sarracino  (saracënus).  — Esp.  con- 
sigo  (sëcum),  venino  vieux  (venënum)  ;  pg.  siso  (sensus 
sësus).  —  Pr.  berbitz  (vervëcem),  pouzi  (pullicënus),  razim 
(racëmus),  sarraci.  —  Fr.  brebis,  cire  (cëra),  7narquis 
(ynarchensis) ,  mey^ci  (mer cëdem),  pris  (prensus) ,  poussin , 
raisin,  tapis  (tapëtum),  venin,  v.-fr.  pa}is  (pagense,  aujour- 
d'hui j^ai/^),  seine  (sagëna),  seri  (serënus).  On  retrouve  cette 
propension  au  changement  de  e  en  i  dans  le  vha.  fîra  (fëriae), 
pîna  (it.  pend),  spîsa  (spesa). 

IL  1.  E  hveî,  devant  les  consonnes  simples,  passe  régu- 
lièrement à  la  diphthongue  ie,  et  aussi  à  ed  en  valaque.  Le 
portugais  seul  garde  la  voyelle  intacte  :  dans  les  autres  langues, 
de  nombreux  exemples  prouvent  cette  loi  de  la  diphthongaison  ^ 

1.  Je  conserve  cette  expression  que  les  grammairiens  romans  eux- 
mêmes,  et  déjà    dans  les  Leys  d'Amors,  emploient  pour  désigner  le 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  E.  \Âi 

Ital.  brieve  (brëvis),  dieci  (dëcem),  diede  [dëdit),  fiele  (fël), 
fiero  {férus),  gielo  {g élu),  ieri  (hëri),  lieve  (lëvis),  mietere 
(mëtere) ,  mestiero  {ministërium) ,  niego  (nëgo) ,  piede 
(pëdem) ,  prie  go  (prëcor) ,  riedo  (rëdeo) ,  siede  (sèdet) , 
sieguo  {sëquor),  siero  (sërum),  éien&  (tënet),  viene  (vënit), 
vieto  (veto),  Orvieto  (urbs  vêtus).  —  Esp.  bien  (bëne),  diez, 
yegua  (equa),  flebre  (fëbris),  hiere  (fërit),  fiero,  yerno 
{gêner),  hiedra  {hëdera),  ayer  {hëri),  liebre  (lèpus),  miel, 
miedo  {mëtus),  niebla  {nëbula),  niego,  pié,  siego  {sëco), 
tiene,  viene,  viedo  (ancienne  forme  pour  vedo,  lat.  veto), 
vie7'nes  {Vëneris),  viejo  {vëtulus).  — Pr.  brieu,  dieu,  ieu 
{ego),  fier  {fërit),  hier  {hëri),  lieu  {lëvis),  mielhs  {mëlius), 
mier  [mëret),  ^nestier,  mieu  {meus),  siec  {sëquor),  vielh.. — 
Fr.  bien,  brief,  dieu,  hièble  {ëbulum),  fièvre,  fiel,  fier, 
fierté  {fëretrum),  lierre  {hëdera),  hier,  lièvre,  relief  {relë- 
vare),  liège  {lëvis),  miel,  mieux  {mëlius),  métier,  pied, 
piège  {pëdica),  sied,  tient,  tiède  (tëpidus),  vient,  vieux; 
de  plus,  citons  les  formes  du  vieux-français,  telles  que  :  ieque 
{ëqua),  fiert  {fërit),  miege  {mëdicus),  mier  {mërus),  espiègle 
{spëculum),  criembre  {trëmere)-,  i  consonniiîé  dansée  {^90) 
de  ieu,  de  même  que  dans  les  patois  jèble  de  hièble,  jeuse  de 
yeuse  {ilex,  dans  lequel  ie  vient  de  i),  voy.  Furetière  et 
comparez  Gerable  de  Hyemulus  {Voc.hag.).  —  Val.  eape 
{ëqua),  feare  et  fiere  {fël),  meare  miere  {mël),  mierle 
mëî^ula) ,  miez  {mëdius) ,  peadece  {pëdica),  peatre  {pë- 
tra) . 

2.  La  plupart  des  langues  offrent  des  exemples  de  e  au  lieu  de  ie. 
En  italien,  on  trouve  souvent  le  même  mot  sous  les  deux  formes, 
brève,  fêle,  fero,  gelo,  etc.  Mais  e  demeure  intact  surtout 
quand  il  est  proparoxyton,  ou  qu'il  l'était  en  latin,  ainsi  dans  : 
edera  {hëdera),  génère,  grerabo  {grëmium),  imperio,  inge- 
gno  {ingënium),  lepido,  lèpre  {lëporem),  medico,  merito, 
merla  {mërula),  nebbia  {nëbula),  pëdica  {h  coté  de piedica), 
specchio  {spëcidum),  tenerOy  tepido  (à  côté  de  tiepido), 
vecchio  {vëtulus)  :  dans  plus  d'un  cas  {imperio,  ingegno, 
nebbia,  specchio,  vecchio)  ce  fut  l'euphonie  qui  décida  de  la 
forme  à  adopter,  parce  que  la  voyelle  suivante  contenait  déjà 


rapport  en  question  :  ce  mot  me  paraît  d'autant  plus  approprié  à  la 
chose,  qu'il  se  borne  à  exprimer  le  phénomène,  et  qu'il  ne  contient 
pas  en  même  temps  une  explication,  comme  les  mots  allemands 
Steigerung  ou  Brechung. 


-142  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  E. 

un  i  palatal.  Voici  d'autres  exemples  :  hene,  crëma  (crènior), 
fehbre,  gemere,  gregge  {gregem),  legge  (lègit),  pre^nere. 
Dans  les  syllabes  ouvertes,  e  se  change  volontiers  en  i.  Cf.  cria 
(crëat),  dio  (dèus),  io  (ego),  mio  (meus),  rio  [rëus).  L'ita- 
lien n'a  point  adopté  pour  le  pluriel  les  formes  si  peu  harmo- 
nieuses dii,  mii,  rû',  mais  dei,  miei,  rei.  D'ailleurs  le  vieil 
italien  dit  aussi  deo,  eo,  meo^.  —  L'espagnol  observe  plus 
sévèrement  la  loi  de  la  diphthongaison;  cependant  la  voyelle 
simple  persiste  parfois  dans  les  proparoxytons,  comme  dans 
adulterio ,  madera  (matëria) ,  menester  (ministëriwn) , 
genero,  lepido,  medico  (mais  v.-esp.  miege),  merito.  Le 
portugais  présente  quelques  cas  de  la  diphthongue  intervertie 
ei,.  par  ex.  ideia  (idëa),  queimo  (crëmo).  —  En  provençal, 
la  voyelle  la  plus  usuelle  est  e,  qu'on  peut  retrouver  dans  tous 
les  exemples  cités  au  §  1  :  hreu,  deu,  eu  y  fer,  her,  leii,  melhs, 
mer,  mester,  7neu,  sec,  velh.  Il  est  à  remarquer  que  cette 
langue  ne  souffre  jamais  la  diphthongue  à  la  fin  des  mots,  et 
conserve  toujours  à  cette  place  la  voyelle  simple  :  c'est  ainsi 
qu'elle  dit  pe  côté  de  l'it.  esp.  pié,  fr.  pied\  elle  dit  de  même 
he  (bene),  re  (rem),  te  (tenet),  ve  (venit),  et  jamais  joze,  bié, 
rié,  tié,  vie.  N  final  ne  compte  pour  rien  :  on  ne  prononce  et 
on  n'écrit  jamais  bien  rien  tien  vien,  en  dépit  du  français 
bien  rien  tient  vient.  De  même  l  final  ne  peut  supporter  la 
diphthongue  :  fel,  gel,  mel  sont  les  formes  ordinaires  du  pro- 
vençal, et  non  point  fiel,  giel,  miel.  Nous  remarquerons,  en 
traitant  de  la  lettre  o  (II,  2),  une  loi  correspondante.  —  Les 
exemples  français  de  e  pour  ie  sont  :  crème,  genre,  lève 
(lëvo),  merle,  tendre  ;  i  dans  dix  et  dîme  (decimus). 

III.  E  en  position  reste  intact,  sauf  dans  l'espagnol  et  le 
valaque,  qui,  ici  aussi,  emploient  volontiers  la  diphthongue. 
Il  est  inutile  de  citer  des  exemples  italiens.  —  Esp.  ciento, 
ciervo,  finiestra  vieux,  hierro  (ferrum) ,  confieso,  fiesta, 
miembro,  piel  (pellis),  pienso ,  pierdo,  siempre,  siento, 
siete  (septem),  tiempo,  tierra,  habiendo  et  d'autres  géron- 
difs; mais  ceso  (cesso),  lento,  mente,  senso,  etc..  devant 
les  mêmes  consonnes.  Dans  les  syllabes  antépénultièmes,  e  se 
maintient  de  préférence  :    bestia,  ferreo,   mespero  (mespi- 


1.  Dius  pour  deus  (d'où  me  dius  fidius),  mius  pour  meus,  existent 
dans  le  latin  archaïque  (Schneider,  I,  15),  mais  les  mots  italiens  dio  et 
mio  peuvent  aussi  bien  venir  de  deus,  meus:  cette  langue  favorise  i  à 
cette  place,  et  ne  le  change  jamais  en  e;  cf.  ci-dessous,  p.  143. 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES,  l.  -143 

lum),  persigo,  pertigay  tempora,  termino,  vertehra.  Dans 
quelques  autres  mots,  on  rencontre  i  où  l'ancien  espagnol  (dans 
les  dialectes)  mettait  encore  ie,  par  exemple  silla^  nispera, 
vispera;  v.-esp.  siella,  niespera,  viespera. — La  langue  fran- 
çaise s'abstient  ici  de  toute  diphthongue  :  cependant  on  trouve 
fréquemment  ie  pour  e  dans  l'ancienne  langue,  comme  particu- 
larité dialectale,  ainsi  :  hiel  (bellus),  bieste,  ciert,  ciey^ve, 
confiesse,  iestre  (esse),  tierrne  (terminus),  viespre  ^.  Le 
même  phénomène  se  produit  encore  aujourd'hui  dans  le  wallon 
qui  prononce  sierpain  (serpent),  hiess  (bestia).  Il  a  lieu  aussi 
dans  le  roumanche  du  pays  haut,  qui  allonge  d'ordinaire  ie  en 
ia  :  fier  (fe^^rum),  unfiern  (infernwn),  Mal  {bellus),  fiasta 
(festa),^  siarp  (serpens),  tiara  (terra),  viarm  (vermis) , 
schliatt  (allem.  schlecht).  —  Le  val.  diphthongue  e  en  ea,  ie  : 
easce  (esca),  fereastre  (fenestra),  fier  fer  (ferrum),  earbe 
(herba),  earne  (hibernum),  peale pelé  (pellis),  peane  (pen- 
na),  piei^d  (perdo),  seapte  (septem),  sease  (seœ),  tzeare 
tziere  (terra),  vearme  verme  (viermis).  Mais  ici  ea  est  sou- 
vent prononcé  et  écrit  a  (voy.  la  deuxième  section). 

L 

L  1 .  En  principe  Hong  reste  intact.  De  nombreux  exemples 
mettront  ce  fait  en  évidence.  It.  càstigo,  chino  (clïno),  cribro, 
crine,  dico,  fibbia  (fïbula),  fico,  fîdo  (fidus),  figgere  (fï- 
gère),  filo,  figlio  (fllius),  fine,  friggere  (frigere),  frivolo, 
giro  (gyrus),  imo,  ira,  isola  (insulaïsula),  libero  (liber), 
libbra  (lïbra),  liccio  (llcium),  giglio  (lllium),  lima,  lino, 
mica,  miro,  nido,  uccido  (occldo),  pica,  piglio  (vïlo),  pino, 
Pisa, primo,  ripa,  scynvo  (scrïbo),  scrigno  (scrïnium),  sibi- 
lo,  si  (sic),  scimia  (simia)  simo,  spica,  spina,  spirito,  su- 
blime, vile  (vllis),  vino,  viso,vite,  invito (invïto Yerhe,  invïtus) 
vivere,  les  suffixes  -ice,  -ico,  -ile,  -ino,  -ivo  :  felice,  ami- 
co,  gentile,  sottile  (subtïlis),  ovile,  sentina,  cattivo  (capiï- 
vus).  —  Esp.  convido  (invïto),  cribro,  crin,  digo,  higo 
ficus),  hilo  (fllum),  hijo  (fllius),  fin,  frido  (frigidus),  fri- 
volo, giro,  isla,  libra,  lizo  (lïcium),  lirio  (lllium),  lima, 
lino,  miga,  nido,  pia  (plca),  pillo,  pino,  riba,  escribo, 
escrino,  sibilo,  simia,  espiga,  espina,  vil,  \nno,  viso;  feliz, 


l.  Oi  dans  étoile  de  Stella  est  une  grave  dérogation  à  cette  règle;  peut- 
être  a-t-on  d'abord  prononcé  atela,  cf.  pr.  estela  (jamais  estella  estelha), 
piem.  steila. 


444  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  I. 

amigo,  gentil^  ruina,  cautivo.  —  Les  exemples  portugais 
sont  pour  la  plupart  homophones  des  exemples  espagnols.  —  Pr. 
convit,  die,  figa,  fllh^  fi  {finis),  gir,  lima,  miga,  mi^ia 
{hemtna),  mir  (mïror),  niu  .(nïdus),  pin,  riba,  escriu,  si 
(sic),  simi,  espiga,  espina,  vil,  vin,  vis;  razitz  {radicem), 
aynic,  gentil,  caitiu.  —  Fr.  châtie,  incline,  convie,  crime, 
crin,  figue,  fil,  fils,  frire,  île,  livre  (lïber,  Itbra),  lice,  lis 
(lilium),  lime,  ligne,  mari  (  may^tus),  mie,  mine,  admire, 
oubli  (oblïtum),  nid,  péril,  pie,  pille,  pin,  prime,  rive, 
écris,  écrin,  si,  siffle,  singe,  épi  (spïca),  épine,  sublime, 
tige{tïbia),  vil,  vin,  avis,  vis  (vïtis),  vivre; impératrice,  treil- 
lis (trilïcem),  ami,  fourmi,  gentil,  subtil,  pruine,  chétif. 
Sur  la  nasalisation  du  fr.  i,  voy.  à  la  deuxième  Section. — Val.  zic 
(dïco),  fige,  frig  (frïgus),  frige,  Unie,  mie  (mica),  mir 
(miror),  ueid,  scriu  (scrïbo),  simie,  spice,  spin,  suspin 
(suspiro),  vin,  vitze  (vitis),  viu  (vlvus);  cerbice  {cervlcem), 
ferice  (fellcem),  besice  (vesïca),  leftice  (lectïca),  amie, 
ruine,  ferine  [farina). 

2.  Il  n'y  a  presque  pas  d'exceptions  à  cette  règle  générale.  Les 
mots  italiens  freddo  (frïgidus  frig' dus)  et  elce  {ïlicem  H'cem) 
se  justifient  parce  que  Ve  s'est  trouvé  en  position  de  très-bonne 
heure  (on  rencontre  au  moins  frig  dus)',  la  forme  secondaire  élice 
au  lieu  à'ilice  peut  avoir  été  suscitée  ^sœ  elce).  Dans  les  dialectes, 
il  est  vrai,  on  trouve  fréquemment  e  pour  i,  par  exemple  en 
romagnol  spena,  sublem,  ven  (vïnum).  En  espagnol  il  y  aurait 
peut-être  à  remarquer  esteva  (stïva),  pega  à  côté  de  pia.  En 
provençal,  on  doit  noter  frevol,  ainsi  que  freit  (frig' dus)  pour 
friit,  qu'il  eût  été  impossible  de  prononcer,  ce  qui  a  causé  aussi  le 
fr.  froid.  Notons  en  français  :  loir  (glïrem),  auquel  la  diph- 
thongue  est  venue  donner  plus  de  corps  (il  n'y  a  point  de  mono- 
syllabes en  ir,  à  l'exception  de  tir,  substantif  verbal)  ;  poïs 
(pïsum)  qui  a  pris  cette  forme  pour  se  différencier  de  pis 
(pejus).  Le  valaque  ofire  botez  -(baptïzo),  repe  (ripa),  rus 
rïsus),  ruu  (rïvus).  Un  cas  commun  à  toutes  les  langues  ro- 
manes est  l'it.  esp.  caréna,  pg.  crena,  fr.  carène,  val.  carène 
au  lieu  de  carina  que  V Elucidarius  provençal  est  seul  à 
employer. 

IL  1.  /bref  devant  une  consonne  simple  passe  au  son  voisin 
e  :  it.  bevere  (bïbere),  cenere  (cïnis),  ricevere  (recïpere), 
cetto  (cïto),  fede  (fïdes),"  frego  (frico),  lece  (lïcet),  le  go 
(ligo),  meno  (mïno,  minus),  nero  (nïger),  netto  (nïtidus), 
neve  (nîvem),  pece  (pïcem),  pelo  (pïlus),  pevere  (pïper). 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  I.  445 

"pero  (pïrus),  piego  (plïco),  semhro  {sîmilo),  son  arch.  (sîne), 
seno  (sinus) f  sete  (sïtis),  secchia  (sïtula),    stelo  {stïlus), 
stï^egghia  (strïgilis),  strega  [strïga),  Tevere(Tïberis),  temo 
(tmieo)y  vece  (vïcem),  vedo  {video)  y  vedova  (vïdua),  ver  de 
vïridis),  vetro  {vïtrum).  —  Esp.  hebo,  cebo  (cïbus),  con- 
çebo   (concïpio),  cedo  {cïto),  dedo  (dïgitus),  hebra  (fîbra), 
fe  [fïdes),  frego,   ynenos,  negro^  neto,  pez,  pella  {pila), 
pelo,  pebre,  pera,  pie  go,  recio  {rïgidus),  seno,  sed,  temo, 
vez,  veo  {video).  Diphthongue  dans  nieve  ^ouv  neve,  plie  go 
à  côté  deplego  {plïco),  riego  pour  rego  {rïgo).  —  Pg.  bevo, 
cevo,  cedo,  etc. — Pr.  beu,  cenre,  det  {dïgitus),  frec,  fe,  fem 
{fïmus),   enveia  {invïdia),   letz  {lïcet),  men  {mïno),  mens 
{minus),  m^eravelha  {mirabïlia),  ner  {nïger),  neu  {nïvem), 
pez,  pebre,  plec,  rege  {rïgidus),  senes  {sïne),  sen  {sïnus), 
tem,  vetz,  vei  {vïdeo),  veuza  {vïdua),  veire  {vïtrum),  ver- 
melh  {vermïculus).  —  Cet  e,  commun  au  roman,  ne  se  produit 
en  français  que  dans  la  position  romane,  assimilée  à  la  position 
latine,  c'est-à-dire  dans  une  syllabe  originairement  antépénul- 
tième. Exemples  :  oreille  {aurïcula),  cendre  {cïnerem),  con- 
seil   {consïlium),    justesse    {justïtia),    merveille,    neige 
(nïveus),  net,  possède  {possïdeo),  semble  {sïmulo),  seille 
{sïtula),  teille  verbe  {tïlia?),  trèfle  {trïfolium),  vesce  {vïcia), 
vermeil,  veuve  {vïdua),  vert',  on  le  trouve  en  outre  isolément 
dans  les  mots  m^ène  {mïno),  sein  {sïnus),  verre  {vïtrum).  La 
seconde  forme  de  Yï  en  français  est,  comme  celle  de  é,  la  diph- 
thongue oi,  où  ^^  provient  souvent  d'une  gutturale  adoucie,  comme 
le  montre  la  forme  primitive  ei  :  par  exemple  :  nigr,  negr,  neir, 
noir.  Yoiciles  exemples  les  plus  importants  :  boire  (anciennement 
boyvre),  doigt,   foi  {fïdes),  froie  {frïco),  Loire  {Lïger), 
moins  {mïnus),   noir  {nïger),  poil  {pïlus),  poivre,  poire 
{pïrus),  déploie  {plïco),   roide  {rïgidus),  soif  {sïtis),  voie 
{vïa),  vois  {vïdeo).  —  Yal.  beu  {bïbo),  curechiu  {caidïcu- 
lus),  frec,  leg,  negru,  plec,  precep  {praecïpio),  sete,  tem, 
ved.  Les  autres  formes  sont  e  dansper  {pïlus),  veduve  {vidua); 
ea  dans  peare  {pïrum),  teame  (de  tïmeris,  it.  tema),  valaque 
du  sud  siate  {sïtis),  viarde  {vïridis);  u  dans  mun  {mïno), 
Sun  {sïnus).  Les  dérogations  à  la  règle  sont  donc  nombreuses. 

2.  Dans  beaucoup  de  cas  i  a  résisté  à  cette  transformation  : 
en  italien  principalement  à  T antépénultième  originaire,  où  Ton 
rencontre  parfois  à  côté  de  i  la  forme  plus  romane  e  :  arbitrio, 
ciglio  {cïlium),  discipolo  discepolo,  dito  {dïgitus),  invidia, 
liquido,  miglio  {mïlium),  minime  menomo,  nitido,  rigido, 
DIEZ  ,  <10 


^146  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  I. 

simile,  tigna  {tînea^),  titolo,  mzio,vezzo;  faiticcio  {factï- 
cius),  fiiticciOy  cavicchio  (clamcula),  vermiglio,  famiglia, 
maraviglia  [mirabïlio),  possibile,  terrihile,  legittimo, 
marittwio,  sanguigno  (sanguïneus),  avarizia  avarezza, 
giustizia  giustezza,  servizio.  Il  faut  y  joindre  quelques  paro- 
xytons, comme  cibo,  fimo,  libro  {lïber),  sito,  tigre,  surtout 
quand  i  se  trouve  dans  une  syllabe  ouverte  :  dia  di  (dïes),  fia 
(fïet),  pio,  pria  {pymis),  stria,  via. —  L'espagnol  maintient  Yi 
à  peu  près  dans  les  mêmes  cas  que  l'italien  :  arbitrio,  discipii- 
lo,  envidia,  liquida,  mjo  {mîlium),  minimo,  nitido,  rigidoei 
recio,  simil,  tina,  titulo,  viuda  (vîdua),  vizio  vezo;  hechi- 
zo  (factïcius),  ficticio,  familia,  maravilla,  posible,  terrible, 
marithno,  juslicia,  servicio;  libro,  ligo,  lio,  estriga  (strî- 
ga),  tigre,  dia,  pio,  estria,  ma;  on  trouve  cependant  sin 
{sïne^).  Fr.  sourcil,  disciple,  envie,  mil,  prodige,  titre, 
vide,  vigile,  vice;  maléfice,  famille,  flexible,  légitime, 
avarice;  chiche  (cïcer),  livre,  lie  (lïgo),  plie  ploie  (plïco), 
tigre. 

III.  1.  /en  position  est  traité  comme  i  bref;  d'où  l'it.  ceppo 
(cippus),  crespo,  cresta,  degno,  fendere,  fermo,  lembo, 
lettera  {littera,  non  lïtera),  mettere,  pesce,  secco,  selva, 
se^nplice,  spesso,  verga,  vesco,  etc.  —  Esp.  cepo,  crespo, 
cresta,  letra,  lengua,  pez,  seco,  espeso,  verga;  en  portugais 
à  peu  près  de  même,  —  Pr.  cep,  denh,  fendre,  ferm,  lengua, 
letra,  mètre,  peis,  sec,  selva,  espes,  verga.  —  Fr.  baptême 
(baptisma),  cep,  crêpe,  crête,  chevêtre  (capistrum),  évêque 
(episcopus),  fendre,  ferme,  herse  (irpex),  lettre,  mettre, 
pêche  (piscor),  sec,  étroit  de  estreit  (strictus),  verge.  Devant 
ng,  gn,  ne  originaire,  i  devient  tantôt  ci,  tantôt  ai,  tantôt  a  : 
ceindre  (cingere),  feindre  (fingere),  enfreindre  (in  fr  in- 
gère), peindre  (pingere),  enseigne  (insignis);  daigne  {dig- 
nor),  vaincre  (vincere);  langue  (lingua),  sangle  (cingu- 
lum).  Vierge  (virgo)  a  subi  la  diplithongaison  pour  éviter 
l'homonymie  de  verge  (virga).  —  Val.  se7n7i  {signum),  peste 
(piscis),  etc.,  mais  on  trouve  aussi  e,  i,  ea  et  a  :  sec  (siccus), 
intru  (intro),  sealbe  (silva),  varge  (virga). 

1.  Sédulius  prononçait  tlnea  :  Non  mordax  aenigo  vorat,  non  tinea 
sulcat  (Voss.  Arist.  2,  39). 

2.  On  trouve,  il  est  vrai,  avec  la  voyelle  longue,  le  lat.  seine  =  sine, 
mais  (selon  Ritschl)  la  leçon  est  douteuse.  L'espagnol,  en  général, 
affectionne  un  peu  plus  la  voyelle  i,  cf.  ni  avec  le  pg.  nem,  it.  ne,  si 
avec  le  pg.  it.  se. 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  F.  447 

2.  Il  y  a  ici  beaucoup  plus  d'exceptions  que  pour  Ye  bref 
devant  une  consonne  simple.  En  italien,  i  persiste  le  plus 
souvent  devant  II,  n  et  s,  comme  dans  brillare  {beryllus), 
mille,  pillola,  s  cilla,  squilla,  stilla,  villa;  cinque,  cinto, 
finto,  lingua,  principe,  propinquo,  quint o,  stinguo,  strin- 
go,  tinca,  vinco;  acquisto,  arista,  assista,  cista,  epistola, 
fisco,  fisso  (fiœus),  fistola,  ispido,  ministro,  misto  (miœtus), 
tristo.  —  En  espagnol,  les  exceptions  se  produisent  presque 
dans  les  mêmes  cas  qa'en  italien  :  arcilla  (argilla),  bril- 
lar,  mil,  pildora,  villa,  cinco ,  cincho ,  finjo,  quint  o , 
extinguo,  astrinjo,  arista,  assista,  conquisto,  epistola, 
fisco,  fistola,  ministro,  miœto,  triste;  néanmoins  Vi  reste 
dans  beaucoup  de  cas  où  l'it.  met  e  comme  :  dicho,  digno,  firme, 
ohispo  (episcopus),  silva,  virgen.  —  Yal.  chinge  (cingu- 
luYti),  cincï  (quinque),  fistule,  limbe  {lingua),  litere  {lit- 
tera),  mie  (mille),  ninge,  simplu,  stinge,  trist  et  beaucoup 
d'autres.  —  L'i  s'est  conservé  rarement  en  provençal  et  en 
français.  —  Mille,  quinque,  quintus,  tristis,  villa  conservent 
leur  i  dans  toutes  les  langues  romanes  :  parmi  ces  mots,  mille 
avait  en  latin  la  voyelle  longue,  ce  qui  justifie  Vi  roman. 

E  pour  i  bref  n'est  point  un  romanisme  spécifique,  mais  au 
contraire  un  trait  tout  à  fait  archaïque  de  la  langue  latine 
(semol,  mereto,  soledas,  posedet  dans  les  inscriptions),  trait 
qui  disparaît  dès  l'année  620  avant  J.-C,  et  dont  on  ne  trouve 
plus  dans  les  monuments  postérieurs  que  de  rares  exemples,  voy. 
Ritschl,  de  epigr.  Sorano,  p.  15;  de  Aletrinatiumtit.,  p.  xiii, 
XIV.  11  faut  sans  doute  admettre  une  connexité  historique  entre  cet 
e  latin  et  Ve  roman  :  Ye,  qui  dans  la  langue  populaire  a  pu 
continuer  d'exister  parallèlement  à  Yi  latin  littéraire,  semble 
avoir  été  transmis  par  elle  aux  dialectes  postérieurs.  Toutefois 
l'accord  n'est  point  parfait  :  car  si  d'une  part  correspondent  à 
senu  (OreU.  4583)  le  roman  seno,  à  mag ester  dans  Quintilien 
le  roman  maestro  magestre,  à  senester  (Fr.  Arv.)  sinestro 
senestre,  à  félïcem  dont  Flavius  Gaper  blâme  l'emploi  pour 
filicem  (Putsch,  p.  2246)  le  roman  felce, — on  rencontre  d'autre 
part  vea  pour  via,  vella  pour  villa  (relevés  tous  deux  par 
Varron  dans  la  langue  des  paysans),  ou  fescmn  pour  fiscum 
dans  une  inscription  (Grut.  1056,  1),  ou  leber  pour  liber  dans 
Quintilien,  ou  même  speca  pour  spica  (noté  aussi  par  Yarron 
comme  rustique),  tandis  que  tous  ces  mots  possèdent  un  i  dans 
leur  forme  romane.  Les  chartes  du  vu®  siècle  et  du  viii*^  dont 
les   copistes  étaient  négligents  laissent  percer  assez  fréquem- 


'   ViS  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  O. 

ment  la  forme  romane  ;  on  trouve  fedem,  inenime,  vecem, 
decto  {dictus),  esto  (iste),  fermare,  prometto,  provencia, 
selva,  vendicety  vertute  et  autres  semblables.  —  A  l'excep- 
tion d'un  certain  nombre  de  mots  (qui  pour  la  plupart  ne  sont 
point  anciens  dans  les  langues  romanes),  on  peut  dire  que 
cette  règle  de  la  différenciation  de  ë  eiàe  ë  devant  une  consonne 
simple  s'applique  avec  une  rigueur  assez  générale  :  Fïdus  et 
fides,  vlvere  et  bibere,  pïlum  eipïlus,  se  différencient  de  la 
manière  la  plus  distincte  dans  les  formes  ital.  fido  et  fede,  vivere 
et  bevere,  pilo  eipelo. 

0. 

I.  1.  0  long  reste  intact  en  italien  :  conobbi  (cognovi)^ 
co7'ona,  cote  [côte^n),  dono,  flore  {flôrem),  onore  (honôrem), 
ora  (hôra),  leone,  moto,  nobile,  nodo,  nome,  no  {non), 
nono,  noi  (nos),  persona,  porno,  ponere,  pioppo  {pôpulus), 
corne  {quômodo),  scro fa,  sole  {sol),  solo  {sôlus),  voce,  voi 
{vos),  voto,  -oso  :  glorioso.  —  Esp.  corona,  don,  flor,  ho- 
nor,  leo,  no,  nono,  nos,  persona,  porno,  coyno,  sol,  solo, 
voz,  vos,  voto,  glorioso  ;  il  y  a  plus  d'un  exemple  de  diphthon- 
gaison,  comme  ciguena  {cicônia) ,  cuelo  {côlo) ,  consuelo 
{consôlor),  mueble  {môbilis).  Pg.  corona,  dom,  etc..  — 
Pg.  corona,  cot,  don,  flor,  honor,  hora,  leon,  not  {nôdus), 
nom,  non,  nos,  persona,  pom,  sol  {sôlus),  tôt,  votz,  vos, 
vot,  glorios.  —  En  français  Ô  est  traité  comme  Ô  :  la  voyelle 
simple  ne  se  maintient  d'ordinaire  que  devant  m,  n;  la  forme 
dominante  est  eu,  œu.  Ex  :  couronne,  donne,  nom,  non, 
personne,  pomme,  pondre  {pônere),  comme  {quômodo), 
Rome,  lion,  patron,  raison  {ratiônem)  et  les  autres  substan- 
tifs en  -0  -ônis,  en  outre  console,  or  {hôra),  dos  {dôsum 
pour  dorsum),  noble,  octobre,  sobre  {sôbrius).  En  revanche 
heure,  meuble  {môbilis),  mœurs  {ynôres),  neveu  {nepôtem), 
nœud  {nôdus),  œuf  {ôvum),  pleure  {plôro),  seul  (sôlus), 
vœu  {vôtum),  honneur,  glorieux  et  tous  les  autres  mots  en 
-or  -ôris  et  -ôsus.  Une  troisième  variante,  dans  cette  langue, 
est  ou,  comme  le  témoignent  les  exemples  suivants  :  avoue 
{vôto),  doue  {dôto),  noue  (nôdo),  nous  et  de  m.  vous,  pour 
{prô),  proue  {prôra),  roure  (rôbur),  époux  {spôsus  pour 
sponsus),  Toulouse  {Tolôs a),  tout  (tôtus).  Au  lieu  de  o^  on 
trouve  ui  dans  buie  (bôia),  truie  {trôia).  —  En  valaque,  ô  est 
rendu  tantôt  par  o,  tantôt  par  oa,  preuve  que  cette  langue  le 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  0.  -149 

confond  aYec  o  :  corone,  onore,  natzion,  nome,  noi,  pom, 
rod  (rôdo),  tot{tôtus),  voi,  ghibos  (gibbôsus);  noatin  {annô- 
tinus),  coade  {coda),  coroane,  floare,  oare  (hô7^a),  perso- 
ane,  poame,  scroafe,  soarece  (sôricera),  sudoare  (sudô- 
rem).  —  Remarquons  ici  la  diphthongaison,  presque  générale 
en  roman,  du  mot  ôvum  :  it.  uovo,  esp.  huevo  {ovo  Alx.  str. 
130),  pr.    uou,  fr.  œuf;  le  valaque  seul  dit  ou,  c'est-à-dire 

OX). 

2.  De  même  que  e  long  devient  i,  o  long  devient  u.  En  italien, 
les  exemples  sont  rares  :  giuso  (deorsum  deôsum,  chez  Dante 
encore  gioso),  cruna  (corôna),  tutio  (tôtus) .  —  Esp.  ^/w^o 
(=  it.  giuso),  nudo  (nôdus;  nuedo  Cane,  de  B.),  octubre 
(octôber).  Pg.  almunha  vieux  (alimônia),  outubro,  teste- 
munho  {testimônium),  tudo.  —  En  français,  on  trouve  surtout 
cet  u  dans  l'ancien  dialecte  normand.  Ex.  :  amur,  barun,  tut, 
vud  (vôtum),  ure  (hôra),  etc.  Voyez  la  deuxième  section.  — 
Le  roumanche  favorise  aussi  cette  voyelle  :  amur,  dun  (dô- 
num),  flur,  liun,  num,  nus,  sut,  glorius  ;  sans  parler  ici  des 
variétés  dialectales.  —  Val.  cepun  (capônem)  Leœ.  bud., 
eerbune  (  carbônem  ) ,  conciune  (  conciônem  ) ,  cunune 
{corôna),  mure  {môrmn),  nu  {non),  pune  {ponere). 

II.  1.  0  bref  se  diphthongue  devant  une  consonne  simple,  et 
donne  en  it.  iiô,  en  val.  6a,  en  esp.  ué,  en  pr.  né  uô,  en  fr. 
eu  {œu,  ue,  oe).  Ici  encore,  comme  pour  Ve,  le  portugais 
rejette  la  diphthongue,  et  le  provençal  ne  l'emploie  que  rarement. 
It.  buono  {bonus),  buoi  {boves),  cuopre  {cÔÔperit),  cuoce 
{coquit),  cuore  {cor),  cuojo  {côrium),  gruoco  {crôcmn), 
duole  {dôlet),  duomo  {domus) , .  fuoco  (fôcus),  fuori  {fôris), 
uo?no  {homo),  giuoco  {jocus),  luogo  {locus),  muore  {mori- 
tur),  muove  {movei),  nuoce  {nôcet),  nuovo  {novus),  uopo 
{ôpus),  pruova  {prôba),  puote  {potest),  ruota  {rota),  scuola 
{schôla) ,  suocero  {sôcer) ,  suolo  {sôlum) ,  suole  {sôlet) , 
suono  {sônus),  suora  {sôror),  stuolo  (aTcXcc),  tuono  {tonus), 
tuorlo  {torulus),  vuole  {vult  de  volo),  -uolo  :  capriuolo 
{capreôlus),  figliuolo  {filiôlus).  —  Esp.  bueno,  buey  {bo- 
vem) ,  cuece  {coquit) ,  duendo  {domitus) ,  duele,  fuego , 
fuero  {forum),  fuera  {foras},  juego  {jôcus),  jueves  {Jovis), 
luego ,  muele  (môlit),  mueve  {môvet) ,  nueve  (nôvem) , 
nuevo,  huele  {Ôlet),  huebra  {opéra),  pueblo  (pôpulus), 
ruega  (rôgat),  rueda,  escuela,  suegro,  suelo,  suele,  sueno, 
tuero  {torus),  vuela  {volât),  hijuelo  {fitiolus).  Le  vieil  espa- 
gnol a  encore  d'autres  exemples  :  cuemo  pour  com>o,    cuer 


^50  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  0. 

{cÔ7')  PCidy  nuece  {nôcet  Aloo.),  huehos  (opus)  ;  toutefois  il 
est  en  général  moins  favorable  à  la  diplithongue.  Les  formes  en 
o  comme  bo7to  Bc.  Alx.  FJuzg.,  jogo  Alœ.,  abolo  (*avolus) 
FJuzg.  sont  fréquentes,  et  dans  le  Poema  del  Cid  l'assonance 
oblige  assez  souvent  à  prononcer  ue  comme  o,  pueden  v.  2931, 
par  exemple,  comme  poden,  cf.  Sanchez,  I,  224.  —  Le  pr. 
emploie  ue  :  bueu  {bovem) ,  fuec,  fuelha  (fôlium),  fuer 
{f6ru7n)y  lueCy  muer  (moritur),  mueu  (movet),  nueu  (no- 
vus),  suegre,  suer  (soror).  Un  second  dialecte  met  ue  pour 
uo;  voy.  la  section  IL  —  Fr.  bœuf,  chœur  (chorus),' queuœ 
(coquus),  cœur,  deuil  (do Hum  dans  cordolium),  feu,  feuille , 
huem  V.  fr.  (homo),  jeu,  lieu,  meule  (mola),  demeure 
(demôratur),  Meuse  (Môsa),  meut,  neuf  (novem,  novus), 
œil  (Ôcidus),  aveugle  (*aboculusJ,  œuvre,  peuple,  preuve, 
écueil  (scôpidus),  seuil  (solium.),  sœur,  veut  (=  it.  vuole), 
chevreuil,  filleul.  —  Dans  le  dialecte  roumanche  du  pays 
haut,  il  faut  remarquer  la  diphthongaison  de  o  en  ie,  alors  que 
cette  diphthongue  dans  les  autres  langues  est  toujours  le  produit 
d'un  e  :  diever  ipouv  iever  (opéra) ,  ieli  (Ôleum),  niev  (novus), 
pievel  (populus).  C'est  un  ûe  affaibli,  qui  apparait  même 
quelquefois  dans  cette  forme,  et  qui  correspond  au  provençal  ue. 
Devant^,  il  se  prononce ^ew  :  fieug  (focus),  gieug  (jôcus), 
lieug  (lôcus) .  Mais  d'ordinaire  o  se  soustrait  tout  à  fait  à  la  diph- 
thongaison :  bun,  bov,  cor,  mover,  or  (foris),  prova,  roda, 
scola,  sora  (soror),  tun  (tonus),  um  (homo).  —  Val.  coace, 
doare  (dôlet),  oameni  (hômines),  poate  (pôtest),  roage 
(rogat),  scoale  (schola),  vioare  viorea  (viola). 

2.  En  italien,  o  antépénultième  et  en  position  romane  résiste 
ordinairement  à  la  diphthongaison  :  cattolico,  cofano  (cÔphi- 
nus),  collera  (choiera),  doglio,  donno  (dôminus),  lemosina 
(elee^nosyna),  foglio  (fôlium),  oggi  (hôdie),  moggio  (mo- 
dius),  occhio  (ôculus),  oglio  (ôlemn),  opéra,  poggio  (po- 
dium), popolo,proprio,  soglio  (sôleo,  sôlium),  soldo,  solido, 
stolido,  stomaco,  en  outre  dans  bove  (bovem),  coro  (chorus), 
dimoro  (demôror),  modo,  nota,  nove  (novem),  rodo,  rosa, 
tomo.  —  Habituellement,  o  antépénultième  se  maintient  en 
espagnol:  catolico,  coflno,  colera,  etc.,  en  outre  dans  dolo 
(dôlo  ieàole),  modo,  nota,  rosa,  tomo,  tono  (tonus),  U  dans 
cubro  (côôperio),  pg.  furo  (fôro  je  fore).  —  En  provençal,  o 
conserve  ses  droits  à  côté  de  we,  uo  :  pgr  exemple  bou,  bueu, 
buou.  Pas  plus  que  pour  ie,  la  diphthongue  ne  se  produit  à  la  fin 
des  mots  ou  devant  n,  l  finaux;  ainsi  bo,  so,  bon,  son,  doL 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  0.  ^5^ 

sol,  estoh  rossinhol,  non  buon,  duol.  —  La  voyelle  simple 
persiste  assez  souvent  aussi  en  français,  principalement  devant 
m  et  71  :  coffre,  girofle  (caryophyllum),  hors  [foras),  globe, 
mode,  proche  (propius),  rose,  école,  sole  (solea),  viole, 
v.-fr.  voche  (voco),  vol  (de  volare);  bon  (v.-fr.  boen  boin), 
concombre  (cucumis),  dôme,  on  (homo),  Rhône  [Rhôdanus) , 
son,  ton,  trône.  Ou  dans  couvre,  prouve  (probo),  roue 
(î'ota),  dépouille  [spôlium)',  devant  i  il  y  a  u,  non  o,  dans  : 
hui  (hodie),  pui  (podium).  —  Yal.  bou  (bovem),  domn,  foc, 
nou  (novus),  ochiu,  op  (opus),  rog,  socru,  probe  (prôba), 
voiu  (volo),  etc.  Outre  oa  et  o,  le  valaque  emploie  encore  u  : 
bun  (bonus),  ruse  (rôsa),  spuze  (spodium),  sun  (sonus),  tune 
(tonat).  —  Parmi  les  mots  en  o,  quatre  sont  communs  à  toutes 
les  langues  romanes,  rosa,  7nodus,  nota,  tomus.  Le  premier 
doit  avoir  pris  de  très-bonne  heure  un  o  long,  en  sorte  que  sa 
prononciation  se  confondit  avec  celle  du  participe  rôsa,  car  cette 
quantité  se  retrouve  aussi  dans  le  vieil  allemand,  voy.  le  Dict. 
étymol.  Il  existe  des  formes  diphthonguées  de  modus  dans  le 
vieil  esp.  muedo  (Bc.  Rz.)  et  dans  le  fr.  mœuf.  Nota  et  tomus 
n'ont  certainement  jamais  été  populaires  en  roman.  L'ital. 
nove  est  une  forme  différenciée  de  nuove  (novae) . 

IIL  1.  La  voyelle  simple  reste  intacte  en  position;  seuls,  le 
valaque  et  l'espagnol  permettent  la  diphthongaison  (comme  pour 
e).  Val.  coaste  (costa),  coapse  (coxa),  doarme,  foale  (fol- 
lis),  foarte,  oaste  (hostis),  moale  (mollis),  noapte  (noctem), 
poarte,  soarte.  —  L'espagnol  diphthongue  volontiers  devant 
/,  m,  n,  r,  s  ;  exemples  :  cuelgo  (colloco),  cuello,  fuelle  (fol- 
lis),  muelle,  suelto  (de  soltar),  vuelvo,  dueno  (domnus), 
sueno  (somnus),  ciiento  (computo),  luengo,  fuente,  puente, 
encuentro  (de  contra),  cuerda  (chorda),  muerte,  puerta, 
suerte ,  fuerte,  huerto,  tuerto,  duermo,  cuerno,  cuerpo, 
cuervo,  huerco  (orcus),  huerfano  (orphanus),  huesa  (fossa), 
hueste,  nuestro,  hueso  (ossum),  pues  (post).  Mais  cet  usage 
n'a  rien  d'absolu  ;  à  côté  àe  puente,  cuerno,  on  trouve  monte, 
torno.  Souvent,  pour  arriver  à  une  prononciation  plus  facile, 
Yu  est  élidé  même  devant  une  consonne  simple  :  estera  (storea), 
fleco  à  côté  de  flueco  (fioccus),  f rente  à  côté  de  l'ancienne 
forme  f  ruent  e  Alx.  FJuzg.  (frontem),  lengos  pour  luengos 
(longos)  Cane,  de  B.^,  lerdo  (it.  lordo),  pest  (post)  dans 

1.  Le  même  document  écrit  aussi  avelo  pour  abuelo,  vestro  pour 
vuesiro  :  mais  on  doit  prononcer  a-u(do,  uestro. 


-132  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  U. 

pestoreja,  serba  (sorhum).  —  Les  cas  de  diphthongaison  en 
provençal  sont  :  luenh  (longus),  muelh  (mollio),  nueg  (nox), 
vuelf  (volvo)  à  côté  de  lonh,  niolh,  noch,  volf.  —  En  fran- 
çais, ou  se  produit  encore  parfois  à  côté  de  l'ancien  o,  comme 
didiXiS>  cour  (chors) ,  tourne  (torno) .  —  La  diphthongaison  est 
fréquente  dans  les  dialectes  :  ainsi  le  wallon  met  ai  devant  r  : 
hoir  (fr.  horde),  coid  (chordà).  Le  roumanche  met  de  même  ie 
(voy.  ci-dessus,  II,  1) :  briec  (it.  brocca),  chiern  {cornu),  chierp 
(corpus),  diess  (dorsum),  ierfan  (orphanus),  iess  (ossum), 
niess  (noster),  jnerch  (porcus),  sien  {soninus),  tiert  (tor- 
êum,  fr.  tort).  Le  dialecte  del'Engadirie  offre  ici  uo  (o  dans  le 
pays  haut)  :  cuolp,  duonna,  fuorma,  etc. 

2.  Z7  pour  0  se  rencontre  dans  quelques  langues;  il  est  rare 
en  italien  :  lungo  (longus),  uscio  {ostium).  Il  est  plus  fré- 
quent en  espagnol  :  cumplo  (compleo),  curto  (contero), 
nusco  {nobiscum),  pregunto  (percontor),  tundo  (tondeo), 
uzo  {ostium  PC),  pr.  uz. —  En  français,  cet  u  se  diphthongue 
en  ui  :  huis  {ostium),  huître  {ostrea),  puis  {post). — Fréquent 
en  valaque  :  curte{chortem),  cust{consto),  cumpet  {computo), 
culc  {colloco),  frunie  {frontem),  frunze  {frondem),  use  {os- 
tium).—  Ostium  a  pris  dans  toutes  les  langues  romanes  u  pour 
o  ;  cet  u  provient  probablement  ^'une  ancienne  forme  ustium, 
car  on  trouve  déjà  ustiarius  dans  une  charte  napolitaine  de  551 
(Marini,  p.  180). 

U. 

\.  i.  U  long  persiste  partout  et  presque  sans  exception.  Ital. 
acuto,  bruco  {brûchus),  bruma,  bruto,  bufalo  {bûbalus), 
bure  {bûra),  crudo,  culla  {cûnula) ,  culo ,  cura,  ducere, 
dumo,  duro,  fiume  {flûmen),  fui  {fui  Schneider  I,  100), 
fumo,  fune,  furo  {fur),  fuso,  confus  o ,  umido  (hûm.) , 
giudice  {jûdeœ),  giubbilo  {jûbilum),  luglio  {jûlius),  giu- 
gno  {jûnius),  giuro  {jûro),  luccio  {lûcius),  luce,  lume, 
luna,  maturo ,  mucido,  mugghio  (de  y/oûgire),  mulo, 
muro,  musica,  7nuto  {mûto,  mûtus),  nube,  nuvolo  {nûbi- 
lum) ,  nudo ,  nutro ,  oscuro  {obs.),  pertugio  {pertûsus), 
Perugia  {Perûsia),  pimna  {pluma),  più  {plus),  pruno, 
puro,puto  {pûteo),  ruga,  ruta,  scudo,  sicuro,  spuma,  suco, 
sudo,  conswno,  suso  {sursum,,  sûsum),  uno,  uso,  utile, 
uva,  -ume,  -ura,  -ute,  -uto  :  légume,  natura,  salute,  yni- 
nuto.  —  Esp.  agudo,  brugo,  bymma,  bi^uto;  bubalo,  buho 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  U.  ^  53 

{hûho),  crudo,  cuyo  (cûjus),  culo,  cuba  (cûpa),  cura, 
duzgo  (dûco),  duro,  humo  (fumus),  huso  {fûsus),  confuso, 
humedo,  julio,  junio,  lucio,  luz,  lumbre  {lumen),  7nuro, 
musica,  mudo,  nube,  nudo,  nutro,  escuro  (obs.),  pluma, 
pruna,  puro,  ruga,  escudo,  seguro,  espuma,  sugo  (sûcus), 
sudo,  consumo,  uno,  uso,  util,  uva  ;  futuro,  natura,  vir- 
tud;  v.-esp.  flumen  Bc,  mur  (mûrem)  Alx.  — En  portugais 
comme  en  espagnol.  —  Pr.  agut,  cru,  cul,  cuba,  cura,  duc 
(dûco),  flum,  fum,  fur  (fur or),  fus  (fûsus),  juli,  juni,  lus 
(lûcius),  lum,  luna,  mul,  mur,  musica,  nuble,  nul  (nûdus), 
oscur,  pertus ,  pluma,  plus,  rua  (rûga) ,  ruda,  escut, 
segur,  espuma,  suc,  un,  us,  natura,  vertut.  —  Fr.  aigu, 
brume,  brut,  bu  fie,  buse  (bûteo),  caduc,  conduire  (con- 
dûcere),  confus,  exclus,  cru,  cul,  cuve,  cure,  flun  arch. 
(flûmen),  fus  (fui),  par  fum,,  glu  (gluten),  enclume  (incû- 
dem),  jeûne,  (jejûnium),  juge,  juin,  jure,  jus  (jûs),  luit 
(lucet),  lune,  mûr  (matûrus),  mule,  mur  (mûrus),  mue 
(mûto),  nue  (nûbes),  nu  (nûdus),  obscur,  pertuis,  plume, 
plus,  prune,  puce  (pûlex),  pur,  pue  (pûteo),  rue  (ruga, 
rut  a),  écu  (scûtum),  suc,  sûr  (secûrus),  sue  (sûdo),  con- 
sume, sus  (sûsura),  un,  use,  utle  arch.  (ûtilis)  ;  légume, 
nature,  vertu,  menu  (minûtus),  Autun  (Augustodûnum) 
et  de  même  Embrun  (Fburodûnum) ,  Melun  (Melod.), 
Verdun  (Virod.),  etc.  —  Val.  crud,  cur  (cûlus),  cupe 
(cûpa),  cure,  duc  (dûco),  fum,  fune,  fus,  fur,  umed,  zude, 
Julie,  junie,  lumine,  lune,  7nuc,  mut,  prun,  pur,  put,  rute, 
spume,  asud  (sudo),  sug,  uger  (ûber),  ud  (ûdus),  légume, 
rupture,  vertute,  minute. 

2.  Cette  règle  souffre  quelques  exceptions  peu  importantes. 
?7  devient  o  :  it.  coppa  (cûpa),  ghiotto  (glûtus),  lordo  (lûri- 
dus),  otre  (ûter)  ;  esp.  copa,  odre,  pr.  copa,  glot,  lort,  oire; 
fr.  ou  :  coupe,  lourd,  outre.  Mais  il  faut  remarquer  que 
dans  lordo  la  confusion  de  la  position  romane  avec  la  posi- 
tion latine  a  pu  avoir  lieu,  qu'à  côté  de  cûpa  on  trouve 
aussi  cuppa  (Schneider  I,  426),  et  que  gluitrre  permet 
de  supposer  une  forme  gluttus  pour  glûtus  ;  reste  donc 
comme  seule  exception  le  mot  ûter  ;  mais  la  quantité  de  ce  mot, 
telle  que  la  donnent  habituellement  les  lexiques,  n'est  rien 
moins  que  démontrée,  car  le  mot  se  présente  rarement  au  nomi- 
natif, et,  d'autre  part,  sa  communauté  d'origine,  à  peu  près 
irrécusable,  avec  utérus,  indiquerait  plutôt  ûter.  Le  soso  et  le 
l07ne  de  Dante  (Inf.  10,  45,  69)  sont  occasionnés  par  la  rime  ; 


^54  VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  U. 

ce  ne  sont  point  cependant  des  créations  forcées,  car  quelques 
dialectes  emploient  certainement  o  pourw;  cf.  romagnol  fom 
(fumus),  fort  (funis),  furtona  (fortuna),  lom  [lumen),  lona 
(luna),  spoyna  (s^m^na),  comasq.  flom  (flumen),  etc.  Le 
picard  moderne  change  u  en  eu  :  leume  {lumen),  leune, 
pleume.  Remarquons  aussi  que  dans  plusieurs  noms  de  ville, 
le  français  emploie  on  pour  un  comme  dans  Laon  {Laudûniim), 
Lyon  {Lugdûnum,  dans  les  mss.  delà  Not.  dign.  Lugdonensis). 

IL  i.  U  bref  devant  les  consonnes  simples  devient  o.  Les 
exemples  de  ce  cas  ne  sont  point  nombreux.  Ital.  Canosa 
(Canûsium),  croce  (crûcem),  covo  (cûbo),  gomito  {cubitus), 
conio  {ct/neus),  dotta  (de  dûbitare),  folaga  {fàlica),  gola 
{gûla),  omey^o  {humérus),  giogo  {jûgmn),  gio'oa  {jûvat), 
giovane  {jmenis),  lova  {lûpa),  loto  {lûtum),  moglie  {mû- 
lier),  Modena  {Mutina),  noce  {nûcem),  pioggia  {plûvia), 
pozzo{pûteus),  poto  {puto),rogo{rubus),rozzo{rûdis),  sopra 
{supra),  ove  {ûbi),  Venosa  {Venûsia).  —  Esp.  cobdo,  cobre 
(cûjorum),  gola,  joven  {jûvenis),  logro{lucror),  lobo  {lupus), 
lodo  {lûtum),  pozo,  podo,  sobro  {sûpero),  toba  {tuba).  Le 
portugais  ressemble  ici  à  l'espagnol.  —  Pr.  crotz,  coa  {ci/^bat), 
code  {cubitus),  conh  {cuneus),  cobe  {cupidus),  secodre 
{succûtere),  gola,jo  {jûgum),  jove,  logri,  lop,  lot,  molher, 
notz,  nora  {nûrus),  ploia,  potz,  sobre  {super).  —  En  fran- 
çais, Vo  roman  ne  se  maintient  que  devant  les  nasales  (car  la 
langue  ne  tolère  pas  le  son  oun),  ou  quand  il  se  lie  à  un  i,  ex.  : 
son  {suum),  ton  {tuum),  nombre  {nûmerus),  ponce  {pûmi- 
cem),  coin  {cuneus),  croix  {crûcem),  noioo  {nûcem).  La 
voyelle  dominante  est  ou,  à  côté  de  laquelle  se  maintient  encore 
0  dans  l'ancien  français:  couve  {cûbo),  coude  {cubitus), doute 
{dûbito),joug,  loup,  où  {ûbi).  —  Val.  cot  {cubitus),  nore 
{nûrus)  ;  les  exemples  tombent  pour  la  plupart  sous  la  règle 
exposée  au  §  2. 

2.  A  l'antépénultième,  u  italien  échappe  d'ordinaire  au 
changement  en  o,  du  moins  dans  cumulo,  cupido,  diluvio, 
dubito,  -fluvio,  umile  {hûmilis),  numéro  et  dans  beaucoup 
d'autres  mots  pareils  ;  en  dehors  de  ce  cas  il  y  a  peu  d'exemples, 
comme  fuga  (Dante  P«y,  12,  50  foga  pour  la  rime),  fuggo 
{fûgio),  gru  {grûem),  lupo  {lupus,  mais  lova  meretrix),  luto 
à  côté  de  loto  ^  rude  {rûdis).  —  En  espagnol  u  se  présente 

1.  L'africain  Corippus  (vi"  siècle),  grammairien  et  poète,  prononce 
lûtum  =  ital.  lulo,  voy.  Voss.  Arisi.  1, 39. 


VOYELLES  LATINES.  TONIQUES.  U.  -155 

aussi  souvent  que  o  ;  il  n'est  pas  seulement  employé  dans  la 
syllabe  antépénultième  ou  originairement  antépénultième,  mais 
encore  dans  d'autres  cas  :  cumulo,  dubio,  fluido,  numey^o, 
lluvia  (pluvia),  cuno  (cûneus),  dudo  (dûbito),  huyo  {fûgio), 
rujo  {rûgio),  cruz,  gida  à  côté  de  gola,  yugo,  ruhro,  rudo. 
Le  portugais  se  comporte  ici  comme  l'espagnol.  —  Fr.  déluge, 
humUe  (hûmilis),  fuis  (fùgio),  grue,  pluie  (plûvia),  puits 
(pûteus),  rude,  sur  {saper),  tube  (tûbus)^. — En  val.  u  est  la 
forme  dominante  :  cruce,  fug  {fûgio),  gure  (gûla),  zune 
(juvenis),  lut  (lûtum),  nuce,  numer,  putz  (pûteus),  rug 
(rûbus). 

3.  Quelquefois  la  diphthongue  apparaît  comme  le  produit 
d'un  0  secondaire  (roman)  =  lat.  û.  Nuora  {nûrus),  scuotere 
(eœcûtere)  en  italien  supposent  un  degré  intermédiaire  nora 
scotere.  On  trouve  en  espagnol  cueva  (cûbare;  déjà  dans  une 
charte  de  Tan  1075,  Esp.  sagr.  xxvi,  460),  nuez  [nûcem), 
nuera  (nurus)  et  culebra  pour  culuebra,  cf.  page  151.  Port. 
cova,  noZy  nora,  cobra.  Franc,  couleuvre  (colûber,  colû- 
bra),  gueule  (giïla).  Val.  ploae  (plûvia),  scoate,  etc. 

III.  1.  En  position,  c'est  o  qui  d'ordinaire  représente  u.  Ital. 
ascolto  (ausculto),  bolla,  colmo  (culmen),  dolce,  fôlgore, 
gotta,  lombo,  losco,  pionibo  (plumbum),  rosso,  zolfo  {sut- 
phur),  sordOy  torre,  onde  (unde),  etc.  —  Esp.  bola,  colmo, 
hondo  {fundus),  gota,  lomo  (lumbus),  plo77io  (plumbum),' 
roxo,  torre,  donde.  —  Prov.  escout  [ausculto) ,  dous 
(dulcis),  folzer  {fulgur),  gota,  losc,  plom,  ros,  sort,  tor, 
on  {unde).  —  En  français,  Yo  général  en  roman  ne  se  main- 
tient que  comme  son  nasal,  ou  en  liaison  avec  /,  p.  ex.  dans 
lombe,  plomb,  monde,  dont  {de  unde),  ongle  {ungula); 
joindre  {jungere),  poing  {pugnus);  en  outre  dans  quelques 
mots  isolés  :  flot  (fluctus),  mot  (b.-l.  m^uttum),  noces  {nup- 
tiae),  vergogne  {verecundia).  Dans  les  autres  cas,  où 
il  représente  aussi  le  groupe  ul,  il  devient  ou  :  boule,  double 
{duplex),  four  {furnus),  goutte,  louche,  ours  {ursus), 
roux,  souffre  {suffero),  sourd,  sous  {subtus),  tour;  doux, 
écoute,  foudre  {fulgur),  soufre  {sulphur). 

2.  ?7  persiste  aussi  en  italien,  surtout  quand  il  est  antépénul- 
tième :  cuspide,  iiunzio,  rustico,  turbine,  particulièrement 
devant  gn,  ng,  ne  :  grugno  {grunnio),  pugno,  pungo,  ungo, 

1.  Vu  est-il  long  ou  bref  dans  luira?  D'après  l'ital.  lûuira  et  le  franc. 
loutre  il  est  bref;  d'après  l'esp.  luira  il  est  long. 


\d6  voyelles  latines,  toniques,  u. 

giungo  (jungo),  adunco,  unghia  (ungula)  ;  en  outre  dans 
curvo,  frutto  (friictus),  fusto,  gusto,  giusto  (justus),  nullo, 
purgo,  tumulto,  turho  etc.  L'espagnol  le  favorise  beaucoup,  et 
non-seulement  quand  il  est  antépénultième,  comme  dans  (?M5^^«?e, 
rustico,  turhido,  mais  encore  quand  il  est  pénultième  devant 
les  consonnes  les  plus  variées,  particulièrement  devant  ch,  ng, 
n  :  escucho  (ausculta) ,  cumbre  (culmen) ,  culpa,  culto, 
curso,  dulce,  duplo,  fruto,  gruno  (grunnio),  gusto,  justo, 
lucho  (luctor),  mucho  (multus)^  mundo,  nulo,  puno  (pu- 
gnus),  punjo  {pungd),  purgo,  turho,  sulco,  azufre  (sul- 
phur),  unjo,  una  (ungula).  Le  portugais  conserve  parfois  u 
contrairement  à  l'espagnol,  comme  dans  funda,  chumbo,  sur  do, 
urso  (esp.  honda,  plomo.  sordo,  oso),  mais  à  l'inverse  doce, 
enxofre  (esp.  dulce,  azufre).  —  Le  provençal  maintient  u  : 
bulla,  flux,  frucha  (fructus),  fulvi,  furt,  fuse,  fust,  just, 
lucha  (luctus),  musc,  nulh,  punher,  purga,  ruste  (-icus) 
et  quelques  autres.  —  Les  exemples  français  sont  :  buis  (buœus), 
fruit,  fût  (fustis),  jusque  (usque),  juste,  lutte,  nul,  purge, 
urne.  —  En  valaque  u  est  la  forme  principale  :  ascult,  dulçe, 
fûlger,  gust,  mult,  must,  rumpe,  surd,  tunde,  unde,  unge, 
urs,  vulpe. 

La  remarque  faite  ci-dessus  sur  le  rapport  historique  de  Ye 
à  Yi  bref  s'applique  aussi  au  rapport  de  o  à  ^,  devant  lequel  il  a 
dû  finalement  céder  en  latin  classique,  avec  la  réserve  que  cet  o 
a  persisté  dans  les  inscriptions  un  peu  plus  longtemps  que  e, 
voy.  Ritschl  Le.  Les  exemples  tirés  des  plus  anciens  monuments 
sont  poplicus  (publ.),  nontiare,  sont,  consoler  e  ;  comme 
syllabes  atones  dedro,  dedrot  (dederunt),  consentiont, 
Hercolei,  popolus,  tabola,  vincola  ;  formes  de  la  Columna 
rostrata:  poplom,  exfociont  (effugiunt),  primos  (-us), 
navebos ,  diebos,  des  inscriptions  tumulaires  des  Scipions  : 
Cornelio  (-us),  Luciom,  filios  (-us).  Des  inscriptions  plus 
récentes  ont  jogo,  mondo,  tomolo  Orell.  n.  4858,  dolcis- 
sima.  Mûr.  1413,  6.  Jusque  vers  la  fin  du  vii*^  siècle  de 
Rome,  0  s'emploie  à  l'exclusion  de  u,  après  u  ou  v,  ex. 
arduom  et  non  arduum,  vivont  et  non  vivunt,  et  aussi  dans 
la  langue  littéraire  volnus,  volpes,  volt,  à  côté  de  vulnus, 
vulpe  s ,  vult.  Quelques  écrivains  se  servent  en  outre  de  formes 
comme  fornus,  solcus,  moltus,  sordus  ;  les  grammairiens  du 
Vf  siècle  ap.  J.-C.  remarquent  polchrum,  colpani  (Schneider 
I,  30).  Les  plus  anciens  diplômes,  qui  écrivent  habituellement 
croces,  somus,  incorrat ,  onde ,    polsatur,    fondamentis. 


VOYELLES  LATINES.  Y.  —  DIPHTHONGUES.  JE.  OE.  'IST 

singoli,  titolum,  attestent  par  là  l'antiquité  de  l'usage  roman  qui 
est  essentiellement  d'accord  avec  celui  du  latin  archaïque,  mais 
qui  cependant,  nous  l'avons  vu,  n'a  pas  complètement  banni  Yu 
classique. 

Y. 

La  forme  romane  de  cette  voyelle  grecque,  correspondant  à  l'w 
allemand,  qui  ne  se  trouve  que  dans  quelques  mots  populaires,  est  : 
1)  2,  forme  qu'elle  avait  déjà  souvent  prise  en  latin  (Schneider 
I,  43),  par  ex.  :  it.  abisso,  cochiglio  {conchylium,  xoy/jjXiov) 
lira,  mirra,  etc.  Le  passage  de  cet  i  à  e,  comme  en  italien 
gheppio  {^^),  sesto  (?u(jt6v),  trépano  (ipuTcavov),  n'est  pas 
précisément  fréquent.  Nous  n'avons  pas  ici  à  considérer  les 
expressions  techniques  prises  au  grec.  —  2)  o,  principalement 
dans  les  mots  que  les  Romains  reçurent  directement  de  la  bouche 
des  Grecs  ;  il  perçut  û  comme  û  et  le  traita  comme  tel  :  cette 
représentation  du  son  û  est  attestée  par  le  bas-latin.  Ital.  borsa 
(pupa-^,  b.  lat.  bursa),  grotta  (crypta,  b.  lat.  crupta),  lonza 
[lynx),  tomba  (i-Vgoç),  torso  (thyrsiis),  serpollo  {serpyllum), 
dans  une  syllabe  atone  cotogna  (/.ucwviov),  mostaccio  ([j-6aTaÇ)  ; 
esp.  boisa  (=  borsa),  çôdeso  (y,uTiaoç),  grota  arch.  (mainte- 
nant gruta),  onza  (=  lonza),  trozo,  mostacho,  tomillo  {thy- 
mum)  ;  franc,  boîte  (7uu;(§a),  bourse,  grotte,  once,  tombe, 
tros  arch.,  coing,  moustache.  Dans  quelques  cas  u  demeure 
intact  :  it.  tuffo,  esp.  tufo  (tùçoç);  val.  giur  (y^P^ç);  esp.  pg. 
murta  (|;.6pToç),  comme  déjà  en  latin  ;  pr.  Suria  (Supia)  ;  franc. 
jujube  (lli^u^ov). 

DIPHTHONGUES. 

Le  latin  n'a  transmis  que  peu  de  diphthongues  aux  langues 
romanes.  Dès  les  temps  les  plus  anciens,  la  plupart  d'entre  elles 
commençaient  à  se  résoudre  en  sons  simples;  d'autres,  comme  ai, 
oi,  ei  étaient  déjà  tombées  en  désuétude  vers  le  temps  où  com- 
mencèrent les  guerres  civiles.  Ae  et  oe,  issues  de  aiei  oi,  ont 
persisté,  au  moins  dans  les  classes  cultivées,  jusque  dans  les  iii^ 
et  iv^  siècles.  Nous  verrons  dans  la  suite  que  les  langues-filles 
sont  cependant  riches  en  diphthongues  dont  elles  n'ont  point 
hérité,  mais  qu'elles  ont  acquises. 

M.   Œ. 
Dans  de  on  entendait  les  deux  voyelles  distinctement,    en 


-138  DIPHTHONGUES   LATINES.    TONIQUES.    AU 

sorte  que  ae  se  rapprochait  fort  de  di  également  employé.  La 
(liphthongue,  dans  le  parler  familier,  correspondait  probablement 
à  Va  long  allemand,  puisqu'on  la  trouve  confondue  avec  e 
(Schneider,  I,  50,  52).  L'italien  rend  ce  son  ae^  tantôt  par  le, 
tantôt  par  e  ouvert  :  lesi  {Aesis),  cieco  (caecus  coecus),  cielo 
(caelu77i  coehim),  fieno  [faenum  foenum),  Fiesole  (Faesu- 
la),  lieto  {laetus),  chiere chère  (quaerit),  siepe  {saepes  sepes); 
egro  (aeger),  emulo,  Cesare  (Caesar),  greco,  ebreo,  nevo 
{naevum), presto,  giudeo  (jud,),preda,  secolo,  spera  {sphae- 
ra),  tedio.  —  Esp.  ie,  e,  quelquefois  i  :  cielo,  ciego,  cieno 
(caenum  coenum),  griego,  quiere  (quaerit )\  heces  (faeces), 
heno  (faenum),  ledo,  preda,  tea  (taeda),  tedio;  Galicia 
[Gallaecia),  judio,  siglo  (v.-esp.  sieglo).  Le  Portugais  a 
seulement  e,  —  Pr.  ie,  plus  souvent  e  :  juzieu  juzeu  (jud.), 
quier  quer,  etc.  —  Français  ie,  e,  oi  :  ciel,  siècle,  anc.  fr. 
cieuc  (caecus),  lié  (laetus),  quiei^t;  grec,  défèque  (defaeco)\ 
Mois  arch.  (hlaesus),  foin  (faenum),  proie  (praeda).  — 
Val.  e  :  ceriu  (caehmi),  ed  (haedus),  et  aussi  ied.  —  Le  grec 
ai,  qui  ne  représentait  plus  pour  le  roman  une  diphthongue,  est 
rendu  par  a  et  non  par  e.  Ilaioiov  donne  l'italien  paggio  :  qu'au- 
rait-on fait  de  peggio?  De  même  al'crtov  donne  l'italien  agio, 
pr.  ais,  mais  l'étymologie  est  douteuse.  Hxaiéç  reçut  dans  le 
prov.  escai  la  même  diphthongue  que  scarahaeus  dans  esca- 
ravai  qui  fait  supposer  la  prononciation  scarabajus  (cf.  l'ital. 
scarafaggio) . 

2.  Œ,  là  où  il  ne  se  confond  pas  avec  œ,  est  rendu  par  e, 
non  par  ie  :  ital.  cena,  femmina,  mesto  (moestus  et  aussi 
maestus),  pena;  esp.  cena,  hembra,  pena  et  non  ciena, 
piena,  ce  qui  montre  avec  quelle  précision  beaucoup  de  nuances 
phonétiques  du  latin  ont  été  traitées. 

AU. 

1 .  A  côté  de  la  diphthongue  au  on  trouve  aussi  en  latin  sa  forme 
condensée  o;  ainsi  à  côté  de  auricula,  cauda,  caulis,  caupo, 
claudere,  taurus,  —  orienta,  coda,  colis,  copo,  clodere,  torus 
(ce  dernier  dansYarron  L.  L.  5, 95,  ed.  M.)  étaient  plus  ou  moins 
en  usage.  Festus  dit  que  dans  beaucoup  de  mots  o  ne  s'em- 
ployait que  dans  les  campagnes  ;  Tosque  ne  connaissait  que  o. 
On  peut  s'attendre  à  ce  que  le  même  phénomène  se  reproduise 
en  roman.  Les  deux  sons,  diphthongue  et  voyelle,  se  sont  ici 
conservés;  l'un  a  dominé  dans  un  domaine,  l'autre  dans  l'autre; 


DIPHTHONGUES  LATINES.  TONIQUES.  AU.  459 

d'où  nous  pouvons  conclure  que  la  Tojelle  simple  ne  fut  pas,  à 
l'exclusion  de  la  diphthongue,  transportée  du  Latium  dans  les 
provinces,  c'est-à-dire  que  celle-ci  comme  celle-là  était  usitée 
couramment  dans  la  langue  populaire.  La  forme  dominante 
italienne  est  certainement  o  :  lodola  {alauda),  odo  (audio), 
ora  {aura),  oro  {aurum),  oso  fausus),  o  (aut),  coda,  cosa, 
foce,  frode,  godo  (gaudeo),  gioja  (gaudiwn),  Iode,  alloro 
(laurus),  nolo  (naulum),  poco,  povero,  poso,  roco,  ristoro, 
toro,  tesoro,  aussi  Niccolô  (Nicolaus).  Mais  au  persiste  aussi, 
tantôt  comme  forme  auxiliaire  dans  le  style  élevé,  tantôt  comme 
forme  unique,  tantôt  enfin  comme  forme  distinctive  dans  bon 
nombre  de  mots  :  aura,  auro,  esaudire,  esausto,  fauci, 
fraude,  gaudio,  laude,  lauro,  naulo  et  navolo,  rauco, 
restauro,  tesauro\  austro,  cavolo  pour  caulo  (caulis),  cauto, 
nausa  (nausea),  Paolo  pour  Paulo;  causa  cause  {cosa 
chose),  pausare  s'arrêter  (posare  reposer),  tauro  (taureau, 
signe  du  zodiaque;  toro  taureau).  Z/dans  cuso  (causor).  Dans 
Metaro  (Metaurus)  et  Pesaro  (Pisaurum)  au  se  réduit  à  a, 
—  L'o  s'est  encore  mieux  établi  en  espagnol  qu'en  italien  ;  du 
moins  les  formes  en  au  y  sont-elles  plus  rares  :  aloeta  arch., 
oigo  {audio),  oro,  oso,  o,  cola  (cauda),  col,  cosa,  coto  {cau- 
tum),  hoz  (faux;  déjà  foz  dans  une  charte  de  l'an  804  Fsp. 
sagr.  XXVI,  442),  joy a  {gaudiwn),  loo  {laudo),  poco,  pohre, 
poso,  ronco  {raucus),  toro,  tesoro ',  aura,  austro,  causa, 
claust'ro,  finaude,  lauro  laurel,  pauso,  r  est  auro.  —  Le 
portugais  met  ou  ei  aussi  (9^  pour  6?i^  :  ouço  {audio),  ouro, 
ouso,  ou,  couve  {caulis),  cousa,  couto,  chouvo  {claudo), 
gouvo{goMdeo),  louvo  {laudo),  louro,pouco,  pouso,  rouco, 
touro,  tes  ouro.  Au  dans  quelques  mots  comme  o,ura,  austro, 
fraude,  pauso.  0  dans  cola,  foz,  pohre.  —  Le  provençal  a 
conservé  la  diphthongue  pure  comme  le  valaque  :  alauza,  aug, 
aura,  aur,  aus,  ausiri,  caul,  causa,  clau  {claudo),  frau, 
gaug,lauzi  {laudo),  laur,  nausa,  pauc,  Paul,  paubre,paus, 
vauc,  restaur,  taur,  thezaur.  Les  seules  exceptiotis  sont  peut- 
être  0  {aut)  au  lieu  de  au  qui  eût  été  trop  large,  et  joy  qui 
semble  venir  du  français.  Coa  paraît  se  rapporter  à  coda,  qui 
fut  préféré  parce  que  cauda  aurait  donné  cava.  —  La  forme 
française  est  o,  qui  aime  à  s'unir  à  i  :  aboie  {^adhauho),  ois 
{audio),  or,  ose,  chose,  clore  {claudere),  cloître  {claustrum) , 
joie,  oter  {*haustare),  noise,  pose,  Savoie  {Sabaudia), 
trésor.  Dans  d'autres  mots  comme  cause,  fraude,  pauvre,  res- 
taurer,  taure,  on  écrit   au>   Une   troisième    forme    est    ou 


-160  VOYELLES  LATINES.   ATONES. 

dérivé  de  o  dans  alouette,  ou,  chou,  loue  (lauclo),  enroue 
(raucus).  De  paucus  vient  l'ancien  français  pau  et  po,  de  ce 
dernier  le  français  moderne ^ew;  de  coda,  queue. —  Le  valaque 
ne  connaît  que  au  à  la  place  duquel  il  écrit  aussi  ao  :  auz 
(audio),  adaug  adaog  (adaugeo),  aur,  austru,  au  (aut), 
cause,  laude,  laur,  repaos  {*repauso),  taur.  Coade  vient 
de  la  forme  latine  coda  et  non  de  cauda. 

2.  La  tendance  à  faire  disparaître  la  diphthongue  par  la  conson- 
nification  de  u  en  l  se  montre  dans  les  formes  florentines,  admises 
dans  le  dictionnaire  italien,  aldace,  esaldire,  fralde,  galdere, 
laide,  par  ex.,  pour  audace,  esaudire,  fraude,  gaudere, 
laude  et  aussi  dans  le  nom  de  ville  Alfidena  (Aufîdena);  esp. 
galtera  {proY.  gauta);  catal.  altreiar  (prov.  autreiar);  it. 
esp.  calma  (y.ao[xa).  La  consonnification  de  Vu  en  b  ou  même  enp 
n'est  pas  sans  exemple  dans  les  langues  du  sud-ouest  :  esp.  ala- 
bar  (allaudare  allauar),  Pablo  {Paulus),  anciennement 
abdencia  pour  audiencia,  abze  pour  auze,  cabsar  pour  cau- 
sar,  aptuno  pour  autuno;  v.-port.  absteridade,  captela 
pour  austeridade,  cautela  SRos. 

Parmi  les  autres  diphthongues,  on  ne  retrouve  dans  les  langues 
filles  que  les  diphthongues  eu  et  ui.  Eu,  qui  persista  comme 
diphthongue  au  temps  de  l'empire,  reste  dans  les  expressions 
géographiques  et  dans  les  mots  savants  :  Europa,  neutro. 
Rheuma  est  en  ital.  renia,  en  esp.  roma  (dans  roma- 
dizo)y  en  prov.  rauma,  en  franc,  rhume;  au  pr.  rauma  compar. 
le  nom  propre  Daudes  {Deus-dedit ,  au  venant  à' eu),  laupart 
de  leopardus.  Leuca,  it.  lega,  par  transposition  esp.  prov. 
légua,  fr.  lieue.  Ui  se  conserve  exactement  dans  l'ital.  cui, 
fui,  etc. 

II.    VOYELLES    A.T0NES. 

Si  les  voyelles  toniques  persistent  ou  se  modifient  d'après  des 
lois  fixes,  les  voyelles  atones  sont  bien  plus  sujettes  à  l'empire  du 
hasard.  Elles  n'ont  guère  dans  les  langues  romanes  qu'une  valeur 
numérique  :  la  nature  de  la  lettre  importe  peu  ;  c'est  surtout  son 
existence  même  qui  est  prise  en  considération  ;  aussi  sont-elles 
susceptibles  des  métamorphoses  les  plus  diverses.  Les  suivre 
ici  serait  faire  un  dénombrement  stérile  de  faits  particu- 
liers sans  lien  entre  eux;  toutefois  quelques  phénomènes 
nécessiteront  une  mention  spéciale,  d'autres,  plus  importants, 
une  analyse  détaillée.  —  La  voyelle  atone  peut  ou  bien  être 


VOYELLES  LATINES.   ATONES.  46-1 

simplement  voisine  d'une  consonne,  ou  bien  former  un  hiatus  avec 
une  autre  voyelle;  comme  ces  différentes  positions  agissent 
différemment  sur  elle,  il  convient  de  traiter  chacune  d'elles 
séparément. 

1.  VOYELLES  ATONES  EN  DEHORS  DES  CAS  d'hIATUS. 

Il  faut  les  distinguer  ici,  suivant  qu'elles  sont  placées  avant 
ou  après  la  syllabe  tonique. 

1.  Avant  la  syllabe  tonique.   A  cette  place,  Tatone  subit, 
dans  tout  le  domaine  roman,  des  transformations  nombreuses, 
assez    arbitraires,    et  dans  lesquelles  la  quantité  n'est  d'au- 
cune importance.  On  remarque  surtout  cette  confusion  dans  la 
syllabe  initiale    du    mot.    L'italien  servira    d'exemple.    A  se 
change  en  e  :  gennaro  (jânuayHus)^  sermento  [sann.),  sme- 
raldo  {smàragdus);  a —  o  :  soddisfare  {sàtisfacere)\  a — u: 
lucertola  (làcerta).  E  —  a  :  asciugare  (eœsucare  *),  star- 
nutare  (stem.);  e  —  i  :  ciriegio  [cëraseus'^),  dicemhre  (dec.) 
finestra  (fen.),  midollo  (fuëdulla),   migliore  {mëliorem), 
riverenza  (rëverentia) ,  signore  (sëniorem)  ;  e  —  o  :  dovere 
(dêb.),    popone  {pë]3one7n)\  e —  u  :  uhbriaco  [ëbrius) , 
rubello  [rèbellis).  I  —  a  :  anguinaglia  (inguinalia)  ;  ^  —  e  : 
lenzuolo   (linteolum)  ;  i  —  o  :  dovizia  (dwitiae)  ;  i  —  u  : 
suggello  {sïgillum).  0  —  a  :  maniglia  [monile)  \o  —  u  :  bu- 
dello  (botellus),  cucchiajo  (cochlearimn),  fucile  (de  focus), 
mulino  (molina),  ruggiada  (de  rôs),   ubbidire  [ôbedire), 
uccidere  {occ),  ufflcio  {off.),ulivo  (oliva),  ulire  (olere); 
u  —  i  :  ginepro  (jûniperus)  ;  u  —  o  :  coniglio  (cûniculus) , 
governare  (gûb.),  ortica  (urt.)  Ae  —  u  :  uguale  (aequalis). 
Au  —  a  :  agosto  (augustus),   ascoltare  (auscultare),   déjà 
dans  le  latin  de  la  décadence  Agustus  et  ascultare,   ajoutez 
encore  sciagurato  (eœauguratus)  ;  au  —  o  :  orpimento  {au- 
ripigm.);  au  —  u  :  uccello  (aucella),  udire  {audire)\   au 
persiste  :  aurora^  australe,  autunno  (autumnusj.  Les  autres 
langues  romanes  fournissent  aussi  des  exemples  ;  elles  ont  en 
commun   une  préférence  marquée  pour  Va  dans  la  première 
syllabe  atone,  et  le  substituent  souvent  à  cette  place  k  e  oui  : 
en  effet,  la  voyelle  a  n'a  pas  la  couleur  décidée  des  autres,  ce  qui 
fait  qu'elle  est  naturellement  suggérée  aux   organes    vocaux 
avant  l'effort  décisif  que  nécessite  la  syllabe   tonique.   Nous 
citerons  (outre  les  exemples  donnés  ci-dessus):  ital.  danaro  {de- 
narius),  maraviglia  (mirabilia),  salvaggio  (silvaticus);  esp. 

DIEZ  \  \ 


'I(>2  VOYELLES  LAThNES.  ATONES. 

ayuno  (jejunium),  balanza  (bilanx),  galardon  (v.h.all. 
widarlôn) ,  sargento  {se^^viens)  ;  franc,  chacun  (quisque 
unus),  farouche  (ferox)^  jaloux  (zelosus),  marché  {merca- 
tus^),  paresse  {vigritia).  Voy.  Dict.  étymoL,  l,  xx.  Le  faible 
poids  de  l'atone  explique  aussi  pourquoi  elle  tombe  souvent  à 
la  première  syllabe,  ce  qui  lui  arrive  même  quand  elle  est  longue. 
Le  groupe  oriental  et  le  provençal  en  offrent  surtout  des  exemples 
fréquents.  It.  bottega  {apotheca),  Girgenti  (Agrigentum) , 
lodola  {alauda),  lena  [anhelare],  Lecce  (Aletiwyi),  ragna 
(aranea),  rena  (arena),  resta  (arista) ,  Rhnini  (Arimi- 
nuni),  vocolo  (pour  avocolo);  chiesa  (ecclesia),  ruggine 
(aerugo),vangelo  (evangelium)^  vescovo  (episcopus)  ;  nello 
{in  illo),  netnico  [inimicus),  rondine  [hirundo),  verno 
(hibernum);  cagione  {occasio),  rezzo  (pour  orezzo):  licorno 
[unicornis).  Il  faut  signaler  en  italien  la  chute  très-fréquente  de 
l'atone  à  l'initiale  devant  s  impure.  Ex.  sbattere  (prov.  esbat- 
tre,  ital.  aussi  disbattere),  scaldare  (exe-),  smendare  (exm- 
pour  em-^y  snudare  {exn-  pour  en-),  Spagna  {Hispania), 
spandere  à  côté  de  espandere ,  sparago  [asparagus,  aussi 
sparaguSj  voy.  Voss.  h.  v.),  sporre  à  cbi^àeesporre,  sterpare 
(exstirpare),  storia  (hi-).  On  a  d'anciens  exemples  en  latin  : 
storias  {hi-),  strumentum  {in-),  et  surtout  'sti,  'storum, 
etc.  {isti,  istorum),  dansdebonsms.,  voy.  Lachmannm  Lucret. 
197, 232,  ital.  stesso  pour  istesso.  Dans  un  glossaire  stimavit 
{aest-,commeemi.),I)iutiska,l,502. — Yal.noatin{annotinus), 
prier  {aprilis),  sparge  (it.  sparago)  ;  lictariu  {electuarium)  ; 
naît  {in-altus),  nelbi  {inalbare),  sbate,  sceldà,  sparge,  — 
Esp.  bispe  (it.  vescovo),  Merida  {Emerita)\  Lerida  {Ilerda); 
relox  (horologiuYïi) .  —  Port,  no  (it.  nello),  namorar  {ina- 
morare  *)  ;  Lisboa  {Olisipo).  —  Pr.  Guiana  {Aquitania), 
lauzeta  {alauda),  lena  (comme  en  ital.),  ranha  (comme  en 
ital.),  bispe  (comme  en  esp.),  gleisa  (ital.  chiesa),  mina 
{he7nina)\  randola  {hirundo).  —  Fr.  mine  {hem.),  vesque 
arch.  (prov.  bispe),  et  un  petit  nombre  d'autres. 

Remarquons  encore  quelques  traits  délicats^  tels  que  ceux  qui 
permettent  d'attribuer  à  une  lettre  une  certaine  influence  sur 
l'atone  qui  la  précède. 

En  italien  la  labiale  v  semble  appeler  la  voyelle  voisine  o, 


1.  Déjà  dans  les  chartes  mérovingiennes  marcadus  Bréq.  num.  271 
cinq  fois,  marcado  Mabill.  Dipl.  p.  496.  Balfinus  pour  Delphinus  (Dau- 
phin) dans  la  première  charte  et  num.  272. 


VOYELLES  LATINES.  ATONES.  463 

pour  remplacer  un  i  ou  e  originaire.  Ainsi  :  dovere  (mais  à  la 
tonique  dévo),  dovidere,  indovinare,  dovizia,  daddovero, 
piovdno(msiisiomquepiéî^e,hAsii.plebs,plebanus),rovesciare 
(reversare),  rovistare  {t^evisitare) .  La  labiale  m  paraît  aussi 
avoir  cette  tbrce  plastique,  cf.  domandare,  domani  (toutefois 
dimestico  et  domestico),  somigliare  {similiare  *)  ;  de  même  b 
dans  ubbriaco  (ebr.),  rubello  (rebellis)  ;  dans  ce  mot  u  a  été 
préféré,  comme  aussi  dans  umiliaca[armeniacum).  Ajoutons  les 
exemples  provençaux  dans  lesquels  la  labiale  qui  agit  est  surtout 
m,  et  la  voyelle  introduite  u ,  comme  dans  iimplir  {implere), 
lumdar  {limitaris),  prumier  (à  côté  de  premier) ,  -o  dans 
romaner;  il  faut  sans  doute  apprécier  de  même  le  nom  de  ville 
Bornas  pour  Damas  (Bamascus)  Flam.  v.  214.  Enfin  le  fran- 
çais alumelle  (v.fr.  alemelle),  fumier  (lat.  fimus),  jumeau 
[gemellus),  Jumillac  (Gemiliacum),  chalumeau  (calamus, 
u  venant  de  a),  dans  les  patois  fumelle  {femella).  Y.fr.  f ru- 
mail  (fermaiï)  ^ 

En  espagnol  existe,  à  n'en  pas  douter,  la  tendance  à  échanger 
contre  un  e  Xi  latin  atone  ou  devenu  atone,  toutes  les  fois  que 
la  syllabe  qui  suit  contient  un  second  i  tonique  :  c'est  par  une 
raison  euphonique,  afin  de  ne  pas  entendre  deux  i  immédiatement 
prononcés  :  Cecilia  arch.  {Sicilia),  ceniza  {cinis),  cenir 
{cingere),  cetrino  (citreus),  colegir  (colligere),  concebir 
(concipere),  constrenir  (constringere),  corregir  (corrigere), 
decir  {dicere),  envidia  (plus  usité  que  invidia),  encina  (ili- 
cina'^),  eneraigo  {inimicus),  Felipe  (Philippus),  freir  (frï- 
géré),  hebilla  {fibella  *),  henchir  {ûnplere),  henir  (fingere), 
mestizo  (iniœticius*),  reir  [rider e),  refdr  (ringi),  sencillo 
(simplicellus  *),  tenir  (tingere),  vecino  (vicinus).  Il  est  vrai 
que  i  persiste  souvent,  surtout  dans  les  mots  peu  populaires  : 
afligir,  astringir,  dirigir,  escribir  (anc.  escrebir),  extin- 
guir,  fingir  (anc.  fengir),  imprimir,  recibir  (en  opposition 


1.  La  tendance  à  changer  i  en  u  (et  non  en  o)  devant  ces  labiales,  se 
trouve  aussi  en  latin,  mais  sur  une  plus  grande  échelle  ;  cet  u  latin 
s'explique  par  l'existence  antérieure  d'un  son  intermédiaire  entre  u  et 
t.  Voici  des  exemples,  tirés  en  partie  des  inscriptions:  maxumus,  lacru- 
mas,  monumentum,  aucupium,  recuperare  (pour  recip.),  lubido,  aurufex 
pontufex.  Voy.  Gorssen,  1,  331-340,  2*  édit.  On  ne  peut  établir  de  lieii 
historique  entre  les  exemples  latins  et  romans.  On  voit  du  reste  que  u 
peut  aussi  en  latin  être  tonique  :  dans  les  langues  romanes  la  tonique 
est  trop  solidement  établie  pour  se  laisser  si  facilement  détourner  de 
sa  voie. 


>I64  VOYELLES  LATINES.  ATONES. 

avec  concebir)^  redimir  (à  côté  deredemir),  vivir  (anc.  aussi 
vevir).  A  l'inverse,  e  originaire,  quand  la  syllabe  suivante 
contient  ie,  est  remplacé  par  i  :  cimiento  (caemenium), 
hiniestra  {fenestra),  simiente  (sementis),  iinieblas  {tené- 
hraé) ,  surtout  dans  la  conjugaison  comme  dans  mintiera^  sintiese. 
— Le  provençal  obéit  souvent  aussi  à  1^  première  de  ces  lois  d'eu- 
phonie constatées  dans  l'espagnol,  quand  il  dit  desig  {dissi- 
dium),  enemic,  enic  (iniquus),  enrequir  (rie,  allem.  rîch), 
esperit,  fenir,  fregir,  gengiva,  gequir  (Prés,  gic),  omelia 
(6[jiiX(a),  tesic  {2)hthisicus),  vesin  [vicinus).  Il  faut  sans  doute 
aussi  assigner  une  cause  euphonique  aux  formes  italiennes 
S  ânes  e  pour  Seyiese,  Modanese  pour  Modenese.  Remarquons 
en  passant  dans  l'ancien  français  e  pour  o  lorsque  la  syllabe 
qui  suit  contient  déjà  cette  dernière  voyelle,  comme  dans  corre- 
cious  pour  corrocious,  déjà  dans  le  fragment  de  YaL, 
costeïr  pour  costoïr  (custodire)  ChRoL,  felenie  pour  félonie. 
—  Mais  l'ancien  milanais  donne  un  exemple  frappant  de  l'empire 
que  l'atone  peut  exercer  même  sur  la  tonique,  ^tonique,  quand  la 
syllabe  qui  suit  contient  un  i,  devient  également  ^,  par  ex.  :  sing. 
parese  (ital.  palese),  plur.  parisi;  dans  la  conjug.  havesse  à  la 
l''^  pers.  (ital.  avessi)  mais  à  la  2'^pers.  havissi]  feva  (faceva), 
mais  fivi{facevi). Y oy.  Mussafîa,  Beitràgeip.  19,  Macaireip.Yii. 
2.  Après  la  tonique,  dans  les  proparoxytons,  il  faut  noter 
un  phénomène  fréquent  et  intéressant,  que  présente  tout 
le  domaine  roman  :  c'est  la  chute  de  la  voyelle  suivante,  habi- 
tuellement i  ouu.  Ex.  :  ital.  caldo  (calidus),  opra  {opéra), 
posto  (positus),  occhio  pour  oclo  (oeulus)  ;  esp.  caldo, 
obra,  puesto,  ojo  ;  fr.  chaud,  œuvre,  cercle  (circulus)  et 
des  centaines  d'autres.  Il  n'y  a  là  rien  d'étonnant,  puisque  la 
langue-mère,  dans  sa  période  ancienne,  emploie  régulièrement 
ces  formes  plus  dures  et  privées  de  la  voyelle  de  dérivation,  ainsi 
qu'il  résulte  des  inscriptions  très-anciennes  où  on  lit  dedro  (dede- 
runt)y  Lebro  (Libero),  vicesma,  et  même  fe  et  {fecit),  etc.; 
les  formes  adoucies  n'apparaissent  que  plus  tard  (Ritschl,  De 
Aletr.  Ut.  p.  IX  sqq.).  La  prose  classique  en  offre  encore 
des  exemples,  bien  qu'en  petite  quantité,  comme  caldus,hercle, 
lamna,  valde,  vinclum;  le  style  poétique  en  fournit  davantage, 
comme  ardus  (arid.),  cante  (canite,  d'après  Varron  in 
saliari  versu),  circlus,  opra,  periclum,  poclur^i,  porgo, 
postus,  saeclwn,  spectaclum.  Plus  tard  ces  formes  deviennent 
fréquentes.  VApp.  ad Prob.  critique  speclum,masclus,veclus 
(vetulus),  baclus,  calda,  frigda,  oclus,  tabla,  formes  qui 


VOTELLES  LATINES.  HIATUS.  >I65 

toutes  sont  romanes.  «  On  peut  en  conclure  justement  que  dans 
la  vie  ordinaire  bien  des  mots  se  prononçaient  en  syncopant  la 
voyelle  sans  toutefois  être  écrits  de  même  par  les  gens  cultivés.  » 
(Schneider,  I,  172.)  Notre  haut-allemand  a  suivi  la  même  voie 
en  contractant  par  ex.  farawa  en  farhe,  kirihha  en  kirche, 
'patina  enpfanne,  syllaha  en  silbe,  asparagus  en  spargel,  sans 
toutefois  s'enchaîner  à  la  tonique  :  cf.  fenchel  de  foeniculum, 
fenster  de  fenéstra  et  beaucoup  d'autres. 

Les  voyelles  atones  finales,  même  celles  qui  ne  le  sont  deve- 
nues que  par  la  chute  d'une  consonne  {decem-deQe,  amat-ama, 
filius-filia)  sont  assez  diversement  traitées  dans  les  différentes 
langues  .  mais  les  cas  les  plus  intéressants  seront  étudiés  à 
propos  de  la  fiexion.  En  ital.  a,  e,i,o  persistent  habituellement  : 
casa,  forte,  jeri,  ivi,  uomo,  amo,  mais  u  se  change  en  o  :  ca- 
vallo.  En  outre  e  devient  souvent  i  :  altrimenti  [altéra  mente), 
avanti  [ab  ante),  dieci  (decem),  domani  (de  mane),  indi 
(inde),  lungi  [longe),  oggi  [hodie),  quinci  [hincce),  tardi 
[tarde),  Chieti  [Teate),  Rieti  [Reate).  Dans  d'autres  noms  de 
ville  ae  est  rendu  aussi  par  i  :  ainsi  dans  Acqui  [Aquae),  Alift 
[Allifae),  Capri  [Capreae),  Veletri  [  Velitrae) ,  Vercelli  [  Ver- 
cellae),  Veroli  [Veymlae),  par  e  dans  Firenze  [Florentiae). 
—  L'espagnol  agit  à  peu  près  comme  l'italien,  avec  cette  diffé- 
rence que  les  voyelles  finales  sont  moins  fréquentes,  la  chute  de 
Ye  étant  assez  normale  :  casa,  fuerte,  fdcil,  ôrden,  amo, 
bueno.  —  En  prov.  a  seul  persiste,  les  autres  voyelles  dispa- 
raissent régulièrement  quand  l'euphonie  ne  les  maintient  pas  : 
casa,  fort,  paire  [patrem),  er  [heri),  y  [ibi),  testimoni 
[-ium),  Virgili,  caval,  autre  pour  autr;  o  est  supplanté  par 
e  ovii;  laire  [latro),  ami  [amo),  etc.  En  français  la  chute  est 
aussi  absolue,  mais  les  voyelles  qui  ne  tombent  pas  sont  rempla- 
cées par  e  :  âme,  fort,  bonnement,  hier,  témoin,  Virgile, 
aime  [amo),  cheval. — En  valaque  a  se  modifie  en  e,  e  persiste, 
les  autres  voyelles  tombent  d'ordinaire  quand  la  consonne  qui 
précède  n'exige  pas  leur  maintien  :  ape[aqua),  laude[laudat), 
bine  [bene),  er  [heri),  om  [homo),  aur  [aurum),  patru  (it. 
quattro),  socru  [socer). 

2.    VOYELLES   ATONES   FORMANT   HIATUS. 

Partout  ici  domine  la  disposition  à  éviter,  autant  que  possible, 
la  rencontre  de  deux  voyelles  dans  deux  syllabes  distinctes  d'un 
mot  (hiatus).  Ce  résultat  est  atteint  tantôt  par  élision,  tantôt 


466  VOYELLES  LATINES.  HIATUS. 

par  attraction  de  la  première  voyelle,  tantôt  par  contraction, 
tantôt  enfin  par  l'introduction  d'une  consonne.  L'existence  de 
riiiatus  est  parfois  indiquée  par  un  h  placé  entre  les  vojelles  : 
esp.  ahi,  ahina,  ahullm\  mhuela\  portug.  cahir,  sahir, 
ancienn.  poher,  tavoha,  tehudo,  vehuva;  pr.  ahur,  atahi- 
nar^  rehusos\  fr.  envahir,  trahison,  v.fr.  Loherain,  pahis, 
pehu,  trehu,  vehoir\  b.lat.  controversihis ,  Danihel. 

Les  trois  cas  d'hiatus  les  plus  importants  sont  les  suivants  : 
ou  l'hiatus  se  présente  déjà  dans  les  mots  simples  latins,  —  ou 
bien  il  résulte  d'une  composition  latine  ou  romane,  —  ou  bien 
encore  ile^t  amené  par  la  chute  romane  d'une  consonne. 

L  Hiatus  originaire  dans  les  mots  simples.  —  1.  Si 
l'accent  porte  sur  la  première  voyelle,  la  destruction  de  l'hiatus 
est  plus  difficile  à  opérer,  et  n'a  pas  lieu  dans  toutes  les  langues. 
On  l'obtient  cependant  quelquefois  :  a)  par  l'immixtion  d'une 
consonne,  comme  par  ex.  de  ^  après  i^  ou  o  :  lat.  fu-v-it,  flu- 
v-ius,  plu-v-ia,  vidu-v-ium;  it.  fluvido  {fluvidus  page  13); 
piovere,  esp.  llover,  îr.  pleuvoir  (pluere)  \ii.  gruva et  gruga 
(grus  gruis) .  Un  phénomène  analogue  se  trouve  parfois  en  an- 
cien français  dans  des  mss.  qui  àonneni  seuwe,veuwe,trauwé, 
euwissent  pour  seue  (fr.  mod.  sue),  veue  {vue),  traué  {troué), 
euissent  {eussent)  et  autres  semblables.  L'hiatus  se  détruit  aussi 
par  l'intercalation  du  j,  tel  que  le  roman  le  prononce  :  ital. 
veggia  {vehes,  c'est-à-dire  ve-es)  ;  struggere  {destruere)  ; 
tragge,  val.  v.port.  trage,  v.esp.  traye  A^o\,  {trahit)',  it. 
scarafaggio,  esp.  escarabajo  {scarabaeus),  qui  ont  dû  se 
prononcer  à  l'origine  veja,  strujere,  traje,  scarafajo,  j  = 
i  cons.  Cet  effacement  ou  amoindrissement  de  l'hiatus  au  moyen 
d'un  y  résonnant  après  la  première  voyelle,  est,  comme  l'on  sait, 
particulièrement  fréquent  dans  les  dialectes  du  sud  de  l'Italie, 
par  ex.  napolit.  affîzejo  (it.  ufflcio),  ajero  {aère),  et  aussi 
pajese  {paese,  pagensis) ,  sicil.  spijuni  {spione),  trijaca 
{triaca),  et  se  trouve  aussi  quelquefois  en  allemand  {lilije, 
spijon,  moy.h.all.  meije,  hoije);  La  production  de  Yi  con- 
sonne par  la  voyelle  i  qui  le  précède,  en  ancien  français  écrit 
ii,  souvent  aussi  iy,  est  un  fait  analogue  ;  par  ex.  en  prov. 
amiia,  diia  M.  num.  873,  en  v.fr.  anciien,  crestiien,  paiien, 
criier,  criyer  {crier),  proiier  {prier).  Ne  faut-il  pas  ranger 
sous  cette  loi  le  français  moderne  y  dans  la  plupart  des  cas? 
Rapprochons  encore  l'esp.  suyo,  tuyo,  arguyo^,  G  estplus  usité 

l.  «  En  sanscrit  y  (c'est-à-dire 7)  est  inséré  quelquefois  comme  liaison 


VOYELLES  LATINES.   HIATUS.  ^67 

que  j  dans  le  latin  du  moyen-âge,  cf.  vegere  pour  vehere  dans 
beaucoup  de  chartes,  retragendum  Brun.  p.  417  (de  Tan 
684),  subtragendum  p.  421  (700),  struges  pour  strues. 
Exemple  de  Tinter calation  d'un  d  dans  Tit.  Iddico  [laicus).  — 
h)  Par  élision  :  it.  dî,  val.  zî  (dies)  ;  fr.  tandis  (tam  diu)  ; 
it.  trarre  {traheré)\  val.  fire  (fieri);  it.  abete  (abietem),  pa- 
rete,  esp.  pared  (parietem)  ;  it.  Carsoli  (Carseoli);  esp.  dos 
(duos)  etc.  —  c)  Par  déplacement  de  l'accent  pour  former 
unediphthongueiit.  figliuôlo  {filiolus),piéta(pietas);es^.  diôs 
(deus),  mais  port.  déos.  Les  langues  de  TEst  et  du  Sud-Ouest 
supportent  très-bien  cette  espèce  d'hiatus  ;  celles  du  Nord-Ouest 
cherchent  par  tous  les  moyens  à  le  détruire  là  où  elles  le  trouvent. 

2.  Si  Taccent  ne  porte  pas  sur  la  première  des  voyelles,  et  si 
celle-ci  est  i,  e  ou  u  (diurnus,  debeo,  coniinuus),  la  destruc- 
tion deThiatus  est  plus  facile  et  s'opère  fréquemment. 

A.  Parlons  d'abord  des  combinaisons  qui  commencent  par  ieie, 
car  les  deux  voyelles  sont  ici  équivalentes  ou  plus  exactement  e 
a  la  valeur  de  i.  Les  Romains  eux-mêmes  les  confondaient  sou- 
vent, à  cette  place,  dans  les  désinences  eus,  ius  :  leurs  gram- 
mairiens rejettent  alleum ,  doleum,  valleum ,  sobreus  em- 
ployés pour  allium,  etc.  (Schneider,  I,  16).  UAppendiœ  ad 
Probum  avertit  de  dire  .*  Cavea,  non  cavia  ;  brattea,  non 
brattia;  cochlea,  non  cochlia;  lancea,  non  lancia;  solea, 
non  solia;  balteus,  non  baltius.  L'auteur  de  cei  appendice 
aurait  tout  aussi  bien  pu  crier  à  l'auteur  d'une  charte  de  la  Haute- 
Italie  de  l'an  726  HP  Mon.  n.  8  :  antea,  non  antia;  habeat,  non 
abiat;  valeat,  non  valiat;  moveant,  nonmoviant;  debeant, 
non  debiant;  beaucoup  d'autres  scribes  cherchaient  de  même 
à  rendre  la  prononciation  par  l'écriture.  Ainsi  on  voit  dans  les 
inscriptions  c?o/e<2  pour  dolia  OreU.  II,  381,  filea  pour  filia 
ib.  num.  2497,  et  réciproquement  abias  pour  habeas  n.  2566, 
vinia  ipour  vine a  3261.  Vossius  cite  tinia  pour  tinea  d'après  un 
ms.,  Arist.  1, 43.  Dans  les  cas  où  la  voyelle  i  (il  faut  donc  y  com- 
prendre aussi  Vé)  se  modifie  par  synérèse  en  i  consonne,  c'est- 
à-dire  en  J,  nous  l'appelons,  pour  abréger,  i  palatal.  La  con- 
traction des  groupes  disyllabiques  z a,  ze,  io,  ea,  eo  en  une  syllabe 
était  déjà  usitée  chez  les  poètes  romains  (de  nombreux  exemples 
entre  autres  dans  Lachmannm  Lucret.  p. 72, 82, 115, 122, 193), 

euphonique  entre  deux  voyelles,  sans  que  pourtant  ce  fait  se  produise 
dans  tous  les  cas  qui  pourraient  y  donner  lieu.  En  zend  on  trouve 
presque  toujours  un  y  inséré  entre  un  u  ounnû  et  un  é  final.  »  Bopp, 
Gr.  comp.  tr,  Bréal,  I,  g  43. 


>f68  VOYELLES  LATINES.   HIATUS. 

et  on  a  même  exprimé  la  prononciation  trisyllabique  de  abiete, 
ariete,  fluvioriim  par  l'orthographe  :  abjete,  arjete,  fluvjo- 
}'U77i  (Schneider,  1,90,  286).  Le  roman  donne  à  ce  procédé  ou 
plutôt  à  cette  disposition  à  effacer  l'hiatus  une  bien  plus  grande 
extension  ;  seul,  le  valaque  le  laisse  presque  partout  subsister. 
La  prononciation  de  Yi  palatal  dépend  d'ailleurs  de  la  nature  de  la 
consonne  précédente,  bien  qu'ici  toutes  les  langues  romanes  ne 
soient  pas  d'accord  ;  le  passage  aux  gutturales  ^  ou  c  se  présente 
aussi.  Dans  le  haut-allemand  quelque  chose  d'analogue  s'est  pro- 
duit :  là  aussi  un  ./  (et  finalement  un  g  ou  ch)  est  né  du  lat.  i 
ou  ^,  cf.  cavea,  v.h.all.  kefja,  ail.  kàfig;  electuarium, 
laiwerge  ;  apium,  eppich;  lolium,  lolch;  minium,  memiig. 
Dans  le  grec  populaire  moderne,  les  mots  du  grec  ancien  loLxpoq, 
hi,  wXaTeta  deviennent  ^a-rpoç,  h^i,  TiXaT^a,  dans  lesquels  y  est 
prononcé  comme  notre  j . 

a.  Liquides  avec  i  palatal.  —  /après  L  et  iVa  la  propriété  de 
7nouiller  ces  consonnes  (comme  on  dit  en  français).  Le  motif  en 
est  dans  la  facilité  que  possède  j  de  se  combiner  avec  ces  sons 
également  formés  dans  le  palais.  Les  exceptions  ne  sont  cepen- 
dant pas  sans  importance;  en  esp.  par  exemple,  j  après  l 
prend  la  prononciation  romane,  il  joue  le  rôle  d'aspirée  [fijo  au 
lieu  de  fîllo  de  filius),  ce  qui  amène  la  chute  de  L  En  valaque, 
comme  en  espagnol,  /  tombe  de  même  que  n.  Après  n,  j  peut 
aussi,  par  exception,  prendre  sa  prononciation  romane  chuintante 
ou  aspirée. 

Après  L  :  it.  aglio  (allium),  consiglio,  famiglia,  figlio, 
foglia,  giglio  (lilimn),  maraviglia  (mirabilia),  moglie  (mu- 
lier),  oglio  (oleum),  paglia  {palea),  tagliare  {talea).  Ren- 
forcement en  g  :  valga  (valeam).  Chute  dans  vangelo  {evan- 
gelium).  —  Esp.  batalla,  maraviUa.  La  forme  dominante  est 
ici  j  aspiré  :  ageno  (alienus),  ajo,  ceja  [cilium),  consejo, 
hijo  {filius),  majar  (malleare),  mijo  {milimn),  m^uger,  paja, 
tajar ,  dialectal.  Aussi  chez  les  anciens  écrivains  batoja  Alx. 
FJuzg. ,  meravija  Alx.  Renforcement  dans  les  cas  de  conjugaison 
saïga  (saliam),  valga.  —  Port,  alhéo  (alienus),  alho,  filho, 
palha,  talhar,  valha.  —  Pr.  alh,  batalhay  conselh,  eissilh 
(eooilium),  familla,  filh,  palha,  talhar,  valha.  —  Fr.  ail, 
bataille,  conseil,  famille,  fille,  etc.  Attraction  dans  huile 
(oleum).  L'adoucissement  fait  défaut  dans  exil,  fils,  lis  {lilium) 
et  là  où  u  remplace  l  comme  dans  mieux  (pr.  7nelhs).  —  Val. 
aju,  coju  (coleus),  foaje,  mujere,  tejà  (=it.  tagliare),  mais 
fiu,  Qi  non  fiju. 


VOYELLES  LATOES.  HUTUS.  ]  69 

Après  N:  it.  bagno  (balneum),  calcagno  {-aneum),  calo- 
gna,  plus  habituellement  calunnia  (calumnia),  Campagna 
{-ania) ,  ingegno  {ingenium),  vergogna  (verecundia  avec 
suppression  du  d),  mgna  (vinea).  Renforcement  de^"  en  g  dans  la 
conjugaison:  rimango  (y^emaneo),  tengo  (teneo).  Chute  de  la 
voyelle  dans  ^^/«na  (i^tçavia),  strano  (extraneus),  et  aussi 
avec  i  palatal  strangio.  —  Esp.  bano,  calona  à  côté  dé  calu- 
mnia, campana,  cuno,  engeno  arch.,  Espana,  vina.  Avec 
aspiration:  extrangero  {eœtraneus),  granja  (granea).  — 
Port,  banho,  campanha,  Minho  (Minius),  vinha;  chuintante 
dans  granja,  v.port.  grancha.  —  Pr.  banh,  castanha  (-nea), 
estranh,  engenh,  vinha.  Ici  aussi  immixtion  de  la  chuintante  : 
calonja,  dangier  [damnarium  *),  songe  (somnium).  Ren- 
forcement dans  remanc,  etc.  —  Fr.  Champagne,  oignon 
(unio),  vigne,  mais  à  côté  danger,  donjon  (b.lat.  domnio), 
étrange,  grange,  lange  (laneus),  linge  (lineus),  songe, 
v.fr.  chalonge.  Attraction  dans  bain,  coin  (cuneus),juin, 
témoin  (testimonium).  — Val.  baje,  celcuju,  cuju  (cuneus) , 
vie  (vinea). 

Après  M  i  reste  voyelle,  en  français  seulement  il  devient 
chuintante  douce  dans  Baussenge  (Balsemius),  congé  (com- 
meatus),  Nigeon  nom  de  lieu  (b.lat.  Nimio),  Offange 
{Euphemia),  singe  (simia),  Poange  (Potamius)  Y  oc.  hagioL, 
vendange  (vindemia),  v.fr.  blastenge  (blasphemia) .  Il  y  a 
aussi  en  pr.  co7vjat;  l'it.  congedo  Yient  du  îrânçsiis  congé.  L'at- 
traction est  visible  dans  le  vaudois  soyme  [somnium)  Chx. 
II,  111. 

Lorsque  R  précède  les  atones  ius,  ia,  ium,  d'où  naissent  les 
groupes  ari,  eri,  ori,  uri  [us),  ou  bien  i  est  attiré  par  la  tonique 
et  forme  avec  elle  une  diphthongue,  mode  commun  à  presque 
toutes  les  langues  romanes,  ou  bien  i  est  consonnifié,  ou  bien 
enfin  il  est  éliminé.  Le  groupe  ari  subit  les  traitements  les  plus 
divers  :  ari  devient  air,  eir,  er,  ier.  Le  valaque  s'abstient  de 
toutes  ces  formations.  —  Ari  en  italien  donne  lieu  à  une  diph- 
thongue :  ar  g  entier  e{-tarius),  cavalier  e,primiero.  On  a  encore 
j  pour  i  après  la  chute  de  r,  forme  propre  à  cette  langue,  ana- 
logue à  l'espagnol  j  pour  Ig  :  argentajo,  carbonajo,  pajo 
(pareo),  vajo  (varius).  En  outre  élision  d'z  dans  carbonaro, 
varo,  etc.  Pour  ce  qui  est  des  autres  groupes,  on  ne  trouve 
que  l'élision  ou  la  diphthongaison  :  imper o  (-^ium),  mo- 
nastero,  Luco'a  (LuceîHa) ,  Nocera  (Nuceria);  muojo 
[morior),  pensatojo  {pensât  or  ius),  seccatoja,  foja{furia). 


no  VOYELLES  LATINES.   HIATUS. 

moja  (muria)  ;  cependant  on  pourrait  voir  une  attraction  dans 
fiera  {fëria^  prov.  feira).  —  En  espagnol  le  groupe  ari  est 
rarement,  rendu  par  air  comme  dans  donaire  (donarium), 
.  habituellement  par  er,  c.-à-d.  que  la  diphthongue  ai,  que  la 
comparaison  avec  le  portugais  permet  de  supposer,  se  simplifie 
en  e  comme  dans  d'autres  cas  :  cahallero,  carcelero  {-cera- 
rius)y  enero  (januarius),  primera .  Le  groupe  eri  a  la  même 
forme  :  madera  (materia).  Le  groupe  ori  subit  une  diphthon- 
gaison  dans  cuero  (corium),  asmaduero  (aestimatorius)  Bc. 
Le  groupe  uri  donne  uer  :  entre  uri  et  uer  il  faut  admettre  uir 
comme  intermédiaire  né  par  attraction  :  aguè'ro  (augurium), 
Duero  (Durius),  huero  (oupioç),  salmuera  (muria).  Apocope 
dans  vivar  (-ium),  lavador  (-torium).  — En  portugais  l'attrac- 
tion s'exerce  très-fortement.  Le  groupe  ari  devient  dans  le  v.pg. 
air,  cf.  adversaire  FTorr.  616,  avessayro  FGuard.  437,  con- 
trayro  FSant.  574,  notairo  FTorr.  614,  salayro  FGuard.  437, 
vigairo  (vie.)  FMart.  603,  SRos.  Il,  298,  et  dans  le  port.  mod. 
ei  :  cavalleiro,  Janeiro,  primeiro,  eira  (area).  Groupe  eri  : 
cativeiro  (captiverium  *),  feira  (feria),  madeira.  Groupe 
orif  ancien  portugais  oir  :  adjudoiro,  adohoiro,  aradoiro 
SRos.,  co?/ro  {corium)  FTorr.  636,  en  port.  mod.  habituellement 
our,  aussi  pour  uri  :  hebedouro  (hibitorium"^),  couro,  etc.; 
agouro,  Douro,  sal-^aoura.  —  Pr.  cavalier,  primier,  fa- 
vieira  (fabaria),  Daire  {Darius),  vaire\  feira,  madeira  \ 
mangadoira,  moira  {moriatur).  Apocope  dans  albir  {arbi- 
trium),  agur  {augwHum),  etc.  —  Fr.  chevalier,  premier, 
rivière  {riparia),  aire  {area),  contraire',  matière,  foire ^owv 
feire  {feria)  ;  Grégoire,  gloire,  histoire,  mangeoire,  cuir 
{corium).  E  ou  i  devient  p  dans  cierge  {cereus),  v.fr.  serorge 
{sororius),  auquel  il  faut  ajouter  Tïberge  {Tiberius)  Voc.  hag. 

b.  Sifflantes  avec  z  palatal. — Après  S,  T,  C,  z  tombe  ou  devient 
muet,  et  la  consonne  conserve  sa  prononciation  habituelle  {ti  égale 
ici  z)  ;  à  cette  règle  il  y  a,  toutefois,  d'importantes  exceptions. 

Après  S  :  \i.  chiesa  {ecclesia),  tosone  {tonsio),  Canosa 
(Canusium),  Venosa  {Venusimn).  On  trouve  plus  souvent  ^, 
venu  d'un  J  devant  lequel  s  a  disparu:  Anastagio  {-asius),  Bia- 
gio  {Blasius),  cagione  {occasio),  cervigia  {-isia),  Dionigio 
(-ysius),  fagiano  {phasianus),  fagiuolo  {phaseolus),  Parigi 
{Parisii),  Perugia  {Perusia),  pigione  {pensio),  ragia  {ra- 
sea*),  rugiada{ros,  franc,  rosée),  Trivigi  {Tarvisium). 
Exceptions  bacio  bascio  {basiuyn),  cacio  cascio  {caseus), 
Norcia  {Nursia),  —  Esp.  Blas,  fasol.  Attraction  dans  beso 


VOYELLES  LATINES.  HIATUS.  4  7\ 

pour  baiso  (basium),  queso  pour  caiso  {caseus),  faisan^ 
mayson  (du  prov.  ?)  —  Port,  habituellement  j  au  lieu  de  s  ou 
de  z  :  beijo,  cerveja,  fajào  faisào,  feijao  (es^.  fasol),  igreja 
(ecclesia),  queijo,  cf.  esp.  eclegia  PCid.  —  En  prov.  et  en 
franc.  Fattraction  seule  semble  s'exercer  partout  :  pr.  bais 
{basium),  faisol  (phaseolus),  foiso  (fusio)  Fer.  3309,  gleisa 
(ecclesia),  maiso  (mansio),  ocaiso,  preiso  (prehensio),  voy. 
hVS;  fr.  Ambroise,  baiser,  faisan,  foison,  toison  (tonsio), 
et  aussi  église  pour  egleise,  v.fr.  Aise  (Asia),  Ron.  IV,  106. 

Après  T  :  it.  Arezzo  (Arretium),  giustezza  (justitia), 
Isonzo  (Sontius),  lenzuolo  (linteolum),  marzo  [martius), 
palazzo(palatium),piazza  (pldtea),  pozzo  (puteus),  tizzone 
(titio),  Vicenza  (Vicentia);  dans  les  chRries  justiza  HP  Mon. 
n.  19,  année 827,  pozolum  (puteolus)  ibid.  n.  127,  année  966. 
Dans  beaucoup  de  cas  g  pour  z  ou  tous  les  deux  parallèle- 
ment, ainsi  dans  cupidigia  (cupiditia,  10^  siècle),  indugio 
(indutiae),  palagio,  pregio  (pretium),  presentagione,  ra- 
gione  {ratio),  Vinegia  (Venetia).  Après  c  originaire  ou  p,  c 
apparaît  d'habitude  comme  dans  succiare  cacciare  pour  suctia- 
re  captiare,  voy.  au  T.  —  Esp.  avestruz  {avis  struthio), 
dureza  {duritia),  lenzuelo,  marzo,  plaza,  pozo,  razon, 
tizon;  j  dans  aœenjo  {absinthium).  —  Port,  (tantôt  avec 
z,  tantôt  avec  ç)  abestruz,  dureza,  lençol,  março,  pra- 
ça,  poço,  raçào,  tiçào,  differença,  presença.  Le  vieux  mot 
chrischào  (christianus)  est  singulier.  —  Pr.  chanso  (can- 
tio) ,  dureza ,  Marsal  {Martialis) ,  obediensa,  planissa 
(planitia),  plassa,  potz  ,  razo ,  roazo  {rogatio).  Attrac- 
tion dans  palais,  poiso  (potio).  —  Fr.  chanson,  façon 
{factio),  Ignace  {Ig'natius) ,  justesse  {-itia),  convoitise 
{cupiditia),  mars  (martius),  place.  Attraction  dans  conjugai- 
son, liaison  {ligatio),  palais,  nièce  {neptia"^),  tiers,  tierce 
{tertius,  ia),  poison,  puits  {puteus)  et  beaucoup  d'autres.  — 
Val.  piatze,  putz.  Avec  c  minciune  {mentitio"^),  neciune 
{natio),  teciune  (titio). 

Après  C  (ch,  qu)  :  It.  braccio  (brachium),  calcio  {cal- 
cius),  faccia  (fades),  ghiaccia  (glacies),  laccio  (laqueus), 
minaccia  (minaciae) ,  piaccia  (placeat) .  Avec  z  :  calzo  à  côté 
de  calcio,  Burazzo  (Dyrrhachium),  sozzo  (sucius  pour  sud- 
dus),  terrazzo  (terraceus*).  Esp.  brazo,  calza,  haz  (faciès), 
hechizo  (facticius),  menaza  Alx.  FJ.  —  Port,  braço,  calça, 
faço  (fado),  fdtiço,  juiço  (judicium).  —  Pr.  bratz, 
calsamenta,  menassa,  vinassa  (vinacea).  Attraction   dans 


472  VOYELLES  LATINES.  HIATUS. 

faissa  (fascia),  sospeisso  (suspicio).  —  Fr.  bras,  face, 
menace,  renoncer  {renunciare),  soupçon,  terrasse.  Attrac- 
tion daQSjD/ae5^  (placeat).  —  Val.  avec  tz  :  atze  (acia),  hratz, 
ce.ltzun,  ghiatze,  latz. 

G.  Après  les  douces  et  après  v,  j  prend  d'habitude  la  pro- 
nonciation romane  qui  lui  est  particulière,  et  il  s'assimile  la 
consonne  qui  précède.  L'espagnol  préfère  le  prononcer  comme  y 
et  sjncoper  la  consonne;  le  portugais  a  des  cas  analogues. 

Après  D  :  it.  giorno  (diurnum),  giuso  (deorsum),  gire 
(de-ire?),  Chiasteggio  (Clastidium),  oggi  (hodie),  i^iveggia 
(invidia)  Purg.  6,  20,  merigge  (?neridies),  poggio  [po- 
dium), raggio  [radius),  scheggia  (schidia),  asseggio  [asse- 
dium  *)  et  beaucoup  d'autres.  Z  pour  g  (mezzo)  ;  voyez  au  i). 
Renforcement  du  j  en  g  dans  la  conjugaison  :  se  g  go  (sedeo), 
veggo  {video).  —  Esp.yornac^a  ;  d'ailleurs  avec  y  :  poyo, 
rayo  etc.  —  Port,  hoje  (hodie),  orge  arch.  (hordeum).  —  Pr. 
jorn,jos,  auja  (audiat),  rag;  SNQcyenveha,  poyar.  Renfor- 
cement en  g  dans  arga  (ardeat,  etc.  —  Fr.  jour,  jusque  (de 
usque),  Jubleins  nom  de  lieu  (Biablintes) ,  orge,  assiéger  et 
siège,  Angeac  (Andiacum),  Antége  (Antidius)  Yoc.  hagioL; 
appuyer,  envie.  Attraction  dans  muid  (modius).  —  Josum 
jusum  se  présente  de  bonne  heure  dans  le  latin  du  moyen-âge, 
jornus,  jornalis  dans  les  chartes  carolingiennes.  Leroumanche 
adopte  ce  traitement  roman  du  dj  dans  giavel  (diabolus),  giû 
(deorsum),  car  ici  le  gi  guttural  est  analogue  ru  gi  palatal 
italien.  Il  est  vrai  que  ce  g  se  produit  aussi  devant  i  tonique 
comme  dans  gi  (dies),  gig  (diu),  gir  (dicere). 

Après  G  :  it.  faggio  (fageus),  litigio  (-ium),  regione, 
Reggio  (Rhegium),  saggio  (exagium).  Renforcement  dans 
fuggo  (fugio).  —  Esp.  ensayo  (it.  saggio),  haya  (fagea).  — 
Fr.  éloge,  litige,  prodige;  essai. 

Après  B  :  it.  cangiare  (cambiare),  deggio  (debeo),  aggia 
(habeam),  roggio  (rubeus),  saggio  (sabius  pour  sapius).  — 
Esp.  sage  arch.  (it.  saggio).  Renforcement  du  J  en  p  dans  la 
conjugaison  :  oygo  (audio).  —  Port,  haja  (habeam),  sage 
FGrav.  Attraction  dans  raiva  (rabies),  ruivo  (rubeus).  — 
Pr.  camjar,  ratge  (rabies),  satge.  —  Fr.  changer,  rage, 
rouge,  sage,  tige  (tibia).  Attraction  dans  l'anc.  franc,  saive 
pour  5ape.  —  En  val.  attraction  dans  roibe  (rubia),  cf.  coif 
(cofia). 

Après  V  :  it.  gaggia  (cavea),  leggiero  (leviarius  *), 
pioggia(pluvia,ploja,  chez  Dante),  sergente  (servie7îs).  — 


VOYELLES  LATINES.  HIATUS.  4  73 

Esp.  greuge  (gravium*,  h.  lat.  greugia),  ligero,  sargento. 

—  Port,  fojo  {fovea),  ligeiro  etc.    —  Pr.  greuge,   leugier. 

—  Fr.  abréger  (abbreviare),  auge  (alveus),  cage,  Dijon 
[Divio  au  6^  siècle),  déluge  (diluvium),  sauge  (salvia),  ser- 
gent. Attraction  dans  le  v.fr.  caive  =  cage,  et  dans  le  fr.  mod. 
fleuve  (fluvius  fluious).  Chute  de  Vi  commune  à  la  famille 
romane  dans  liœivia,  it.  lisciva,  esp.  leœia,  franc,  lessive, 
b.  lat.  lexiva  (9^  siècle)  Graff,  II,  152. 

d.  Après  la  forte  P,  la  palatale  douce  devient  forte,  c.-à.-d. 
l'ital.  g  devient  c  et  d'une  façon  correspondante  le  iv,  j  devient 
ch,  It.  piccione  (pipio),  approcciare  {appropiare  *),  saccio 
(sapio),  —  Esp.  pichon,  reprochar  ;  attraction  en  port,  dans 
aipo  [apiwn),  caibo  (capio). — Pr.  ache{apium),  apropchar, 
repropchar  (repropiare  *),  sapcha  (sapiat),  avec  la  forte 
négligée  par  les  autres  dialectes^.  —  Fr.  ache,  achier,  v.fr. 
(apiarium),  approcher,  reprocher,  sache,  sèche  (sepia), 
Clichy  (b.  lat.  Clipiacum),  Gamaches  (Gamapium),  pigeon, 
avec  la  palatale  faible,  est  inorganique. 

On  peut  s'attendre  à  ce  que  la  règle  de  formation  développée 
jusqu'ici  ne  s'applique  pas  à  tous  les  mots  ;  beaucoup  d'entre  eux, 
surtout  ceux  qui  sont  peu  populaires  ou  modernes,  conservent 
au  contraire  leur  forme  latine.  Il  n'est  pas  même  nécessaire  de 
donner  des  exemples.  Dans  ce  fait,  que  la  règle  romane  n'a  pas 
été  générale,  gît  la  principale  raison  de  l'existence  des  doubles 
formes  et  doubles  mots  que  le  roman  contient  en  si  grand  nombre; 
à  côté  de  la  forme  nationale  il  en  existe  une  autre  plus  latine  ou 
savante  (voyez  plus  haut,  p.  135).  Donnons  quelques  exem- 
ples de  ce  dernier  cas  :  it.  esiglio  esilio,  luglio  Giulio, 
veglia  vigilia,  strangio  strano  stranio,  grembo  gremio, 
foja  furia,  vajo  varo  vario,  volentiero  volontario,  cagione 
occasione,  avarezza  avarizia,  inveggia  invidia,  aggia, 
abbia,  gaggia  gabbia,  saccia  sappia,  saggio,  savio.  — 
Esp.  ancien  et  moderne  igreya  iglesia,  angoœa  angustia, 
canzon  cancion,  razonracion,  servizo  servicio,  rayo  radio, 
sage  sabio.  —  Pr.  velha  vigilia,  gleisa  glesia ,  avaricia 
avareza,  razon  ration,  camjar  cambiar,  satge  savi.  Comme 
les  noms  de  la  deuxième  déclinaison  dépouillent  dans  cette  langue 

1.  Ebel  s'exprime  autrement  sur  ce  point  :  le  pr.  sapcha,  l'ital.  saccia 
supposent  un  type  antérieur  sap-tya  de  sap-dia  à  quoi  l'on  peut  com- 
parer Vit.  (jiacerede.  diacere=jacere.  Voyez  le  travail  d'Ebel,  intéressant 
aussi  pour  la  famille  romane  :  Zur  Lautgeschichte  (Ztschr.  fur  vergleich. 
Sprachf.  XIII.  XIV). 


47 A  VOYELLES  LATINES.  HIATUS. 

leur  terminaison  us  (um)y  la  voyelle  qui  se  présentait  la  pre- 
mière, délivrée  de  l'hiatus,  pouvait  d'autant  mieux  se  conserver. 
Ces  terminaisons  sont  nombreuses  :  capitoli,  concili,  evangeli, 
Virgili,  lani  (laneus).  Uni  (lincus),  Antoni,  simi  (simius), 
aure  (aureus),  ciri  (cereus),  sagitari,  espaci  (spatium),  vici 
(vitium),  cilici,  coUegi,  ordi  {hordeum),  fluvi,  grafl  (gra- 
phium)  et  bien  d'autres.  —  Fr.  veille  vigile,  gloire  glorie 
arch.,  foison  fusion,  façon  faction^  raison  ration.  La  finale 
provençale  i  s'applatit  ici  déjà  en  e. 

B.  Lorsque  u  atone  occupe  la  position  étudiée  ci-dessus  [ua, 
lie,  ui,  lio,  uu),  il  éprouve  le  même  sort  que  i\  seulement  les 
exemples  sont  rares.  La  transformation  de  Vu  en  v  qui  corres- 
pond à  celle  de  Yi  en  j  ne  se  présente  peut-être  que  dans 
rit.  belva  (bellua),  parvi  {parui)  ;  cf.  aussi  Tarch.  dolvi 
(dolui),  et  le  franc,  janvier  ainsi  que  l'ancien  franc,  eve  (aqua 
aqva),  ive(equa),  tenve  [tennis]  FCont.  IL  68;  des  poètes 
romains  ont  prononcé  genva,  tenvis,  tenvior  [genua,  tennis, 
tenuior)  voy.  Lachmann,  Comment,  in  Lueret.  p.  115.  182. 
On  a  des  exemples  de  transposition  ou  d'attraction  dans  l'esp. 
viûda  (v.esp.  plus  exactement -y it^c^a,  cf.  vibda  PC.  FJ.,  Bc); 
pr.  vèuza  (vidua)  ;  v.fr.  vuid,  d'où  le  franc,  moderne  vide 
(viduus)  ;  pr.  téuna  {tennis)  ;  pr.  sanp  (sapni);  c'est  certai- 
nement le  même  procédé  qni  a  donné  naissance  aux  mots  espa- 
gnols sopo  snpo,  hoho  hnbo  [hahnit  hanbit). 

L'élision  se  rencontre  partout,  cf.  esp.  atrevo  (attribuo)  ;  it. 
batto,es^.  bato(-no)\  it.  cucio,  esp.  coso  (consno);  port,  cnspo 
(conspno);  esp.  contino  (-nus);  it.  Adda  (Addua)  ;  it.  morto 
{-nus),  esp.  mnerto,  etc.  ;  it.  febbrajo  (februarins),  etc. 
Mortus  se  trouve  dans  un  ms.  de  Cicéron  i)e  re  pnbl.  2,  18 
(33),  et  febrarins  est  noté  par  YApp.  ad  Prob.  comme  vicieux 
et  par  conséquent  usité.  D'autres  cas,  par  ex.  supervacum, 
sont  mentionnés  par  Lachmann  l.  c.  306.  —  En  italien  Xu  pro- 
duit un  V  qui  annule  l'hiatus  dans  bon  nombre  de  cas,  comme  dans 
continovo,  Genova,  lattovaro  (electnarium) ,  manovale  (ma- 
nuale),  Manovello  (Emanuel),  rovina  (ruina),  vedova  (vi- 
dua, aussi  val.  veduve),  vettovaglia  (victualia). 

IL  Hiatus  provenant  de  la  composition. — Pour  le  détruire, 
on  emploie  l'élision,  que  la  composition  soit  latine  ou  romane.  It. 
coprire(cooperire),  dorare(deaurare) ,  donde(dennde),dove 
(de  ubi),  ravvisare  (re-avv.),  melarancia (melo ar.\,verdaz- 
zuro  (verde  azz.)  Esp.  antojo  (anfe  ocidum),  cnbrir,  dende 
(de  inde),  dorar,  ralentar  (re-al.),  telarana  (fêla  araneae). 


VOYELLES  LATINES.  HIATUS.  >!75 

Pr.  antan  (ante  annum),  contranar  {contra  anar),  en- 
truhert  (entre  uh.),  sohraltiu  {sobre  altiu).  Franc,  devant 
{de  ab  ante).  raviser,  malaventure  {maie  av.).  Val.  intr'un 
{intruun),  dînante  {de  in  ante).  Là  où  la  composition  n'est 
plus  sensible,  comme  dans  deorsum,  la  synérè^e  peut  se  produire: 
it.  giuso.  Dans  les  mots  plus  récents  l'hiatus  est  plus  facile- 
ment toléré  :  ainsi  en  it.  coetaneo,  controurtare,  preesistere, 
reintegrare\  esp.  entreabrir,  entreoir,  maniobrar,preeœis- 
tir,  puntiagudo,  reanimar;  fr.  coopérer. 

Notons  encore  un  procédé  propre  au  français  dans  les  mots 
dérivés.  Quand,  par  suite  de  la  dérivation,  deux  voyelles  se 
rencontrent,  l'hiatus  se  comble  d'ordinaire  par  un  t,  c.-à-d.  par 
une  lettre  qui  ailleurs  s'élide  entre  voyelles.  Les  consonnes 
muettes  finales  ne  comptent  pour  rien.  Exemples  :  abri  abriter, 
bijou  bijoutier,  café  cafetier,  caillou  cailloutage,  clou 
cloutier,  filou  filouter,  jus  juteux,  numéro  numéroter, 
tabac  tabatière;  après  une  syllabe  nasale  le  même  fait  peut  se 
produire  :  fer-blanc  ferblantier,  rein  éreinter.  Ce  t  eupho- 
nique aura  dû  (probablement)  son  origine  au  t  flexionnel  du 
verbe  ;  l'oreille  en  effet  s'était  faite  à  la  variation  il  est  et  est-il, 
il  y  a  ei  y  a-t-il,  et  ce  t  fut  transporté  dans  le  domaine  de  la 
dérivation.  Dans  les  langues  qui  ne  conjuguent  pas  avec  t  on 
cherche  en  vain  ce  phénomène.  C'est  aussi  de  la  même  façon  que 
tante  naquit  du  groupe  ma-^-an^e.  D'autres  intercalations  seront 
étudiées  ailleurs. 

III.  Hiatus  par  chute  de  la  consonne.  —  Comme  certaines 
consonnes  quand  elles  se  trouvent  entre  des  voyelles  sont  souvent 
syncopées,  descas  nouveaux  d'hiatus  se  produisent  alors;  ces  hiatus 
qu'elle  a  créés  elle-même,  la  langue  ne  les  tolère  pourtant  pas 
toujours,  et  les  annule,  comme  d'habitude,  tantôt  par  contraction, 
tantôt  par  intercalation  de  consonnes.  Ex.  de  contraction  :  it. 
mastro  de  maestro,  bere  de  bevere  beere,  desti  de  dedisti 
deesti  ;  esp.  mastro  comme  en  ital.,  ver  de  veer  etc.;  fr.  âge, 
gêne,  rançon,  reine,  rôle,  rond,  sûr,  veau  de  cage  aage, 
geene,  raançon,  reine,  roïne,  roole,  roond  reond,  seûr,  ve- 
au. On  a  des  exemples  d'intercalation  de  consonnes,  dans  lesquels 
V  (esp.  b)  est  introduit  après  u,  o,  souvent  aussi  après  a  (p.  166)  ; 
quelques  langues  introduisent  d  (prov.  z)  et  aussi  la  gutturale  p', 
c.-à.-d.  les  sons  les  plus  doux  de  chaque  organe  :  it.  biava 
dialect.  {biada  bia-a) ,  Rovigo  {Rhodigium  Rho-igium) , 
chiovo  chiodo  {clavus  clau-us  clo-us),  brado  {bravo  bra-o), 
padiglione  {papiliopa-ilio),  f rigolo  {frivolus  fri-olus,  b.  lat. 


476  VOYELLES  LATINES. 

frigolus  Mab.  Dipl.  p.  506  année  803),  pagone  (pavone 
pa-one),  ragu7iare  (radunare  ra-unare),  sego  (sevo  se-o)^ 
sughero  (suvero  su-ero).  Esp.  cobarde  (it.  codardo,  pr. 
co-art),  v.esp.  juvicio  (ju-icio)^;  port,  couve  (caulis 
cau-is),  chouvir  [claudere  clau-er),  louvar  [laiidare  lau-ar), 
ouvir  (audire  au-ir);  v.cat.  pregon  (pr.  pre-on).  Pr. 
Savornin  [Saturninus  Sa-urn)  Yoc.  hag.,  avultre  (adul- 
ter  a-ultre) ,  glavi  (gladius  gla-ius),  azondar  (a-ondar) 
LOcc,  pazimen  (pavimentum  pa-im.)  LAlb.  3118,  Pro- 
zenzals  (Proven.  Pro-en.)  B.  51,  4,  rogar  (rotare-roar) 
L.  Rom.  Fr.  emblaver  (b.lat.  imbladare  imbla-ar),  glaive 
(comme  en  pr.),  gravir  {gradir  gra-ir),  parvis  {paradis 
para-is),  pouvoir  (pr.  poder  po-er),  rouver  arch.  [rogare 
ro-ar)y  avec  fk  la  finale  v.fr.  bief,  bleifiplatum  bla-um). 

REMARQUES   SUR  LES   VOYELLES. 

1 .  Il  est  important  de  remarquer  ici  avec  quelle  précision  les 
filles  du  latin,  pour  la  plupart,  distinguent  à  l'origine  les  voyelles 
longues  et  les  brèves  quand  elles  sont  accentuées.  Voici  la 
règle  :  les  longues  restent  ce  qu'elles  sont,  les  brèves  sont 
tantôt  remplacées  par  des  voyelles  de  même  nature,  tantôt 
diplitlionguées  ;  a  comme  étant  la  plus  pure  est  celle  qui  résiste 
le  plus.  Les  longues  sont  donc  par  leur  quantité  protégées  aussi 
dans  leur  qualité,  ce  sont  réellement  des  lettres  doubles  ;  elles 
ont  la  consistance  de  ces  dernières.  Quant  aux  brèves,  si  l'on 
considère  la  langue  italienne  (car  c'est  celle  qui  présente 
le  nouveau  système  phonique  dans  sa  plus  grande  pureté) 
on  verra  que  le  lat.  e  était  prononcé  comme  e  ouvert  et 
clair,  et  que  le  lat.  i  l'était  comme  e  fermé  :  fèro  {férus)  et 
féde  {fîdes)  ont  maintenu  les  deux  voyelles  originaires  e  et  i 
suffisamment  distinctes,  en  sorte  qu'il  n'y  avait  aucun  besoin 
grammatical  de  modifier  Ve  ouvert  en  ie  :  fiêro.  Cet  e  se  distin- 
guait aussi  de  Ye  long  latin  qui  se  prononçait  ouvert.  —  Il  en 

1.  L'espagnol  n'emploie  pas  le  d  pour  annuler  l'hiatus,  aussi  est-il 
douteux  que  l'antique  forme  JDidacus  (par  ex.  Esp.  sagr.  XXVL  444, 
ann.  804),  à  laquelle  correspond  le  moderne  Diago,  Diego  (disyllab.),  soit 
venue  de  Yago  =  lâcobus,  en  faisant  de  Sant-Yago  San  Diago,  puis  de 
Diago  le  latin  Didacus.  Schmeller  (Abh.  der  bair.  Akad.)  conjecture  une 
composition  gothique  Thiud-dag;  mais  ce  mot  donnerait  en  has  latin 
Tidagus  ou  Tudagus  et  non  pas  Didacus,  car  au  goth.  th  correspond  un 
t  roman  et  non  pas  un  d. 


VOYELLES  LATINES.  477 

est  de  même  de  Vo  bref  et  de  Vu  dans  leur  représentation 
italienne.  Comment  la  langue  en  vint-elle  donc  aux  diphthon- 
gues?  A-t-elle  satisfait  parla  à  un  besoin  d'euphonie  que  nous 
ne  comprenons  plus?  D'autres  langues  aussi  aiment  à  diphthon- 
guer  en  préposant  un  i  :  on  a  remarqué  ce  fait  même  dans 
un  des  anciens  dialectes  italiques,  qui  employait  i  de  cette 
manière  presque  devant  toutes  les  voyelles.  Dans  les  deux 
cas  il  est  évident  que  les  langues  ont  pris  plaisir  à  la  diph- 
thongue  ;  mais  en  italien  l'adjonction  de  Yi  est  systématique  : 
elle  se  borne-à  Ve  ouvert,  et  devant  o  ouvert,  c'est  u  qui  remplit 
ce  rôle.  Il  semble  donc  que  la  langue  se  soit  surtout  préoccupée 
d'accuser  plus  fortement  encore  l'écart  entre  e  originaire  et  ï, 
0  et  à,  non-seulement  qualitativement,  mais  aussi  quantitative- 
ment. Les  formes  italiennes,  comme  nous  l'avons  déjà  vu,  ne 
dominent  point  partout.  L'espagnol  a,  il  est  vrai,  conservé  ie, 
mais  dit  ue  pour  uo  probablement  par  immixtion  de  te.  Le 
provençal  connaît  les  deux  formes  italiennes;  cependant  chez  lui 
comme  en  espagnol  uo  devient  dialectalement  ue,  que  le  français 
intervertit  en  eu.  L'écart  le  plus  considérable  se  trouve  dans  le 
valaque,  qui  obtient  la  diphthongaison  en  plaçant  a  après  la  voyelle 
originaire  {ea  oa)  ;  toutefois  il  est  difficile  d'y  voir  une  forme 
primaire  :  c'est  plutôt  une  dégénérescence  de  ie  et  uo,  les 
seules  formes  qui  présentent  l'avantage  d'un  développement 
immédiat  et  logique.  le,  qui  persiste  encore  à  côté  de  ea  et  qui 
se  rattache  au  reste  de  la  famille  romane,  pouvait  facilement  aboutir 
à  ia,  qui  est  moins  ouvert  {ea  ne  se  prononce  pas  à  proprement 
parler  autrement)  :  même  chose  est  arrivée  dans  Ta.fr.  et  le 
roumanche  :  Mal  de  UeL  Ce  ia  ou  ea  devait  être  suivi  de  très- 
près  par  ua  ou  oa,  ainsi  que  cela  se  présente  dans  d'autres 
dialectes  (prov.  mod.  couar  de  cor).  —  Notre  haut-allemand 
moderne  a  cette  grande  ressemblance  avec  le  roman  qu'il  allonge 
les  brèves  originaires  ;  mais  cet  allongement  n  a  pas  eu  pour 
conséquence  la  diphthongaison,  qui  a  été  au  contraire  appliquée 
à  des  longues  originaires,  au  moins  pour  z  et  ô  :  pour  celles-ci 
on  introduisit,  afin  de  distinguer  les  anciennes  longues  des 
nouvelles,  au  et  ei,  bien  que  cette  introduction  donnât  lieu  à  une 
collision  avec  les  anciennes  diphthongues  ei  et  au  (ou).  Le  grec 
moderne,  dans  sa  manière  de  traiter  les  voyelles  du  grec  ancien, 
ne  montre  pas  plus  que  l'allemand  de  ressemblance  avec  le 
néo-latin.  Ces  voyelles,  brèves  ou  longues,  se  sont  conservées 
quant  à  leur  qualité  :  seulement  e  long  (y))  et  u  sont  deve- 
nus phonétiquement  ^;  la  diphthongaison  n'a  pas  eu  lieu,   et 

DIEZ  42 


i  78  VOYELLES  LATINES. 

même  les  diplithongues  se  sont  réduites  à  des  voyelles  simples. 

2.  Les  mots  romans  qui  ont  l'antépénultième  accentuée  con- 
servent habituellement  intacte  leur  voyelle  latine,  parce  qu'ils 
sont  entrés  pour  la  plupart  dans  la  langue  après  que  l'ancienne 
loi  de  formation  eut  perdu  sa  force  plastique,  ou  parce  qu'ils 
n'étaient  jamais  arrivés  à  une  complète  popularité.  Les  pro- 
paroxytons vraiment  populaires  obéissent  en  grande  partie  à  la 
règle  générale,  comme  on  le  voit  par  Fit.  piedica,  vedova,  ver- 
gine,  uomini,goniito,giovane.  Quand  la  voyelle  de  la  pénultième 
est  élidée,  l'italien  (puisqu'ici  il  se  produit  véritablement  position 
romane)  ne  permet  pas  la  diphthongaison  (vecchiOy  donna).  Au 
contraire,  l'espagnol,  et  surtout  le  français,  qui  annulent  cette 
position  par  l'amollissement  de  la  consonne  ou  par  d'autres 
moyens,  admettent  la  diphthongue  {viejo,  duena;  tiède,  œil.) 

3.  C'est  à  l'italien,  le  dialecte  qui  serre  de  plus  près  le  latin, 
qu'en  ce  qui  concerne  les  voyelles  on  doit  reconnaître  l'organi- 
sation la  plus  primitive,  parce  qu'elle  est  la  plus  simple  et  la  plus 
régulière.  Les  exceptions  sont  rares,  en  sorte  qu'avec  assez  de 
sûreté  on  peut  conclure  de  la  persistance  ou  du  changement  des 
toniques  latines  (sauf  à)  à  leur  quantité  :  celles  qui  persistent  se 
manifesteront  comme  voyelles  longues,  celles  qui  changent  comme 
voyelles  brèves.  —  L'espagnol  admet  pour  les  voyelles  plus  de 
changements  que  l'italien,  mais  suit  néanmoins  une  règle  fixe 
autant  que  possible.  Il  respecte  les  longues  i,  u,  mais  touche 
parfois  aux  longues  e  et  o.  La  diphthongue  est  particulièrement 
favorisée  chez  lui,  en  quoi  il  ressemble  souvent  au  valaque.  Il 
maintient  particulièrement  aux  atones  i  et  u  leur  valeur  primitive. 
—  Le  portugais  a  ceci  de  propre  qu'il  n'admet  aucune  diphthongue; 
pour  le  reste,  il  ressemble  à  l'espagnol.  —  En  provençal  les 
voyelles  longues  persistent;  la  diphthongue,  pour  les  brèves, 
n'est  pas  admise  ou  recherchée  devant  toutes  les  consonnes.  — 
Nous  avons  vu  déjà  que  le  français  s'écarte  d'une  manière  no- 
table de  l'usage  commun  au  reste  des  langues  romanes.  A  s'y 
affaiblit  fréquemment,  mais  non  pas  tout  à  fait  irrégulièrement, 
en  m  ou  e.  Pour  les  autres  voyelles,  la  séparation  systématique 
entre  les  longues  et  les  brèves  disparaît  en  grande  partie.  Parmi 
les  longues,  e  et  o  dégénèrent ,  d'habitude,  en  diphthongues  et 
sons  mixtes  ;  ese  confond  presque  avec  i  bref,  ô  avec  o  bref  ;  quant 
k  i  etu  ils  se  maintiennent  intacts,  c.-à-d.  qu'aucune  autre 
lettre  ne  prend  leur  place,  bien  que  u  ait  perdu  son  ancienne 
prononciation.  Parmi  les  brèves  e  suit  la  règle  générale,  les 
autres  prennent  les  nuances  et  éprouvent  les  vicissitudes  les  plus 


VOYELLES  LATINES.  i  79 

variées.  En  position,  e  suit  aussi  bien  que  i  la  régie  commune  ; 
0  et  u  présentent  dans  leur  développement  quelques  particula- 
rités qui  les  éloignent  de  la  règle.  —  L'absence  de  règle  carac- 
térise ici  le  valaque.  Pour  quelques  voyelles  (ë,  ë,  ô,  o)  on  ne 
peut  même  admettre  aucune  forme  dominante  ;  les  brèves  dans  leur 
ensemble  se  modifient  de  la  façon  la  plus  diverse  ;  e  et  o  longs 
sont  même  traités  comme  s'ils  étaient  brefs  ;  seuls  a,  i  et  u  longs 
maintiennent  à  peu  près  complètement  leur  intégrité. 

4.  Voici  le  tableau  des  voyelles,   pour  lesquelles  les  formes 
principales  sont  seules  relevées  : 


ITAL. 

ESP. 

PORT. 

PROV. 

FRANC. 

A 

a 

a 

a 

a 

a,  ai,  e 

E  long 

e 

e 

e 

e 

oi,  e 

bref 

ie 

ie 

e 

e,  ie 

'ie 

posit. 

e 

e,  ie 

e 

e 

e 

I  long 

i 

i 

i 

i 

i 

bref 

e 

e 

e 

e 

e,  oi 

posit. 

e 

e,i 

e,  i 

e 

e 

0  long 

0 

0 

0 

0 

eu,  0 

bref 

uo 

ue 

0 

o,ue,uo 

eUy  0 

posit. 

0 

0,  ue 

0 

0 

0 

U  long 

u 

u 

u 

u 

u 

bref 

0 

Oy      U 

0,  u 

0 

0,  ou 

posit. 

0 

0,  U 

0,  u 

0 

0,  ou 

Ae 

ie,  e 

e,  ie 

e 

e 

ie,  e 

Oe 

e 

e 

e 

e 

e 

Au 

0 

0 

ou 

au 

0 

VALAQ. 

a,  u 
e,  ea 
ea,  ie 
e,  ea 
i 
e 

e,  i 

o,oa,u 
oa,  OyU 
Oy  oay  u 
u 
u 
u 
e 
e 
au 


5.  A  l'occasion  des  nombreuses  modifications  auxquelles  est 
soumise  la  tonique  spécialement  en  français,  il  y  a  lieu  de  poser 
la  question  suivante  :  la  diphthongaison  a-t-elle  eu  le  caractère  de 
VUmlaut  de  la  grammaire  allemande,  d'après  laquelle  ce  phé- 
nomène consiste  dans  le  trouble  apporté  aux  voyelles  a,  Oy  u  par 
l'influence  de  Vi  ou  de  Vu  de  la  syllabe  suivante?  Ainsi  défini,  on 
ne  peut  le  constater.  C'est  un  autre  phénomène  analogue  qui  le 
remplace  ici  :  V attraction,  qui  s'étend  à  i  {e)  et  à  w  et  qui  est 
évidemment  favorisée  par  certaines  consonnes  {ly  n,  r,  s)-,  ces 
voyelles  i  {e)y  u  sont  attirées  par  la  tonique  et  se  fondent  avec 
elles  en  un.  son,  pourvu  toutefois  que  l'atone  forme  un  hiatus 
avec  la  voyelle  qui  la  suit.  En  français,  cette  condition  n'est,  il 


i  80  VOYELLES  LATINES. 

est  vrai,  pas  nécessaire  pour  que  a  devienne  e  :  premier  rappro- 
ché de  jprimari  ne  doit  pas  être  jugé  comme  7ner  rapproché  de 
mare^  ni  surtout  comme  le  haut-allemand  moderne  meer  rappro- 
ché de  mari  :  dans  premier  c'est  l'attraction  qui  a  agi,  dans 
mer  c'est  la  préférence  pour  e^  dans  m^eer  c'est  un  phénomène 
purement  germanique.  Dans  la  même  langue,  il  faut  aussi  tenir 
compte  du  cas  où  une  gutturale  s'est  affaiblie  en  i  :  joindre 
(pr.  jônher,  c.-à-d.  jônier),  poin  (pr.  pun/i)  se  sont  for- 
més exactement  comme  témoin  (testimonium)  où  il  y  a  un  i 
originaire. 

6.  On  ne  peut  pas  non  plus  admettre  dans  ce  domaine  Vapo- 
2ohonie  allemande  si  Ton  entend  par  ce  mot  un  changement  delà 
voyelle  radicale  fondé  sur  certains  principes  et  employé  comme 
procédé  de  flexion.  Les  cas  existants  déjà  en  latin  sont  naturelle- 
ment exclus.  Les  changements  de  la  voyelle  radicale  sont  dans 
les  langues  filles  chose  ordinaire  :  leurraison  d'être  n'est  pas  dans 
certaines  lois  de  flexion  (à  l'existence  desquelles  on  ne  devait 
pas  s'attendre  ici),  elle  réside  ou  dans  les  variations  de  la 
quantité  et  de  l'accent  ou  dans  le  besoin  de  clarté.  Ainsi, 
tandis  que  dans  le  latin  tenet,  tenemus  Ve  de  la  racine  demeure 
intact,  le  français  tient,  tenons  montre  au  contraire  une  variation 
frappante  dans  le  son;  mais  si  l'on  en  cherche  la  raison,  on 
trouve  bientôt  que  la  diphthongue  ie  dans  tient  doit  son  exis- 
tence à  la  brièveté  de  e  dans  tenet,  et  que  la  voyelle  e  dans 
tenons  est  de  son  côté  restée  intacte,  parce  qu'elle  est  atone 
dans  tenemus.  Le  phénomène  s'explique  donc  par  le  mode 
roman  de  la  représentation  des  sons  latins,  qui  s'appuie  sur 
les  lois  prosodiques*.  Si  au  contraire  au  parfait  tint  le  radical 


1.  Bopp  n'aurait  pas  dû  appliquer  son  importante  remarque  sur  l'in- 
fluence de  la  terminaison  sur  la  voyelle  radicale  (Jahrb.  fur  wiss. 
Kritik,  1827,  p.  260)  à  la  conjugaison  romane,  ni  expliquer  l'absence 
de  diphthongue  dans  tenons,  tenez  par  la  pesanteur  de  la  finale;  car  que 
dira-t-on  de  l'esp.  sientan,  dont  la  terminaison,  malgré  la  perte  du  /  de 
sentiant,  est  assez  lourde,  aussi  lourde  au  moins  que  celle  de  StSofiev,  et 
qui  garde  cependant  une  syllabe  radicale  longue?  Le  futur  tiendrai  con- 
tredit sa  théorie  aussi  bien  que  la  nôtre.  Toutefois  cette  contradiction 
qui  ne  se  présente  qu'en  français  s'explique  facilement  :  tendrai  aurait 
donné  la  prononciation  tandrai,  ce  que  la  langue  devait  éviter  si  elle  ne 
voulait  pas  accumuler  les  formes  outre  mesure.  (Plus  tard  Mussafia, 
Beitrœge  zur  Gesch.  der  rom.  Spr.,  p.  1,  s'est  rangé  à  mon  opinion.  La 
proposition  qu'il  soutient  et  démontre  est  celle-ci  :  toutes  les  formes  du 
présent  ont  leur  unique  raison  d'être  dans  les  lois  phoniques  générales.) 
—  J.  Grimm,  Gramm.  P,  119,  compare  à  la  loi  du  brisement  de  l'ancien 


VOYELLES  LATINES.  \S\ 

e  apparaît  changé  en  i,  le  motif  visible  en  est  dans  la  distinction 
entre  la  forme  de  ce  temps  et  celle  du  présent.  De  plus,  la  voyelle 
radicale  est  aussi  sous  l'influence  de  lois  ou  de  considérations 
euphoniques.  La  grammaire  espagnole  peut  en  fournir  un 
exemple.  Dans  siento,  sentimos,  sintiô,  du  latin  sentio,  sen- 
timus,  sentiit,  e  est  remplacé  une  fois  par  ie,  une  autre  fois 
par  i  :  i  est  la  voyelle  fondamentale  choisie  par  la  langue  pour  ce 
verbe,  e  s'explique  par  l'euphonie,  parce  qu'un  i  tonique  suit 
(voy.  p.  163);  la  diphthongue  tombe  sous  la  loi  générale.  Ces  chan- 
gements de  la  tonique,  s'ils  ne  sont  pas  une  conséquence  des  prin- 
cipes de  l'apophonie,  supposent  cependant,  surtout  quand  ils 
viennent  aider  la  flexion,  un  moyen  de  formation  analogue,  et 
qu'on  aurait  peut-être  le  droit  de  désigner  par  le  mot  apophonie. 
7.  L'influence  de  l'accent  sur  la  voyelle  radicale  est  l'un  des 
traits  caractéristiques  des  langues  néo-latines.  Cette  influence 
peut  être  considérée  comme  heureuse,  car  elle  engendre  des 
formes  variées  sans  confusion.  La  tonique  de  la  langue-mère  se 
modifie,  comme  nous  l'avons  vu,  d'après  des  lois  générales, 
l'atone  reste  intacte.  C'est  surtout  dans  la  conjugaison  que  cet 
échange  de  sons  est  important,  et  dans  la  formation  des  mots  il 
a  aussi  une  grande  valeur.  Quelques  exemples  le  mettront  en 
lumière  :  It.  brieve  brevità,  nieno  minore,  pelo  piloso, 
pruovo  provare,  suora  sorella,  moglie  muliebre.  Esp.  fîero 
feroz,  liebre  lebrato,  cebo  cïbera,  hebra  fîbroso,  bueno 
bondady  pruëbo  probar,  gola  guloso.  Fr.  prix  précieux, 
lièvre  lévrier,  relief  relever,  foi  féal,  moins  menu,  poil 
peluche,  œuf  oval,  feu  fouace,  jeu  jouer,  bœuf  bouvier, 
deuil  douleur,  loup  lupin.  Val.  peatre  petrariu,  doare 
doresc,  barbe  berbat.  Que  les  voyelles  e  et  o,  qui  à  la  tonique 
remplaçaient  i  et  u,  aient  souvent  été  transportées  aussi  à  l'atone, 
cela  se  comprend  ;  il  devait  même  arriver  qu'on  en  fît  autant  pour 


haut-allemand  dans  piru,  piris,  pirit,  peram,  perai,  perant,  le  changement 
roman  de  la  voyelle  dans  niego,  nieghi,  niega,  neghiamo,  negate,  niegano, 
et  trouve  surprenant  que  ce  changement  n'ait  lieu  qu'au  présent  dans 
les  langues  romanes.  Les  deux  phénomènes  peuvent,  si  l'on  veut,  être 
rapprochés  l'un  de  l'autre,  pourvu  qu'on  se^garde  d'établir  entre  eux 
un  rapport  historique  de  quelque  nature  qu'il  soit  ;  c'est  la  tonicité 
de  la  voyelle  radicale  qui  introduisit  la  diphthongue,  et  mit  sur  le 
même  pied  la  3«  pers.  plur.  d'un  côté,  la  V'  et  la  2"  de  l'autre,  s'écartant 
en  cela  de  l'allemand.  C'est  encore  la  tonicité  qui  a  restreint  le  chan- 
gement-de  la  voyelle  au  présent. 

1.  Une  autre  explication  de  ce  changement  de  voyelle  est  donnée  par 
Delius  dans  le  Jahrb.  I,  355. 


482  VOYELLES  LATINES. 

les  diphthongues.  Cf.  en  it.  (où  ce  fait  est  d'ailleurs  rare)  fler-o 
fierez za  (pour  ferezza),  siepe  assiepare  Inf.  30,  123,  nuota 
nuotare,  luogo  luoghetto  ;  esp.  ciervo  ciervatico  (à  côté  de 
cervatico),  7niel  mieloso  {mieux  77ieloso),  cuerdo  cuerdero, 
huehra  huebrada, 

8.  Nous  avons  souvent  remarqué  combien  la  forme  de  la 
voyelle  dépend  de  la  consonne  qui  la  suit.  L'intensité  de  cette 
dernière,  c'est-à-dire  si  elle  est  simple  ou  double,  .a  aussi  une 
grande  importance.  De  plus,  les  liquides  exercent  une  action 
spécifique  sur  les  voyelles  immédiatement  précédentes,  qui 
s'explique  en  partie  par  leur  nature  de  semi-voyelles.  En  italien 
par  exemple,  i  et  u^  devant  ng,  comme  nous  l'avons  vu  précé- 
demment, conservent  leur  forme  pure.  —  En  esp.  o  en  position 
devient  habituellement  diphthongue  devant  les  liquides  :  cuelgo, 
sueno,  puente,  cuerpo.  —  En  prov.  la  même  voyelle  devant 
l  simple,  m,  n,  répugne  à  la  diphthongaison  :  filhol,  hom,  son. 
—  En  franc,  a  devant  m  et  n  se  change  en  ai:  aime,pain\  mais 
devant  les  mêmes  lettres  o  échappe  à  la  diphthongaison  :  Rome, 
couronne,  et  o  =  lat.  u  au  changement  habituel  en  ou  : 
comble,  ongle.  Il  est  à  peine  besoin  de  rappeler  la  nasalisation 
des  voyelles  et  les  modifications  qui  en  résultent.  Si  on  consulte 
l'usage  des  dialectes  populaires,  on  trouve  beaucoup  d'exemples 
remarquables  de  la  puissance  des  consonnes.  Ainsi,  dans  le 
dialecte  de  Rutebeuf,  o  persiste  devant  r,  tandis  qu'habituelle- 
ment il  devient  ou  :  amor,  jor,  por,  tor,  retor,  secor,  cor  âge. 
En  bourguignon  moderne  (dans  La  Monnoye)  e  fr.  devant  r  se 
change  en  a,  pourvu  que  r  soit  suivie  d'une  autre  consonne,  qui 
peut  plus  tard  même  être  tombée  :  harbe  (herbe),  marci,  marie, 
valu  pour  vartu  (vertu),  garre  (guerre),  tarre,  anfar  (enfer), 
couvar  (couvert),  dezar  (désert),  var  (verd).  En  wallon, 
e  devant  r  dans  les  mêmes  cas  (et  même  quand  Yr  n'existe 
plus),  quelquefois  devant  ss  =  st,  se  diphthongue  en  ie  : 
piel  (perle),  vier  (ver,  verrais),  stierni  (éternuer), 
vierni  (vernis),  vierné  (gouverner),  sierpain  (serpent), 
siervi  (servir),  vier  se  (verser),  pietri  (perdrix),  piett 
(perte),  biergi  (berger),  nierr  (nerf),  biess  (bête),  fiess 
(fête),  tiess  (tête)  ;  de  même  o  en  oi  :  doirmi,  coinn  (corne), 
coir  (corps),  foisse  (force),  hoirsi  (écorcher),  moirt,  poirté, 
foir  (fort),  boir  (bord),  stoid  (anc.  franc,  estordre),  coirbâ, 
(corbeau) .  Qui  ne  se  rappellera  à  ce  propos  l'action  que  cette 
même  liquide  exerce  en  gothique  sur  i  ou  u  précédent  ?  —  Enfin 
en  valaque  a  bref  devant  m  et  n  s'assourdit  souvent  en  ^f  :  umblu 
(ambulo),  prunz  (prandium),  etc. 


VOYELLES  LATINES.  4  83 

9.  La  syncope  de  Tatone  a  joué  dans  la  formation  des 
langues  romanes  un  rôle  capital ,  puisqu'elle  a  donné  nais- 
sance à  des  groupes  de  consonnes  très-divers  et  souvent  pres- 
que intolérables,  si  bien  que  la  langue  a  dû  trouver  de  nou- 
veaux moyens  pour  les  adoucir  à  leur  tour.  C'est  dans  les 
langues  du  nord-ouest  qu'elle  a  le  plus  d'action  :  les  voj^elles 
de  flexion  ne  sont  même  plus  respectées,  en  sorte  que  des  mots 
polysyllabiques  se  réduisent  finalement  à  la  syllabe  tonique,  cf. 
dominus,  pr.  dons  ;  hominem,  pr.  hom,  plus  exactement 
omne  orne;  rotundus,  fr.  rond.  On  peut  indiquer  cette 
abréviation  systématique  après  la  syllabe  tonique  comme  la  loi 
principale  de  formation  de  ces  langues,  et  comme  le  signe  qui 
les  distingue  de  leurs  sœurs.  Celles-ci  usent  avec  beaucoup  plus 
de  retenue  de  ce  moyen  d'assimilation.  C'est  surtout  la  voyelle 
de  dérivation  i  qui  est  sujette  à  tomber,  ainsi  que  le  prouve  le 
traitement  des  désinences  ïcus,  ïdus,  ïlis,  ïnus.  Quelquefois 
aussi  la  voyelle  s'élide  après  la  consonne  initiale,  ce  qui  peut 
rendre  l'origine  du  mot  singulièrement  obscure,  cf.  it.  hril- 
lare^  fr.  briller  (heryllus)  ;  port,  crena  [carina)  ;  it.  crollare, 
fr.  crouler  (cor otul are);  it.  crucciare  (pour  co7''rucciare) ; 
cruna  (corona);  fr.  Fréjus  [Forum  Jul.)  ;  frette  (pour  fer- 
rette);  v.fr.  gline  (gallina)  Ren.  lY,  24;  it.  gridare,  fr.  crier 
{quiritare)  ;  it.  palafreno,  fr.  palefroi  (paraveredus)  ;  it. 
pretto  (i^our  puretto)  \  scure  (securis);  staccio  {setaceum^)\ 
it.  esp.  triaca,  fr.  triacleur  {theriaca)\  ital.  trivello  [tere- 
hellum^)\  fr.  vrai  (veracus*)  ^ 

10.  Par  la  contraction,  l'atone  se  fond  dans  la  tonique  ;  nous 
avons  ici  de  nombreux  exemples.  L'it,  Napoliip,  ex.  vient  de  Nea- 
polis,  trarre  de  traere,  de'  de  deve  dee,  denno  de  devono 
deono,  col  de  co  il,  Susa  de  Segusium,  Seusium;  esp.  ver 
de  veer  (encore  àsiïis  provecr),  Jorge  de  Ijeorgius,  sentis  de 
se7ititis  sentiis;  port,  vir  de  viir,  vontade  de  voo7itade\  fr. 
abhesse  de  abhèesse,  voir  de  véoir,  mûr  de  meûr.  Il  a  été 
déjà  question  de  ce  fait  à  l'étude  de  l'hiatus  (p.  175).  Souvent, 
et  surtout  en  français,  les  deux  voyelles  engendrent  ensemble 
un  troisième  son  qui  n'était  point  contenu  dans  la  tonique.  En 
italien,  ce  fait  ne  se  produit  presque  jamais  :  Vo  tiré  de  au 

t.  Auguste  Brachet  a  récemment  publié  une  étude  très-soigneuse 
{lahrbuch,  VU,  301  suiv.)  sur  le  rôle  que  jouent  les  voyelles  latines 
atones  dans  la  formation  des  langues  romanes.  Ce  travail  est  tout-à-fait 
de  nature  à  cdmi)lôter  dans  tous  les  sens  l'esquisse  rapidement  tracée 
ci-dessus. 


-1  84  VOYELLES  LATINES. 

appartient  déjà  au  latin;  en  esp.  aire  de  ae7^  (Reines.  Inscr. 
ind,  gramm.  aire  pro  aère),  airado  de  dirado  cf.  Rz.  173, 
lego  de  Idigo,  véinte  de  viginti  veinte,  sois  de  sodés  soes  ;  fr. 
chaîne  de  chaîne,  Laon  de  Laudunum  Loon^  seine  de  seine, 
empereur  de  empereor,  roi  de  ree. 

11.  La  destruction  de  l'hiatus  constitue,  à  n'en  pas  douter, 
dans  le  développement  du  roman,  un  facteur  d'une  importance 
telle  qu'on  ne  le  retrouve  au  même  degré  dans  aucun  autre 
domaine.  Les  conséquences  les  plus  remarquables  sont  la  conso- 
nification  de  Vi,  à  laquelle  se  rattachent  le  mouillement  de  17  et 
de  Vn  et  l'envahissement  des  sons  palataux  et  aspirés,  et  aussi  la 
naissance  de  nombreuses  diphthongues.  L'émission  de  l'hiatus 
exige  un  certain  effort  des  organes,  puisqu'il  s'agit  de  maintenir 
séparés  deux  sons  vocaliques  immédiatement  voisins  ;  comme  la 
conscience  de  la  valeur  des  éléments  linguistiques  s'était  insensi- 
blement émoussée,  on  n'attacha  plus  à  la  persistance  de  voyelles 
incommodes  qu'une  importance  secondaire.  On  ne  prit  plus 
garde  à  Yi  radical  dans  diurnum,  aux  e,  i,  u  de  flexion 
dans  haheam ,  fugio ,  dolui ,  aux  dérivatifs  e  et  i  dans 
palea^primarius,  varius  :  on  dit  en  itaL  aggia,  fuggo,  dolvi, 
paglia,  primerio,  varo.  Cependant  l'élision  des  consonnes 
introduisit  dans  la  langue  une  foule  de  nouveaux  cas  d'hiatus, 
toutes  les  fois  que  l'euphonie  gagnait  plus  à  l'éhsion  qu'elle  ne 
perdait  à  l'hiatus. 

12.  Tandis  que  la  langue  latine  a  une  antipathie  marquée 
pour  les  diphthongues ,  et  partout  où  elles  se  rencontrent  cher- 
che à  s'en  débarrasser  par  la  contraction  ou  la  résolution  en 
voyelles  distinctes,  ses  filles,  chacune  à  sa  manière,  les  ont  déve- 
loppées avec  abondance.  Mais  ici  se  place  une  remarque.  Bien 
que  la  nature  fluide  des  voyelles  rende  toute  liaison  entre  elles 
possible,  toutefois  les  unes  se  prêtent  moins  bien  que  les  autres 
à  créer  une  unité  phonique.  /  atone  et  u  s'unissent,  par  exemple, 
très-facilement  aux  autres,  mais  elles  peuvent,  grâce  à  leur 
parenté  avec  les  consonnes  j  et  v,  perdre  leur  nature  de 
voyelles.  En  particulier,  elles  ont  un  caractère  indécis  quand 
elles  précèdent  les  autres  voyelles  (m,  ié,  iô,  iû;  ud, 
ué,  ui,  u6)  ;  elles  acquièrent  facilement  alors  un  son  inter- 
médiaire entre  i  etj,  u  et  v,  et  forment  ainsi  une  diphthongue 
impropre  :  aussi  les  Italiens  écrivent-ils  ieri  eijeri;  dans  aglio 
de  alliiim  Vi  est  complètement  consonnifié.  D'après  les  règles  de 
l'assonance  espagnole,  i  atone  et  i«,  dans  une  diphthongue,  ne 
comptent  point  pour  une  voyelle  :  par  exemple  on  fait  rimer 


VOYELLES  LATINES.  >l  85 

necio  feo,  memoria  reforma,  aire  madré,  rahie  maten, 
lengua  cesa.  Ces  voyelles  conservent  mieux  leur  nature  quand 
elles  suivent  les  autres  (ai,  éi,  oi,  ûi,  du,  éi,  iu,  ou);  cependant 
Tassonance  espagnole  ne  les  compte  pas  non  plus  dans  ces  cas  : 
vengais  hahlar,  trayga  dulzaina  alta,  aire  alfange,  hazeis 
vouer,  deleite  deben,  reyno  m^enos,  herôico  famoso  ;  rauda 
œaula  causa  aima,  deuda  ella.  Le  roman  favorise  ces  diph- 
thongues  composées  de  i  et  u  atones  et  d'une  autre  voyelle 
autant  qu'il  évite  celles  qui  se  composent  d'z  et  u  toniques  et  de 
l'une  des  trois  autres  {ia,  ie,  io,  ûa,  ûe,  ûo\  aï,  ei,  oi,  au, 
eu,  ou).  Pour  les  éviter  il  a  été  jusqu'à  déplacer  Taccent  et  à 
prononcer  iôlus  (it.  figliuôlo)  au  lieu  de  iolus,  ainsi  qu  il  a 
été  déjà  dit. 

13.  D'après  leur  origine,  on  peut  diviser  les  diphthongues  en 
cinq  classes.  La  première  comprend  le  petit  nombre  de  celles 
{au,  eu,  ui)  qui  ont  été  transplantées  du  latin.  —  La  deuxième 
comprend  les  diphthongues  nées  de  l'élargissement  d'une  voyelle 
simple,  comme  ie  de  e,  uo  etc.  de  o  ;  mais  ici  il  faut  encore 
signaler  une  autre  formation  de  diphthongues  qui  est  plus  rare  et 
qui  se  présente  dans  certains  mots  monosyllabiques.  Quand  un  de 
ces  mots  se  termine  par  une  voyelle,  pour  assurer  au  mot  une 
plus  grande  étendue  (car  une  voyelle  simple  en  finale  devient 
facilement  brève),  on  ajoute  une  deuxième  voyelle,  en  sorte 
qu'il  se  produit  une  diphthongue  :  ital.  noi  pour  no  (nos), 
voi  (vos),  poi  {post  pos),  crai  (aras).  Esp.  doy  (lat.  do), 
estoy  (sto),  soy  (so  de  su7n),  voy  (vado),  encore  en  v.esp. 
do,  esté,  so,  vo.  Port,  hei  =  esp.  hé,  sei  =  se,  dou  = 
doy,  estou  =  estoy,  sou  =  soy,  et  aussi  foi  =  v.esp. 
fo,  diphthongue  postérieurement  en  fué,  cf.  à  la  médiale  ideia 
à  côté  de  idêa,  freio  à  côté  de  frêo  ;  ce  fait  ne  semble  se  pro- 
duire que  dans  les  syllabes  ouvertes.  Le  provençal  prononce 
les  noms  de  lettres  pe  et  te  comme  pei  et  teiBoèce  v.  205,  207, 
et  parfois  aussi  rey  pour  re  (lat.  rem),  tey  pour  te  (tenet), 
jassey^oviTJassè  Chœ.  III,  376.  IV,  143,  aussi  sui  pour  su 
(sum).  Ancien  franc,  mei,  tei,  sei,  quei  (=  pr.  que),  sui,  fr. 
mod.  moi,  toi,  soi,  quoi,  suis.  —  A  la  troisième  classe 
appartiennent  celles  qui  sont  nées  par  suite  de  la  résolution 
d'une  consonne  en  une  voyelle  ;  celle-ci,  à  cause  de  son  origine, 
ne  reçoit  jamais  l'accent.  Elles  sont  nombreuses  et  se  confondent 
par  leur  forme  avec  quelques-unes  de  celles  de  la  classe  précédente. 
L'étude  des  consonnes  donnera  beaucoup  d'exemples  ;  quelques-uns 
peuvent  se  placer  ici.  Diphthongue  par  résolution  d'une  gutturale  : 


^86  VOYELLES  LATINES. 

esp.  auto  (actus),  rejjno  [r^egnum),  grey  {grege^n)  ;  v.port. 
contraiito  (contractits) ,  pg.  mod.  leite  {lactem),  noite 
(nocteni),  outubro  {october)  ;  pr.  flairar  (fragaré),  leial 
{legalis),  bois  (buœus)  ;  fr.  payer  (pacare),  étroit  {strie- 
tus),  cuisse  (coœa).  D'une  labiale  :  esp.  ausente  (absens), 
cautivo  (captivus),  deud a  (débita),  ciudad  (eivitas)  ;  prov. 
caissa  (capsa),  caitiu,  trau  {trabs),  beu  {bibit),  eis  (ipse). 
D'un  /  :  v.ital.  autro,  pr.  autre,  fr.  autre,  pg.  outro  (alter)  ; 
après  des  consonnes  ital.  chiaro  (clarus),  etc.  En  latin,  ce 
procédé  est  plus  rare,  ex.  :  nauta  de  navita,  yieu  de  neve, 
au  fer  0  de  abfero.  Dans  les  langues  germaniques  il  naît  sou- 
vent des  diphthongues  par  suite  de  la  chute  de  consonnes,  plus 
rarement  par  suite  de  leur  résolution  en  voyelles  :  m. h. ail. 
Mt  de  quidit,  meit  de  maget,  eise  de  egese,  gît  de  gibit 
m.néerl.  seilen  de  segelen ,  reinen  de  regenen  ;  v.fris. 
heidehag;  angl.  hail  de  Tangl.-sax.  hàgel,  fair  de  fdger, 
day  de  ddg,  way  de  veg,  eye  de  edge,  grey  de  graeg,  key  de 
caege  ;  ici  d'ailleurs,  comme  dans  le  français  ai  et  ei,  aucune 
diphthongue  ne  se  fait  plus  sentir  ;  ancien  haut-allemand  blâo 
de  blâw,  sêo  de  sêw  ;  néerl.  goud  de  gold,  woud  de  wald. 
Parmi  les  langues  celtiques,  le  kymrique  développe  ai  et  ei  de 
c  ei  p  :  laith  llaeth  (lat.  lac  lactis).  Sais  (Saxo),  seith 
(septem)  ;  au  et  iu  de  av  et  iv  :  Litau  {Letavia),  lissiu  {liœi" 
viuriiy  prov.  aussi  lissiu)  ;  le  breton  ao  de  av  :  cao  (lat. 
cavus),  etc.  —  La  quatrième  classe  embrasse  celles  qui  sont 
nées  par  suite  d'attraction  et  dont  le  chapitre  de  l'hiatus  nous  a 
fourni  des  exemples.  Parmi  les  exemples  les  plus  palpables, 
citons  le  provençal  te-u-ne  de  ten-u-is,  v.esp.  hobe  d'abord  de 
ha-u-be  de  hab-uA,  prov.  sa-u-p  de  sap-u-i,  esp.  vi-u-da 
de  vid-u-a,  prov.  va-i-re  de  var-i-us,  portug.  fe-i-ra  de 
fer-i-a,  fr.  ju-i-n  de  jun-i-us.  —  La  cinquième  comprend 
celles  que  produit  la  chute  d'une  consonne  ou  plus  généralement 
la  réunion  de  deux  syllabes,  comme  :  esp.  amais  [amatis), 
teneis  (tenetis),  sois  [y.osi^.'  sodés);  prov.  paire  [pater), 
cadeira  {cathedra),  huei  {hodie),  traire  {trahere)  ;  paorucz 
en  très  sillabas  o  paurucz  en  doas,  Leys  \,  46  ^ 

1.  Dans  la  formation  des  diphthongues  il  faut  encore  constater  un 
phénomène  qui  n'est  pas  sans  importance  pour  la  caractéristique  des 
langues  modernes,  bien  qu'il  ne  les  pénètre  pas  profondément  :  il  est 
évident  d'ailleurs  qu'il  ne  repose  pas  surdos  principes  bien  clairs,  mais 
plutôt  sur  des  tendances  particulières.  11  s'agit  de  la  collision  des  deux 
voyelles  i  et  u.  Quand  elles  forment  une  diphthongue  avec  la  voyelle 


CONSONNES  LATINES.  487 

14.  Outre  les  véritables  diphthongues,  il  en  est  d'autres  encore 
nées  par  synérèse,  mais  qui  n'ont  point  toujours  une  existence 
bien  assurée,  car  elles  sont  sujettes,  suivant  les  différents  styles, 
à  des  déterminations  variables  :  ainsi  le  style  poétique  les  sépare 
volontiers,  tandis  que  le  langage  familier  trouve  plus  commode 
de  les  réunir.  On  a  des  exemples  italiens  dans  5i^&zY«n^o,  Italia, 
ardui,  franc,  dans  diacre,  essentiel,  union.  Cette  réunion  de 
deux  voyelles  séparées  syllabiquement,  surtout  lorsque  la  pre- 
mière était  un  i  ou  un  u,  ne  pouvait  manquer  de  se  faire  ; 
aussi  les  poètes  latins,  surtout  les  comiques,  qui  se  servent  vo- 
lontiers du  langage  familier,  en  fournissent-ils  de  nombreux  exem- 
ples :  ea,  eo,  eu,  ia,  ie,  io,  iu,  ue  se  fondent  facilement  chez 
eux  en  une  syllabe;  p.  ex.  dans  beatus,  deorsum  (ital.  gioso), 
deus  (également  monosyllabe  dans  le  provençal  deus),  via, 
quietus  (ital.  cheto),  prior,  diu  (prov.  diu  monosyllab.), 
puella. 

CONSONNES. 

La  phonétique  distingue  les  consonnes  en  simples,  doubles,  et 
combinées  ou  multiples.  Est  considérée  comme  simple,  au  moins 
à  l'initiale,  une  consonne  que  suit  la  semi-voyelle  r,  bien  qu'il 
y  ait  des  cas  où  ce  groupe  doit  être  rangé  parmi  les  consonnes 
multiples.  Dans  ces  dernières  il  faut  compter  non-seulement  ces 
combinaisons  de  deux  ou  plusieurs  consonnes  qui  déjà  existent 
en  latin,  mais  encore  celles  qui  sont  nées  en  roman  delà  chute  des 
voyelles.  Quand  il  y  a  deux  consonnes  (inégales)  la  règle  est  que 
la  première  disparaisse.  On  trouvera  plus  loin  des  exemples.  Si, 
par  la  chute  d'une  voyelle,  trois  sont  en  présence  et  que  celle  du 
milieu  soit  une  muette  ou  un  f,  ces  dernières  lettres  tombent,  ne 
pouvant  persister  qu'entre  deux  liquides;  c'est  ce  qui  arrive  p. 
ex.  pour  ctl,  ducflis ,  v.fr.  doille  ;  ctn,  pecVnare,  esp.  pei- 

radicale  précédente,  il  peut  arriver  qu'on  les  échange  l'une  pour  l'autre; 
môme  cette  anomalie  ne  se  présente  pas  seulement  entre  plusieurs 
langues,  mais  encore  au  sein  de  la  même  langue.  Les  ex.  de  la  pre- 
mière espèce  sont  :  esp.  cautivo,  mais  en  prov.  caitiu  (capt.);  esp.  autan, 
prov.  aitan  (al-tantus)-,  prov.  moût,  port,  muito,  esp.  muy  {multum)\  prov. 
traire,  franc,  traire,  plaire,  cat.  traure,  plaure  {trahere,  placere);  esp. 
Jayme,  cat.  Jaunie  (Jacobus).  Exemples  de  la  deuxième  espèce  :  prov. 
neus  à  côté  de  neis  {ne  ipsum)\  v.fr.  fleume  à  côté  de  fleime  ou  flieme 
{phlegnia);  prov.  deime  â  côté  de  deume  (decimus)  :  prov.  roure  à  côté 
de  roire  {rohur);  prov.  autre  à  côté  de  la  forme  plus  rare  aitre  [aller)', 
portug.  oylubro  (arch.)  à  côté  de  outubro  (oct.). 


\  88  CONSONNES  LATINES.  L. 

nar;  sic,  masVcare,  v.fr.  7nascher\  stl,  usflare, 
v.esp.  uslar  ;  sUn,  aest'mare^  v.fr.  esmer  ;  ptm,  sepVma- 
na,  franc,  semaine-,  rtc,  pert'ca,  franc,  perche  \  ndc, 
mand'care,  ital.  mangiare,  franc,  manger  ;  nc^,  sanctus, 
ital.  sanctOi  etc.  ;  5(?/,  mise' lare,  ital.  mischiare ,  prov. 
mesclar\  mpt,  comp'tarey  ital.  contare,  etc.;  rpn,  carp'nus, 
franc,  charme  ;  5p^,  hospHem,  ital.  05^(?,  etc.  ;  5Ô^,  presh'ter, 
v.fr.  prestre\  rbc,  herb'carius,  franc,  berger  \  dfc, 
nid'fcare,  franc,  nicher  ;  5/m,  blaspKmare,  ital.  &m5- 
mare,  etc.  ;  à  côté,  il  est  vrai,  ard're,  franc.  arc?re  ;  ancKra, 
franc,  ancre,  R  et  s  entre  deux  consonnes  persistent  aussi  et 
forcent  la  consonne  précédente  à  disparaître  ou  bien  à  s'affai- 
blir :  fabr'care,  prov.  fargar  ;  proœ'mus,  v.fr.  proisme. 
Outre  cette  distinction,  la  phonétique  en  observe  encore  une 
autre  étymologiquement  importante,  celle  qui  concerne  la  place 
de  la  consonne  dans  le  mot,  suivant  qu'elle  est  initiale,  médiale 
ou  finale. 

Nous  étudierons  d'abord  les  liquides  auxquelles,  suivant  l'usage 
reçu,  nous  associons  la  nasale  labiale  m  et  la  nasale  dentale  72, 
puis  les  muettes.  Pour  ces  dernières  nous  renversons  l'ordre 
indiqué  par  l'alphabet  grec,  (3,  7,  B,  parce  que  les  dentales  sont 
plus  voisines  des  liquides  l,  n,  r.  Nous  distribuons  les  spirantes 
entre  les  divers  organes.  L'ordre  est  donc  :  l,m,  n,r  ;  t  {th),  d, 
z,s\  c  {ch),  g,  gj,  h  ;  p,  &,  f{ph),  v. 


1 .  Les  permutations  de  l  en  lettres  de  même  nature  sont  fré- 
quentes. 1)  En  r;  initiale:  it.  rosignuolo(luscinia) commun sm 
roman,  de  même  ital.  rovistico  {ligusticum).  Médiale  :  ital., 
dattero  (dactylus),  veruno  (vel  unus),  insembre  (simul). 
Esp.  caramillo  {calamus),  coronel  (fr.  col.),  lirio  (lilium), 
mespero  (mespilus)  ;  fréquent  en  basque.  Prov.  caramida 
[calaynus),  volateria  (-tilia),  Basire  {Basilius)  G  Ross. 
Franc.  Orne  {Olna)  ;  après  des  consonnes  que  la  chute  d'une 
voyelle  a  mises  en  contact  avec  l,  apôtre,  chapitre,  chartre 
(chartula,  très-fréquent  en  b.lat.);  épître,  esclandre  {scan- 
dalum);  v.fr.  concire  (concilium),  estoire  (cTéXiov), 
idre  (idolum),  yniir  (mulus)  Gar.  I,  111,  mure  (mida) 
NFCont.  /,  2,  navirie  (pour  navilie),  Wandre  (Vandalus). 
Ainsi  lat.  caeluleus  caeruleus ,  palilia  parilia.  Val. 
burete  (boletus),  coraste  (colostra) ,  dor  (de  dolere),  fericit 


CONSONNES  LATINES.  L.  i  89 

{feliœ),  gure'(gula),  moare  (mola),  per  (pilus),  sare  (sal), 
soare  {sol),  turhurà  (turhulare*),  etc.  Assez  fréquemment 
devant  les  consonnes  :  it.  C07^care  pour  colcare  (coUocare), 
rimurchiare  (remulcum);  esp.  escarpelo  (scalpellum) y 
surco  (sulcus),  pardo  i^our  paldo  (pallidus);  fr.  orme  [ul- 
mus),  remorquer,  v.fr.  corpe  (culpa),  werpill  (vulpecula). 
—  2)  En  n,  à  l'initiale  :  esp.  Niebla  (Ilipla),  nutria  {lutra, 
âv'jBpiç);  prov.  namela  Fer.  {lamella)\  fr.  niveau  {libella), 
nomble  {lumbulus).  A  la  médiale  :  it.  conocchia  {colus), 
filomena  (voy.  Grimm,  Mlat.  G  éd.,  p.  322),  melanconico, 
môdano  {modulus),  muggine  {mugil),  mungere  {mulgere)  ; 
esp.  encina  {ilidna^),  fylomena  Cane,  de  B.,  mortan- 
dad  {mortaldad)  Alœ.\  fr.  marne  {marga,  margula), 
poterne  {posterula),  quenouille  {colus),  v.fr.  dongié 
{delicatus)  ;  val.  funingine  {fuligo) ,  asemenà  {assimi- 
lare).  —  3)  \D  se  trouve  dans  un  mot  commun  au  roman  : 
it.  pg.  àmido,  fr.  amidon,  esp.  almidon  {amylum).  L'it. 
sedano  (céXivov),  le  pr.  udolar  {ululare),  Tesp.  monipodio 
{-opoL)  sont  des  cas  particuliers.  Dans  les  mots  ital.  giglio 
{lilium)  et  gioglio,  prov.  juolh,  esp.  joyo  {lolium)  l'initiale 
permute  par  dissimilation  avec  g. 

2.  La  chute  de  l  en  initiale  s'est  souvent  produite,  sans  aucun 
doute  parce  qu'on  a  confondu  cette  lettre  avec  l'article  :  it. 
arbintro  {labyrinthus),  avello  {labellum),  orbacca  {lauri 
baccà),  ottone  (esp.  laton),  usignuolo  {luscinia),  et  aussi 
azzurro  (persan  lazvard),  orzo  (allem.  lurz,  voy.  mon  Bict. 
étymol.)  ;  esp.  onza  (fr.  once),  azul,  or  sa  ;  fr.  avel  arch. 
{lapillus),  once  {lyncem,  ital.  lonza),  azur.  D'un  autre  genre 
est  l'aphérèse  valaque  de  Yl  dans  épure  {lepus),  ertà  {liber- 
tare*),  eau  {levo),  in  {linum),  itz  {licium).  Dans  les  trois 
premiers  exemples  on  écrit  aussi  iepure,  iertà,  ieau  Lex. 
bud.,  et  par  conséquent  nous  avons  ici  le  même  phénomène 
qu'amène  la  chute  de-  17  médiale  :  iepure  est  pour  liepure 
(valaque  du  sud),  comme  aju  est  pour  aliu  {allium)',  on  retrouve 
cette  aphérèse  dans  Jw^z  du  serbe  Ijubiti,  jute  de  Ijût.  Le  quatri- 
ème exemple  in  est  sans  doute  pour  Ijin  qui  existe  en  albanais  ; 
itz  a  peut-être  aussi  été  précédé  par  un  affaiblissement  de  l 
initiale.  —  De  même  que  17  a  disparu,  parce  qu'on  la  prenait 
pour  l'article,  elle  a  été,  par  la  même  méprise,  ajoutée  et  incorporée 
à  des  voyelles  initiales  :  ainsi  en  it.  lero  {ervum)^  lella  à  côté  de 
ella  {inula),  lunicorno  {unicornis);  pr.  lendana  {loendema), 
lustra  {ostrea)\  fr.  lendemain,  lendit  {indictum),.  Lers  nom 


-190  CONSONNES  LATINES.   L. 

de  fleuve  (prov.  Ertz  GAlh.  1750),  lierre  [hedera),  Launay 
nom  de  lieu  {Alnetum),  Lille  (Insula)^  loriot  [aurum), 
luette  (uva)y  cf.  Ampère,  Form.,  p.  215,  285,  365.  — 
Les  dialectes  montrent  bien  plus  fréquemment  encore  cet  usage. 
Pour  les  adjectifs,  qui  tiennent  moins  étroitement  à  l'article,  ce 
phénomène  est  douteux.  Voy.  Dict.  Etym.  II,  a.  lazzo. 

3.  Les  langues  du  sud-ouest  ne  présentent  pas  l'aphérèse  de 
Yl.  Mais  la  syncope  est  très-usitée  en  portugais  comme  dans 
aguia  (aquila),  candêa  {-delà),  cor  (color),  débeis  {débiles), 
dôr  {dolor) ,  mdgoa  {macicla) ,  pêgo  {pelagus),  saûde 
{salus),  saudaçao  {salutatio),  sahir  {satire),  taboa  {tabula), 
taes  {taies),  vêo  {vélum),  voar  {volare),  arch.  besta{balista), 
moyer  {^nulier)  SRos,  Par  contraction,  cette  chute  peut 
sembler  atteindre  même  la  finale  :  avo  {avolus*),  cabido 
{capitulum),  diabo  {diabolus),  do  (ital.  duolo),  ma  {mala), 
mo  {mola),  mû  {mulus),  pà  {pala),  povo  {populus),  sa 
{solus),  qui  sont  pour  les  archaïques  ou  hypothétiques  avdo, 
cabidoo,  diaboo,  dào,  mda,  môa,  mûo,  pda,  pôvoo,  sôo. 
Sur  la  manière  dont  l  en  espagnol  et  en  valaque  se  comporte 
devant  i  =j,  voy.  plus  haut,  p.  168. 

4.  Cette  lettre,  aussi  bien  que  r,  est  fort  sujette  à  la  trans- 
position, et  c'est  d'ordinaire  la  consonne  initiale  qui  l'attire  à 
elle  :  ainsi  en  ital.  chiocciola  pour  clocciola  (coclea),  fiaba 
pour  flaba  {fabula),  pioppo  pour  ploppo  {pôpulus),  sin- 
ghiottire  pour  singlottire  {singultire)  ;  val.  plop,  plemun 
{pulmo);  esp.  blago  {baculus),  bloca  {buccula),  esclepio 
{spéculum)  Cane,  de  B.  ;  portug.  choupo  pour  ploupo. 
Ou  bien  l  change  de  place  avec  une  autre  consonne  :  ital. 
alenare  {anhelare),  padule  pour  palude  ;  particulièrement 
en  esp.  :  olmdar  {oblitare^),  siïbar  {sibilaré),  rolde  {roiu- 
lus),  espalda  {spatula),  veldo  pour  vedlo  Cane,  de  B., 
7noludoso  i^our  moduloso  id.,  milagro  {miraculum),  pala- 
bra {parabola),  peligro  {periculum,  dans  Mar.  Egipc. 
570''  periglo)  ;  portug.  bulrar,  wielro,  palrar  à  côté  de 
burlar,  merlo,  parlar,  de  même  espalda,  milagre,  palavra, 
anc.  port,  pulvigo  {publicus),  esmola  {eleemosyna). 

5.  Le  mouillement  de  l  simple  médiale  est  général,  mais 
il  est  rare  :  ital.  Cagliari  {Calaris)  ;  esp.  camello  {camelus), 
muette  {moles),  pella  {pïla),  querella-,  fr.  saillir  {satire) , 
ital.  pigtiare,  esp.  prov.  pillar,  franc,  piller  {pïlare). 
Le  dialecte  catalan  présente  cette  particularité  que  (excepté, 
dans  les  mots  moins  usités  ou  venus  de  l'espagnol)  17  initiale  se 


CONSONNES  LATINES.   L.  ^9^ 

mouille  partout,  ainsi  llansa,  llengua,  llibre,  llog,  llmn.  On 
ne  trouve  en  espagnol  qu  un  petit  nombre  de  formes  de  ce  genre  ; 
elles  sont  archaïques  et  dialectales,  comme  llegar  Alx.  (ligare), 
llodo  id.  (lutumy.  Prov.  par  ex.:  lhia{ir.  lie),  Ihissar,  Ihivrar, 
Ihuna,  etc.  ;  particulièrement  dans  GRoss.  et  GAlb.\  rou- 
manche  glimma  {lima),  glinna  (luna),  glîsch  (luœ),  etc. 

6.  Quand  l  se  rencontre  avec  une  consonne  suivante  en  fran- 
çais, elle  se  résout  d'ordinaire  en  un  u  qui  s'unit  pour  former  un 
seul  son  avec  la  voyelle  précédente  :  aube  (alba),  auge  {alveus), 
chaud  {cal' dus),  jaune  (gaWnus),  faux  (falsus),  Meaux 
(Meldae),  vieux  {veflus  vetls  vels),  yeuse  {iVcem),  coup  (bas- 
latin  colpus),  soufre  {sulpKr),  château  (v.fr.  castels), 
cou  {cols),  dans  lesquelles  cinq  cas  al,  el,  il,  ol,  ul  sont  repré- 
sentés 2.  Dans  chommer  (ital.  calmare)  et  somache  {salma- 
cidus)  Dict.  de  Trév.,  au  se  cache  derrière  o  K  En  vieux  fran- 
çais cette  forme,  comme  on  peut  s'y  attendre ,  n'était  pas  encore 
arrivée  à  dominer  complètement  :  on  écrivait  anel,  beals,  col, 
colchier,  salvage,  et  encore  maintenant  l  se  maintient  dans  che- 
val, métal,  val,  bel  à  côté  de  beau,  scél  à  côté  de  sceau,  fol  k 
côté  de  fou  ;  elle  persiste  encore  dans  les  mots  étrangers  ou  mo- 
dernes, comme  altesse,  balcon, belge, calfater, calme,  falbala, 
palme.  La  langue,  dans  sa  période  ancienne,  faisait  encore  en- 
tendre l  là  où  plus  tard  il  y  eut  z*  ;  ce  qui  le  montre,  c'est  par 
exemple,  dans  la  combinaison  ancienne  Idr,  l'introduction  de  d 
comme  lien  euphonique  entrée  et  r, — voyez  ci-dessous  LR.  Sou- 
vent Il  ou  l  ont  été  éUdés  :  puce  {pulicem),  pucelle  {pulli- 
cella*),  ficelle  {fiVcellum),  grésillon  {i^ourgrel-cillon  degryl- 
lus),  pupitre  {pulpitum).  —  En  prov.  cette  métamorphose  de 


1.  Doit-on  aussi  y  ranger  llevar  (lat.  levarë)"i  Ou  le  prés,  ^^eyo  est-il  une 
manière  vicieuse  d'écrire  pour  Zfevo,  qu'on  transporta  ensuite  aux  autres 
formes  du  verbe  accentuées  sur  la  terminaison  ?  Un  pareil  procédé 
serait  contre  toutes  les  règles;  les  verbes  où  il  semble  se  présenter 
l'ont  emprunté  à  leur  racine  espagnole,  adiestrar  au  lieu  de  adesirar, 
cf.  adj.  diestro.  Mais  l'extrême  rareté  de  l'initiale  II  pour  l  en  espagnol 
assure  à  la  dernière  hypothèse  quelque  supériorité  sur  la  première. 

2.  J'ai  volontiers  rectifié  ma  première  manière  d'exposer  cette  règle 
sur  une  objection  de  Delius,  Jahrbuch,  I,  356. 

3.  Il  y  a  un  mot  dans  lequel  l  devant  une  seconde  l  se  résout  en  u, 
tandis  que  l'autre  persiste,  GawZe  de  Gallia,  tandis  qu'on  devait  s'attendre 
à  GaUle.  Ajoutez  encore  les  mots  étrangers  gaule  de  valus  (goth.)  et 
saule  de  salaha,  pron.  vallus,  sallaha.  En  bourguignon  on  trouve  souvent 
aul  venant  de  ail  ou  de  al  (avec  a  bref),  cf.  aulemain  {allemand),  aulegresse 
{ail.),  vaulô  {valet),  évaulai  {avaler  de  vallis),  maulaidroi  {maladroit). 


492  CONSONNES  LATINES.  L. 

17  est  dialectale  et  rare.  Ainsi  on  trouve  chivau,  vau,  mau, 
reiau,  tau  (encore  maintenant  dans  le  Sud  du  domaine  :  ani- 
mau,  fiu,  lensou,  etc.,  devant  t  et  s  seulement  elle  est  fort 
usitée  à  côté  de  la  forme  primitive  :  aut,  caut,  autre^  heutat, 
viutat,  onouty  avoutre  {adulte^''),  caussar  {calciare),  saus 
(salvus),  dons  à  côté  de  ait,  calt.  Il  y  a  encore  ailleurs  des 
traces  de  cette  résolution.  L'ital.  topo  est  né  de  taupa  talpa, 
Ausa  (nom  de  fleuve)  de  Alsa  ;  les  anciens  poètes  ont  autezza, 
autro,  auzare\  auna  pour  alna  se  trouve  aussi,  et  pour  plu- 
sieurs dialectes  la  résolution  de  17  en  t*  est  la  règle  (p.  76).  Les 
exemples  espagnols  (o  de  ou)  sont  :  coz  (calœ),  escoplo  {scal- 
prum),  hoz  (falœ),   otero  (altarium),   otro  (alter),  popar 
(palparé)y  soto  {saltus),  topo  (comme  en  ital.);    au  dans 
autan  arch.  (aliud  tantum),  sauce  (saliœ),  sautus,  dans  des 
chartes,  pour  saltus,    anciennement  avec  consonnification  de 
Vu  en  b  ou  p  abteza  Bc,  apteza  Alx.  ^o\kv  auteza.  Port. 
outro,  fouce  {faix),  poupar,  souto  soto,  escopro,  toupeira. 
Dans  le  groupe  LT,  précédé  d'un  u,  le  portugais  préfère  i  h  u, 
c'est-à-dire  qu'il  met  ui  au  lieu  de  ou  :  huitre  (vultur),  escuitar 
escutar  (auscultare),  muito  (multus),  cuytelo  [cultellus). 
L'espagnol    a    aussi    huitre,  muy,  toutefois  dans  escuchar, 
cuchillo,  mucho,  puche  (pultem),   cet  it   devient    ch;    cf. 
ci-dessous  k  et;  un  exemple  provençal  de  cette  espèce  est  dans 
Boèce,  V.  10  aitre  pour  autre.  Dans  le  pg.  doce  (dulcis)  et 
ensosso  (insulsus,  esp.  soso)  l  (comme  r  devant  les  sifflantes) 
paraît  avoir  disparu  puisqu'il  n'y  a  pas  douce,  ensousso.  — 
La  résolution  de  cette  liquide  en  u  (tout  à  l'heure  nous  en  cons- 
taterons de  même  une  autre  en  i)  n'est  pas  inconnue  dans  de 
pareilles  conditions  à  d'autres  domaines  linguistiques.    Cretois 
aôyelv,  eùOetv,  ^su^sGOat  =  grec   àX^siv,  iAOôîv,  ^éX^saÔai.    Néerl. 
oud,  hout  =  haut-allem.  ait,  holz.  Northumb.  awmaist,  awd 
=  angl.  allmost,  old.  ^evhe  pisao  pour  pisal.  Slov.  moderne 
dal,  jolsa,  prononcé  dau,  jousa.  La  fréquence  de  ce  phéno- 
mène oblige  à  admettre  un  rapport  intime  entre  l  et  u,  rapport 
qui  ne  se  manifeste  presque  que  dans  le  cas  où  la  liquide  cherche 
à  éviter  la  rencontre  avec  une  consonne  qui  suit. 

LL.  La  gémination  est  sujette  au  7nouillement  beaucoup 

1.  Plus  précisément  l  (même  à  l'état  pur)  contient  un  accessoire  ana- 
logue à  u,  comme  dans  vinclum  pour  muculum.  En  français  cet  élé- 
ment vocalique  a  tellement  pris  le  dessus  sur  la  consonne  primitive, 
que  le  son  tout  entier  s'est  réduit  à  u.  Cf.  Schuchardt  II,  492,  Corssen,  P, 
220. 


CONSONNES  LATINES.  L.  >I93 

plus  souvent  que  le  son  simple.  Même  chose  se  présente  dans 
nn  (voy.  ci-dessous).  Nous  avons  vu  au  chapitre  de  l'hiatus  la 
tendance  de  Yi  à  s'agglutiner  avec  ces  linguales  palatales  quand 
il  les  suit  immédiatement  {figlio  ingegno).  Cette  tendance  devait 
facilement  amener,  pour  fondre  la  dureté  de  la  double  consonne, 
l'insertion  d'un  i  non  étymologique.  A  côté  du  mouillement, 
se  produit  la  simpHfication  de  la  consonne  double  et  même  sa 
chute.  Rarement  en  italien  :  argiglia,  togliere^  svegliere 
[ex-velleré^)^  vaglio  (vallus).  Plus  souvent  ce  gl  est  appelé 
par  un  i  final;  il  tombe  aussi  quelquefois,  comme  dans  capegli 
capei  (capilli) .  —  En  espagnol  le  mouillement  est  la  règle,  la 
simplification  l'exception  :  arcilla,bello,  bullir,  caballo,  cuello 
(collum) ,  ella,  estrella  {stella) ,  fallecer,  gallina,  grillo^ 
meollo  (medulla),  muelle  {mollis) ,  polio  (pullus),  centella 
[scintilla),  silla  {sella),  tôlier,  valle^  vassallo,  villa^  -illo 
dans  castillo,  etc.,  anguila,  capelo  (it.  capello)^  nulo,  piel 
{pellis),  dans  PCid.  1980 pielle.  —  En  portug.  c'est  au  con- 
traire la  simpHfication  (phonétique,  non  graphique)  qui  est  la 
règle,  le  mouillement  l'exception  ;  la  syncope  est  usitée  aussi 
quelquefois  :  argilla,  cavallo,  collo,  estrella,  grillo,  molle, 
pelle,  valle,  villa;  galhinha,  polha  arch.,  centelha,  tolher\ 
anguia,  astea,  gemeo,  —  En  prov.  Ih  et  l  coexistent,  mais 
plusieurs  mots,  tels  que  anguila^  argila,  col  {collum),  estela, 
gai,  pel,  pola,  vila  paraissent  ne  posséder  que  Yl  simple.  — 
En  français  le  mouillement  est  rare  :  anguille,  bouillir,  briller^ 
faillir.  —  Yal.  purcel,  vetzel  {vitellus)  ;  syncope  fréquente, 
comme  dans  cetzea  {catella),  cristaiu  {crystallum),  geine 
{gallina). 

LR,  dans  quelques  langues,  insère  un  d  euphonique  (cf.  ci- 
dessous  NR);  esp.  valdré  pour  valeré;  pr.  aldres  pour  aires  ^ 
foldre  pour  fol're  (fulgur),  toldre  pour  toVre,  Amaldric 
pour  Amalric  ;  fr.  faudra  pour  faVra  ;  foudre  comme  le  prov. 
foldre,  moudre  pour  moVre,  poudre  pour  pol're  polv're, 
etc.,  même  coudre  pour  col're  {corylus,  colrus).  Notre  bal- 
drian  de  valerianus  et  le  hollandais  helder  pour  heller  sont 
des  produits  tout  à  fait  analogues.  L'italien  préfère  l'assimilation  : 
corruccio,  carra,  vorrô  pour  colruccio,  calrà,  voira. 

LC,  voy.  (7.  —  ML,  voy.  M.  —  NL,  voy.  N,  —  RL, 
voy.  R. 

TL,  CL,  GL,  PL,  BL,  FL.  1.  Ces  groupes  sont  d'une  impor- 
tance particulière,  car  ils  sont  soumis  sinon  partout,  du  moins 
dans  les  mots  les  plus  populaires,  à  un  traitement  particulier 

DIEZ  \ 3 


19  5  CONSONNES  LATINES.  L. 

qui  tantôt  modifie  fortement  le  son  originaire,   tantôt  l'efface 
complètement.  Voyons  chaque  langue  séparément. 

En  italien  les  groupes  ci-dessus,  à  l'initiale,  résolvent  d'ordi- 
naire leur  l  eni  =j  :  chiaro  (cl.),  ghiaccio  {glacies),  piuma, 
hiasimare  (hlasphemare) ,  fiamma.  Quand  l  est  déjà  suivie 
d'un  i  en  latin,  l'un  des  deux  i  disparaît  en  italien,  p.  ex.  ghiro 
(glire7n),  chinare  {dinar e),  non  g hiiro,  chiinare;  on  ne  dit  pas 
acciaji,  maisacc^a^^  Ddinscavicchio  {clavicula)l,  dans  Firenze 
(pour  Fiorenza)  o  a  été  élidé.  Il  est  remarquable  que  les  Romains 
donnaient  dans  ce  cas  à  Yl,  ailleurs  prononcée  mollement,  toute  sa 
plénitude  de  son  :  plénum  hahet  sonum,  dit  Priscien,  quando 
habet  ante  se  in  eadem  syllaba  aliquam  consonantem,  ut 
flavus,  clarus.  Il  semble  que  l'italien  a  cherché  à  adoucir  ces  com- 
binaisons, non  pas  en  résolvant  immédiatement  l  en  i,  mais  en 
ajoutant  à  l  cette  voyelle  :  de  fiamma  on  a  tiré  d'abord  fliamma 
ou  fljamma,  puis  le  mot  plus  commode  fiamma.  Cet  écrasement 
de  la  liquide  en  a  amené  finalement  l'exclusion,  que  l'on  retrouve, 
dans  quelques  dialectes,  même  là  où  cette  liquide  était  précédée 
d'une  voyelle  (familla,  familja,  famija)  ;  voy.  le  groupe  ital. 
gli  dans  la  deuxième  section^.  Le  premier  degré  du  développe- 
ment de  ce  son  en  italien  (fliamma)  est  encore  observable,  comme 
nous  le  verrons  tout  à  l'heure,  dans  quelques  dialectes.  A  la 
médiate  les  formes  sont  de  deux  espèces.  Ou  bien  on  a  la  pre- 
mière manière,  déjà  signalée,  et  qui  consiste  dans  le  redouble- 
ment de  la  consonne  :  orecchia  (auricula  auricla),  2^ecchia 
(apicula),  finocchio  (foeniculum)  ^  nocchio  (nucleus),  streg- 
ghia  (strigilis),  tegghia  (tegula),  coppia  (copula),  doppio 
(duplus),  fibbia  (fibula),  bibbia  (biblia),  soffice  (siipplicem), 
inaffiare  (in-afflare)\  de  tl  se  forme  d'abord  cl,  puis  chi  : 
crocchiare  (crotalumcroclum),  fischiare  (fistulare),  nicchio 


1.  Cf.  l'usage  serbe  de  réunir  en  un  seul  deux  o  contigus  dont  le 
second  est  né  de  l. 

2.  Pott,  Jahrh.  f.  wiss.  Krit.  1837,  II,  86,  87,  et  Delius,  Rom.  Sprûchfam., 
p.  25,  ont  de  bonne  heure  reconnu  ce  procédé  qu'on  peut  maintenant 
établir  par  la  comparaison  des  dialectes.  Hœfer,  au  contraire,  dans  sa 
Lauilehre,  p.  407,  appelle  l'attention  sur  la  possibilité  de  tirer  fiamma  de 
filamma  \)0\ir  fiamma;  il  reconnaît  dans  Vi  le  son  vocalique  adhérent 
à  la  liquide,  qui  aurait  pris  corps  jusqu'à  s'en  détacher.  Avec  un  tel 
moyen  terme  entre  fiamma  et  fiamma,  la  disparition  de  l  ne  s'explique- 
rait aucunement.  11  est  remarquable  que  l'italien,  partout  où  il  veut 
séparer  l  de  l'initiale,  comme  dans  calappio  {klappe),  ne  se  sert  jamais  de 
i  mais  de  «  ;  ce  phénomène  ne  se  remarque  d'ailleurs  que  dans  des 
mots  allemands.  Vi  pouvait  sembler  trop  faible. 


CONSOISNES  LATINES.  L.  ^95 

(mituhis),  secchia  (situla),  teschio  (iestula),  vecchio  (vetu- 
lus) ,  mais  spalla  (spatula),  sollo  (soUulus*)  ;  les  formes 
siclus  ou  sida  et  veclus  remontent  haut,  cf.  sida  DC,  sicda 
Gl.  cass.\  vedus  App.  ad  Prob.,  curte  veda  Tirab.  //,  17^ 
(a.  752),  33^ ^  Ou  bien  la  liquide  adoucie  persiste,  et  la  consonne 
qui  précède  disparaît,  procédé  qui  se  présente  souveni?  à  côté  du 
premier  dans  le  corps  d'un  même  mot,  mais  qui  ne  s'exerce  que 
sur  les  groupes  tl,  d,  gl,  pi  :  veglio  à  côté  de  vecchio,  oreglia 
orecchia,  caviglio  cavicchio,  spiraglio  {spiraculum),  ca- 
gliare  (coagularé),  streglia  stregghia,  vegliare  vegghiare 
(vigilare),  scoglio  (scopulus);  un  exemple  de  bl  est  le  nap. 
neglia  {nebula).  — Plusieurs  dialectes  s'écartent  nettement  de  la 
langue  écrite.  Ils  suppriment  également  la  consonne,  même  ini- 
tiale, devant  l,  mais  transforment  Yi  en  une  palatale  dont  la  forme 
propre  (dure  ou  molle)  est  déterminée  par  la  nature  de  la  consonne  : 
Ci  =  it.  chi  :  milan,  ciar  (chiaro),  cepp  (cliieppa),  s'cenna 
(schiena);  piém.  cerich  (chierico),  ociale  (pcchialé),  sarde 
becciu  {vecchio).  Gi=^ghi:  mil.  géra  {ghiaja)\  ^ièm.  giaira 
et  aussi  ongia  [unghia).  Chi  =pi  :  nap.  chiagnere,  cocchia 
(coppia),  anchiy^e  (empiere),  analogue  ghi  pour  bi  (ghiunnu 
pour  biondo)  ;  sic.  chiaga,  chianu,  chiantu.  Le  dialecte  valaque 
du  sud  emploie  aussi  ce  chi  ^omv  pi  :  chiale  i^ouv  piale  (pellis), 
chiatre  (petra),  chiaptine  (pecten).  Sd  =  /?  :  sic.  sciamma 
(fiamma),  scimne  {fiume),  asciari  (lat.  afftare)\  nap.  as- 
ciare  et  acchiare. 

La  forme  normale  espagnole  pour  l'initiale  (d,  pi,  fl,  à  peine 
gl)  est  II,  c.-à-d.  l  mouillée  après  la  chute  delà  muette  :  lla^nar 
{damare),  llave  (davis),  llande  {glans,  Sanchez  Gloss.  de 
Berceo),  llaga  (pi.),  lleno  (pi.),  llano  (pi.),  llorar  (pi.), 
llover  (pluere),  llama  (flamma).  C'est  seulement  dans  les  dia- 
lectes (léonais)  qu'on  trouvera  j  et  aussi  le  ch  portugais  :  jamar, 
jaga,  jano,  jeno',  chabasca  (clava),  chamar  F Juz g.,  chan- 
ger (plangere)  Alx.,  chanela  (planus),  chato  (tzIoltùç,  platt), 
chopo  (ploppiis^oViY pôpulus) ,  choza  (pluteum'?),  chus  arch. 
(plus).  Chute  de  la  muette  devant  l  dure  dans  latir  (fr.  gla- 
tir), lande  (glans),  liron  (glirem),  Idcio  (flaccidus),  etc.  La 

1.  Le  provençal  aussi  dit  ascla  au  lieu  de  l'incommode  astla,  usclar 
pour  usilar,  et  (ce  qui  se  rapporte  encore  mieux  au  fait  signalé)  le 
roumanche  dit  inclegier  pour  intiegier  {intelligere),  clavau  pour  tlavau 
{tahulatum).  Voy.  Steub,  Rhxt.  Ethnologie,  p.  42.  Cf.  aussi  grec  àvTXû, 
lat.  anclo.  Cl  est  en  général  favorisé  ;  ainsi  de  Flavius  est  née  la  forme 
populaire  Clavié  (Voc.  hag.). 


496  CONSONNES  LATINES.  L. 

forme  dominante  de  la  médiale  {tly  cl,  gh  pi)  est  ,/,  à  peine 
toléré  à  l'initiale  :  almeja  (mytilus),  viejo  (vetulus),  abeja 
(apicula) ,  corneja  {cornicula),  grajo  (graculus),  hinojo 
(foenieulum),  lenteja  (lenticula) ,  ojo  (oculus),  o^^eja  (auri- 
cula),  piojo  {pediculus)f  reja  (reticulum),  cuajar  [coagu- 
lare),  ieja  (tegula),  manojo  {manipulus),  ancien  esp.  enjir 
(impleré),  'ajar  {afflaré)  ;  plus  rarement  17^  correspondant  à 
l'ital.  gli  :  viello  EJuzg.,  ahella,  cabillon  {clavicula), 
malla  {macula),  sellar-  (sigillare^),  una  pour  l'impronon- 
çable unlla  (ungula),  escollo  (scopulus),  enxulla  {insubu- 
lum),  chillar  (sibilare) ,  trillar  (tribulare),  sollar  arch. 
[sufflay^e),  c'est-à-dire  pour  bl  et  fl.  —  Dans  beaucoup  de  cas 
aussi  ch  :  cachorra  (cahtlus),  cuchara  (cochlear),  espiche 
(spiculum),  hacha  (facula),  mancha  (macula),  nauchel 
(yiauclerus),  sacho  [sarculum),  ancho  (amplus),  henchir 
{implere),  inchar  {inflare) . 

La  forme  portugaise  normale  pour  l'initiale  est  ch,  c.-à-d.  un 
j  plus  fort  :  chamar,  chave,  chaga,  chào  (planus),  chato, 
cheio  (plenus),  chorar,  choupo  (=  esp.  chopo),  chover 
chumaço  (pluma),  chus  arch.  (plus),  chama  {fl.)-,  Chamoa 
(Flammula)  SRos.,  Chaves  (Aquae  Flaviaé),  cheirar  (fla- 
grare  pour  fragrare).  J  dans  jamar  pour  chamar  SRos.; 
Ih  dans  l'usuel  Ihano  à  côté  de  chào.  A  la  médiale,  à  l'espagnol  j 
correspond  ici  Ih  :  selha  (situla),  velho,  abelha,  cavilha, 
colher  (cochlear) ,  gralho ,  joelho  (geniculum),  lentilha, 
malha  (macula),  olho,  orelha,  piolho,  relha,  coalhar,  telha, 
unha  pour  unlha,  manolho,  escolho.  Ch  aussi  a  trouvé  accès, 
d'ordinaire  quand  n précède,  comme  dans /ac/^a  (facula),  funcho 
(foeniculum) ,  mancha,  ancho,  encher,  inchar,  achar  (af- 
flaré). 

En  provençal  l'initiale  n'éprouve  aucune  modification.  Remar- 
quons toutefois  pus  pour  plus.  A  la  médiale  (dans  tl,  cl,  gl, 
pi)  le  mouillement  seul  a  lieu  :  selha,  vielh,  aurelha, 
falha,'  gralha,  malha,  olh,  velhar,  escolh  (scopulus).  Le 
français  se  comporte  comme  le  provençal,  cf.  seille,  vieil, 
oreille,  graille,  maille,  œil,  treille  (trichila) ,  veiller , 
écueil  ;  chute  de  la  muette  dans  loir  (glirem),  Lèzer  (Glyce- 
rius  Yoc.  hagioL).  Cependant  nous  devons  enregistrer  dans  ce 
domaine  une  particularité  remarquable.  Un  dialecte  franc,  (celui 
de  Nancy)  traite  ce  groupe,  au  moins  initial,  absolument  comme 
l'italien,  par  exemple  :  kié  (fr.  clef),  kiou  (clou),  kinei  (in- 
cliner),   piomb    (plomb),  biei  (blé),  flamme,  flo  (fleur). 


CONSONNES  LATINES.  L.  497 

on  fié  [enfler),  cf.  aussi  Oberlin,  Essai  p.  98  *.  Dans  d'autres 
dialectes  l  n'est  pas  résolue,  mais  mouillée  comme  dans  le  valaque 
méridional  (vov.  ci-dessous),  c.-à-d.  unie  à  i  =y.  Ainsi  dans  le 
dial.  de  Metz,  où  l'on  dit  :  glioure  {gloire),  pliaiji  [plaisir), 
plien  [plein),  plionje  [plonge),  blianc,  hliè.  Ainsi  en  nor- 
mand :  cliocher  [clocher),  encliume  [enclume),  gliand, 
hliond,  fleu  [flieur),  etc. 

Le  valaque  emploie  seulement  celle  des  résolutions  de  1'/  qui 
laisse  intactes  les  consonnes  précédentes;  il  y  joint  quelque- 
fois l'élision  de  ^^.  Ex  :  chiae  [clavis),  chiar  [clarus),  in- 
chinà  [incL),  chiemà  chemà  [clamare),  ghem  [glomus), 
ghiatze  [glacies),  ghinde  [glans),  ghiocel  [glaucion  Lex. 
hud,),  vechiu,  curechiu  [cauliculus),  genunche  [genicu- 
lum),  ochiu,  renunchiu  [ranunculus),  urachie  [auricula), 
junghià  [jugulare  Lex.  bud.),  privegheà  [pervigilare), 
unghie  [ungula).  Le  dialecte  du  sud  a  cela  de  particulier,  qu'il 
n'efface  pas  l  devant  i  et  dit  en  conséquence  :  clide,  cliamà 
(valaque  du  nova  chiemà),  glietzu  [ghiatze),  gljinde,  glie- 
mu,  vecliu,  genucliu,  ocliu,  ureclie,  unglie. 

2.  Une  autre  modification  du  groupe  en  question  est  l'échange 
de  l  et  de  r.  Les  exemples  italiens  sont  :  cristero,  scramare 
[excL),  sprendido,  obriganza,  fragello  (déjà  dans  App.  ad 
Prob.  flagellumy  non  fragellum,  cf.  grec  çpaYéXXiov),  affrig- 
gere,  à  côté  de  clistero,  etc.  —  Espagn.  ecripsado  [ecL)  Cane, 
de  B,,  engrudo  (gluten,  dans  Apol.  est.  20  englut),  praser 
Rz.,  prazo  Alx.,  preyto  id.,  emprear  Cane,  de  B.  Plus 
fréquent  en  port.,  comme  cremencia,  igreja  [ecclesia),  regra, 
praga,  pranto,  emprir  SRos.,  brando,  nobre ,  fraco, 
frouxo  [fluxus).  —  En  français  plus  rarement  :  cf.  les  ex. 
déjà  donnés  plus  haut,  chapitre,  épitre  et  autres  semblables. 

3.  Ici  comme  ailleurs,  il  arrive  assez  souvent  que  la  forme 
latine  résiste  à  toute  modification,  par  exemple  dans  l'ital. 
clamore,  clémente,  gleba,  plèbe,  blando,  flagello,  miracolo, 
Ascoli  [Asculum),  Cingoli  [Cingulum),  plus  fréquemment 
dans  les  dialectes;  esp.  claro,  clavo,  placer,  floxo,  flor,  non 
Haro,  etc.,  arch.  clamar,  plorar,  etc.;  port,  clamar  [cramar 
Gil  Vie),  claro,  planta,  pleito,  flavo,  flor. 

BL  médial  ;  voyez  sous  B. 


1.  Lb  lorrain  diaice  pour  franc,  glace,  diore  pour  gloire  est  plus  remar- 
quable encore.  Cf.  it.  diaccio  pour  ghiaccio.  Par  analogie  U  pour  d,  par 
ex.  Uô  pour  clou,  tiore  pour  clore. 


498  CONSONNES  LATINES.  M. 

M. 

1.  Cette  lettre  se  transforme  accidentellement  :  1)  en  sa 
voisine  n,  A  l'initiale  (d'ordinaire,  quand  la  syllabe  suivante 
contient  aussi  une  labiale)  :  ital.  nespolo  {mespilu7n),  nicchio 
(mitulus)  ;  esp.  naguela  arch.  (magalia),  nispero,  v.esp. 
7ie7nbro,  nemhrar  (memorare)  Alx.  FJ.  ;  v.port.  de  même 
nembro,  nemhrar  SRos.,  Cane.  inecL,  maintenant  lem- 
brar\  fr.  nappe  {mappa),  natte  {matta),  nèfle  (mesp.);  val. 
7îalbe  (malva).  Nespilmn{ô!  ouïe  y. h. ail.  ne  spil)  est  une  forme 
générale  en  roman,  c'est-à-dire  qu  elle  appartient  à  la  vieille 
langue  populaire.  Cette  transformation  n'atteint  pas  Vm 
médiale  en  italien  ;  au  contraire  Vm  est  même  souvent  redou- 
blée :  commedia,  dramma,  femmina,  fummo  (fumus), 
scimmia  (simia),  a^nammo,  iidimmo,  fummo  (fuimus),  etc. 
Franc,  daine  (dama),  d'où  ital.  daino.  Yal.  furnice  [for- 
mica). Ce  changement  de  Y  m  est  plus  fréquent  dans  les  combi- 
naisons mt,  md,  mph,  voy.  ci-dessous.  —  2)  Au  changement 
de  r^  en  la  muette  voisine  d  correspond  celui  de  l'wi  en  b  : 
(lat.  scamellum  scabellum,  d'après  Schneider,  I,  229)  lequel 
b  est  à  son  tour  transformé  en  v  par  le  roman  :  ital.  novero 
(nwnerus),  sv embrayée  {membrufn)  ;  v.esp.  bierven  (ver- 
mis)\  franc,  duvet  (pour  dumet).  Le  breton  nous  montre  le 
même  phénomène  dans  nivera  [numerare),  gevel  (geniellus), 
palv  {palma).  En  latin,  le  passage  de  Y  m  au  v  entre  voyelles 
n'a  pas  lieu. 

2.  La  finale  demande  une  attention  spéciale.  Quand  m  a  déjà 
cette  position  en  latin ,  elle  devient  également  n  dans  certains 
monosyllabes  :  ital.  con(cum),  sono  (sum),  spene  (spem?); 
esp.  quien  (que^n),  tan  (tam),  v.esp.  ren  {rem)  ;  prov. 
ren,  son  (suum),  quan-diu  ;  franc,  rien,  tan-dis  ;  dans  les 
inscriptions  romaines  con,  quen,  tan.  Jam  a  partout  perdu  son 
7n,  ital.  già,  etc.  Mais  dans  les  syllabes  finales  atones  m  n'est 
pas  tolérée;  elle  est  rejetée  :  on  dit  en  ital.  sette,nove,  dieci, 
unqua  et  de  même  dans  les  autres  langues.  Cela  devait 
d'autant  plus  facilement  arriver  que  dans  ce  cas,  déjà  chez  les 
Romains,  m  avait  un  son  sourd  ou  étouffé  :  m  obscurum  in 
exire^nitate  dictionum  sonat,  ut  templum,  apertum  in 
p7'incipio,  ut  magnus,  médiocre  in  mediis,  ut  umbra  (Pris- 
cien  555)  ^    Sur  la  chute  complète,  YApp.  ad  Prob.,  entre 

1.  D'après  l'édition  de  Putsch,  ici  comme  ailleurs. 


CONSONNES  LATINES.  M.  ^99 

autres  témoignages,  remarque  qu'on  doit  dire  passhn  et  non 
pas  si,  nunquam  et  non  numqua,  et  ainsi  de  prideyn,  ohm. 
Dans  les  anciennes  chartes  on  trouve  nove,  dece  et  d'autres 
semblables  ^  Nous  reviendrons  sur  l'm  de  flexion  dans  l'étude 
de  la  flexion.  Enfin  quand  m  devient  finale  par  la  chute  des 
syllabes  subséquentes,  ce  qui  se  présente  seulement  dans  le 
nord-ouest,  elle  conserve  sa  forme  ou  est  remplacée  par  n  :  prov. 
hom,  com  con  {qiwmodo),  flum,  colom  colon  {columbus),  nom 
7ion  {nomen)\  franc,  on,  comme.  —  L'espagnol  écrit  dans  les 
noms  bibliques  n  pour  m  :  Adan,  Abrahan,  Belen,  Jerusalen. 
ML,  MN,  ME,  groupes  nés  par  la  chute  d'une  voyelle,  inter- 
calent d'ordinaire  unb  comme  élément  euphonique.  Le  cas  se  ren- 
contre surtout  dans  les  langues  occidentales.  1)  ML,  qui,  en  outre, 
change  souvent  l  enr,  donne  en  it.  mbr  :  ingombrare  (cumu- 
lare),  sembrare  {simulare)\  esp.  semblar,  temblar  {tremu- 
lare^),  ancien  nimbla  pour  ni  me  la  PCid.  ;  port,  com- 
bro  et  cômoro  {cumulus),  semblante  sembrante-,  prov. 
semblar,  tremblar  ;  franc,  encombre,  humble  (humilis), 
sembler,  Gemble  {Hyemulus),  Momble  (Mumiuulus), 
Romble  {Romulus)  Voc.  hag.  —  2)  MN.  En  ital.  la  vojelle 
n'est  pas  syncopée  ;  on  dit  femina,  lamina,  et  non  femna, 
lamna.  Dans  les  substantifs  terminés  en  n,  cette  lettre  dispa- 
raît d'après  la  règle,  comme  dans  allume,  fiume,  lume, 
nome,  se7ne,  strame,  vime  à  côté  devimine.  Quelques  formes 
secondaires  présentent,  il  est  vrai,  la  chute  de  l'n,  ainsi  dans 
allumare,  nomare,  sur  lesquels,  du  reste,  les  noms  lume  et  nome 
peuvent  avoir  réagi  ;   un  cas  décisif  est  lama  pour  lamina. 

1.  Corssen,  I,  271,  2^  édit.,  résume  comme  il  suit  l'iiistoire  de  ce  son  : 
«  De  la  recherche  qui  précède,  il  résulte  que  m  initiale  avait,  à  l'origine, 
un  son  si  étouffé  et  si  sourd  qu'on  hésitait  à  le  désigner  encore  par  une 
lettre,  mais  que  depuis  l'époque  des  guerres  macédoniennes  et  syriennes, 
c'est-à-dire  depuis  les  rapports  suivis  avec  la  Grèce,  Ym,  dans  la  bouche 
des  gens  instruits,  reprit  un  peu  de  vigueur.  Toutefois,  dans  la  langue 
populaire,  de  Gicéron  à  Titus,  c'est-à-dire  même  à  la  belle  époque  de  la 
littérature  romaine,  m  n'était  qu'un  son  bien  effacé,  qui  se  faisait  à 
peine  entendre  après  la  voyelle,  comme  le  montrent  les  inscriptions 
murales  griffonnées  ou  barbouillées  à  la  hâte  où  se  répandait  l'es- 
prit du  peuple  de  Pompéi.  L'm  finale  de  l'accusatif  manque  souvent 
dans  ces  inscriptions  :  ainsi  dans  muliu,  aliu,  lucru,  puella,  sainte,  etc. 
Depuis  la  fin  du  nr  siècle  après  J.  G.  se  montre  fréquemment  dans  les 
inscriptions  la  chute  de  \m  finale  dans  les  formes  nominales,  parce 
que,  dans  la  langue  populaire  de  cette  époque,  m  n'était  plus  ni  enten- 
due ni  prononcée.  «  Ainsi  dans  habituru,  vinu,  annu,  sexto,  ineo,  olla, 
vestra,  uxore,  Tebere,  pane,  fronte,  arcu,  etc. 


200  CONSONNES  LATINES.  M. 

Esp.  avec  changement  de  n  en  r  :  ar ambre  (aeramen), 
cmnbre  [culmen)^  hemhra  (femina),  hombre  (hominem)^ 
lumbre  (lumen),  nombre  (nomen),  sembrar  (seminare), 
mimbre  {vimen),  aussi  hambre  (famés),  comme  s'il  y  avait 
un  gén.  faminis\  v.esp.  habituellement  lumne,  nomne, 
semnar,  famne.  Port,  arame,  lume,  nome,  nomear,  presque 
comme  en  ital.  Prov.  dombre  et  damri  (dominus)  Boèc.  v. 
143,  sembrar  (seminare);  à  côté  aussi,  il  est  vrai,  domna  et 
dona,  omne  et  orne  (homines),  nomnar  et  nomar,  semnar. 
On  trouve  en  v.fr.  la  forme  lambre  (lamina),  d'où  lambris.  En 
Ir.  mod.  m'n  devient  m  ou  mm,  et  aussi  n  à  la  finale:  allumer, 
entamer  (intaminare*),  nommer,  semer,  charmer  (carmen), 
dame,  femme,  homme,  lame  (lambina),  airain,  essaim  (exa- 
men), étrein  (stramen),  nom.  Dans  Gemblouœ  (Geminiacum), 
mn  est  devenu  d'abord  7nl,  puis  mbl.  —  S"*  MR.  It.  membrare 
(memorare),  même  quand  la  vo^^elle  persiste  entre  m  et  r 
comme  dans  bombero  (vo7ner),  gmabero  (cammarus).  Esp. 
cambra,  cogombro  (cucumerem),  hombro  (humérus),  mem- 
brar,  gambaro,  anccombré  pour  comeré,  par  ex.  PC.\  port. 
hombro,lembrar.  Vv. cambra,  membrar,  nombre  (numerus). 
De  même  en  franc.  Cambrai  (Camaracum),  chambre,  con- 
combre, nombre,  et,  avec  changement  de  m  en  une  n  qui, 
alors,  demande  d  au  lieu  de  b,  craindre  (tremere),  épreindre 
(eœprimere),  geindre  (gemere).  Dans  marbre  (marmor)  et 
aussi  dans  l'esp.  marbol,  Apol.  96,  m  a  été  absorbée  par  b.  — 
Ce  traitement  euphonique  de  ml  -et  mr  est  d'ailleurs  un  phéno- 
mène connu;  rappelons  seulement  ici  le  grec  \)Â\L^Xe':oi.i  pour 
(X£[jiX£Tai,  jAsaspiPpia  pour  {JL£aY][jL£p(a. 

MN,  quand  il  existe  comme  groupe  originaire,  reste  intact 
ou  éprouve  l'assimilation  habituelle  de  l'm  à  Vn,  comme  en  lat. 
solemnis  solennis,  Garumna  Garunna  (Schneider  I,  504, 
Bocking  dans  Notit.  Occ,  p.  281),  alumnus  alonnus  Murât. 
Inscr.  1439,  7,  b.lat.  domnus  donnus  Bréq.  n.  287,  allem. 
nemnan  nennen ,  rarement  de  n  à  m  comme  dans  co  lumne  II  a 
columella,  scamnellum  5c<2me/^T^m;  il  ne  subit  jamais  l'interca- 
lation  d'un  &.  D'après  Priscien,  n  avait  dans  la  liaison  mn  un  son 
faible,  ce  que  semble  contredire  l'assimilation  nn.  Ital.  alunno, 
autunno,  colonna,  danno,  donno  (domnus  déjà  lat.),  inno 
(Jiymn.),  ranno  (rhamn.),  sonno  ;  exception  ogni  (omnis), 
id.  baleno  pour  balenno  (PéX£[j.vov).  Esp.  oiono,  dano,  dona, 
sueno  (n  =.  lidX.  nn),  columna  coluna;  port,  otono,  dano, 
dona,  somno  (pron.  sono).  Prov.  automne  autoin,  colo7n237ia 


CONSONNES  LATINES.   N.  20j 

colonna,  dampnar,  domna,  plus  tard  dona,  sont  somelh 
sonelh.  Franc,  automne  (pron.  autonné)^  colonne,  condam- 
ner, Garonne  \  m  dans  dommage  (damn.),  somme,  dame, 
Yal.  toamne  {aut.),  doamne,  somnu,  mais  coloane. 

MT,  MB  sont  liabituellement  exprimés  par  nt,  nd.  Ital. 
conte  (comitem),  contare  (computare),  sentier o  {seynita- 
rius),  circondare,  ezian-dio  (etiam  deus).  Esp.  andas  (ami- 
tes),  condCj  contar,  duendo  [domitus),  senda  {semita), 
lindar  (limitare),  lindo  (limpidus),  circundar.  Prov.  avec 
m  ou  n  :  comte,  comtar,  semdier,  lindar.  Franc,  comte, 
compte  {computum),  conter  compter,  dompter  (domitare, 
l'intercalation  du  p  est  un  reste  de  la  vieille  orthographe), 
sentier,  tante  (amita).  Si  un  r  précède,  m  peut  disparaître  : 
dortoir  { dormit orimn),  Ferté  {firmitas),  cf.  aussi  v.fr. 
char  r  oie  pour  charmroie. 

MB,  voyez  au  B. 

MPH  (grec)  échange  presque  généralement  m  avec  n  :  ital. 
anfibio,  anfdeatro,  linfa,  ninfa,  sinfonia-,  l'esp.  comme  l'it.; 
le  portug.  hésite,  ninfa  et  nympha,  etc.  ;  val.  anfihie,  ninfe, 
sinfonie. 

NM,  voyez  à  \'N.  —  GM,  voyez  au  6^. 

N. 

1.  La  transformation  de  Vn  en  une  autre  liquide,  particu- 
lièrement en  une  linguale,  est  fréquente.  1)  En /,  à  l'initiale  : 
esp.  Lebrija  (Nebrissa);  v. portug.  lomear  (nominare), 
Lormanos  (Normanni)  ;  franc.  Licorne  (unicoymis),  v. 
franc,  lommer  (=  portug.  lomear)  G.  d'Angl.  A  la  médiale  : 
ital.  Bologna  (Bononia),  Girolamo  {Hier ony mus),  meliaca 
{armeniaca),  Palermo  {Panormus),  tèmolo  {thy minus), 
veleno  {venenum)  ;  esp.  Antolin  (Antoninus),  Barcelona 
(Barcinon),  calonge  (canonicus),  timalo,  et  quand  la  con- 
sonne a  été  rapprochée  del'n  :  comulgar  (communicare),  engle 
{inguen);  v. portug.  Beliz  (JDionysius),  icolimo  (oecono- 
mus);  franc.  Châteaulandon  (Cast.  Nantonis)  Voc.  hagioL, 
orphelin  (orphanus),  velin  arch.  (ital.  veleno).  —  2)  En  r  : 
ital.  amasser 0  (amassent)  ;  port,  sarar  (sanare)  ;  prov. 
casser  (quercinus*),  fraisser  (fraœinus)  GRos.,  Rozer 
(Rhodanus),  veré.{ven.);  yrI.  fereastre  fenestra.  Plus 
fréquemment  quand  une  consonne  en  a  été  rapprochée,  comme 
l'esp.  sangre  (sanguinem)  ;  prov.  cofre  (cophinus),  margue 


202  CONSONNES  LATINES.  N. 

(manica),  morgue  {monachus);  franc,  coffre,  diacre 
(diaconus),  Chartres  (Carnotis  Charntes  Chartnes),  Lan- 
grès  (Lingones),  Londres  (Lo7îdon),  ordre  {ordinem), 
pampre  [pampinus),  thythre  (tympanum).  Voyez  d'autres 
exemples  à  MN  et  à  NM.  —  3)  En  m  :  esp.  mas  tuer  zo 
(nasturthim) ,  mueso  (pour  nuestro),  cf.  7narfil{SiVdih.  nabfil)\ 
franc,  venimeux  (pour  venineux),  charme  (carpinus), 
étamer  (de  stannum).  Principalement  devant  p  qï  b,  comme 
en  latin,  mais  aussi  devant  v  qui,  alors,  se  renforce  en  b  :  v. 
esp.  ambidos  (invitus);  prov.  amb an  (pour  anvan),  emblar 
(involare),  v.fr.  embler. 

2.  iV  est  souvent  exposée  à  tomber,  surtout  en  portugais,  où 
d'ordinaire,  entre  voyelles,  elle  éprouve  ce  sort  aussi  bien  dans  les  ra- 
dicaux que  dans  les  suffixes,  par  ex.  a//îe(9(a^2^nw5),area(<^rena), 
boa  (bona),  cadêa  (catena),  cêa  {cœna),  çoelho  (cuniculus), 
gérai  [gêner alis),  lua  (luna  ;  Lus.  9,  48  luma  :  nenhmna), 
miudo  {^ninutus),  moeda  (moneta),  pessoa  (persona),  par 
(ponere),  saar  (sanare),  semear  (seminare),  soar  (sonare), 
ter  (tenere),  vaidade  (vanitas),  vêa  (vena),  vir  (venire). 
Santa  Rosa  signale  encore  deostar,  diffir,  dieiro,  estraijo,  fdr, 
meior,  mohnento,  pea  pour  dehonestar,  diffinir,  dinheiro, 
estranho  ,  finir,  menor,  ^nonumento ,  pena.  Ce  trait  du  por- 
tugais lui  est  commun  avec  le  basque  avec  lequel  il  offre,  d'ail- 
leurs, moins  d'analogies  que  l'espagnol.  Exemples  du  dialecte 
de  Labour  :  khoroa  (corona),  ohorea  (honor),  lihoa  (linum), 
pergamioa  (esp.  pergamino),  camioa  [camino) .  N  persiste 
dans  abominar,  feno  (foenum),  fortuna,  honor,  menos, 
minim.0,  mina,  pagina,  etc.,  humano,  lusitano,  roynano\ 
régulièrement  dans  le  suffixe  inus  :  divino,  matinas,  pere- 
grino,  rapina,  résina,  ruina,  souvent  avec  une  h  destinée  à 
renforcer  n  pour  empêcher  son  élision  :  adevinho,  caminho, 
farinha,  rainha  {reg.),  sobrinho,  bainha  (vag.),  visinho 
{vie),  anc.  portug.  Cristinha,  Martinho,  determinhar 
FTorr.,  ordinhar  FMart.,  encore  à  présent  ordenhar;  esp. 
munir  [monere),  ordenar,  rapina.  —  Le  valaque  emploie  la 
syncope  devant  i  palatal  (voy.  ci-dessus  p.  168).  Devant  les 
consonnes  elle  est  partout  usuelle,  surtout  devant  s  (voy.  ci-des- 
sous NS),  mais  aussi  devant  d'autres,  par  ex.  v.esp.  portug. 
comezar  pour  comenzar  (com-initiare)  ;  prov.  fiiacip  [man- 
cipium)  ;  franc,  esçarboucle  (carbunculus)  ;  itai.  cochiglia, 
franc,  coquille,  esp.  coquina  {conchylium)  \  val.  cetre 
{contra).  Devant  les  labiales  :  prov.  efan  {inf.),  efern  {inf.), 


CONSONNES  LATINES.  N.  203 

evers  (inv.),  coven  {convenh(.s),  franc,  couvent.  —  Quand  n 
latine  devient  finale  par  le  rejet  d'une  terminaison,  le  dialecte 
provençal  maintient  indifféremment  ou  laisse  tomber  cette  n  : 
asne  ase  {asin-us),  ben  be  (ben-e),  chanson  chanso  {cantion- 
em),jovenjove  (juven-is),man  ma{man-us),  ten  te  (ten-et). 
Le  catalan  laisse  toujours  tomber  Vn,  ex.  :  cansô,  jove  et  non  en 
mêmeiem])s  cans on,  jov en.  Même  chose  se  produit  dans  les  patois 
du  nord  de  l'Italie,  dans  lesquels,  p.  ex.,  Fit.  paragone,  lontano 
s'abrège  en  paragù,  luntà.  Voyez  Biondelli,  Saggio,  6,  195. 
En  franc,  n  finale  tombe,  mais  seulement  après  r  :  ainsi  dans 
chair  {carn-em),  jour  (diurn-um),  four  {furn-us)  =  prov. 
carn,  jorn,  forn\  dans  Bèarn  n  est  muette  ^  L'n  finale  latine 
tombe  dans  les  mots  vraiment  romans  ou  doit  prendre  une  autre 
forme  :  ital.  nome,  lume,  esp.  nombre,  lumbre,  cependant 
anc.  esp.  nomne,  lumne.  Le  monosyllabe  in  garde  sa  consonne 
partout  ;  il  n'en  est  pas  de  même  de  non. 

3.  Un  autre  phénomène  bien  plus  important  est  celui  par 
lequel  cette  liquide  disparaît  comme  son  articulé,  mais  non  sans 
communiquer  quelque  chose  de  sa  nature  à  la  voyelle  précédente 
pour  la  rendre  nasale.  On  le  trouve  au  sud  et  au  nord-ouest, 
aussi  bien  que  dans  l'est,  mais  partout  partiellement  :  en  Por- 
tugal et  non  en  Espagne,  en  France  et  non  en  Provence,  dans 
une  partie  de  la  Haute-Italie  et  non  dans  les  autres  contrées 
ni  en  Valachie.  Il  n'y  a  pas  à  chercher  la  cause  de  ce  phénomène. 
Il  n'était  pas  préparé  par  la  prononciation  latine  de  Tn,  même  pas 
par  celle  de  l'autre  nasale  m,  puisque  dans  les  cas  où  cette  der- 
nière était  prononcée  sourdement,  c'est-à-dire  à  la  finale,  elle 
est  presque  toujours  tombée  en  roman.  On  retrouve  le  même 
développement  de  sons  dans  certains  patois  allemands,  qui 
prononcent  la  préposition  an  presque  comme  le  substantif  fran- 
çais an,  lohn  presque  comme  le  français  long.  Le  breton  fait 
de  même,  non-seulement  dans  les  mots  français,  mais  encore 
dans  les  siens  propres.  Nous  traiterons  ce  sujet  à  propos  de 
chaque  langue,  dans  la  section  IL  Pour  ce  qui  est  du  français, 
la  chute  (observée  ci-dessus  §  2)  de  l'n  finale  dans  la  combinaison 
i?iV est  due  à  ce  que  la  nasalité  n'était  pas  applicable  ici;  la 
persistance  de  cette  n  en  provençal  est  la  plus  forte  preuve  que 
cette  langue  conservait  à  Yn  finale  son  pur  son  lingual. 

iViVpeut  s'affaibhr  en  nj,  comme  II  en  Ij.  En  italien  beaucoup 


1.  C'est  un  trait  de  la  langue  sarde  de  perdre  aussi  Vn  dans  m  même 
au  milieu  des  mots  :  corm  {cornu),  furru  {furnus). 


204  CONSONNES  LATINES.  N. 

plus  rarement  que  pour  II,  dans  grugnire  {gruyiniré).  Plus 
fréquemment  en  esp.:  ano,  cana^  canamo  {cannabis),  ganir 
{gannire)^  grunir,  pano,  pena  (pinna).  Portug.  canhamo, 
grwihir,  penha^  à  côté  de  cana,  panno,  penna,  Unir,  Prov. 
anhir  (hinnire),  gronhir.  En  français  il  n'y  a  peut-être  pas 
d'exemples,  car  grogner  se  rapporte  à  grunniare^  jngnon 
à  pi7i7iio.  —  Il  est  remarquable  que  cet  affaiblissement  s'étend 
parfois  aussi  à  l'initiale  :  ainsi  en  ital.  gnacchera  (esp.  nacar), 
gnocco  ignocco,  gnudo  ignudo,  milan,  gnerv,  gnucca,  vénit. 
gnove  (nove),  gnissun  [nissuno)^  etc.;  esp.  noclo  {nucleus?)j 
nublo  {nubilum),  nudo  (nodus). 

NL  est  sujet  à  l'assimilation  comme  en  latin  :  manluviuyn 
malluvium,  unulus  ullus,  vinulum  villum.  Ital.  cuUa 
(cunula  cun*la)i  ella  (enula),  lulla  (lunula),  mallevare 
(manlevare*),  pialla  (planula*),  sinllo  {spinula)\  esp.  ala 
(ital.  ella)  ;  prov.  malevar  manlevar,  Mallios  (Manlius) 
Boèce;  franc,  épingle  (spinula)^  g  intercalé. 

NM.  Dans  ce  groupe,  n  devient  tantôt  l  ou  r  ;  tantôt  aussi 
eUe  disparaît.  Ex.:  ital.  esp.  portug.  alma^  prov.  arma,  franc. 
âme  (anima);  val.  mormint  [monumentum) \  esp.  prov. 
mermar  [7ninimare*)  ;  anc.  franc,  almaille  (animalia, 
m^miendoûiaumailles),  franc,  mod.  Jérôme  {Hieronymus) . 

NR.  De  même  que  b  s'insère  entre  m  et  une  liquide,  t  entre 
s  et  r,  de  même  d  s'insère  entre  n  et  r,  ^  et  r  (voy.  LR), 
mais  non  dans  toutes  les  langues  romanes.  Ainsi  dans  l'italien 
spécialement  l'assimilation  est  seule  admise,  comme  dans 
maritto  (pour  manritto) ,  porre  (ponere),  terrô  (pour 
tenerô),  et  seulement  dans  des  cas  isolés.  Un  exemple  de  nr 
est  la  forme  archaïque,  bien  connue  par  Dante,  onranza,  dans 
beaucoup  d'éditions  orranza.  —  L'espagnol  intercale  un  d  au 
futur  de  certains  verbes  :  pondre,  tendre,  vendre  au  lieu  de 
ponré,  etc.;  ondra,  ondrar  (honorare)  PCid.  Alx.  est  archaï- 
que pour  la  forme  usitée  honra,  honrar.  L'espagnol  emploie  aussi 
l'interversion  :  yerno  (gêner),  tierno  (tener)  et  les  formes 
secondaires  jf9 orne,  terne,  verné;  donc  trois  formes,  nr,  m, 
ndr.  Le  portugais  les  connaît  aussi  toutes  les  trois  :  genro, 
honrar,  tenro  et  terno,  mais  anc.  hondrar,  pindra  (pigno- 
ra).  —  En  provençal  nr  et  ndr  sont  des  formes  du  même  mot, 
aussi  trouve-t-on  cenre  cendre  (cinerem),  honrar  hondrar, 
etc.,  même  sendre  (cingere).  —  Le  français  emploie  le  plus 
souvent  l'intercalation :  cf.  cendre,  gendre,  Indre  (m.lat. 
Anger),  ^noindre  (minor),  pondre,  semondre  (summonere), 


CONSONNES  LATINES.  N.  205 

tendre,  vendredi,  'tiendrai,  viendrai,  dans  les  serments 
sendra  (senior)  d'où  sire,  comme  térin  tarin  de  tendre  ; 
avec  expulsion  du  g  :  ceindre  [oing ère),  feindre,  enfreindre, 
peindre,  plaindre,  poindre,  astreindre,  oindre.  L'ancienne 
langue  employait  aussi  l'assimilation  :  ainsi  dans  dorroit  pour 
donner  oit,  merra  pour  mènera.  Nr  persiste  par  ex.  dans 
genre  (genus),  denrée,  tinrent,  vinrent.  —  En  valaque  la 
forme  latine  persiste  :  ginere  [gêner],  onorà ,  punere.  — 
Nous  savons,  du  reste,  que  l'intercalation  est  familière  à  d'autres 
langues,  •  par  ex.  grec  àvBp6;  pour  àv£pcç,  aivop6ç  pour  aivapoç, 
allem.  fdhndrich,  Hendrich,  néerland.  schoonder  pour 
schooner. 

ND,  voyez  au  D. 

NS  [nç,  nz)  admet  la  syncope  de  Yn  :  c'est  la  continuation  de 
l'usage  romain  qui  se  présente  à  nous  dans  niesa  (Varron,  L.  L. 
5,  118),  consposos  (dans  Festus),  iscitia  (ins.)  dans  Flav.  Caper 
(Putsch  2246),  cosol,  cosolere,  cesor,  mesis,  impesa,  Eho- 
resi,  Viennesis  dans  des  inscriptions  de  dates  différentes, 
Schiieider  1,458.  Ex.:  ital.  Cosenza  (Consentia,  déjà  Cosentia 
in  Pollano  titulo,  plus  tard  aussi  dans  Jornandes),  Costantino 
(Const.),  costare  (HP  Mon.  n.  102),  isola,  me  se,  mestiero 
(ministeriiim),  mostrare,  pigione  (pensio),  speso  (eœpen- 
sus),  sposo,  trasporre  (transponere),  Genovese  et  autres 
ethniques.  —  Esp.  asa(ansa),  costar,  dehesa  (defensa,  Yep. 
I,  num.  8  defesa),  esposo,  isla,  mesa  (Yep.  V,  n.  22  de 
l'an  978),  mes,  mostrar,  seso,  tieso  (tensus),  tras  (Esp.  sagr. 
XXXI V ,  446  de  l'an  91 7) ,  ^i^5z7Za  (  ^on^/Z/a)  mentionné  par  Isidore, 
mais  qui  ne  se  trouve  plus,  Vicente  (Vincens,  Vincentius), 
Genoves,  etc.  ;  port,  defesa,  ilha,  mesa,  etc.  —  Prov.  bos 
(bonus  bons),  ces  (census),  coselh,  coser  (consuere),  costar, 
defes,  despes  (dispensus),  espos,  isla,  maiso  (mansio),  mes, 
mestier,  mostrar,  ses  (sens,  lat.  sine),  tras,  Genoes,  etc.  — 
Franc,  coudre,  coûter,  époux,  isle,  maison,  mois,  métier, 
Génois.  —  Yal.  cuscru  (consocrus),  des  (densus),  mase 
(mensa).  —  D'autres  langues  aussi  admettent  cette  syncope, 
par  ex.  goth.  mes  (lat.  mensaVj,  Kustanteinus  (Const.); 
angl.-sax.  gos  (gans,  oie);V.sax.  fus  (funs),  etc.  —  Le  roman 
n'admet  pas  l'assimilation,  comme  dans  le  latin  passus  pour 
pansus,  messor  pour  mensor  (Orell.). 

NC,  voyez  au  C. 

NG.  Sin  est  suivie  de  a,  o,  u,  devant  la  gutturale^, elle  reste 
aussi  gutturale,  c'est  Vn  adulterinum  :  ital.  lingua,  lungo, 


206  CONSONNES  LATINES.  R. 

piango,  etc.  Suivie  de  e  ou  e,  comme  alors  Iqq  s'affaiblit  en  j  ou 
prend  sa  prononciation  romane,  n  devient  linguale  :  voy.  NG 
sous  G. 

MNy  voyez  M.  —  GN,  voyez  G.  —  PN,  voyez  P. 

R. 

1.  Nous  verrons  ci-dessous,  dans  la  deuxième  section,  que 
cette  lettre,  dans  quelques  langues  romanes ,  a  reçu  deux  pronon- 
ciations. Les  grammairiens  romains  ne  nous  disent  rien  de  pareil 
sur  IV  en  latin. 

2.  On  constate,  dans  des  changements  communs  à  toutes  les 
langues  romanes,  la  permutation  entre  les  sons  linguaux  liquides 
ly  n,  r,qui  se  présente  partout  dans  le  domaine  indo-européen  (Bopp, 
Vergleich.  Gramm.  P,  35,  trad.  Bréal,  I,  p.  58).  1)  ii?  devient 
l.  Initiale  :  it.  lacchetta  (pour  racchetta).  Médiale  :  it.  alhero 
(arbor),  alido  (ar.),  Catalina,  celebro  {cerebrd),  cilié  go  (ce- 
rasus),  mercoledî  (Mercurii  dies),  pellegrino,  prevalicare, 
remolare,  salpare  (^o\xv  sarpare),  scilinga  {syrinoo),  Tivoli 
(Tîbur),  svaliare  {pour  svariare) ,  veltro  (vertragus).  Esp. 
alambre  {aermnen),  almario  (arm.),  ancla  (anchora),  Cata- 
lina, celébro,  miercoles,  plegdria  (precaria),  roble  {7^obur), 
silo  (sirus),  taladro  (Tépsxpov),  templar  (temperaré),  tinie- 
blas  [tenebrae).  V.portug.  alvidro  (arbiter),  aplés  (pour 
après) ^  semple  (semper).  Prov.  albirç  {arbitrium),  albre 
(arbor),  Alvernhe  [Arvernia),  citola  (çithara),  flairar 
(fragrare),  veltre.  Franc.  Auvergne,  flairer  arch.,  Floberde 
(Frodoberta)  Voc.  hag.  Val.  alcam  [arcanum),  tvmple 
{tempora).  VApp.  ad  Prob.  marque  que  l'on  doit  prononcer 
terebra  non  telebra\  cf.  Xeîptov  et  lilium.  A  la  finale,  l'espagnol 
aime  à  employer  /  pour  r,  ex.  cdrcel,  mdrmol,  papel  [papy- 
rus), ver  gel  (viridarium).  Un  exemple  français  est  autel 
(altare).  —  2)  On  trouve  rarement  le  passage  d'r  en  n  comme 
dans  l'ital.  argine  {agger),  centinare  [cincturaré^),  Sinno 
nom  de  fleuve  (Sirus)  ;  en  esp.  arcen  (agger)  ;  en  valaque 
cunune  (corona),  suspinà  (suspirare).  —  3)  L'ital.  échange 
assez  facilement  r  avec  d  :  armadio,  Bieda  (Blera),  chie- 
dere  (quaerere),  contradiare  (pour  contrariare),  fledere 
(ferire),  intridere  (interere),  pôrfido  (porphyrus),  proda, 
rado.  La  dissimilation  doit  avoir  joué  ici  son  rôle,  puisque 
presque  tous  les  primitifs  contiennent  deux  r;  la  substitution 
du  d  est  particulière  à  cette  langue  et  paraît  se  présenter,  dit-on. 


CONSONNES  LATINES.  R.  207 

aussi  dans  l'osque.  Sur  une  s  française  tirée  de  r,  yoy.  à  la 
lettre  S,%3. 

3.  i?  est  de  toutes  les  consonnes  la  plus  mobile,  en  quoi  elle 
se  peut  comparer  aisément  aux  voyelles.  Les  consonnes 
initiales,  surtout  t  et  /",  aiment  à  l'attirer  à  elles,  non-seulement 
quand  elle  se  trouve  dans  la  même  syllabe,  mais  encore  quand  elle 
a  sa  place  dans  l'une  des  suivantes.  Cette  attraction  peut  aussi 
être  exercée  par  une  consonne  médiale.  Ital.  drento  (pour  den- 
tro),  frugare  (furca),  granchio  {cancer),  strupo  (stuprum), 
Trieste  {Ter geste),  Trivigi  {Tarvisium)  ;  leggiadro  (pour 
leggiay^do),  vipistrello  {vespertilio) .  Esp.  cralo  {clarus), 
estrupo  {stupr.),  fraguar  {fabricare),  ogro  {or eus),  pre- 
guntar  {percontari),  trujal  {torcular),  yerno  {gêner).  Port. 
fragoa  (fahrica),  fremoso  arch.  {form.),  f resta  {fenestrà). 
Prov.  cranc  {cancer),  presega  {persica),  trempar  {tempe- 
rare),  trolh  {torculum).  Franc.  Brancas  {Pancratius)  Voc. 
hag.,  brebis  {verveœ),  breuvage  (prov.  beuratge),  Fréjus 
{Forum  JuL),  freinage  (pour  formage),  tremper,  treuil, 
troubler  {turbulare*),  v. franc,  bregier  {berger),  estreper 
{eœstirpare),  fremer,  hebr egier.  Y SLlaque  crap  {h. lât.  carpa), 
freinent  à  {ferm.),  frimMe  {fimbria),  frumôs  {form.)  — 
Mais  parfois,  au  contraire,  IV  s'écarte  de  l'initiale  :  ital.  cocco- 
drillo  (b.lat.  cocodrillus  Vocab.  opt.,  p.  45),  farnetico 
{phren.),  formento  {frum),  Palestrina  (pour  Pralestina? 
lat.  Praeneste)  ;  esp.  cocodrilo,  corchete  (franc,  crochet), 
escudrinar  {scrutinium),  pesebre  {praesepe),  quebrar 
{crepare),  v.esp.  estorinento  {instrum.)  Cane,  de  B.\  port. 
costra  {crusta),  v.port.  desperçar  {dispretiare"^)  ;  prov. 
Burensa  {Bruentia) .  Dans  les  dialectes  la  transposition  de  Yr, 
qui  est  un  phénomène  connu  dans  d'autres  langues,  comme  le 
grec,  le  latin  et  l'allemand,  est  extrêmement  habituelle.  En  parti- 
culier, le  cas  le  plus  fréquent  est  le  changement  de  place  de  r 
initiale  avec  la  voyelle  suivante  ou  réciproquement  de  la  voyelle 
initiale avecr, p.  ex.  bologn.  arsolver  {ris.),  arsponder  (risp.), 
piém.  arcapitè  {ricapitare),  arport  {rapp.);  mais  aussi  dans 
l'it.  écrit  arcigno  (fr.  réchin),  arnione  {roignon),  Orlando 
{Roland)  comme  en  b.lat.  Ortrudis  pour  Rotrudis  Voc.  hag.  y 
orliqua  {reliquia),  ramolaccio  {armoracia),  rubiglia  {ervi- 
lia).  De  même  en  picard  ercanger  [rechanger),  erfiker  [re fi- 
cher), ernir  {revenir)^. 

1.  Il  ne  faut  pas  négliger  la  riche  collection  de  semblables  cas  de 


208  CONSONNES  LATINES.  R. 

4.  La  chute  de  cette  liquide  entre  des  voyelles  s'est  à  peine 
produite.  Il  semble  qu'on  en  ait  des  exemples  dans  l'it.  dietro  pour 
direiro,  eipriia  i^our  prora  ;  mais  ici  r  a  disparu  par  euphonie  ; 
drietro  surtout  aurait  été  insupportable.  On  remarque  en  outre 
cette  chute  dans  quelques  désinences  qui  paraissent  avoir  été  modi- 
fiées par  analogie  avec  d'autres  :  hattisteo  Par,  15,  134,  roineOy 
scaleo  scalea  pour  scaleroscalera  Pur  g.  15,36,12104.  Dans 
aja  (area).  foja  {furia),  Pistoja  (Pistoria)  ou  le  val.  intuiu 
(anterius),  coaie  (corium)  r  ne  disparaît  pas  entre  voyelles, 
mais  devant  y.  En  espagnol  même  chose  se  produit  quelquefois 
devant  y  et  devant  ch  :  sobejo  [superculus'*)  ^  macho  (marcu- 
lus),  sacho  (sarculum).  La  chute  assez  fréquente  après  une 
forte  est  générale  en  roman  :  italien  arato  (aratrum) , 
cugino  (consohrinus  consrin),  deretano  {rétro),  Piperno 
(Privernum),  propio  {proprius)\  e^p.  canasta  (canistrum), 
quemar  {cremare),  temblar  (tremulare*) ;  i^ort.  rosto,  etc.; 
prov.  ganré  {=  gran  re)\  valaq.  coraste  (colostra),  rost 
(rostrum),  tunet  [tonitru).  Mais  il  arrive  aussi  souvent,  et 
même  plus  fréquemment,  que  Vr  est  attirée  par  une  forte,  voy. 
la  ir  section.  L'apocope  n'est  pas  non  plus  sans  exemple.  Ital. 
cece  (cicer),  frate,  mate  Dante  De  vulg.  eloq.  2,  7,  pâte, 
moglie  (mulier),  pepe  (piper),  preste  (presbyter),  sarto 
(sartor),  suora  [s  or  or),  Esp./ra^,  maese  (magister),  nueso 
(noster);  port,  frai,  mai,  pai,  goto  (guttur).  Prov.  senh 
(senior),  d'où  le  cat.  mosen  =  franc,  monsieur,  de  même 
prov.  Pey  pour  Peyr  d'après  Leys  d'am.  II,  188.  Franc. 
chiche  (cicer),  Oise(Isàra),  Trêves  (Treviri),  toutefois àansle 
dernier  ex.  r  paraît  être  tomhèedeYant  s  (Treviris  ou  Treviros, 
Trevirs)  ;  dans  le  langage  vulgaire  mette  pour  mettre,  rende 
pour  rendre  et  semblables.  Val.  frate,  sore.  Dans  quelques  cas 
la  chute  de  Yr  entraîne  aussi  un  t  précédent.  Ce  sont  surtout  les 
expressions  désignant  la  plus  proche  parenté  qui  sont  soumises 
à  ces  abréviations. 

Dans  RL  la  première  liquide  s'assimile  à  la  deuxième  dans 
quelques  cas  d'enclise  :  en  it.  costallo  pour  costar  lo,  pel  pour 
per  il,  esp.  hazello  i^our  hazer  /o,port.  amallo  pour  amar  lo. 
Rapprochez-en  le  v.fr.  Challon,  mellan,  palier  à  côté  de 
Charlon,  merlan,  parler,  franc,  moderne  chambellan-,  cf. 


métathèse  et  d'hyperthèse  de  IV  dans  Ritschl,  Opuscula,  II,  529-541,  qui 
est  tout  aussi  bien  venue  pour  la  philologie  romane  qu'elle  l'est  pour 
la  philologie  latine  et  grecque. 


CONSONNES  LATINES.  T.  209 

lâi.  pçllucidus  de  perlucidus.  Mais  Challon  renvoie  directe- 
ment à  l'ancien  norois  Kall  de  Karl. 

ES  comme  iViS  éprouve  souvent  la  syncope  de  la  liquide.  C'est 
encore  simplement  la  continuation  d'une  habitude  linguistique  du 
latin,  qui  s' exprime  p.  ex.  dsinshaesi,haKsi,  dans  les  composés  avec 
vorsus,  comme  prosa,  retrosum,  susum  (Schneider,  I,  471), 
introsus  {OveW.  4034),  rusus  pour  rursus  Class.  auct.  VII, 
578,  et  avec  assimilation  dans  dossum  {sic  et  dossumperduo  s 
quam  per  r  dorsum  quidmn  ut  levius  enuntiaverunt  Vel. 
Long.  Putsch  2237) ,  dossuarius  dans  Varron ,  Sassina 
pour  Sarsina.  Ex.:  ital.  dosso,  ritrosOy  suso  comme  en  latin, 
muso  (morsus),  pesca  (persica).  —  Esp.  avieso  (aversus), 
traves  {transversum,  travessas  Yep.  IV,  n.  29,  année  791), 
viesOy  arch.  (versus)  Bc.  ApoL,  suso,  mais  dorso,  non  doso; 
ajoutez  coso  (cursus),  mueso  (morsus),  oso  (ursus);  port. 
avesso,  travesso,  pecego  (it.  pesca),  pessôa  (persona.  — 
Prov.  dos  et  dors,  ves  (versus  prép.).  — Franc,  dos,  dessus, 
pêche,  aussi  chêne  pour  chersne  (quercinus*).  —  Val.  dos. 

RC  voyez  sous  C. 

LR  et  NR  intercalent  un  d  pour  adoucir  la  prononciation, 
comme  nous  l'avons  vu  en  parlant  de  L  et  N.  Le  groupe  RR 
résultant  d'une  syncope  emploie  le  même  procédé,  comme  dans  le 
pr.  aerdre  (adhaerëre  pour  -ëre),  franc,  sourdre  (sur gère 
sour're),  tordre  (torquëre  tor're  pour  -ère),  qui  rappellent  le 
néerl.  meerder  de  meerer  ou.  le  cimhriqnejar dar  de  jarar 
(jahre). 

MR  voy.  M.  —  NR  voy.  N.  —  TR  voy.  T.  —  DR  voy.  i). 
SR  voy.  S.  —  BR  voy.  B. 

T.  TH. 

Dans  th,  comme  dans  ch  et  ph,  l'aspiration  disparaît  ;  d'où  il 
suit  que  th  équivaut  à  la  forte  même  dans  les  mots  que  les 
langues  néo-latines  ont  immédiatement  tirés  du  grec  :  it.  tallo 
(thallus),  torso  (thyrsus) ,  spitamo  (a7îiÔa;rri)  ;  mais  avec 
d  Adige  (Athesis),  endica  (IWr^T:^),  —  Initial,  i  persiste 
partout.  A  la  médiate  il  est  diversement  traité.  En  ital.  la  forte  est 
de  règle  :  ahbate,  acuto,  state  (aestatem),  amato,  carota, 
fato,  frate,  lieto,  loto  (lutum),  mutare,  nepote,  salute, 
sentito,  vita,  voto.  Elle  est  redoublée  dans  bottega  (apotheca), 
haltère,  lettola  (hetula),  hrutto,  cattedra,  cattolico,  cetto 
(cito),  legittimo,  putto,  tutto.  Par  exception  on  trouve  aussi 

D1£Z  44 


2^(0  CONSONNES  LATINES.  T. 

la  douce,  parfois  à  côté  de  la  forte  :  ainsi  dans  badia  {àbbatia), 
hudello  ipotellus)^  contado  (comitatus)  en  contradiction 
avec  ducato,  et  dans  contrada,  imperadore,  lido  (litus), 
madré,  paladino,  padella,  padre,  spada,  strada.  La  douce 
est  beaucoup  plus  usitée  dans  les  dialectes.  EUe  se  redouble  dans 
soddisfare  {satisfacere) ,  ce  dont  il  n'y  a  pas  un  second  exemple  ^ . 
—  L'espagnol  préfère  décidément  la  douce  :  agudo,  mû^ado, 
condadOy  dedo  (digitus);  emperador,  lodo,  madré,  miedo, 
mudar,  padilla,  padre,  rueda,  saludar,  sentido,  espada, 
estrada,  todo,  vida.  Dans  différents  mots,  la  plupart  d'origine 
récente,  t  persiste  aussi  :  abeto  {abietem),  absintio,  agitar, 
aparato,  apetito,  astuto,  betun,  bruto,  cariota,  cicuta 
(anc.  ceguda),  grato,  gritar  (quiritare),  habitar,  incitar, 
infinito,  irritar,  lite  à  côté  de  lid,  margarita,  meritar, 
meta,  nepote,  notar,  planeta,  poeta,  quieto  à  côté  de  quedo, 
recitar,  refutar,  secreto,  seta  à  côté  de  seda,  visitar,  voto. 
Remarquons  un  ex.  de  syncope,  trigo  (triticum).  Le  port, 
comme  l'espagnol.  —  Le  provençal,  lui  aussi,  préfère  de  beaucoup 
la  douce:  aguda,  amada,  budel,  cadena,  cridar,  leda,  mar- 
garida,  menuda  (minuta),  mudar,  padela,  poder,  pudir 
(mdere),  sadol  [satullus),  saludar,  seda,  sentida,  vedel 
(vitellus),  vodar  (votare  *).  La  chute  de  ce  d,  comme  dans 
puor  i^our  pud  or,  tuaripour  tudar,  via  pour  vida,  est  rare  et 
dialectale.  Mais  quelquefois,  et  même  dans  des  mots  tout  à  fait 
populaires,  ici  encore  la  forte  a  remporté  la  victoire  sur  la 
douce^  cf.  beta,  betun  ipitumen),  citar,  dotar,  fatigar,  litigi, 
lutos,  matin  (certainement  de  matutinus  mat'tinus),  matro- 
na,  métal,  meitat  (medietas),  natura,  nota,  pot  estât,  titol, 
tota,  tutela,  util,  vital  à  côté  de  vidai.  —  En  français  le  d 
commun  à  la  branche  romane  occidentale,  et  que  l'on  retrouve 
dans  les  anciens  monuments,  disparaît  :  on  dit  par  ex.  aimée, 
finie,  soucier  (sollicitare) ,  roue  [rota),  vouer,  arguë, 
menue,  puer,  saluer,  pouvoir  (anc.  pooir),  veau  (veel), 
Bourges  (Bituriges  Boorges),  C hâtons  (Catalauni  Chaal.), 
chaîne  (catena  caena),  aurone  {abrotanum,  avec  chute  de  la 
syllabe  ta),  plane  (platanus,  de  même).  Dans  plusieurs  cas,  il 
faut  admettre  l'insertion  d'un  i  euphonique  après  la  chute  de  t, 
cf.  ci-dessous  TR  :  boyau  (botellus  boellus  boiel),  craie 
{creta  créa  creia),  délayer  (dilatare  dilaer).  Un  très-petit 

1.  Pour  ce  qui  regarde  les  consonnes,  un  exemple  correspondant  est 
cohbola  de  copuïa,  deux  douces  pour  une  forte. 


CONSONNES  LATINES.  T.  2\  \ 

nombre  seulement  de  mots  vraiment  français,  comme  aider 
{adjutaré),  coude  {cubitus),  plaider  {placitare)  tolèrent  la 
douce.  Brigade,  cascade,  estrade,  parade,  salade,  bastide 
et  d'autres  noms  tirés  de  verbes  sont  étrangers.  La  persistance 
de  la  forte  est  bien  plus  fréquente,  et  elle  a  lieu,  non  pas  seule- 
ment dans  les  mots  (savants)  soustraits  aux  lois  phonétiques, 
mais  encore  dans  d'anciens  mots  populaires.  Yoici  des  exemples 
de  différentes  sortes,  quelques-uns  avec  redoublement  du  t  : 
battre,  bette,  blette  iplitum),  boutique {lidl.  botte ga),  brutal, 
carotte,  citer,  coutume,  dette  (débita),  diète,  disputer, 
éviter,  fuite,  imiter,  ingrate,  interprète,  jatte  {gabata), 
mériter,  minute,  motif,  nette  (nitida),  noter,  quitte  {quie- 
tus,  v.fr.  coi),  planète,  poé'te,  réfuter,  suite  (b.lat.  sequita), 
toute,  visiter,  voter  à  côté  de  vouer.  Il  est  vrai  que  dans 
plusieurs  d'entre  eux,  comme  beta,  blitum,  noter,  <^6>^a  les  formes 
seraient  devenues  trop  courtes.  —  Le  valaque  garde  la  forte  : 
frate,  inperat,  leudate,  muta,  sete  (sitis),  spate;  d  dans 
s  ad  (satus).  —  On  trouve  de  très-bonne  heure  quelques 
exemples  de  l'affaiblissement  de  t  en  d.  Ainsi  dans  des  inscrip- 
tions :  timides  pour  limites,  Badaus  pour  Batavus  (Schneider 
I,  255),  iradam  pour  iratam  (142  ap.  J.-C.)  Orell.  nu7n.  2541. 
Fréquent  dans  les  chartes  surtout  franques,  par  ex.  mercado, 
strada,  quarrada  Bréq.  n.  69,  podibat  Mar.  p,  100  (de  l'an 
657),  terridoriam  HPMon.  n.  15  (de  l'an  816),  etc.;  lidus 
pour  litus  dans  les  mss.  de  la  Z.  S  al. 

La  finale  latine  dans  les  mots  et,  aut,  caput  n'est  conservée 
nulle  part  :  ital.  e,  o(devant  les  voyelles  ed,  od),  capo,  etc. 
Dans  la  conjugaison,  les  langues  du  nord-ouest  seules  la  con- 
servent, et  encore  avec  des  restrictions  ;  voy.  ci-dessous  au 
chap.  de  la  flexion.  Le  t  devenu  final  par  apocope  comme  dans 
beltat,  virtut,  amat,  vestit  est  supprimé  par  la  langue  italienne 
quand  elle  ne  conserve  pas  la  voyelle  suivante  :  beltà,  virtù, 
amato,  vestit o.  L'espagnol  échange  la  forte  avec  la  douce 
comme  à  la  médiale  :  abad  {abbatem),  ciudad  (civitatem), 
lid,  red,  sed  {sitis),  salud,  virtud,  amad  {amate)  ;  les  anciens 
écrivaient  encore  abat,  beltat,  cidat.  Le  portugais  ne  supporte 
jamais  ce  t,  il  dit  :  abade,  cidade,  lide,  rede.  En  provençal  la 
forte  reste  intacte  :  abat,  beltat,  salut,  amat,  vestit  ;  seul  le 
vaudois  la  rejette  habituellement  comme  dans  salvd,  trinitd, 
offendû.  Sur  c  pour  t  au  parfait  {mordet,  mordec)  voy.  la 
Flexion.  Le  franc,  n'aime  pas  le  t  final  et  le  rend  généralement 
muet  là  où  il  l'écrit.  Il  ne  l'écrit  du  reste  que  dans  un  petit 


2-12  CONSONNES  LATINES.  T. 

nombre  de  mots  anciennement  usités  comme  dot,  esprit,  fat, 
lit,  tout  ;  fréquemment  dans  des  mots  récents  ou  étrangers  comme 
ingrat,  délicat  (ancienn.(ieZ^V),  légat,  soldat,  mandat,  appé- 
tit, crédit,  débit,  dévot,  brut,  institut.  Mais  dans  les  désinences 
at,  it,  ut,  la  forte  disparaît  complètement  :  ainsi  dans  duché, 
gré,  aimé,  abbé,  cité,  parti,  vertu  (mais  cependant  salut), 
écu,  aigu,  menu,  glu.  Dans  soif  (sitis)  t  semble  avoir  subi  un 
changement  singulier  en  f.  Yoy.  sur  ce  point  Dict.  Etymol.  II. 
3"^®  édit.  Le  valaque  supporte  ^  à  la  finale  :  cuntat,  vindut,  auzit. 
2.  Devant  i  ou  e  atone  suivi  dans  la  même  syllabe  d'une 
autre  voyelle,  t  devient  z  =:  ts,  qui  prend  une  différente  forme 
d'après  le  caractère  de  chacune  des  langues.  C'est  dans  la  nature 
de  ^^  palatal,  qui  se  rapproche  àuj,  qu'il  faut  chercher  la  raison 
de  ce  changement  en  une  sifflante.  Ital.    grazia,  avarizia, 
palazzo',  ce  de  t,  ct,pt  :  Lecce  (Aletium),  docciare  (duc- 
tiare*),  succiare{suctiare'^),  cacciare  (captiare  *),  conciare 
{comptiare  *),  et  aussi  zZy  comme  dans  frizzare  (frictiare  *), 
nozze  (nuptiae).  Esp.  gracia,  nacion,  palacio,    dureza, 
cazar.  Prov.  gracia,  razo,  chanso,  cassar.  Franc,  grâce, 
nation,  justesse,  sucer,  chasser.  Voyez  ci-dessus  au  chapitre 
de  l'hiatus,  où  sont  indiquées  d'autres  formes   qu'a  prises  ce 
groupe.  Ce  développement  phonique  de  ti  ou  tj  s'observe  déjà 
dans  les  vieilles  langues  italiennes,  qui  présentent  pour  la  dési- 
nence tio  aussi  bien  sio  que  so  avec  disparition  de  Vi.  La  langue 
populaire  latine  des  bas  temps  en  fournit  de  nombreux  exemples. 
D'après  un  grammairien  du  V^  siècle  on  prononçait  etiam  comme 
eziam  (li.  eziandio).  Isidore  dit  ;  cwm  justitia  z  litterae  sonum 
exprimât,  tamen,  quia  latinum  est,  per  t  scribendum  est 
sicut  militia.  Dans  une  charte  gothique  de  Ravenne,  probable- 
ment du  commencement  du  VP  siècle,  donc  bien  antérieure  à 
Isidore,  kavtsjon  =  lat.  cautionem  présente  ts  pour  t  ;  pour 
Ulfilas,   au  contraire,   lectio  sonnait  encore  laiktjo,   et  non 
laiktsjâ.  Dans  des  chartes  des  VP  et  YIF  siècles,  également  de 
Ravenne,  il  y  a  des  exemples  comme  Bova^iov£{jL,  covaxl^iovsç,  ay.T^io 
pour    le   latin  donationem,  donationes,  actio.   UApp.  ad 
Prob.  défend  de  prononcer   TheophHus    comme  Izophilus, 
c.-à-d.  teo  comme  zo,  ce  qui  se  faisait  donc.  Aussi  ce  t  est- 
il  de  bonne  heure  rendu  par  s  :  alterchassiones  HLang.  I,  99 
(de  l'an  852),  concrecasione  124  (873),  nepsia  pour  neptia 
Ughell.  777,  35  (898).  —  En  roman,  t  devant  i  tonique,  suivi 
d'une  voyelle,  du  moins  dans  les  mots  grecs,  subit  la  même 
règle  de  prononciation  :  it.  profezia,  esp.  democracia^  franc. 


CONSONNES  LATINES.  T.  243 

aristocratie  \  ii.  Milziade,  esp.  Milciades,  îrsinç,  Miltiade. 
On  peut  ranger  en  outre  dans  le  même  cas  :  it.  zio  (thiuSy  3£Îoç), 
val.  inperetzie,  esp.  Macias  (Mathias),  fr.  populaire  Mâcé 
(Matthaeus)  Voc.  hag.  Mais  l'assibilation  se  produit  aussi 
sans  que  la  présence  d'une  deuxième  voyelle  soit  nécessaire. 
Ital.  ahete,  dbezzo  (s'il  ne  vient  pas  plutôt  de  abietus  *),  roto- 
lare  ruzzolarey  Forenza  {Forentum).  Esp.  gonce,  port. 
gonzo  (contus?),  particulièrement  dans  le  suffixe  azgo  = 
aticus,  à  côté  de  adgo  :  consulazgo  consuladgo,  etc.  Prov. 
Bezers  (Biterrae,  Bit er ris),  espaza  (spatha),  mezeis  (me- 
tipse),  lampreza  {lampreta'^),  palazi  (palatinus).  Franc, 
seulement  Tarch.  palasin.  En  val.  très-souvent  tz  même  à 
l'initiale  :  tzineà  (tenere),  tzare  {terra),  tzest  (testu),  tzie 
(tibi),  intzeles  (intellectus). 

Le  groupe  TT  ne  donne  pas  de  douce.  Ital.  gatto  {cattus 
catus),  ghiotto  {gluttus,  cf.  gluttire),  gotta  (gutta),  matta, 
mettere,  quattro,  saetta.  Esp.  gato,  gloton,  gota,  ^neter, 
qiiatro,  saeta.  De  même  prov.  catal.,  etc.,  franc,  chat,  glou- 
ton, goutte,  goitre  (guttur),  mettre,  quatre.  Même  règle 
dans  les  composés  comme  attendere,  attestare. 

TL  voy.  sous  L. 

TR  médial.  Uitalien  dans  ce  groupe  incline  un  peu  plus  vers  la 
douce,  cf.  padre,  madré  (mais  frate,  et  non  fradre),  adro 
Pur  g.  30,  54,  cedro  (citrus),  ladrone,  nudrire.  Le  prov. 
va  plus  loin  que  d'habitude  ;  il  syncope  t  et  comble  la  lacune  par 
un  ^  euphonique  d'où  naissent  des  diphthongues  :  on  doit  suppo- 
ser ici  l'intermédiaire  dr  {fradre,  etc.).  On  pourrait  poser 
comme  degré  intermédiaire  la  vieille  iormepaer  (que  l'on  trouve 
dans  certains  textes) ,  où  la  diphthoDgue  ai  n'apparaît  pas 
encore  achevée;  on  en  rapprocherait  alors  traire  de  traer. 
Il  est  difficile  d'admettre  que  \i  provienne  de  t  \:  ces  deux 
sons  sont  trop  étrangers  l'un  à  l'autre;  les  grammairiens  qui 
s'appuient  sur  l'expérience  résisteront  toujours  à  cette  théorie  ^ 
Ex.  paire,  maire,  fraire,  laire  {latro),  lairar  {latr.), 
emperaire,  meire  {metere),  peira  {petra),  reire  {rétro), 
veire  {vitrum),  oire  {uter),  noirir  {nutr.),  poirir  {putrere), 
huire  {hûtyrwn)  ;  albire  {arbitrium)  sans  diphthongue.  En 
franc,  père  s'explique  facilement  par  le  prov.  paire',  aussi 
pierre  et  arrière  sont  à  peira  et  reire  comme  entière  enteira 


1.  Voyez  sur  ce  point,  qui  n'est  pas  sans  importance,  DeUus,  Jahr- 
buch,  1,  356. 


2U  CONSONNES  LATINES.  D. 

a  intégra.  Autrement  t  est  plus  volontiers  syncopé  d'après  la 
règle  générale  :  Lure  nom  de  lieu  {Luthra,  Quicherat,  20), 
Marne  (Matrona) ,  nourrir ,  pourrir,  verre ,  merrain 
(materiamen)  y  v.fr.  erre  et  errer  (iter ,  iterare*); 
L'immixtion  de  Vi  aurait  ici  donné  les  formes  Mairne,  noirir, 
poirir,  voire.  Un  ancien  exemple  portugais  est  7nare  (mat'?') 
SRos.,  mais  à  côté  de  ce  mot  on  ne  trouve  pas /rare,  par^  ; 
portug.  moderne,  mai,  pai. 

TC,  voy.  sous  C.  —  MT,  voy.  sous  M. 

ST  (çt)  au  milieu  des  mots  se  transforme  souvent  :  ital.  en  soi, 
esp.  et  portug.  en  œ,  z,  prov.  et  franc,  en  ss,  A  la  finale,  t  est 
simplement  expulsé  :  pos  pour  post  se  trouve  déjà  chez  les  arpen- 
teurs romains  {pos  legem,pos  te);  un  ancien  grammairien  men- 
tionne posquam,  voy.  Schneider,  I,  479,  eimon Dict.  Etym.  I,  s. 
V.  poi.  Ital.  angoscia  (angustia),  arbuscello  (arbustellum*), 
bescio  (bestia),  coscino  {culcitinum*yCÛlçt.),moscione(mus- 
tio),  uscio  {ostium),  poscia  (postea);  avec  z  inzigare  (insti- 
gare);  klaiûnsiie è (est), poi {post). —Est^,  angoœaarch.,  Arbu- 
œuela  nom  de  lien  (arbustum?)  PCid  v.  1551,  dexar  (de- 
sitar  e  *),  queœar  (questare  *),  uœier  (ostiarius)  ;  Baza 
(Basta),  escarzar  (excarstare  pour  eœcastrare),  gozo  (gus- 
tus),  mozo  (mustus),  rezoT  (récit are),  uzo  arch.  (ostium), 
Zaragoza  (Caesar  Augusta);  avec  c  acipado  (stipatus), 
Ecija  (Astigis)  ;  à  la  finale  es  (est),  pues  (post)  ;  à  l'initiale  x 
dans  Xeres  (Asta  regia),  z  dans  Zuniga  pour  Stuniga,  voy. 
Sanchez,  II,  527.  —  Portug.  congoxa,  deixar,  queixar;  avec 
zamizade  (amicitas^,  esp.  amistad). — Prov.  engoissa,  coissi 
(ital.  cuscino),  us,  pues.  —  Franc,  angoisse,  coussin,  tesson 
(testa)  ;  huis,  puis.  —  Les  exemples  valaques  manquent.  — 
Notre  Cassel  est  né  de  même  de  Castellum,  le  goth.  vissa  de 
vista,  le  v.nor.  sess  de  sest,  le  h.all.  tassen  de  tasten;  voy. 
Aufrecht,  Ztschr.  fur  vergl.  Sprachf.  IV,  29. 

ST  init.,  voy.  S.  —  CT,  voy.  C.  —  PT,  voy.  P.  —  BT, 
voy.  B. 

D. 

1.  D  initial  reste  intact.  Médial,  entre  deux  voyelles,  il  ne 
persiste  que  dans  les  langues  de  l'est,  tandis  que  celles  de  l'ouest 
le  laissent  fréquemment  tomber.  Ital.  cadére,  credere,  crudo, 
fedele,  giudice  (Judex),  godere,  grado,  lodare,  midolla, 
nido,  nudo,  odio,  odore,  radiée,  rodere,  udire  (audire). 
La  chute  est  rare,  par  exemple  en  composition  avec  ad  :  aoc- 


CONSONNES  LATINES.  D.  245 

chiare,  aombrare,  aoprare,  de  même  dans  gioja  (gau- 
dimn),  appojaï^e  (podium),  Po  {Padus),  vo  {vado),  dans 
les  mots  poétiques  creo  [credo),  gloire  (gaudere),  rai  (radii), 
veo  [video),  dans  le  mot  populaire  monna  pour  madonna, 
etc.  —  Val.  crede ,  laudà ,  etc.  —  Esp.  adorar,  céder, 
crudo,  estudio,  grado,  medio,  modo,  nido,  nudo,  odio, 
odor,  persuadir.  Syncope  par  exemple  dans  aojar  (ital. 
aocchiare),  hayo  (padius),  caer,  créer,  hastio  [fastidium), 
feo  [foedus),  fiel,  hoy  [hodie),  juez ,  loar ,  meollOy  oir, 
porfia  [pèrfidia),  poseer  [possidere),  poyo  [podiwn),  raiz, 
roer  [rodere),  tea  [taeda).  Cette  chute  est  moins  constante 
dans  la  vieille  littérature,  où  l'on  écrit  encore  cader,  cre- 
der,  lodor,  roder  Bc,  odredes  pour  oireis  PC.,porfidia 
FJ.,  mais  aussi  cruo  pour  crudo,  suor  ^o\xy  sudorBevceo. 
Le  ms.  à'Apolonio,  au  contraire,  comble  d'habitude  l'hiatus 
avec  y  :  cayer,  creyer,  peyon,  riya  [rideat),  seyer,  veyer. 

—  Le  portugais  presque  comme  l'espagnol;  en  intercalant  v 
chouvir,  louvar,  ouvir,  voy.  p.  176.  —  En  prov.,  à  côté  du 
passage  au  z  (§2),  la  syncope  est  très-usitée  :  àïrar  [adirare"^), 
aorar,  aultèri,  caer,  Caer  ci  (Cadurcinus),  claure,  creire, 
cruel,  desirar  [desiderare),  fiel,  envàir  [invaderé),  enveia, 
racola,  reembre  [redimefe),  roer  [rod.),  suar  [sud.),  bai 
[badius),  glai  [gladius),  liuei  [hodie),  miei  [médius),  pui 
[podium),  rai  [radius).  La  persistance  de  la  douce  est  beau- 
coup plus  rare  :  adorar,  adulteri,  credensa,  cruda,  nuda, 
obedien,  odi,  odor,  predicar,  raditz,  roder,  rudeza,  teda. 

—  En  français  la  domination  de  la  syncope  est  encore  plus 
entière  ;  en  cela,  le  français  est  à  Titalien  ce  que  le  hollandais 
est  au  haut-allemand  ;  cf.  choir  [cader e),  clore,  désirer, 
envahir,  envie  y  fiancer  [fides),  glaïeul  [gladiolus),  juif 
[judaeus),  Melun  [Melodunum),  moelle,  nue,  ouir,  Quercy 
(prov.  Caerci),  rançon  [redemtio),  Rhône,  seoir,  suer,  voir, 
bai,  hui,  pui  et  beaucoup  d'autres.  En  somme,  cette  consonne 
ne  se  maintient  que  dans  des  mots  postérieurs  mal  assimilés, 
spécialement  dans  les  suffixes  idus  et  udo  comme  avide, 
cupide,  humide,  insipide,  solide,  aptitude,  habitude  et 
dans  quelques  autres  de  cette  création,  comme  céder,  code, 
commode,  étude,  fidèle  (mais  v.fr.  féel,  pi.  féaux),  fraude, 
grade,  mode,  nudité,  persuader,  odeur,  remède,  rude,  et 
aussi  dans  les  mots  d'origine  ancienne  comme rozc^^  [rig'dus),  sade 
[sapdus),  tiède  [tep'dus),  souder  [sol' dare),émeraude [sma- 
ragdus),  dans  lesquels  une  consonne  en  précédant  le  d  l'a  protégé. 


246  CONSONNES  LATINES.  D. 

Pour  ce  qui  concerne  le  d  final,  il  persiste  seulement  dans  Tit. 
et  le  prov.  ad,  dans  l'it.  et  le  v.fr.  ched  {quid),  mais  seulement 
devant  les  voyelles  initiales,  et  dans  l'ancien  français  od  (apud). 
Le  d  devenu  final  par  suite  d'abréviation  est  traité  en  italien 
comme  t  :  fé,  mercè,  piè  à  côté  de  fede,  etc.  Le  valaque  le 
supporte:  aud  (audio),  hed  (/b(?c^w5).  L'espagnol  l'admet  moins 
aisément  et  dit,  il  est  vrai,  red  {rete),  mais  fe  et  non  fed 
(fides),  et  de  même  pie,  mais  merced;  en  général,  il  aime, 
dans  ces  mots,  à  garder  la  voyelle  finale,  comme  dans  fraude, 
sede  {se des).  Le  dialecte  portugais  ne  supporte  pas  plus  ici  d 
que  t  :  cf.  fe,  mercé,  se  (esp.  sed),  de  même  cru  {cru- 
dus),  no  (nodus),  nu  (nudus).  En  provençal  d,  lorsqu'il  ne 
disparaît  pas,  devient  fort:  nut  (nudus),  pe,  etc.  En  fran- 
çais il  se  maintient  comme  lettre  muette  ou  disparaît  complète- 
ment :  muid  (modius),  nœud,  nid,  pied  ;  cru,  demi,  foi, 
degré  ^ 

2.  De  même  que  t  devant  i  palatal  devient  z  zzr^ts,  àe  même  d 
devient  ;2  =  6^5  [z  doux).  L'apparition  de  cette  sifflante  produite  par 
di  se  constate  déjà  dans  le  latin  de  la  décadence,  car  on  prononçait 
le  grec  2ia  Siai  za  ze,  zaholus  pour  diaholus,  zaconus  pour 
diaconus,  zametrus  pour  diametrus,  zêta  pour  diaeta,  cf. 
éolien  /.ap^a  pour  xapBia.  D'après  Servius,  cette  manière  de  pro- 
noncer atteignait  plutôt  les  mots  latins  que  les  grecs  ;  il  remarque 
en  effet  à  l'occasion  du  nom  de  pays  Media:  di  sine  sïbilo 
proferenda  est,  graecum  enim  nomen  est  (Schneider,  I, 
387);  la  sifflante  se  faisait  donc  entendre  dans  le  latin  média. 
C'est  à  cela  que  correspond,  dans  une  charte  itahenne  de  793, 
me  ci  a  pour  média  HP  Mon.  n.  14  ;  l'ital.  mezza  a  supprimé 
ici  Yi.  D'autres  exemples  latins  sont  zebus  pour  diehus  Mur. 
Inscr.  1571,  1  ;  dans  une  charte  de  Bergame  Yau^iouGo  pour 
gaudioso  Mar.  p.  169;  un  glossaire  du  vu®  au  viii®  siècle 
traduit  l'allemand  speicha  par  razus,  ital.  razzo.  Mais  ce 
développement  phonique  rappelle  aussi  l'osque  zicolo  correspon- 
dant au  latin  dieculus  (Kirchhoff,  Stadtrecht  v.  Bantia).  Au 
temps  d'Isidore,    les   Italiens   disaient  déjà  ozie  pour  hodie 


1.  En  catalan,  le  d,  tombé  dans  une  syllabe  atone,  est  représenté  par 
u.  Ainsi  dans  caure  (cadere),  hereu  {heredem),  occlure  (occideré),  riure 
(r'idere  pour  ridérë),  seure  (sedere),  veure  (videre)  ;  plus  fréquemment  à  la 
finale,  où  Vu  correspond  au  prov.  i  :  alou  (alodium),  eau  (cadit),  hereu, 
niu  {nidus),  peu  (pedem),  seu  {sedet,  subst.  sedes),  veu  (videt).  Cet  u  doit 
sans  doute  être  apprécié  comme  dans  le  cas  où  il  remplace  une  sifflante, 
voy,  sous  la  lettre  C,  II,  §  4. 


CONSONNES  LATINES.  D.  2^ 

(roumanche  oz),  aussi  dérive-t-il  mozica  de  modicus  :  mozica 
quasi  modica. . .  z  pro  d,  sicut  soient  Itali  die  ère  ozie  pro  hodie 
(20,  9) .  Une  autre  ressemblance  de  di  avec  j  sera  indiquée  sous 
cette  dernière  lettre.  On  a  un  exemple  complet  des  trois  formes 
dans  Biabolenus  Zaholenus  Jabolenus  comme  dans  Jadera 
DiadoraZara,  cf.Buttmann,  Leœicologus, 1,220]  de  même  à  la 
médiale  dans  Eporeia  Eporedia  Eporizium,  voj.  Bocking  In- 
dex ad  Not.  dign.  Les  exemples  romans  sont  :  ital.  orzo{hor- 
deum)y  mezzo  (médius), 7nozzo  (modius),pranzo(prandium), 
razzo  (radius),  rozzo  (rudiusi^ouv  rudis),  schizzo  (axéotoç), 
berza  (viridia);  on  trouve  ce^  à  l'initiale  dans  le  dialecte  véni- 
tien :  zago  (diaconus),  zô  (deorsum),  zorno  (diurnum).  Val. 
orz,  miez,  prunz,  raze,  spuz  (spodium).  Esp.  hazo  (badius), 
mezana  7nesana  (mediana),  orzuelo  (hordeum),  vergûenza 
(verecundia).  Les  exemples  provençaux  et  français  manquent; 
esquisse  vient  de  l'ital.  schizzo.  —  Cependant,  ici  aussi,  comme 
pour  le  t,  la  sifflante  s'est  produite  sans  le  secours  d'un  i  palatal 
comme  dans  l'ex.  ci-dessus  mozica  ;  cette  sifflante  est  la  forme 
vraiment  indigène  en  valaque  et  en  provençal.  Val.  zece  (dece^n), 
zieu  (deus),zi  (dies),zic  (dico),frunze  (frondem),prezi(prae- 
dae)  ;  particulièrement  dans  la  conjugaison  :  crezi,  crezund, 
crezut.  Prov.  azesmar  (adaestimare  *),  azorar  (adorare), 
azulteri,  auzir,  benezir,  cazer,  cruzel,fizel,  glazi(gladius), 
lampaza,  lauzar,  obezir,  orreza  (horrida),  prezicar, 
pruzer  (it.  pruderé),  tarzar,  vezer  (videre),  veuza  (vidua); 
encore  prov. mod.  ^  ou  5  :  auzi,  veuzo,  susd  (sudare).  Dans 
quelques  mots  Comme  auzir,  cazer,  z  domine  exclusivement, 
dans  d'autres,  il  y  a  syncope  (§1);  certains  mss.,  celui  du  Boèce 
au  moins,  n'emploient  pas  du  tout  z  (cadegut ,  laudar , 
veder).  Les  exemples  sont  rares  dans  les  autres  langues.  Ital. 
arzente,  penzolo,  verzura ^onr  ardente,  etc.,  cf.  verzaria  de 
l'an  752  Mur.  Ant.  V,  1011;  esi^.  juzgar  (judicare),  v.port. 
avec  ç.  ou  s  arcer  (arderé),  asunada  SRos.;  v.fr.  tar- 
zer  pour  tarder  Chr,  Ben.  (si  ce  n'est  pas  pour  targer), 
champ,  rizelle  pour  ridelle,  v.fr.  Mazalaine  pour  Magd., 
voy.  Ruteb.  II,  488;  Bouille  aussi,  Be  vulg.  ling.  38, 
remarque  Mazelàine,  de  même  Vezelay  pour  Vedelay.  Du 
prov.  azesmar  est  né  le  v. franc,  acesmer,  ital.  accismare, 
esp.  acemar.  —  Parmi  les  langues  voisines,  le  breton  connaît 
(peut-être  depuis  le  xi®  siècle,  Zeuss,  I,  164)  la  dégénérescence 
du  d  médiat  et  final  en  z  (s  doux  )  ;  mais  ici  il  y  a  eu 
comme  intermédiaire  une  aspirée  que  les  dialectes  apparentés 


248  CONSONNES  LATINES.  D. 

montrent  encore.  Ex.  clezeff  {gladius,  prov.  glazi),  feiz 
(fides),  Juzeth  (Judith),  krîz  (crudus),  preiz  (praeda), 
prezec  {praedicare),  urz  {or do). 

3.  Le  changement  en  l,  n,  r  était  facile  :  1)  En  l:  ital.  caluco 
(cad.)y  cicala,  ellera  {hed.),  tralce  (traduœ).  Esp.  cola 
(cauda),  esquela  (scheda),  homecillo  (homicidium),  Madri- 
leno  {]}owx  Madrid-),  melecina,  mielga  {medica),  cf.  ^  de  ^ 
dans  nalga  (natica)',  à  la  finale  Gil  (Aegidius);  voy.  ci-dessus, 
p.  90,  des  exemples  du  dialecte  de  Léon  ;  prov.  cigala,  élra,  Gili. 
Ce  rapport  entre  d  et  l  est  déjà  connu  du  latin:  à  Finit,  dacrima 
lacrima,  devir  (3aY]p)  levir,  dingua  lingua  ;  à  la  méd.  cada- 
mitas  calamitas,  dedicata  delicata,  Medica  Melica,  'Oouc- 
asuç  Ulysses.  On  le  retrouve  aussi  dans  des  langues  étrangères  à 
l'Europe,  comme  le  prouve  Bopp,  Vergleich.Gramm.  1, 29,  ^'^éd., 
trad.  Bréal,  I,  51.  —  2)Enn:  ital.  lampana  {-da),palafreno 
(paraveredus) ,  pernice;  esp.  palafren.  —  3)  En  r  : 
ital.  mirolla  {medulla),  nap.  rurece  (duodecim);  esp.  Ia7n- 
para {-da)\  val.  armesariu (admiss.);  demêmeenlat.  meridies 
{med-).  L'échange  avec  t  se  produit  aussi  (voy.  ci-dessous  nd), 
d'où  ital.  Tertona  {Dertona) ,  Trapani  (Drepanum).  Plus 
remarquable  est  l'échange  avec  la  douce  de  la  série  gutturale 
d3iiis  gazapo  pour  dasapo  (dasypus),  golfin  à  côté  de  dolfin 
(delphinus),  gragea  à  côté  de  dragea  (Tpa^'/ii^a). 

DR  partage  dans  le  nord-ouest  le  sort  du  tr  :  la  muette 
tombe  et  est  remplacée  par  un  i  quand  il  n'y  en  a  pas  déjà  un. 
Prov.  caire  (quadrum),  raire  {radere),  cadeira  (cathedra), 
creire  (cred.),  aucir  (occid.),  rire  (rider e  pour  -ëre),  foire 
(fod.),  conduire  (conclud.).  Franc,  equerre  (quadrum), 
raire,  croire,  clore  pour  clorre,  etc.  Il  est  vrai  que  le  phéno- 
mène n'est  assuré  que  dans  caire  et  cadeira  ;  dans  les  autres 
cas,  on  peut  penser  à  la  chute  simple  du  d  :  radere  raere 
raire  comme  trahere  traire.  Eulalie  a  creidre,  qui  montre 
l'attraction  de  \e  (credere  creedre  creidre).  Dans  l'ital.  Car- 
rara  rr,  d'après  Pott,  Personennamen,  p.  437^  provient  de  c^r, 
c'est  quadraria,  nom  emprunté  aux  carrières  de  marbre. 

DC,  voy.  sous  C. 

DJ,  i)F  se  comportent  comme  hj,  hv  :  ital.  aggiustare 
(adjuxtare  *),  au  contraire  ajutare  (adj.)  et  non  aggiutare, 
et  en  outre  avvenire  (adv.)  ;  esp.  ayudar,  avenir,  etc. 

MB,  voy.  sous  M. 

NB.  Dans  ce  groupe,  d  disparaît  dans  beaucoup  de  mots  ou 
s'assimile,  et  alors  7i  se  redouble,  comme  par  ex.  en  v.nor.  ou 


CONSONNES  LATINES.  Z.  2-19 

suéd.  (annar,  finna,  ^oi\i.  anthar,  finthan),  ou  aussi  dans  des 
dialectes  populaires  allemands  {finne  pour  finden,  kinner  pour 
kinder).  Les  cas  de  cette  espèce  sont  :  ital.  canido  (cand.)y 
manucare  (mand.).  Très-fréquent  dans  les  dialectes  de  la  basse 
Italie,  par  ex.  sicil.  abbunnari  (abundare)  ,  accenniri 
(accendere)  ^  Esp.  Blanes  nom  de  lieu  {Blanda  d'après 
Cabrera),  escana  (pour  escanda),  fonil  (fundibulum).  Catal. 
anar  (esp.  andar),  fonament  (fundmn.),  Gerona  (b.lat. 
Gerunda),manar(piandaré)y  segona  {secundo)  ;  ici  très-usité. 
En  provençal  d  tombe  toujours  quand  il  est  final,  ainsi  que  t  : 
en  (inde),  on  {unde)^  preon  (profundus)^  joven  (juventus). 
Franc,  espanir  arch.  (eœpandere),  prenons  {ipour  prendons)^ 
responent  arch.  (pour  respondent) .  Devant  i  palatal  :  ital. 
vergogna  (verecundia),  franc.  Bourgogne  (Burgundia), 
Compiegne  (Compendiwn).  Cî.  lai.  grunnire  de  grundire, 
dans  Plante  dispennere  pour  dispandere,  qui  coïncide  d'une 
manière  frappante  avec  le  V. franc,  cité  espanir,  si  l'origine  de 
ce  dernier  mot  est  exacte.  —  La  douce  est  remplacée  par  la  forte 
dans  l'ital.  sovente,  franc,  souvent  (subinde),  peut-être  par 
assimilation  à  repente.  Et  aussi  dans  quelques  autres  mots 
comme  :  ital.  pentola  (pendula),  esp.  culantro  (coriandrum), 
franc,  pente  (dependere). 

GD,  voy.  sous  G.  -^  PD,  voy.  sous  P. 

Z. 

Ce  son  composé  {ds  avec  s  douce)  n'affecte  pas  partout  la  même 
valeur  dans  les  langues  nouvelles  ;  en  portug.  et  en  franc,  par 
exemple,  il  est  devenu  un  son  simple,  à  peu  près  comme  l'ancien 
l  dans  le  grec  moderne.  Dans  le  prov.  fr.  ladre  (Lazarus),  z, 
à  cause  de  IV  qui  suit,  a  été  remplacé  par  6^  ;  on  a  des  exemples 
semblables  dans  l'ital.  sidro,  esp.  sidra,  franc,  cidre  (sicera)  ; 
franc,  madré  (allemand  maser).  Dans  quelques  autres  cas, 
il  a  dû  céder  au  g  palatal  :  ital.-  geloso,  prov.  gelos,  franc. 
jaloux  {zelosuSy  esp.  zeloso)  ;  ital.  gengiovo,  esp.  gengibre, 

1.  Dans  le  premier  de  ses  travaux  mentionnés  p.  76,  Wentrup 
ramène  cette  assimilation  familière  aussi  au  napolitain  à  l'osque  opsan- 
nam  =  lat.  operandam,  ce  qui  mérite  d'autant  plus  qu'on  s'y  arrête 
que  dans  ce  dialecte  l'assimilation  est  une  loi,  et  que  dans  les  autres  ce 
n'est  guère  qu'un  accident.  En  ombrien,  même  chose  se  présente,  et 
de  là  vient  qu'on  la  trouve  dans  Plaute;  voy.  Aufrecht  dans  la  Zeitschrift 
de  Kuhn  et  Schleicher,  I,  104. 


220  CONSONNES  LATINES.   S. 

franc,  gingembre  {zingiberi)  ;  ital.  giuggiolay  franc,  jujube 
(zizT/phum);  à  quoi  se  peut  comparer  dans  les  mss.  le  passage 
dezhdi:  o(ipu^ov  obridia,  glycyrrhiza  glycyridia^  garga- 
rizay^e  gargaridiare  (Schneider,  I,  386).  Nous  avons  vu  sous 
la  lettre  d  la  production  inverse  du  z  de  j  ou  dj.  Le  suffixe 
verbal  izare  échange ,  en  français ,  z  avec  s  :  baptizare 
baptiser. 

S 

était,  en  latin,  prononcée  dure  à  l'initiale  aussi  bien  qu'à  la  médiale 
et  après  les  consonnes  (excepté  après  n),  douce  entre  les  voyelles, 
sourde  et  mate  à  la  finale  spécialement  dans  la  langue  populaire 
ancienne  et  récente,  où  elle  finit  par  s'effacer  complètement 
(Corssen,  2«  édit.,  I,  277  ss.).  Dans  les  langues  filles  aussi, 
s  sonnait  généralement  plus  ou  moins  forte,  voy.  la  2^  section. 
Il  faut  en  outre  faire  les  observations  suivantes  : 

1.  Elle  dégénère  rarement  en  d'autres  sons,  et  quand  cela  lui 
arrive,  elle  prend  le  plus  souvent  la  prononciation  de  la  chuin- 
tante large  s  (ital.  sci^  port,  œ)  :  ce  son  devint  une  aspirée  en 
espagnol,  mais  ne  pouvait  se  traduire  en  provençal  et  en  français 
que  par  ss  ou  iss.  Exemples  à  l'initiale  :  ital.  scialiva  {sal.), 
sciapido  (in-sapidus),  scimia,  scempio  [simplus)^  sciringa 
(syrinx).^^^.  en-œabido  (ital.  sciapido)^  xabon  {sapo),œùlma 
enxalma  {sagma),  Xalon  nom  de  fleuve  (Salo)y  xay^cia  (ital. 
sartie),  Xativa  (Setabis),  xenabe  (sinapis),  Xenil  nom  de 
fleuve  (Singilis),  xerga  {serica),  xeringa,  Castro-xeriz 
(Castrum  Sirici),  xibia  {s  épia),  Xi  g  onz  a  (Segontia),  ximia, 
xugo{sucus),  enxullo  (insubulum).  En  pg.  quelquefois  avec  la 
syllabe  en  préposée  :  en-xabido ,  xarcia  en-xarcia,  xastre 
(esp.  s  astre),  en-xergar  (esp.  en-sercar),  xeringa,  en-xofre 
(sulphur),  —  Exemples  à  la  médiale  :  ital.  asciogliere  (assol- 
vere),vescica\  esp.  baxo  (bassus),  Carixa  (Caris sa),  cejar 
(cessare),  Lebrija  (Nebrissa),  mexias  (messias),  paxaro 
(passer),  vexiga  ;  portug.  paixdo  (passio),  etc.  ;  prov.  bais- 
sar  (de  bassus),  franc,  baisser.  —  Dans  les  exemples  que  nous 
venons  de  citer,  s  éprouve,  comme  on  voit,  le  même  sort  que  x. 
Le  franc,  baisser  aussi  se  conforme  à  laisser  (laxare).  Mais 
on  est  peu  porté  à  supposer  pour  cela  des  formes  antérieures 
ximia,  xirinx,  vexica,  baxare  ;  d'ailleurs  le  bas-latin  n'en 
fournit  pas  d'exemples.  Une  remarque  facile  à  faire,  c'est  que 
cette  prononciation  n'atteint  que  l's  romane  dure  (médiale  ss), 
jamais  1'^  douce.  On  n'imagine  pas  un  ital.  roscia  pour  rosa  :  et 


CONSONNES  LATINES.  S.  224 

pour  ce  qui  est  de  vescica,  on  doit  croire  que  la  forme  (qui  se 
rencontre)  vessica  =  franc,  vessie  aura  précédé.  La  langue 
semble  donc  avoir  cherché  ici  un  adoucissement  de  T^-dure,  car  s 
a  plus  de  douceur  que  ss.  Seulement,  il  ne  faut  pas  expliquer  cet 
adoucissement,  comme,  pour  l  et  n,  par  l'immixtion  d'un  j, 
car  là  où  sj  existe  réellement,  il  est  représenté  tout  autrement 
dans  les  langues  romanes  (p.  170).  —  Nous  parlerons  du  valaque 
s  dans  la  seconde  section. 

2.  S  s'échange  aussi  avec  z,  ç,  ou  esp.  ch.  Ital.  za^oorra 
i^saburra),  zambuco ,  zafflro ,  zezzo  (secius),  Zannone 
(Sinnonia),  zinfonia  (symph.),  zoccolo,  zolfo  (sidphur), 
zufolare  [sufflaré)  ;  surtout  après  n  ou  r,  comme  dans  a^i^ar^, 
anzi,  canzare,  manzo,  scarzo  pour  ansare,  etc.,  Conza 
(Compsa).  C  àansbacio,  cacio,  voy.  p.  170,  Cicilia  (Sic), 
cinghiale  {singularis) ,  cpncistorio,  cucire  (consuere).  G 
dans  Adige  (Athesis).  —  Esp.  zafir,  zandalo,  zueco  zocalo 
choclo  (soccus),  zucio  {sucidus),  azufre  [sulph,),  zurdo, 
almuerzo  (morsus),  Iviza  [Ebusus),  rozar  {rosus)\  cedazo 
(setaceum"^),  cendal  (sindon?)^  Cerdena  [Sardinia),  cer- 
rar  {sera),  Cervantes  (Servandus  d'après  Cabrera ),  ac?ro 
{sicera),  acechar  (assectari),  decir  (desidere)  PC,  Corcega 
(Corsica),  rucio  (russeus)  ;  chiflar  (sif.),^  chinfonia  arch., 
chuflar  {suffi.),  et  aussi  prov.  chiflar,  chuflar,  —  Franc. 
céleri,  cendal  arch.,  cidre.  —  Val.  zar  {sera),  zer  {sérum). 

3.  L'histoire  des  langues  nous  fait  connaître  le  changement 
fréquent  de  Y  s  en  r  (Bopp,  Vergl.  Gramm.^,  l,  42,  trad.  Bréal, 
I,  64).  Le  domaine  roman  en  connaît  plusieurs  cas,  auxquels 
on  doit  ajouter  aussi  ceux  où  r  provient  de  ç.  Ital.  ciurma 
(îtéX£ua[Aa,  esp.  chusma),  orma  (oc7[jly]).  En  espagnol  pas 
d'exemple,  à  moins  qu'on  n'admette  llardrado  pour  laz- 
drado,  Apol.,  63;  portug.  churma ,  cime  pour  cisne. 
Cat.  fantarma  {phantasma),  llirimaquia  {lysimachia), 
Prov.  almorna  {eleemosyna),  azermar  pour  azesmar, 
Ermenda  pour  Esmenda  Chx,  lY,  70,  gleira  pour  gleisa 
{ecclesia),  gleisargue  {ecclesiasticus),  varvassor  pour  vas- 
vassor.  Franc,  orfraie  {ossifraga),  v.fr.  almor7îe  comme  en 
prov.,  marie  pour  mascle  Barl.,  p.  182,  32  (encore  en  picard 
merle),  merler  pour  mesler,  varlet  pour  vaslet.  A  l'inverse, 
on  trouve,  dans  le  français  moderne,  quelques  s  venues  de  r  : 
besicle,  chaise,  poussière  de  bericle,  chaire,  pourrière. 
Nous  verrons  dans  la  section  II  le  passage,  dans  un  dialecte,  de 
5  à  h. 


222  CONSONNES  LATINES.  S. 

4.  La  syncope  de  s  entre  voyelles  est  à  peu  près  inconnue  dans 
le  domaine  roman.  En  provençal  on  remarque  des  formes  comme 
hayar  pour  baysar  (hasiaré)  LRom.  I,  577'',  Chx.  III,  59; 
dans  Flamenca  2605  haia  rime  avec  aia  {habeat)\  maio  est 
pour  maiso  GRos.  souvent,  LRom.,  I,  575^,  M.  662,  7;  ocaio 
pour  ocaisOj  id.;  raeopour  raizo  Flain.  5416,  gleisa  (ecclesia) 
rime  avec  eia,  etc.  ibid.  v.  2310,  on  comprend  qu'il  faut  ici  lire 
gleia; preio  i^our preiso  est  dsiiis  Chx.,  IV,  628^  Devant  les  con- 
sonnes la  syncope  est  déjà  plus  fréquente.  En  ital. ,  elle  est  à  peine 
usitée  :  prête  pour  prestre  (presbyter)  et  poltro  au  lieu  du 
ôiXkv  polstro  (allem.  polsier).  En  provençal  Vs  tombe  dialec- 
talement  devant  les  liquides  :  isla  ilha,  meisme  meime, 
pruesme  proime,  almosna  alnioina,  masnada  mainada, 
preisseron  preiron.  La  chute  de  cette  lettre  devant  les  autres 
consonnes,  en  français,  est  assez  connue  et  n'a  besoin  d'aucun 
exemple  pour  être  établie,  voy.  ci-dessous  ST,  SC,  SP.  — 
L'apocope  en  italien  est  de  règle,  et  la  place  de  la  consonne 
chassée  est  quelquefois  remplie  par  i  euphonique  ou  e,  comme 
dans  crai  (cras),  piue  (plus),  voy.  p.  185.  En  provençal, 
il  faut  peut-être  noter  mai  à  côté  de  mais,  bai  à  côté  de  bais. 
Dans  les  autres  langues  s  persiste,  si  ce  n'est  qu'en  français  elle 
est  souvent  représentée  par  ^  ou  ^  :  chez  (casa),  nez  (nasus), 
deux  (duos).  Sa  chute  dans  les  flexions  appartient  au  livre  II. 

S  S  devant  x,  voy.  ci-dessus  §  1 . 

SR  (çr,  xr).  Ce  groupe  n'est  pas,  il  est  vrai,  proscrit,  surtout 
en  composition  (l'italien  l'admet  même  à  l'initiale)  :  sradicare, 
esp.  desrota,  prov.  esraigar,  v.fr.  mezre  (misera)  Alex.;  le 
français,  comme  le  latin  (dans  estrix,  tonstrix),  pour  facihter 
la  prononciation,  intercale  un  t  devant  lequel  s  a  fini  par 
disparaître.  Ex.  :  v.franç.  ancestre,  franc,  mod.  ancêtre 
(antecess'r),  conoistre  connaître,  croistre  croître,  estre 
être,  naistre  naître,  paistre  paître,  paroistre  paraître 

1.  On  pourrait  tout  aussi  bien  que  glieia  lire  glieja;  voy.  Delius, 
Jahrbuch,  l,  357  :  j  serait  alors  né  de  .si.  Cette  leçon  a  été  déjà  choisie 
par  Dom  Vaissette  (par  exemple  dans  gleja,  majo,  III,  219,  etc.),  mais  le 
gleia,  tiré  de  Flamenca,  est  décisif  pour  la  voyelle  i,  car  on  ne  pronon- 
çait sûrement  pas  edja  l'interjection  eia,  qui  rime  avec  gleia;  les  Leys 
n'écrivent  aussi  que  eya.  Le  véritable  état  des  choses  semble  se  retrou- 
ver en  provençal  moderne,  où  gleja  et  gleya,  haigear  et  bayar  sont  égale- 
ment admis.  Dans  une  partie  du  Nord  de  la  France,  aussi,  on  remarque 
j  pour  si.  Bouille,  Devulg.  ling.,  p.  37  :  dicunt  Morini  {et  Bolonii),  littera  s 
in  i  (c'est-à-dire^)  labente,  maion,  ouion  (=fr.  oison),  priion  {prison),  toiion 
{toison). 


CONSONNES  LATINES.  S.  223 

{pav'escere  *),  tistre  [teœere)  ;  parfaits  assistrent,  duistrent 
{dux.),  occistrent,  pristrent ,  quistrent.  Dans  cousdre 
coudre  (consueré)  d  s'introduit,  cf.  fisdra  SLég.  21,  près- 
dra,  15.  Prov.  istra  de  issir,  mesdren  (miserunt)  Boèc.,  27; 
roumanclie  cusdrin  (consobrinus)  ;  esp.  Esdras  (Esra), 
V.  esp.  conostria  Cane,  de  B.,  istria  de  eœir  Bc,,  lazdrado 
{lacer atus).  De  même  en  allem.  castrol  pour  casser olle  : 
pareille  intercalation  a  lieu  aussi  dans  les  langues  slaves. 

ST,  se,  SP.  Cette  liaison  de  s  avec  une  forte,  que  le  latin 
admet  dans  une  large  mesure,  parut  aux  Romans,  du  moins  aux 
Romans  de  l'ouest,  trop  dure  à  l'initiale;  ils  séparèrent  donc 
cette  syllabe  compliquée  en  lui  préposant  un  e,  de  sorte  qu'ils 
prononcèrent,  par  ex.,  sta  comme  esta,  ce  qui  ajouta  au  mot 
une  syllabe  entière.  Esp.  estar,  escribo,  espero\  port,  estavel, 
escandalo,  especie;  i^roY.  estable,  escala,  espada.  SM  eut 
le  même  sort  dans  les  mots  venus  du  grec,  esp.  esmeralda, 
prov.  esmerauda  fajAàpaYooç),  esp.  esmeril  (apiupiç).  Le  français, 
ici  aussi,  se  comportait  autrefois  comme  le  provençal  :  on  écri- 
vait et  on  prononçait  1'^,  estable,  eschelle,  espée  ;  peu  à  peu 
la  sifflante  s'assourdit,  et  enfin  ne  fut  même  plus  écrite,  tandis 
que  la  voyelle  qui  lui  devait  l'existence  fut  assez  heureuse  pour 
se  maintenir  :  étable,  échelle,  épée.  Pourtant  l'une  et  l'autre 
persistent  accidentellement  dans  quelques  vieux  mots  comme 
esthner ,  estomac,  esclandre,  espace,  espèce,  espérer, 
esprit',  d'autres  tels  que  estacade  (vieux  estachette),  esta- 
filade, estrade,  estrapade,  escabeau,  escalade,  escalier, 
espalier,  trahissent  une  origine  étrangère.  Partout  d'ailleurs 
les  mots  savants  maintiennent  leur  initiale  originaire;  seul, 
l'espagnol  introduit  ici  aussi  Ye  prothétique  :  estatica,  esclero- 
tica,  esperma.  Mais  d'anciens  monuments  négligent  parfois 
la  prothèse,  même  dans  les  mots  populaires,  par  ex.  :  esp. 
spidios'  PCid  V.  226,  spidies'  1261,  sperando  2249;  port. 
spadoa,  stado  SRos;  ^^voy,  ferma speransa,  liscudier-,  vaud. 
scriptura,  spirit  à  côté  de  escriptura,  esperit  ;  en  français 
dans  Sainte  Eulalie  on  lit  une  spede,  et  plus  tard  encore  ce  cas 
n'est  pas  sans  exemple,  toutes  les  fois  qu'une  voyelle  finale  précé- 
dente se  chargeait  du  rôle  de  la  prothèse.  L'ancien  catalan  offre 
un  phénomène  singuher  :  Ye  s'y  prononce  quelquefois  sans  être 
écrit,  et  compte  pour  une  syllabe  dans  les  vers  (comme  le  re- 
marque Mila,  Jahrbuch  V,  176).  Toutefois,  dans  un  des 
dialectes  occidentaux,  en  wallon,  la  prothèse  ne  s'est  pas  pleine- 
ment développée.  Voyez  ci-dessus,  p.  120.  —  Si  nous  tournons 


224  CONSONNES  LATINES.  S. 

maintenant  nos  regards  vers  l'est  du  domaine  roman,  nous  trou- 
vons en  italien  l'initiale  originaire  intacte,  et  souvent  même 
l'it.  fait  naître  ce  groupe  (s  plus  une  consonne)  par  l'aphérèse 
d'une  voyelle  :  stimay^e  pour  estimare  (cf.  stimaverimt  HP 
Mon,,  n.  111,  année  959),  stesso  i^omt  istesso  \  toutefois  l'italr 
n'est  pas  demeuré  complètement  étranger  à  l'habitude  de  l'ouest, 
du  domaine  roman,  car  lorsque  non,  in,  con,  per  précèdent, 
il  a  l'habitude  d'éviter  la  dureté  de  ces  groupes  en  leur  préposant 
un  i:  non  isperate,  in  istate,  con  isdegno,per  istare.  Mais  la 
voyelle  ainsi  préposée  n'est  essentielle,  c.-à-d.  inséparable  dans 
aucun  mot.  Parmi  ces  patois,  il  y  en  a  un,  celui  de  Logudoro,  qui 
ne  peut  s'en  passer  :  voy.  ci-dessus,  p.  77.  Le  valaque  maintient 
partout  le  groupe  initial  sans  l'affaiblir. —  On  peut  suivre  l'usage 
roman  jusque  dans  le  plus  ancien  b.-lat.  et  même  plus  haut.  La 
plus  ancienne  forme  de  la  voyelle  est  i  au  lieu  d'^,  qui  est  plus 
grossier,  comme  on  le  voit  en  italien  et  parfois  même  en  pro- 
vençal (istable,  istar,  isquern,  cf.  inspieth  pour  isjneth 
SLég.)  :  i  devait  en  effet  se  glisser  devant  s  initiale  d'autant 
plus  facilement  que,  ainsi  que  nos  grammairiens  nous  l'ap- 
prennent, l'élément  vocalique  précédant  l'émission  de  cette 
consonne  correspond  déjà  lui-même  à  un  léger  i.  C'est  pour  cela 
qu'aucune  des  voyelles  plus  lourdes  a,  o,  u  n'a  été  employée 
à  cet  usage.  Au  lY^  siècle  on  trouve  istatuam,  ispirito.  Dans 
un  ms.  de  Gains  du  VF  siècle,  Istichum  est  pour  Stichum. 
Lachmann,  Comm.  in  Lucretium,  p.  231,  a  réuni  de  nombreux 
exemples  mss.  de  i,  hi,  ou  in  placés  en  tête  du  mot  {histoïcis, 
instoici).  Des  inscriptions  chrétiennes  d'âge  différent  ont  Isma- 
ragduSy  Istefanu  (cf.  esp.  Santistehan  avec  i  au  lieu  de  e), 
Ispeti  pour  Spei,  voy.  Reines.  Inscr.  p.  973.  Dans  les  chartes 
mérovingiennes  cela  se  présente  fréquemment  :  ainsi  istabilis 
Bréq.  num.  139,  estodiant  (studeant)  232,  esperare  287, 
estahelis  290,  estodium  ib.,  especiem  316,  istibulatione 
Mab.  Bipl.  p.  497,  escapinios  501  ;  quelquefois  même  dans 
des  chartes  italiennes  iscrivere,  ist avilis,  iscimus,  ainsi  par 
ex.  Mur.  Ant.  III,  569, 1009,  Brun.  465,  608,  escavino  de  l'an 
827  HPMon.  n.  19.  Dans  sa  dissertation  Plattlateinisch,  p.  333, 
Pott  a  rassemblé  des  exemples  (tirés  des  mss.  de  la  L.  Sal.  et  de  la 
Lex  Rip.)  où  œ  est  mis  pour  s.  Les  exemples  espagnols  sont  : 
escriptura.  Espérant  a  de  l'an  775  Esp.  sagr.  XVI  II,  302, 
eœspontanea  de  l'an  855  Marc,  p.  788  ^  Des  langues  qui  ne  sont 

1.  Corssen  a  donné  depuis  un  riche  recueil  d'exemples  de  ce  genre. 


CONSONNES  LATINES.  G.  225 

pas  romanes  emploient  aussi  cette  prothèse.  Le  basque  ne  sup- 
porte pas  Vs  impure,  il  dit  esteinua  (stannum),  ezpalda 
{spathula),  ezquila  (schelle),  ou  avecz  izpiuna,  izpiritua, 
izquila.  Le  kymrique  prépose  ?/,  i,  e  :  yspeit  (spatium),  ysta- 
byl  {stabulum),  yscawl  (scala).  Mais  cet  usage,  que  ne  connaît 
même  pas  le  breton,  est  postérieur  (Zeuss  L 141),  et  ne  peut  avoir 
eu  aucune  influence  sur  la  constitution  du  mot  roman.  Parmi  les 
langues  plus  éloignées,  citons  le  hongrois  qui  change  l'allemand 
storch,  strenge,  stab  en  eszterdg,  esztrenga,  istdp. 

Un  autre  moyen  d'adoucir  la  rudesse  de  l'initiale  se  présen- 
tait encore  à  la  langue,  c'était  de  faire  disparaître  1'^  elle-même. 
Mais  comme  ce  procédé  avait  pour  conséquence  de  rendre  les 
radicaux  obscurs,  on  en  fît  rarement  usage  :  esp.  pasmar, 
^voy.plasmar,  fr.  pâmer  {spasmus)\  prov.  maragde  {sma- 
ragdus);  franc,  tain  {stannum). 

A  la  médiale,  après  une  consonne,  s  impure  n'exige  aucune 
voyelle  adoucissante,  par  ex.  esp.  ahstraer,  constrenir, 
inspirar.  Le  français  non  plus  ne  prépose  pas  d'e,  mais  il 
élide  1'^  après  une  voyelle  :  apôtre,  bétail,  évêque,  nèfle,  même 
aussi  dans  contraindre  (constringere),  montrer.  Même  chose 
dans  les  groupes  SL,  SM,  SN  :  mêler,  témoin,  âne,  v.fr. 
mesler  etc. 

La  confusion  entre  st,  se  et  sp  apparaît  parfois  à  Test  :  ital. 
stiantare,  mistio,  rastiare,^  abrostino  pour  schiantare,  mis- 
chio,  raschiare,  abroschino',  fisehiare  ^omv  fistulare\  scoglia, 
squillo  pour  spoglia,  spillo  ;  val.  stimb,  stiop  pour  schimb, 
schiop-,  peste  pour  pesée  (voy.  SC  sous  €)',  v.portug. 
estoitp)ro  pour  escopro',  prov.  ascla  pour  astla  (voyez  p.  195 
note).  Cette  confusion  entre  les  divers  organes  est  facile  et 
naturelle,  comme  le  montrent  aussi  des  exemples  allemands  : 
voyez  Wackernagel  dans  la  Zeitsehrift  de  Haupt,  VII,  130. 

&T  médiat  voy.  sous  T,  —  SC  méd.  voy.  C.  —  NS 
voy.  N,  —  RS  voy.  R,  —  CS  voy.  C.  —  PS  voy.  P.  — 
BS  voy.  B. 

G.  CH. 

L'aspirée  a  la  même  valeur  que  la  forte.  En  valaque  seule- 
ment on  entend  encore  Taspiration,  qui  est  ici  exprimée  par  h. 

(7  a  eu  une  destinée  toute  particulière  ;  il  se  divise  en  deux 
sons  déterminés  par  la  lettre  suivante  :  tantôt  il  demeure  guttu- 
ral, tantôt  il  devient  palatal  ou  sifflant. 

I.  1.  Devant  a,  o,  u,  devant  une  consonne  ou  à  la  finale,  c 

DIEZ  \o 


226  CONSONNES  LATINES.  C. 

demeure  guttural  sans  persister  constamment  comme  forte. 
A  l'initiale,  c  persiste  d'ordinaire  ;  cependant  on  trouve  quelques 
exemples  de  douce,  analogues  au  lat.  gohius  (xœgicç),  grabatus 
(xpagatoç),  gummi  (x6[A[j,i).  Une  r  ou  ^  suivante  ne  fait  point  ici 
de  différence.  Ital.  Gaeta  (Cajeta),  gaynbero  {camniarus), 
gastigare,  gatto  (catus),  gabhia  (cavea),  gohbola  (copula), 
gonfiare  (conflare),  gomito  {cubitus),  graticula,  grotta 
(crypta;  grupta  Ughell.  //,  747  de  l'an  887).  Esp.  gam- 
baro,  gamella  (cmnella),  garbillo  {cribellum),  gato,  gavia, 
graso  {crassus),  greda  (cretà).  Prov.  gat  et  cat,  gabia,  gleira 
(ecclesia),  gras,  gruec  [crocus).  Franc,  gobelin  (-/.ô^oLXoq?), 
go7ifler,  gobelet  (cupella),  glas  (classicum),  gras. 

A  la  médiale  (après  une  voyelle)  c  a  éprouvé  à  peu  près  le  même 
sort  que  t  ;  il  devait  fréquemment  descendre  à  la  douce,  comme 
cela  est  arrivé  déjà  dans  le  lat.  negotium  (nec  otium),  ou  dans 
Saguntus  (Zdxuvôoç)  et  assez  souvent  dans  le  plus  ancien  b.L; 
par  ex.  matrigolarius  Bréq.  n.  139,  vindegare  220,  vogator 
(vocatur)  239,  sagrata  253,  evindegatas  267,  vagas  (vacuas) 
Mab.  Dipl.  p.  506,  abogadus  (advocatus)  513,  vigarius 
dans  les  formules  juridiques.  En  ital.  c  persiste  dans  la  plupart 
des  cas,  comme  acro,  amico,  briaco  [ebriacus),  bruco  {bru- 
chus),  cieco,  dico,  fico,  fuoco,  giuoco  {jocus),meco  {mecum), 
medico,  mica,  pecora,  pedica,  pica,  poco,  roco  {raucus), 
sacro,  secolo,  secondo,  sicuro,  specchio  {speculmn),  sto- 
ynaco,  verruca,  vescica  {vesica).  Cependant  on  trouve  parfois 
la  douce  dans  les  mêmes  mots  à  côté  de  la  forte,  cf.  ago,  agro 
{acer),  dragone,  lago,  lagrima,  laguna,  lattuga,  luogo, 
magro,  ^niga,  annegare,  pagare,  pregare,  sagro,  segare, 
segola  {secale),  segreto,  spiga.  Plus  souvent  encore  dans 
les  dialectes.  —  En  espagnol,  la  douce  a  décidément  pris  le 
dessus  :  agrio,  amigo,  embriago,  brugo,  ciego,  digo,  dragon, 
higo  {ficus),  fuego,  lago,  lagrima,  laguna,  latuga,  luego, 
Lugo  nom  de  lieu  {Lucus),  magro,  Malaga  {-ca) ,  migo 
(m^ecum),  miga,  Miguel  {Michael),  milagro  {miraculum), 
anegar ,  pagar , pega  {pica),  sagrado,  segar,  siglo,  segundo, 
seguro,  espiga,  estomago,  trigo  {triticmn),  verruga,  veœiga. 
Dans  un  petit  nombre  seulement  de  mots  populaires  comme  sauco 
{sambucus),  secreto  {segredo  Bc),  et  le  mot  important  _poco, 
souvent  aussi  dans  les  désinences  ico,  ica,  icar  :  medico, 
rustico,  musica,  aplicar,  i^nplicar,  indicar,  justificar  et 
dans  quelques  autres  comme  cac?wc(9,  opaco,  cloaca,  pastinaca, 
la  forte  a  résisté.  On  ne  trouve  guère  la  syncope  que  dans  cette 


CONSONNES  LATINES.   C.  227 

désinence  icar  (emplear  =  implicare) ,  que  ic  soit  radical  ou 
dérivatif.  De  même  en  portugais .  — En  prov .  la  douce  a  pris  la  même 
importance  que  dans  le  sud-ouest  ;  mais  ici,  à  condition  que  a, 
e,  i  précède,  elle  admet  très-souvent  la  résolution  en  y,  et  alors 
iy  se  simplifie  en  i.  Ex.  agre,  agut,  drago,  lagrema,  magre, 
hraga  braya  {braca),  pagarpayar,  sagramen^cega,  negar 
neyar,  plegar  pleyar  (plicare),  pregar  preyar,  segle,  se- 
gun,  segur,  amiga  amia  (pour  amiya),  diga  dia,  figa  fia, 
miga  mia,  vesiga,  fogal  {focus),  jogar,   logal,  verruga. 
Après  0  eiu  cette  résolutionne  paraît  pas  usitée:  foial,  verruia, 
etc.  ne  se  trouvent  nulle  part.  La  forte  persiste  d'ordinaire  dans 
les  mêmes  cas  qu'en  espagnol.  —  En  franc,  la  résolution  et  la 
chute  de  la  douce  (secondaire)  font  de  grands  progrès.  La  résolu- 
tion en  y  ou  i  se  trouve  dans  doyen  {decanus),  foyer  {foca- 
rimn,  noyer  [necare),  noyer  {nucarius),   voyelle  [vocalis), 
essuyer  {exsucare""),  payer  (pacare),  braie  (braca).  Chute 
dans  amie,  délié  (delicatus),  épier  (spica),  mie  {mica),  pie 
(pica),  plier  {plicare),  prier    (precari),   vessie  (vesica), 
mortifier  (-ficare),  lieue  (leuca),   verrue   (verruca),   sûr 
(securus),  prone  (praeconium),  Saône  (Sauconna),  larme 
(lacrima),  serment  (sacram.),  Yonne  nom  de  fleuve  (Icauna 
Quicherat  81).  Mais  dans  plier  et  pîHer  i  représente  la  diph- 
thongue  ei  (pr.  pleyar,  peyar),  dans  laquelle  c  est  contenu 
(voy.  7  franc,  dans  la  2"  partie);  à  côté  de  larme  on  trouve 
anciennement  terme  pour  lairme ,   dont  Vi  provient  de  la 
résolution  du  c  ;  serment  est  abrégé  de  sairement,  en  sorte 
que  dans  ces  exemples  et  dans  d'autres  semblables  la  gutturale 
n'a  pas  totalement  disparu.  Cette  résolution  de  c  en  i  après 
transformation  visible  ou  cachée  en  g  est  difficilement  contes- 
table. Dans  (Quelques  cas  provençaux,  comme  ammpour  amiya, 
on  pourrait,  il  est  vrai,  admettre  aussi  la  chute  de  la  gutturale, 
mais  dans  verai  de  veracus,  ibriai  de  ebridcus,  Cambrai  de 
Camaracum    (voy.    ci-dessous  à    la  finale),    la    résolution 
apparaît  fort  nettement.  Elle  n'est  pas  moins  visible  dans  les 
cas  où  la  rudesse  d'une  combinaison  comme  es  ou  et  forçait  à  la 
vocalisation  de  la  première  de  ces  consonnes,  puisque  l'assimi- 
lation répugnait  au  caractère  des  langues  du  nord-ouest  ;   des 
mots  comme  seis  de  sex  ou  fait  de  fact  peuvent  rendre  clair  ce 
phénomène;  voy.   ci-dessous  CS  et   CT.   La  douce   demeura 
seulement  là  où  l'on  ne  crut  pas  pouvoir  s'en  passer,  par  ex. 
dans  aigre,  aigu,  dragon,   figue,  7naigre,  seigle,  etc.;  la 
forte  presque  exclusivement  dans  les  mots  d'origine  récente  ou 


228  CONSONNES  LATINES.  C. 

moins  populaires  :  baraque,  casaque,  opaque,  bibliothèque, 
bourrique,  angèlique,  chronique,  logique,  musique,  rus- 
tique, tunique,  époque,  caduque,  provoquer,  suffoquer, 
déféquer-,  diacre,  secret,  second  (mais  qui  cependant  est 
prononcé  se  gond),  siècle.  —  En  valaque  partout  la  forte  seule- 
ment :  acru,  amie,  zic  (dico),  foc,  etc. 

C  final,  en  tant  qu'il  existe  déjà  en  latin  comme  dans  die, 
fac,  hoc,  nec,  sic,  tune  n'est  jamais  toléré,  sauf  en  prov.  oc 
(hoc),  et  le  composé  franc,  avec,  et  aussi  dans  donc  (tune),  et 
l'ancien  franc,  illoc,  illuec  (illoc)  ;  ital.  avec  une  voyelle  ajoutée 
hitrocque  Inf,  20,  130  (inter  '*Iioc),  dunque.  Autrement  le  c 
est  apocope  d'ordinaire  :  di',  fa,  ne,  si,  perd  (pro  hoc),  esp. 
dï,  ni,  si,  péro,  etc.  Mais  en  esp.  ancien  ce  c  final,  dans 
les  particules,  est  encore  représenté  par  n  :  nin,  sin,  aun 
(adhuc),  allin  (illic)  GVic,  et  ainsi  en  portug.  ne7n,  sim.  Il 
paraît  aussi  être  contenu  à  la  médiale  dans  ansi  (aeque  sic) , 
peat-être  même  dans  l'adjectif  enteco  (hecticus),  ou  dans  le 
subst.  portug.  pentem  (pecten).  A  ansi  (ansin)  correspond 
aussi  l'ancien  franc,  ainsinc,  franc,  mod.  ainsi,  de  même  que 
le  prov.  aissin  LRom.  I,  571  ^,  encore  maintenant  à  Marseille 
e7isin  ^  —  Le  provençal  respecte  partout  le  c  que  l'apocope  a 
rendu  final:  amie,  foc,  Aurilhac (Aureliacum),  Figeac,  Sais- 
sac,  etc.  Le  français  ne  le  conserve  pas  partout  :  ami,  feu,  lieu, 
estomac,  lac.  D'autres  mots  de  cette  langue  échangent  c  pour  t  : 
artichaut  (it.  articiocco),  abricot  (it.  albercocco),  palletot 
(pour  palletoc),  ancien  franc,  gerfault  {pour  g erf aie).  Par 
suite  les  noms  de  ville  gaulois  en  acum  prennent  habituelle- 
ment ay  comme  veracus  devient  vrai,  ceux  en  iacum 
prennent  y  :  Bavay  (Bagacum),  Cambray  (Camaracum), 
Ally  (Alliacum),  Fleury  (Floriacum),  etc.;  cf.  Mone,  Gall. 
Sprache,  p.  33,  Pott,  Personennamen  255,  456,  Zeuss, 
Gramm.  celt.  II,  772^. 


1.  Que  renaisse  duc,  c'est  là  un  procédé  tout  à  fait  inusité.  Peut-être 
pourrait-on  expliquer  les  formes  ci-dessus  par  Fintercalation  d'une  n 
devant  c  et  la  chute  (postérieure)  de  la  gutturale  :  nec  nenc  nen.  Dans 
ninguno  {nec  unus)  Fintercalation  nasale  saute  aux  yeux  ;  ici  la  gutturale 
est  restée  parce  qu'une  voyelle  suivait.  De  même  dans  enxambi'e  et 
autres  exemples^  si  l'on  admet  la  série  intermédiaire  ecsameti,  encsamen, 
enxamen. 

2.  Une  étude  très-solide,  parue  postérieurement,  de  ces  noms  de  lieu 
(Quicherat,  Formation  franc,  des  anciens  noms  de  lieu,  Paris,  1867,  p.  34 
suiv.)  cite  encore  d'autres  représentations  de  ce  suffixe  celtique  :  par  ex. 


CONSONNES  LATINES.  C.  229 

2.  Le  groupe  originaire  ca  (cca)  s'écarte  sensiblement  en 
français  de  l'usage  commun  :  le  c  y  dépouille  sa  nature 
de  gutturale  et  devient  chuintant  sous  la  forme  ch\  le  lat. 
a  peut  se  transformer  en  toute  autre  voyeM,  sans  perdre  son 
influence  sur  le  c  précédent,  c.-à-d.  que  ce  passage  du  c  au  ch 
est  antérieur  au  passage  de  Va  à  d'autres  voyelles.  Ex.  de  l'init.: 
cheval,  chance  (cadentia"^) ,  chommer  (it.  calmaré),  chan- 
ger, chambre,  chef{caput),  chien,  cheveu,  chartre  [carcer), 
charme  (carmen),  château,  chignon  (catena),  chat,  chou 
(caulis,  non  colis),  chose.  De  la  médiale  :  bouche  (bucca), 
coucher  {collocare),  manche  {manica) ,  miche  {mica),  perche 
(pertica),  sécher  (siccare).  Peu  de  mots  échappent  à  cette  loi, 
en  ce  sens  qu'ils  conservent  la  forte  (nous  avons  parlé  au  §  I. 
des  cas  où  elle  est  adoucie  ou  supprimée):  p.  ex.  cadet  (decaput), 
campagne  (ancien  Champagne),  câble  {capulwn*),  caisse  à 
côté  de  châsse  (capsa),  cage  {cavea),  manquer  {mancare'^). 
Le  plus  grand  nombre  de  ces  mots  est  d'origine  récente  ou  étran- 
gère, latine,  italienne,  espagnole  :  cadence,  caler,  caleçon^ 
calme,  camarade,  camp,  canal,  canaille,  cap,  cape,  cap- 
tif, capitaine,  caprice,  cardinal,  carotte,  carrosse,  carte, 
cas,  cascade,  cause,  cautèle,  cavale,  cavalcade,  cf.  les  mots 
vraiment  français  chance,  chausse,  chambre,  champ,  chenel, 
chien,  chef,  chèvre,  chardonaus  arch.,  char,  charte,  chose, 
cheval.  Devant  les  voyelles  provenant  du  latin  o,  u,  la 'gutturale 
persiste  intacte  :  cacher  {coactaré),  cailler  {coagulare), 
carole  arch.  {chorus),  cour  {cors),  cou,  colère,  coffre, 
couver  {cubare),  coude,  coin  {cuneus),  cuve,  cuivre,  coûtre 
{custos),  ècuelle  {scutella).  Quand  la  flexion  amène  un  change- 
ment de  voyelle,  ch  peut  se  maintenir  :  prés,  sèche  {sicco)  de 
l'inf.  sécher  ;  il  en  est  autrement  de  l'adj.  sec,  qui  conformément 
à  la  règle  est  né  de  siccus  :  le  fém.  sèche  est  venu  régulièrement 
aussi  de  sicca.  Ca  n'est  pas  partout  devenu  cha  dans  ce  domaine, 
puisque  le  dialecte  picard  a  conservé  fidèlement  la  forme  primi- 
tive (voy.  ci-dessus,  p.  116).  Dans  quelques  mots  ch  s'échange 
avec  /  {g)  :  jambe  {camba"^),  j amble  arch.  {cammarus), 
jante  {cames*  camitis?),  geôle  {caveola),  gercer  jarcer 
{carptiare*) ,  germandrée  {chamaedrys) .  Le  provençal  aussi 
emploie  ch  pour  c,  mais  seulement  dialectalement  à  côté  de  c. 
L'italien  rend  le  franc,  ch  par  c  dans  ciambra,  ciamberlano, 
ciapperone,  etc.   L'espagnol  emploie  aussi  ch  :   champion, 

ac  donne  aussi  a,  as,  al,  et  iac  donne  ec,  e,  ey,  eu,  eux.  L'auteur  expli- 
que la  désinence  franc,  y  par  i  tonique  dans  îacum. 


230  CONSONNES  LATINES.  C. 

chantre,  chanzoneta,  chaperon,  chapitel,  bachiller  {bache- 
lier) ;  aspirée  dans  xamborlier  (chamhrier),  œefe  {chef),  etc. 
Port,  chapéo  {chapeau)^  charneira  {charnière),  charma, 
micha  et  beaucoup  d'autres.  —  Mais  comment  expliquer 
maintenant  la  transformation  deçà  en  c/i.?  N'aurait-elle  pas, 
peut-être,  pu  se  produire  sous  l'influence  du  k  aspiré  des  dialectes 
de  l'a. h. ail.  qui  se  sont  parlés  en  France  et  sur  les  frontières,  et 
qui  prononçaient  :  chamara  (lat.  caméra),  chappo  {capo), 
chafsa  {capsa)^  charchari  (carcer)  ?  L'aspirée  devait  deve- 
nir en  français  une  chuintante,  de  même  que  l'esp.  Don  Quixote 
se  prononce  encore  aujourd'hui  Bon  Quichotte,  La  forte  du 
picard  trouverait  donc  son  explication  dans  le  voisinage  de  ce 
dialecte  avec  le  dialecte  néerlandais,  qui  a  de  même  conservé 
la  forte.  Si  les  groupes  ce,  ci  ne  sont  point  entrés  dans  ce 
mouvement,  c'est  qu'ils  avaient  déjà  abandonné  leur  son  guttu- 
ral. Même  le  signe  ch  en  français  indique  l'existence  primitive 
d'une  aspirée.  Le  roumanche  présente  un  trait  tout  à  fait 
analogue,  surtout  dans  le  dialecte  d'Engadine.  Ici  le  groupe  ca  est 
devenu  presque  sans  exception  ch  ou  chj  aspiré  :  chdbgia  {cavea), 
chadaina  {catena),  chalur,  charn,  chasa,  chaussa,  chonf 
{cannabis),  chiamin  {caminus),  chiau  {caput).  Avec  le 
groupe  eu,  ce  changement  est  rare,  avec  le  groupe  co  il  se 
présente  à  peine  :  chor  {corium),  chûl  {culus),  chûnna  {cuna), 
chûra  {cura)  ;  on  pourrait  ici  aussi  soupçonner  une  influence 
alemannique.  Mais  il  y  a  une  difficulté,  c'est  la  persistance 
devant  o  eiu  (alors  même  que  les  mots  sont  d'origine  allemande) 
de  la  forte  en  français,  tandis  qu'en  ancien  allemand  c  est  égale- 
ment devenu  aspiré,  comme  dans  chophenna  {cophinus),  chorp 
{corbis),  chupfar  {cuprum).  Pourquoi  l'aspiration  s'attachait- 
elle  seulement  à  ca  et  non  pas  aussi  à  co  eu?  Et  pourquoi  g 
obéit-il  à  la  même  loi  (voy.  ci-dessous),  tandis  que  le  v.h.all. 
ne  paraît  pas  avoir  connu  gM  Ne  doit-on  pas  d'après  cela 
attribuer  à  la  voyelle  a  la  propriété  de  faire  naître  dans  une 
forte  ou  douce  gutturale  qui  la  précède  une  aspiration  qui 
devint  ensuite  une  chuintante?  Aussi  ua  dialecte  pouvait  y  être 
plus  disposé  qu'un  autre.  A  est  guttural  et  proche  parent  de  h, 
remarque  Pott,  Forsch.,  Il,  23;  cette  remarque  peut  nous 
expliquer  le  phénomène  sans  qu'il  soit  besoin  de  recourir  à  l'in- 
fluence de  l'allemand  ^ . 

IL   1.   Devant  e,  i,   ae,   oe,  le  c  latin   a  perdu,  dans  le 


1.  Delius  a  domié  de  ce  phénomène  dans  le  Jahrbuch,  I,  357,  une  autre 
explication  digne  d'attention. 


CONSONNES  LATINES.  C.  284 

domaine  roman  presque  entier  et  même  ailleurs,  son  ancienne 
prononciation  gutturale.  Dans  les  quatre  langues  occidentales  il 
apparaît  comme  sifflante  ç  (assibilation),  dans  les  deux  de  l'est 
comme  palatale  dure  c.  Même  lorsqu'une  consonne  précède,  le 
son  guttural  ne  peut  se  maintenir.  En  finale,  c  est  représenté 
par  des  consonnes  analogues,  esp.  par  ;2:  :  cerviz,  diez;  i^voy. 
par /^  ou  5  :  ce^^vitz,  crotz  [crucem),  detz,  notz  [nucem), 
patz,  votz,  balans  {hilancem)  ;  franc,  par  s  ovi  œ  :  brebis, 
croix,  dix,  fois  {vicem),  noix,  paix,  poix  (picem),  voix. 
Des  exemples  français  il  résulte  que  la  sifflante  forte  ç,  de  même 
que  sç  (voy.  ci-dessous),  a  la  propriété  de  faire  naître  une 
diphthongue,  au  moyen  d'un  i  euphonique  développé  sous  son 
influence:  cruc-em  cruiç  croix.  Il  va  de  soi  qu'ici  aussi c/^ suit 
d'habitude  l'exemple  du  c  :  brachium  donne  braccio,  brazo, 
bras\  archidux,  it.  arciduca\  àpxfaTpoc;  d'abord  sans  doute  ar- 
ciater  (d'où  v.h.all.  arzât,  h. ail.  mod.  arzt). 

L'histoirederassibilationn' est  pasexempted'incertitude.  Remar- 
quons tout  d'abord  que  l'ombrien  présente  ce  développement  pho- 
nique; ainsi  dans  les  mots  çesna  =  cena,  pase  =  pace 
{pake).  Quant  à  ce  qui  regarde  le  domaine  latin,  les  points 
de  repère  les  plus  importants  sont  les  suivants.  1)  On  peut 
admettre  comme  démontré  que  pendant  la  durée  de  l'empire 
romain  d'Occident  c  devant  toutes  les  voyelles  =  %  grec. — 2)  On 
ne  peut  exactement  indiquer  combien  de  temps  cette  pronon- 
ciation survécut  à  l'empire  d'Occident  ;  on  peut  aflîrmer  cepen- 
dant qu'elle  ne  disparut  pas  tout  d'un  coup,  si  on  considère  ceux 
des  mots  latins  passés  en  allemand  dans  lesquels,  comme  dans 
keller  (cellarium),  kerbel  (cerefolium),  kerker  (carcer), 
kicher  {cicer),  kirsche  (cerasus),  kiste  (cista),  ce  ci  se 
prononçait  ke  M,  puisque  ces  mots  n'ont  pu  passer  en 
allemand  que  depuis  la  grande  immigration  allemande  sur  le  sol 
romain,  et  non  pas  lors  des  premiers  rapports  entre  Romains  et 
Germains  :  leur  nombre  est  trop  considérable  pour  cela. — 3)  Dans 
les  chartes  de  Ravenne  et  autres  des  vf  et  vif  siècles  les  groupes 
latins  sont  souvent  écrits  avec  des  lettres  grecques,  et  c  devante 
et  i  est  rendu  par  y..  Exemples  :  §£)tci  pour  decem  (Mar.  p.  172), 
çET-iT,  o£y.i[;.  pour  fecit,  decem  (Mafïei,  Istor.  dipl.  p.  167, 
Mar.  p.  186),  Tra/ôiçaoç,  usvBsTpaai,  (p£iy.a£po[x  pour  paci ficus, 
venditrice,  fecerunt  (Maff.166,  Mar.  188,  de  Fan  591),  §o)vaTpiy,t, 
y.pouy.cç,  çt7,£T,  |iiy,£$o)[j,£vov  pour  donatrice,  crucis,  fecit,  vice- 
dominum  (MafF.  145,  Mar.  145).  Ces  chartes  sont  du  vi^ 
siècle,  dans  d'autres  peut-être  un  peu  postérieures  on  lit  de 
même  çi^s'c  (Mar.  p.  140) ,  y.t^iTaT£  pour  civitate  (id.  p.  142) .  Dans 


232  CONSONNES  LATINES.  C. 

une  charte  latine,  également  de  l'exarchat  et  de  l'an  650  {Maffei 
p.  171),  quaimento  est  pour  caemento,  c.-à-d.  qu  pour  c,  La 
question  est  donc  celle-ci  :  la  lettre  grecque  x  représente-t-elle 
simplement  le  signe  latin  c  ou  exprime- t-elle  le  son  guttural  ? 
Comme  les  scribes  s'appliquaient  visiblement  à  indiquer  partout 
la  prononciation  vivante  et  écrivaient  par  exemple  «woij^epaiouç, 
GOŒxp^l^i,  Xî/iTop  sans  s'occuper  de  l'orthographe  latine,  la  pre- 
mière alternative  est  difficilement  admissible.  De  même  les  Grecs 
écrivirent  postérieurement  T'Cspia,  ivT^epxoç  =  certa,  incerlos 
(dans  les  Basiliques. — 4)  Encore  à  la  fin  du  vf  siècle  les  prêtres 
romains  en  Bretagne  rendaient  la  forte  gutturale  anglo-saxonne 
sans  exception  par  c  :  cène  audax,  cild  infans,  cyning  rex,  et 
ce  mode  de  transcription  se  trouve  dans  les  premiers  monuments 
du  haut-allemand. —  5)  Ilfautmentionner  à  part  le  c  devant  i  quand 
il  est  de  plus  suivi  d'une  autre  voyelle  ;  l'assibilation  doit  s'être  pro- 
duite de  bonne  heure  ici,  puisque  dans  les  plus  anciennes  chartes 
c  se  confond  souvent  avec  t.  Les  inscriptions,  jusque  dans  les 
premiers  temps  de  l'époque  impériale,  faisaient  au  contraire 
encore  une  soigneuse  différence  entre  ci  et  ti\  c.-à-d.  que  pour 
ci  on  n'employait  pas  en  même  temps  ti  et  réciproquement.  Ti 
se  montre  seul  par  ex.  dans  nuntius,  ci  dans  condicio  (Corssen). 
Mais  dans  les  chartes  on  écrivait  solacio,  perdicio,  racio, 
eciam,  precium  à  côté  de  solatio,  etc.,  et  en  même  temps  ce  c 
ou  t  était  rendu  par  le  grec  ^  ou  x^  ou  aussi  par  z  lat.  (onzias 
pour  uncias  Mur.  Ant.  II,  23,  de  l'an  715  ?)  ;  à  côté  de  ce  ^,  t  est 
encore  employé  :  Tupeiio,  TCpsaivxta,  et  pour  cia  on  a  xia,  etc.  : 
Y£V£%iavi,  poaTi7,£iava,  ouvxaiapov  pour  geneciani^  i^usticiana,  un- 
ciarum,  et  même  izpzy.z\(ù  est  une  fois  (Maff.  166)  pour  pretio, 
c.-à-d.  X  pour  t,  cf.  dans  une  charte  gothique  d'Arezzo,  proba- 
blement du  commencement  du  vf  siècle,  unkja  =  uncia. 
D'après  les  derniers  exemples,  on  doit  admettre  ou  bien  une 
incertitude  ou  bien  une  diversité  provinciale  dans  la  pro- 
nonciation du  ci  ou  ti  devant  les  voyelles.  Cette  hésitation 
est  certainement  admissible,  quand  on  songe  que  les  sons  ne  se 
transforment  qu'insensiblement.  —  6)  Depuis  le  viif  siècle  c  est 
enfin  admis  devant  e  et  ^,  dans  l'alphabet  allemand,  au  lieu  de  z 
{cit,  crûci)  alors  même  qu'aucune  autre  voyelle  ne  suit;  la 
nouvelle  manière  de  prononcer  le  son  guttural  c  doit  avoir  été 
déjà  très-répandue  alors  sur  le  sol  roman  et  être  née  probable- 
ment au  vii«  siècle  ^ .  A  l'origine  le  c  semble  avoir  eu  la  valeur 


1.  Contre  cette  chronologie  on  peut  objecter  ceci  :  comment  se  fait-il 
que  si  c  a  commencé  à  s'assibiler  au  vir  siècle,  les  éléments  allemands 


CONSONNES  LATINES.  C.  233 

d'un  z  dur,  comme  encore  dans  des  dialectes  italiens  et  portugais 
et  en  valaque  du  sud ,  non-seulement  parce  que  les  scribes 
allemands  le  traitaient  comme  le  z  allemand,  mais  aussi  parce  que 
dans  les  groupes  ci-dessus  cia,  cio,  il  remplaçait  le  ^  =  ^ 
(etiam,  eciam).  En  italien  et  valaque  du  nord  ce  ts  s'épaissit  en 
à;  dans  les  langues  de  l'ouest  il  se  détermina  comme  un  simple 
son  sifflant,  qui  cependant  en  espagnol,  grâce  à  un  choc  parti- 
culier de  la  langue,  rappelle,  ce  semble,  le  son  indiqué  plus 
hauti. 

On  sait  par  l'histoire  des  langues  que  les  sons  gutturaux, 
devant  les  voyelles  pleines  a,  o,  u,  conservent  leur  nature  (il  y 
a  cependant  des  exceptions,  comme  nous  l'avons  vu  plus 
haut),  et  que  devant  les  voyelles  plus  grêles  i  et  e,  ils 
deviennent  facilement  des  sons  sifflants  et  palataux.  Ce  phéno- 
mène s'est  produit  sur  une  grande  échelle  dans  la  famille 
romane,  en  ce  qui  touche  l'élément  latin.  Le  roman  a  ici  la  plus 
grande  ressemblance  avec  les  langues  slaves  :  ainsi  dans 
l'ancien  slovène  les  gutturales  k,  g,  ch  devant  les  voyelles  grêles 
ne  s'emploient  pas,  mais  k  devient  tantôt  à,  tantôt  tz,  et  g 
tantôt  z,  tantôt  z,  le  ch  manquant  au  roman  devient  s  et  s.  Le 


dans  le  roman  n'aient  pas  été  modifiés  aussi  dans  ce  sens,  eux  qui  du 
moins  en  majeure  partie  étaient  certainement  incorporés  à  cette 
époque?  car  on  dit  par  ex.  it.  chiglia,  de  Mel,  non  ciglia.  Ne  s'ensuit-il 
pas  évidemment  que  ce  mémorable  changement  de  son,  qui  a  fait  dégé- 
nérer A'ffcero  Qn  Zizero,  est  antérieur  à  l'invasion  germanique?  Mais 
cette  objection  a  peu  de  force.  On  a  pu  ne  pas  soumettre  la  lettre 
allemande  aux  mêmes  lois  que  la  lettre  latine,  parce  que,  précisément 
grâce  au  mélange  des  peuples,  la  prononciation  allemande  était  toujours 
présente  à  l'oreille  des  Romans.  Par  la  même  raison,  l'/i  allemande  dans 
le  français,  le  fe  arabe  dans  l'espagnol,  le  k  grec  dans  le  valaque  n'éprou- 
vèrent pas  le  sort  des  lettres  latines  correspondantes. 

1.  Gorssen,  Lai.  Ausp.  2"  éd.  I,  48,  termine  ainsi  son  étude  de  cet  impor- 
tant chapitre  de  l'histoire  des  sons,  basée  sur  de  nombreux  témoi- 
gnages authentiques:  «  Il  résulte  de  ce  qui  a  été  dit  jusqu'à  présent 
que  c  devant  e  et  *  jusqu'au  vi''  et  mi"  siècle,  jusqu'à  l'époque  qui  a 
suivi  l'invasion  des  Lombards  en  Italie,  a  eu  le  son  de  k.  Il  est  vrai 
qu'il  ne  faut  pas  en  conclure  que  c  ait  conservé  aussi  longtemps  ce 
son  partout  et  dans  tous  les  mots...  Jamais  dans  les  chartes  de  Ravenne 
(du  VI"  et  VU''  siècle)  c  devant  e  et  i  n'est  rendu  par  z,  tz,  a  ou  a^.  D'où 
il  suit  donc  que  jusqu'au  vir  siècle  après  J.-G.  l'assibilation  de  ce  son 
ne  peut  avoir  pénétré  qu'isolément  dans  la  langue  populaire  ou  les 
dialectes  provinciaux,  et  qu'en  conséquence  les  Romains  cultivés, 
encore  au  temps  de  l'exarchat  et  des  Lombards  prononçaient  les  noms 
de  leurs  glorieux  ancêtres  Kaesar,  Kikero.  »  Une  note,  p.  49,  discute  l'opi- 
nion de  Schuchardt  (1,  164)  sur  ce  point. 


234  CONSONNES  LATINES.  C. 

lithuanien  k  se  change  très-souvent  aussi  en  lette  devant  i  et  e 
en  2:  =•  Is  (Pott,  Forsch.  l*'^  édit.  I,  77).  En  grec  moderne 
ce  phénomène  n'est  pas  arrivé  k  son  plein  développement  ; 
cependant  k ,  dialectalement ,  devant  le  son  i  se  prononce 
comme  c  (ib.  II,  11).  C'est  à  peu  près  de  même  que  dans  les  dial. 
albanais  kj  devient  c  (v.  Hahn  Studien  II,  20).  Pour  ce  qui  est 
du  domaine  germanique,  de  l'anglo-sax.  ci  ce  =  ki  ke  naît 
l'angl.  ch  =6';  on  constate  presque  la  même  chose  en  ancien 
frison  (Rask,  Frisisk  sproglaere,  10. 18),  et  d'après  une  opinion 
particulière  (Rask,  Angels.  sprogl.  8)  aussi  en  suédois.  En 
h. ail.  on  peut  rappeler  la  parenté  qui  existe  entre  qu  et  zu 
(Grimm,  I^,  196). 

2.  Quelquefois  la  gutturale  originaire  est  représentée  par 
d'autres  sifflantes  ou  palatales.  L'italien  admet  z  dans  quelques 
cas  :  ainsi  zimbello  (cymbalum),  dolze,  donzella  {domi- 
nicilla*),  dozzi  (duodecim),  lonza  (lyncem),  sezzo  {secius)\ 
ailleurs  z  est  dialectique.  Quand  une  vo^^elle  tombe  entre  c  et  t, 
le  son  palatal  ne  se  maintient  pas  et  devient  s  :  amistà  (amici- 
tas*),  destare  (de-eœcitare),  fastello  (pour  fascettello).  Par- 
fois on  trouve  la  palatale  douce  :  gelso  (celsus),  abbragiare 
(pour  abbracciare),  augello  (aucella),  congegnare  {concin- 
nare?),  damigella,  doge  (ducem),  dugento  {ducenti,  cf.  lat. 
quingenti),  piagente  (placens),  vagellare  (vacillare).  En 
esp.  z  est  rare  :  zarzillo  (circellus)  ;  plus  fréquemment  ch  : 
chicharo  (cicer),  chico  [ciccufn),  chinche  (cimicem),  cor- 
cho  {corticem),  lechino  {licinium),  marchito  (marcidus), 
pancho  {panticem),  picho  (picem).  Port,  murcho  {murci- 
dus);  s  dans  visinho  (vicinus).  —  En  provençal,  z,  qui  corres- 
pond ici  à  une  s  douce,  est  très-usité  :  auzel,  jazer,  Lemozi 
(Lemovices),  plazer,  vezi;  ss  correspond  phonétiquement  à  c 
et  est  une  autre  manière  de  l'écrire,  comme  dans  vensser  (vin- 
cere),  taisser  {tacere).  —  En  français  aussi  s  ou  ss  s'emploie 
souvent,  cf.  sangle  (cingulum),  siller  [cilium),  dîme  pour 
disme  (dechnus),  génisse  [junicem),  pance  [pa^iticem), 
poussin  [pullicenus)  ^  Comme  en  espagnol,  ch  a  aussi  pénétré 
en  français  :  chiche  {cicer),  farouche  {ferocem),  mordache 

1.  Remarquons  dans  une  charte  sisterna  pour  cisterna,  déjà  à  l'année 
528,  Bréq.  num.  13.  Mais  l'exemple  est  trop  isolé  pour  en  induire  pour 
la  France  un  développement  plus  ancien  du  phénomène.  Scitam  pour 
siiam,  où  c  ne  pouvait  être  guttural,  se  voit  pour  la  première  fois  à 
l'année  587,  ib.  n.  46.  Requiiset  pour  rèiuiescil  beaucoup  plus  tard,  année 
658,  id.  num.  140.  Voy.  dans  Gorssen,  2"  éd.  1,  59,  d'autres  ex.  de  si  pour  ti. 


CONSONNES  LàTINES.  C.  235 

(mordacem),  moustache  {mystacem),  ranche  {ramicem). 
—  Les  exemples  valaques  avec  tz  sont  tzenterimu  (coemete- 
rium)  Leœ.  bud.,  otzét  {acetum,  ce  mot  est  aussi  anc. slave)  ; 
avec  g  ager  (acer),  vinge  {vincere). 

La  gutturale  ne  se  serait-elle  pas  conservée  dans  quelques 
cas  ?  C'est  à  peine  admissible  :  la  tendance  de  la  langue  était 
trop  nettement  indiquée.  Il  est  vrai  qu'à  l'encontre  des  autres 
langues,  le  valaque  présente  encore  la  forte  gutturale,  mais  ici 
Tinfluence  grecque  est  visible  ,  non- seulement  dans  les  mots 
d'origine  grecque,  comme  chedru  (yi^poç),  chime  {yS)]j.cl),  mais 
encore  dans  beaucoup  d'autres,  comme  chelariu,  dechemvrie 
qui  avaient  leur  type  dans  le  grec  xsXXapyjç,  BexépL^pioç.  Dans 
d'autres  comme  cerchea  (circulus),  cucute  (cicuta),  tacund 
{tacendd),  scimtée  (scintilla),  val.  du  sud  pentecu  {pantex), 
pescu  (piscis),  la  voyelle  décisive  s'est  modifiée  après  c.  Nous 
verrons  tout  à  l'heure  ce  qu'il  faut  penser  des  formes  comme 
nuce  (nucem),  salce  (salicem);  chinge  (cingulum)  paraît 
être  un  exemple  assuré,  mais  le  changement  en  clingum  et  fina- 
lement la  chute  du  t  étaient  très-possibles.  Il  y  a  cependant  un 
dialecte  qui  a  résisté  à  la  modification  de  la  gutturale  forte, 
c'est  celui  de  Logudoro.  A  l'initiale  la  forte  persiste  dans  la 
plupart  des  mots,  cf.  chelu  {caelum),  chena  (coena),  chentu 
(centum),  cher  a  {cera),  chervija  (cervioc),  chiza  (cilium)  ; 
dans  d'autres  comme  zegu  (caecus),  zertu,^zihu.  Le  zétacisme 
a  déjà  pénétré  :  en  médiale,  entre  voyelles  la  forte  passe  à  la 
douce  :  hoghe  (vocem),  dughentos  (ducenti),  faghere  [facere), 
mais  il  y  a  ischire  (scire),  pis  china  (piscina).  Dans  ce  dia- 
lecte nous  rencontrons  donc  encore  l'écho  de  la  prononciation 
romaine,  qui  n'a  pu  se  conserver  que  dans  le  profond  isole- 
ment d'une  contrée  montagneuse.  Il  est  difficile  d'attribuer  une 
influence  au  grec,  qui  n'a  exercé  nulle  part  en  Italie  une 
action  analogue.  Les  autres  langues  ne  présentent  aucun 
exemple.  Le  français  lucarne  [lucerna)  renvoie  à  un  latin 
lucayma,  qui  se  retrouve  aussi  dans  le  gothique  lukarn  ;  de 
même  une  forme  lat.  lacartus  paraît  avoir  précédé  le  portug. 
lagarta,  esp.  lagarto  (lacertus).  Dans  quelques  substantifs 
comme  en  ital.  rddica  [radicem),  sorgo  [soricem,  Inf.  22, 
58  sorco),  esp.  pulga  (pulicem),  les  nominatifs  radic-s, 
sorec-s,  pulec-s  peuvent  avoir  influé  sur  la  prononciation  du  <?, 
ce  qui  serait  vrai  aussi  pour  le  val.  nuce  et  salce  et  pour  le 
napol.  jureche  (judicem)  ;  cependant  le  transport  direct  de 
quelques-uns  de  ces  mots  de  la  troisième  déclinaison  à  la  pre- 


236  CONSONNES  LATINES.  C. 

mière  ou  la  deuxième  est  un  phénomène  encore  plus  vraisem- 
blable, car  il  se  présente  souvent  :  on  a  pu  dire  radica  à  côté 
de  radiœ^  de  même  que  dans  le  latin  classique  on  disait  fulica 
à  côté  de  fulix.  Sur  duca  (dux),  giuschiamo  {hyoscyamus), 
scojattolo  (sciurus),  voy.  mon  Dict.  étym.  IK 

4.  Nous  avons  déjà  remarqué  la  chute  particulière  au  fran- 
çais du  c  devant  a,  o,  u.Le  c  sera-t-il  tombé  aussi  devant  e,  i, 
bien  que  déjà  en  b.lat.  il  fut  devenu  sifflant  devant  ces  voyelles? 
C  sonnait  alors  comme  ts  :  or  nous  savons  que  s  (du  moins  devant 
les  voyelles)  résiste  absolument  à  la  syncope,  et  il  n'y  a  pas  de 
raison  pour  que  l'union  avec  un  t  précédent  ait  diminué  en  rien 
la  ténacité  de  la  sifflante.  Pourtant  facere  a  donné  en  fr.  faire 
avec  chute  du  c\  on  a  de  placere  (accentué  pldcere)  plaire, 
de  nôcere  nuire,  de  dicere  dire,  de  coquere  (coeere)  cuire, 
àe  placitum  plaid  (ix^  siècle),  etc.  A  côté  sont  des  formes 
où  une  s  correspond  au  ç  latin,  comme  àdiii^  faisons  (facimus), 
fisdrent  (fécerunt),  disons  (dicimus),  plaisir,  nuisir.  Peut- 
on  admettre  que  les  mots  et  les  formes  où  le  e  a  disparu  provenaient 
d'une  époque  où  cette  lettre  était  encore  gutturale,  par  suite 
exposée  à  tomber,  et  que  les  mots  et  formes  en  s  provenaient 
d'une  époque  où  le  latin  s'était  fait  déjà  à  l'assibilation  ?  Les 
recherches  sur  cette  question  donneraient  difficilement  un 
résultat  satisfaisant.  Les  deux  époques,  l'ancienne  et  la  moderne, 
la  latine  et  la  romane,  se  sont  donné  la  main  vers  le  vii^  siècle  ; 
on  peut  supposer  quelques  exceptions  à  la  règle  devenue  géné- 
rale, et  c'est  surtout  dans  la  conjugaison  qu'elles  semblent  se  faire 
jour.  Doit-on  maintenant,  en  ce  qui  concerne  le  cas  présent, 
admettre  la  série  fakere  faëre  faire,  ou  fakere  fakre  faire 
(k  résolu  en  i),  ou  fakere  fazere  fazre  faire'^ 


1.  Un  exemple  sûr  semble  être  fourni  par  le  verbe  français  vaincre  de 
vinkere,  et  pourtant  il  y  a  doute  sur  ce  point.  En  effet,  d'après  Delius, 
Jahrbuch  I,  358,  k  est  seulement  intercalé  pour  soutenir  la  nasale  n. 
D'après  cela,  il  devrait  y  avoir  eu  un  temps  où,  en  France,  on  disait 
vin're  jusqu'à  ce  qu'on  ait  comblé  la  lacune  avec  un  c  euphonique  =  k. 
C'est  admissible,  surtout  si  on  compare  fingere  fin're  fein-d-re,  dans 
lequel  d  rend  le  même  service;  il  est  toutefois  surprenant  qu'on  ait 
repris  un  k  déjà  laissé  de  côté.  Ne  serait-il  pas  préférable  de  donner  à  ce 
k  une  signification  étymologique,  puisqu'il  apparaît  plusieurs  fois  dans  le 
provençal  qui  ne  connaît  que  l'infinitif  yencer  dans  le  cours  de  la  conju- 
gaison? Il  est  vrai  que  le  très-ancien  franc,  veintre  paraît  confirmer 
l'intercalation  d'un  son  de  liaison,  mais  le  t  qui  se  présente  ici  ne  se 
trouve  qu'à  l'infinitif,  c.-à-d.  devant  r,  et  en  dehors  de  l'infinitif  est 
resté  sans  influence  :  il  est  à  k  dans  le  rapport  où  fau-t-re  est  à  falcrum. 


CONSONNES  LATINES.  C.  237 

5.  Le  traitement  du  lat.  ç  dans  un  des  plus  importants  dia- 
lectes, le  calalan,  est  digne  de  remarque.  Il  tombe  comme  en 
franc,  etenprov.,  et  on  ne  doit  pas  s'en  étonner  :  ainsi  dans 
dir,  fer,  etc.,  et  aussi  dans  deya  (trisyllab.  dicebat),  feya 
{faciehat),  dehembre  {décembre) ,  rebre  {recipere) ,  vehi 
(vicinus).  La  sifflante  t  (=:  esp.  z)  peut  éprouver  le  même  sort  : 
prehar  (pretiaré^),  rahô  {ratio).  Mais  ce  qui  étonne,  c'est 
que  le  c  disparu  est  remplacé  par  u,  rarement  au  milieu  du 
mot,  mais  tout  à  fait  régulièrement  à  la  fin  du  mot,  et  cet  u  forme 
alors  une  diphthongue  avec  la  voyelle  précédente  :  jaure  {ja- 
cere),  plaure  {placere),  creu  {crucem),  diu  {dicit),  feu 
{fecit),  nou  {nucem),  pau  {pacem),  veu  {vocem).  Comment 
expliquer  ceci?  Plam^e  est-il  né  de  plaire  et  plaire  de  placre 
comme  Jaume  de  Jac^ne?  Mais  cet  u  tient  aussi  la  place  de  z, 
comme  àdiii^  palau  {palatium),  preu  {pretium),  et  remplace 
même  la  désinence  verbale  ts  comme  dans  haveu  {habetis),  qui, 
dans  les  plus  anciens  se  montre  déjà  çà  et  là  à  côté  de  ha\')ets. 
Gomme  u  ne  peut  provenir  ni  de  ç,  ni  de  z,  ni  de  ts,  on  doit 
présumer  que  ce  dialecte,  grâce  à  sa  position  particulière,  a 
préféré  la  voyelle  u  là  où  le  prov.  ou  le  franc,  auraient  mis  z, 
ce  qu'il  a  fait  par  ex.  aussi  dans  traure  =  prov.  traire,  cf. 
ci-dessus,  p.  186,  note.  C'est  précisément  ainsi  que  le  portug. 
met  ou  pour  oi  sans  se  soucier  de  Tétymologie ,  par  ex.  mouro 
T^our  Y/ioiro  {morior).  De  amats  {amatis),  par  ex.,  a  pu  être 
formé  d'abord  amaus  =.  esp.  amais,  puis  amau,  de  nucem 
d'abord  nous,  puis  nou. 

Le  ch  latin  devant  les  voyelles  douces  n'est  traité  comme  c 
par  les  langues  romanes  que  dans  les  mots  anciens  :  ital. 
celidonia  {cheL),  cirugiano  {chirurgus),  Acere^iza  {Ache- 
rontia),  arcivescovo  {archiep.),  .braccio  {brachium),  Du- 
razzo  {Dyrrhachium) ,  macina  {mach.) ,  Procida  {Pro- 
chyta)  ;  esp.  celidonia,  cirujano,  arzobispo,  brazo  ;  prov. 
celidoni,  ciragra  {chir.),  arcivesque,  etc.  ;  anc. franc,  seor- 
gien  {chir.).  Au  contraire,  ital.  chimera,  chimico,  chirurgo, 
architetto,  lisimdchia  ;  esp.  quimera  et  suiv.  ;  fr.  chimère, 
archevêque ,  etc.  Déjà  dans  les  inscriptions  romaines  on  lit 
bracium  (Schneider,  I,  397),  dans  les  chartes  senodocium 
Bréq.  n.  122  (de  l'an  648),  sinedocio  Mur.  Ant.  III,  569  (de 
l'an  757),  monaci  et  arcipresbiter,  ibid.  V,  367. 

ce.  Ital.  bacca,  becco,  bocca,  ecco,  fiacco,  fiocco  {floc- 
cus),  moccolo  {muccus),  peccare,  sacco,  secco,  socco,  succo, 
vacca.  Esp.  baca,  boca,  chico  {ciccum),  flaco,  flueco,  moco. 


238  CONSONNES  LATFNES.  C. 

pecar,  saco,  seco,  suco,  vaca.  Franc,  bec,  floc,  sac,  sec, 
soc,  suc  ;  ch  pour  ce,  v.  ci-dessus  p.  229.  L'adoucissement  n'a 
pas  lieu:  le  prov.  haga,  franc,  baie,  se  rapporte  à  la  forme  latine 
baca  dont  on  a  des  exemples  ;  esp.,  portug.,  prov.  braga, 
franc,  braie  à  braca,  non  pas  à  bracca  qui  n'a  pas  eu  de 
correspondant  en  roman  ;  ital.,  esp.  sugo  se  rapporte  à  sucus. 
—  Devant  e  et  i  la  double  consonne  éprouve  le  sort  de  la  simple, 
de  là  l'ital.  accento,  accidente,  successo;  esp.  acelerar, 
aceptar,  suceso.  Cependant,  quand  dans  cette  dernière  langue 
les  deux  c  persistent,  la  première  de  ces  lettres  conserve  en  même 
temps  le  son  guttural,  par  ex.  ac-cento  à  côté  de  acento,  ac- 
cesion,  ac-cidente  (arcli.  acidente).  En  français  cela  arrive 
toujours,  ac-cent,  ac-cident,  suc-ces. 

CL,  voy.  à  L. 

CT,  Cette  importante  combinaison  éprouve  tantôt  une  assimi- 
lation, ce  qui  est  le  procédé  commun  au  roman,  tantôt  une  réso- 
lution de  la  gutturale  en  i  avec  formation  de  diphthongue, 
comme  dans  les  langues  de  l'ouest,  tantôt  enfin,  différant  en  cela 
de  la  forme  de  la  combinaison  es,  une  résolution  des  deux  lettres 
en  un  son  palatal  après  avoir  (à  ce  qu'il  semble)  passé  par  it, 
et  persiste  fréquemment,  surtout  dans  les  mots  d'origine  récente. 
Dans  la  voie  de  l'assimilation  ou  de  la  syncope  du  c  devant  les 
consonnes,  le  latin  avait,  comme  l'on  sait,  précédé  ses  rejetons  : 
gluttio  est  pour  gluctio  de  glocire,  7nattea  pour  mactea, 
natta  pour  nacta,  sitis  pour  sictis  de  siccus,  artus  pour 
arctus,  fultus  pour  fulctus.  Dans  le  latin  provincial  ou  posté- 
rieur on  rencontre  Vitoria  pour  Victoria,  santo  pour  sancto, 
defunto  ;  dès  le  commencement  du  iv^  siècle  apr.  J.-C.  lattuca, 
Otto,  qui  sont  complètement  italiens,  voy.  Corssen,  2°  édit., 
I,  37,  39,  43.  Dans  les  chartes  postérieures  on  lit  maleditus 
Bréq.n.64  (de  l'an  627),  c^zYi^oBrun.p.  625(deran772).  Parmi 
les  domaines  voisins,  celui  du  celtique  présente  spécialement  de 
nombreux  exemples  d'adoucissement,  par  ex.  kymr.  laith  Uaith 
(lat.  lactem),  reith  {rectum),  traeth  (tractus),  voy.  Zeuss,  I, 
172.  En  italien,  l'assimilation  seule  existe  :  atto  {actus),  cotto, 
detto  (dict.),  diritto  (direct.),  fatto,  frutto,  letto,  notte, 
petto,  tetto,  giunto  {junctus),  santo.  La  résolution  en  une 
palatale  (prononcer  ce  comme  l'esp.  ch)  se  rencontre  dans  les 
dialectes  :  milan,  lace  (lactem),  lecc,  noce,  pecc,  peceen 
(pecten),  tinc  (tinctus),  dans  Bonvesin  digio  (dictus), 
dregiura  (directura),  fagio  (f actus).  —  L'espagnol  emploie 
l'assimilation  moins  souvent  que  la  forme  pleine  et.  Exemples  : 


CONSONNES  LATfNES.  C.  239 

ahstracto,  acto,  actlvo,  direct o,  docto,  doctor  dotor,  efecto 
(arch.  efetd),  friito^  matar  {mactare),  octuhy^e  (arcli.  otu- 
hré),  olfato  (olfatum  dans  une  charte  du  ix''  s.  Esjp.  sagr.  XI, 
264),ju7ito,  llanto  {planctus),  santo,  afliccion  (arch.  afli- 
clon),  faccion  (arch.  facion).  La  résolution  du  c  en  i  et  u 
se  voit  dans  pleito  (de  plecteré),  auto  {actus),  populaire 
carauter  [character),  voy.  Monlau,  39.  Dans  les  mots  les 
plus  importants  ch  est  la  forme  usuelle  pour  et  :  dereeho, 
dicho,  estreeho  (strietus),  lecho,  noehe,  oeho,  peeho,  teeho, 
eineho  (einetus),  anc.esp.  frueho  Bc.  FJuzg  ^  Ici  Ve  (= 
port,  ei,  prov.  ai)  indique  quelquefois  un  c  affaibli  en  i  :  heeho 
ifaetus),  lecho  (laetem),  pecho  (paetum),  treeho  {traetus), 
voy.  ci-dessus  p.  137.  —  Portug.  aeto,  dito  {dietus),  frueto, 
juneto  junto^  luto  (luetus),  7natar.  La  forme  dominante  est 
le  c  affaibli  en  i,  à  côté  duquel  on  trouve  aussi  Vu  :  direito, 
estreitOy  feito  {faet.),  leito,  noite,  oito;  auto,  outubro, 
doutor  [doetor)\  altpg.,  eoito  {eoetus),  eondoito  (eonduetus) 
SRos.,  oytubro  FTorr.  p.  614,  auçom  (actio),  autivo  {aeti- 
vus),  contrauto  {eontractus)  SRos.  La  résolution  en  eh 
comme  dans  eolcha  et  tre'eho  est  beaucoup  plus  rare.  Le  pro- 
vençal supporte  et  dans  aetual,  afflietioUy  eontraet,  dietar, 
doetrina^  leetor,  oetohre,  etc.  Mais  la  forme  véritablement 
indigène,  ici  comme  en  portugais,  est  la  résolution  du  e  en  ^,  p.  ex. 
eoitar  (eoetare*),  duit  (duetus),  destruit,  dreit,  estreit,  fait, 
frait,  noit,  peitz,  {peetus),  trait.  Cet  i  peut  se  fondre  dans  un 
i  précédent,  comme  dit  (dietus).  Dans  le  groupe  net  il  est  attiré 
par  la  voyelle  radicale  :  oint  (unetus),  peint  {pinetus  de  pie- 
tus),  saint  {sanetus),  théoriquement  pour  onht,  penht,  sanht. 
Un  autre  dialecte  présente  eh  comme  en  espagnol  :  eoehar,  dreeh 
dreieh,  faeh,  fraeh,  estreeh ,  dieha,  poneha  (puneta), 
saneh  (sanetus,  voy.  Leys  d'am.  II,  208),  à  la  place  duquel 
g  est  aussi  employé  en  finale  :  dreg,  fag,  etc. —  En  français  aussi 
les  formes  sont  multiples.  Les  nombreux  mots  tout  latins,  comme 
aetion,  ahstraet,  direet,  doeteur,  oetobre,  se  comprennent 
d'eux-mêmes  et  n'ont  pour  l'histoire  de  la  langue  aucune  impor- 

1.  Le  nom  propre  Sancho  =  lat.  Sandus,  qui  se  trouve  par  ex.  dans 
Tacite  Hist.  4,  62.  Dans  la  basse  latinité  il  semble  qu'on  en  ait  formé  par 
humilité  Sanctius,  it.  Sanzio.  Encore  plus  ancien  est  un  mot  semblable 
Sancius;  par  ex.  voy.  une  inscription  lusitanienne  d'av.  J.-G.  TL 
CLADIVS  SÂNCIVS,  voy.  SRos.  //,  175,  et  déjà  dans  Tacite  Ann.  Q,  18 
Sancia,  cf.  Pott,  Personennamen  p.  563.  Astarloa,  p.  262,  tient  Sancho  pour 
un  mot  basque  et  lui  donne  la  signification  de  nerbudito. 


240  CONSONNES  LATINES.  C. 

tance.  Exemple  d'assimilation  :  contrat,  effet,  jeter,  lutrin 
(b.lat.  lectrmn),  lutter,  pratique,  roter  (ructare),  façon 
(factio).  Surtout  adoucissement  :  conduit,  droit,  étroit,  fait, 
nuit,  joint,  peint,  saint.  Quelques  exemples  présentent  aussi 
la  résolution  en  ch  propre  à  l'espagnol  et  au  provençal  :  ainsi 
cacher  (coactare),  fléchir  (flectere),  empêcher  (impac- 
tare*).  —  En  val.  l'assimilation  est  rare,  peut-être  dans  aretà 
(de  reclus),  fluturà  (fluctus),  unt  (unctum),  val.  du  sud 
frultu.  Cl  persiste  rarement,  comme  (\^ii^octomvrie{octoher). 
seacte  (secta).  Les  formes  nationales  pour  ce  groupe  sont  p^ 
et  ft,  par  ex.  ajeptà  (adjectare*),  asteptà  {eœspectaré), 
copt  {coctus),  fipt  (fictus  pour  fixus),  fepture  (fact.),  fript 
(f rictus),  lapte,  luptà  (luctari),  noapte  (noctem),  pept, 
peptene,  supt  (suctus);  doftor  (doctor),  ôftice  (hectica), 
le  f  lice  {le  et.). 

es,  c'est-à-dire  œ.  Pour  briser  la  dureté  de  ce  groupe 
l'assimilation  était  indiquée  ;  il  y  en  a  déjà  des  exemples 
en  latin ,  comme  cossim ,  assis ,  lassus ,  trissago  pour 
coxim ,  axis,  trixago,  dans  les  inscriptions  confiississet 
Grut.  Ind.  ss  pro  x,  obstrinserit  Orell.,  aessorcista 
(exorc.)M\xv.  Inscr.  p.  1841,  sistus  {sextus)  Reines.,  dans 
les  manuscrits  frassinus,  tossicum  (Schneider,  I).  La  langue 
moderne  se  sert  aussi  de  ce  moyen  avant  et  après  les  consonnes 
et  entre  voyelles.  Elle  emploie  de  même  la  résolution  du  c  en  i, 
d'où  naissent  des  diphthongues,  et  aussi  le  changement  du 
groupe  entier  en  une  aspirée  ou  une  sifflante.  En  italien  sci  est 
traité  à  la  fois  et  par  l'assimilation  et  par  le  changement.  L'assi- 
milation en  ss  s'opère  quand  es  est  placé  entre  deux  voyelles  : 
Alessandro,  bosso  (buxus),  frassino,  flusso,  lasso,  lusso, 
matassa,  rissa,  tasso,  tessere,  visse  (vixit);  ansio  (anxius), 
esperienza,  esplorare,  tosco  (toxicum);  une  5  simple  suffit 
cependant  à  la  particule  ex  et  à  quelques  autres  mots  :  esame, 
esemplo,  eseguire,  Bresello  {Brixellum),  fiso  {fixus).  Les 
exemples  avec  sci  sont  :  Brescia  {Brixia),  coscia  {coxa), 
lasciare  {laxare),  lisciva  {lixivia),  sciante  {examen),  scia- 
lare  {exh.),  sciagurato  {exaug.),  scegliere  {ex-eligere), 
scempio  {exemplum),  escire  {exire),  sciocco  {exsuccus). 
—  De  même  val.  :  Alesandru,  esemplu,  estre  {extra),  frdsin 
(frax.),  lasà,  metase,  Sas  {Saxo),  tzeseture  {textura)  ;  est, 
lisie.  Quelquefois  x  :  Xavérie,  toxice  Lex.  bud.  En  espagnol 
la  variété  est  encore  plus  grande.  Le  son  latin  es  persiste 
souvent,  comme  dans  examen,  exequias,  eximir,  luxo,  sexo, 


CONSONNES  LATINES.  C.  244 

7naœimo ,  même  devant  des  consonnes  ,  comme  dans  excepto , 
eœtremo,  sexto,  texto.  L'assimilation  se  présente  dans  plu- 
sieurs mots  aussi  bien  devant  les  consonnes  que  devant  les 
voyelles,  par  ex.  fresno  (fraxinus),  tasar  (taxare),  tosigo 
(toxicum),  ansio.  D'autres  mots  préfèrent  l'aspirée  x  (j)  ana- 
logue à  l'italien  s  ci  :  Alexandro,  huxo,  coxo  (de  coxa),  dixe 
(dixi),  exemplo,  texer,  xaguar  (exaquaré^),  xamete  (b.gr. 
sÇai^tTcç  ^a;j.r<Toç),  xaurado  (exauguratus).  Quand  un  a 
précède  cette  aspirée,  il  se  change  en  un  e,  correspondant  au 
portugais  ei  (cf.  beso,  heijo)  :  exe  {axis),  lexos  (laxus), 
madexa  (metaxa),  mexilla,  texo  (taxus).  A  la  première  syl- 
labe du  mot,  on  prépose  parfois  encore  n  à  Taspirée  x  :  enxambre^ 
enxeynplo  arch.,  enxundia (axungia),  enxugar  [exsuccare); 
sur  Torigine  de  cette  n,  voy .  p.  228,  n.  1 .  Seis  (sex)  nous  présente 
un  exemple  de  la  résolution  de  c  devant  s. — Le  signe  x  se  main- 
tient ordinairement  intact  en  portugais  comme  en  espagnol, 
mais  il  possède  ici  aussi  des  valeurs  phoniques  diverses  (cf. 
dans  la  section  II).  X  =  es  dans  fluxo,  nexo,  sexo,  etc.;  œ  = 
is  dans  experto,  extremo,  exemplo;  x  =  ital.  sci  dans  coxa, 
enxame,  enxugar,  enxundia.  Nous  avons  des  exemples  de  réso- 
lution de  c  en  i  ou  en  u  dans  seis  (=  esp .  seis)  dont  on  peut  rappro- 
cher l'analogue  eis  (ecce),  et  dans  l'arch.  tousar  (taxare)  SRos. 
Fixo  (axis),  leixar  arch.,  madeixa,  seixo  {saxum),  frouxo 
{fluxus)  nous  offrent  des  exemples  de  résolution  de  c  en  i  ou  en  ii, 
dans  lesquels  l'écriture  conserve  x,  comme  en  esp.  On  rencontre 
aussi  s  Qiç:  tasar,  ansio,  tecer.  —  On  peut  admettre  l'assimila- 
tion pour  quelques  cas  dans  les  langues  du  nord-ouest,  comme  pour 
le  prov.  essai  {exagium),  esclairar,  essugar,  josta  {juxta)  ; 
franc,  essai,  éclairer,  essuyer,  jouter.  En  outre,  x  persiste 
dans  les  noms  propres  et  dans  la  plupart  des  mots  savants,  par 
exemple  pr.  Alixandre,  exemple,  exercir  ;  fr.  exact,  exa- 
men, exploit,  luxe,  maxime,  sexe,  préfixe.  Mais  la  forme 
dominante  est  la  résolution  en  iss  :  prov.  aissela  (axilla),  bois 
(buxus),  eissart  {exsdrritu77i*),  eissil  {exilium),  eis  (exit), 
fraisse  (fraxinus),  laissar,  maissella,  proisme,  teisser 
(tex.) ,  oissor  (uxor);  fr.  ais  (axis),  aisselle,  Aisne 
(AxÔna),  buis,  cuisse  (coxa),  frêne  (de  fraisne),  laisser, 
paisseau  (paxillus),  et  aussi  en  v.fr.  buisine  (buccina  équi- 
valant à  bucsina). 

La  chuintante  ou  l'aspirée  née  de  es  semble  reposer  sur  la  fusion 
intime  avec  s  d'un  i  provenant  de  la  résolution  d'un  c,  par  un 
procédé  d'abord  général,  et  encore  usité  dans  le  nord-ouest.  Ainsi 

DIËZ  46 


242  CONSONNES  LATINES.  C. 

de  coxa  est  d'abord  venu  cojsa,  puis  cosja,  et  de  là  en  ital.  coscia 
etenesp.,  avec  une  tendance  à  l'aspiration,  coœo.  On  a  des 
exemples  qui  appuient  cette  explication,  au  moins  dans  l'ital. 
bascio  de  basiuni  hasjum,  cascio  de  cas  eus  cas  jus  ^  et  dans  le 
portug.  puxar  de  puis  are  puisar. 

Un  fait  caractéristique  pour  le  mode  de  formation  des  langues 
romanes  est  l'inversion  immédiate  du  es  en  se  =  sk,  qui  s'est 
produite  dans  beaucoup  de  mots.  Ainsi  laœus  est  devenu  en 
ital.  lasco,  en  prov.  lasc,  lasch,  en  franc,  lâche,  comme  de 
laœare  vient  l'esp.  lascar,  le  prov.  lascar,  laschar,  le  franc. 
lâcher  \  c'est  donc  un  exemple  général  en  roman.  Du  b.lat.  taxa 
est  venu  le  prov.  tasca,  tascha,  le  franc,  tâche,  l'angl.  task. 
De  traxit  est  venu  le  catal.  trasch,  de  vixit  le  v.esp.  visco, 
le  prov.  vis  quel.  De  fracassare,  contract,  fraxare,  le  prov. 
frascar.  De  flaccidus  (cci  =  xi)  le  fr.  flasque.  Dans  les 
mots  français  mèche  (myxa)  et  échemer  arch.  (exar/iinare), 
ch  correspond  de  même  à  Vx  latin,  c'est-à-dire  à  un  se  inter- 
médiaire, aussi  ce  dernier  mot  se  trouve-t-il  dans  un  poète 
espagnol  sous  la  forme  escaminar,  voy.  Cane,  de  B.  Le 
valaque  présente  aussi  une  trace  de  cette  inversion,  si  l'on 
accepte  la  dérivation  vescà  (remuer,  secouer)  de  vexare.  Sur 
la  même  transformation  dans  d'autres  mots  romans  et  même 
celtiques/ voy.  mon  Dict.  Etym.  I,  lasciare\  on  pourrait  aussi 
rappeler  des  exemples  grecs,  tels  que  Çévoç  cr^évoç,  çtfoç  cxtçoç. 

Le,  NC,  RC,  TC,  DC.  Il  faut  remarquer  dans  ces  combinai- 
sons le  passage  fréquent  de  la  forte  gutturale  à  la  palatale  douce 
(et  en  esp.  à  Taspirée).  Mais  souvent  aussi  le  c  suit  la  règle 
générale,  c'est-à-dire  qu'il  persiste,  ou  se  change  en  douce,  et 
en  franc,  en  ch.  Ce  changement  anomal  ne  peut  s'expliquer  que 
par  le  voisinage  avec  le  c  des  sons  linguaux  et  dentaux.  Les 
exemples  existants  sont  :  1)  De  LC  seulement  le  v. franc. 
delgié,  deugé  (delicatus)  ;  esp.  delgado  et  non  pas  deljado. 
—  2)  de  NC  (provenant  souvent  de  la  syncope  de  ndc)  :  ital. 
mangiare  (manducare  man'eare),  vengiare  {vindicare)\ 
esp.  canonge  arch.  (canonicus),  manjar,  monja  {monacha), 
portug.  monja',  prov.  manjar,  monje,  penjar[pendicare*), 
venjar  ;  franc,  manger,  venger,  Saintonge  (Santonicus 
pagus),  V. franc,  canongé  (canonicatus),  escomenger  (ex- 
communicare),  mais  à  côté  le  franc,  mod.  pencher  (=  prov. 
penjar),  revancher.  —  3)  De  RC  :  en  ital.  seulement  avec  c 
carcare  caricare;  en  esp.  avec  g  cargar,  sir  go  (sericus)  ; 
prov.  hergier  (vervecarius  ver'carius*)^  farjar  {fabri- 


CONSONNES  LATINES.   Q.  243 

care)  ;  franc,  berge?-,  charger  (carricare),  clergé  (cleri- 
catus),  forger,  serge  (serica),  y. îranç.  enferger  (ïnferri- 
care*),  furgier  Ren,  I,  21  (de  furca).  —  A'  De  TC  :  ital. 
selvaggio  (silvaticus),  viaggio  (viaticum);  esp.  herege, 
{hereticus),  salmge,  viage  ;  portug.  herege,  etc.;  pr.  eretge, 
gramatge  (grammaticus),  porge  [porticus),  salvatge, 
viatge;  franc,  sauvage,  voyage,  v.fr.  herege,  ombrage 
(umbraticus)  FC.  II,  316,  nage  {natica'*,  yoj.  ci-dessus 
p.  36)  Bert.  96,  franc. mod.  avec  ch  Avenche  (Aventicum), 
nache,  comme  aussi  perc/ie  (pertica)  et  aussi  esp.  pg.  percha. 
—  5°  De  JDC  :  ital.  giuggiare  (judicare)  Purg.  20,  48  ; 
v.esp.  miege  (medicus),  avec  la  douce  g  esp. mod.  juzgar; 
portug.  pejo  {pedica)  ;  prov.  jutjar,  metge  ;  franc,  juger, 
piège,  mais  prêcher  [praedicare). 

se  médial  devant  e  et  i  suit  presque  identiquement  la  règle 
du  es.  En  ital.  se  reste  mais  n'exprime  plus  qu'un  son  simple  : 
conoscere,  fascia,  pesée;  s  pour  se  dans  rusignuolo  ;  c  dans 
fiôcina  (fuscina)  ;  g  dans  vagello  (vascellum*).  —  Esp.  oc  : 
deœenxo  arch.  (descensus),  faxa,  faxo  [fascis),  pexe  ;  mais 
la  forme  habituelle  est  c  o\x  z  :  conocer,  crecer,  haz  [fascis), 
pacer,  pez,  à  côté  de  ruisenor.  —  Portug.  faixa,  feixe, 
mexer,  peixe,  rouxinol;  conhecer,  crescer,  pascer.  — 
Prov.  aissa,  conoisser,  creisser,  deissendre,  fais,  faissa, 
iraisser,  meisser,  paisser,  peis,  peisson,  soissebre  {susci- 
pere),  Rossilho  (Ruscinion).  —  Franc,  faix,  faisceau,  pois- 
son ;  avec  intercalation  d'un  t  :  connaître,  etc.  Pour  SR,  voy. 
sous  S.  —  Yal.  fesie;  mais  d'ordinaire  se  s'échange  avec  st 
suivant  le  procédé  slovène,  cf.  cunoaste ,  creste ,  muste 
(muscae),  paste,  peste.  —  Cf.  la  forme  épigraphique  cresseret 
pour  crescer  et,  Orell.  4040.  —  C  guttural,  à  la  fin  des  mots, 
disparaît  après  s,  en  franc.:  connais  (cognosco),  de  même  dans 
frais  (v.h.allem.  frisk). 


se  initial,  voy.  S. 


Q. 


I.  Le  son  guttural  persiste  aussi  ici  devant  a,  o,  u  ;  Vu  est 
tantôt  sonore,  tantôt  muet.  On  trouve  déjà  des  traces  de  ce  dernier 
cas  en  latin,  comme  cocus,  cotidie;  dans  les  inscriptions  plus 
récentes  et  les  chartes  elles  sont  nombreuses,  comme  cod,  con- 
dam,  alico,  anticus,  oblicus,  ou  à  l'inverse  quoepiscopus .  Mais 
à  côté  de  la  forte,  la  douce  s'est  établie  surtout  dans  les  langues  de 


244  CONSONNES  LATINES.  Q. 

l'ouest.  En  ital.  q  persiste  presque  toujours  avec  u  sonore  : 
il  ne  devient  guère  muet  que  dans  les  syllabes  finales 
brèves  :  quale,  quando^  quarto,  quotidiano,  et  avec  redouble- 
ment de  la  forte  acqua  (cf.  «  aqua,  non  acqua  »  App.  ad 
Prob.),  iniquo,  obliqiio;  antico,  cuoco,  corne.  On  trouve 
la  douce  dans  eguale,  guascotio  (quasi-coctus) ,  seguo.  —  Esp. 
avec  u  sonore  :  qual^  quanto,  quatro,  cinqûenta  (v.esp. 
cinquanta)\  avec  u  muet,  au  contraire,  qualidad,  quan- 
tidad,  quatorce,  de  même  nunca,  escama  (squama),  como. 
La  douce  est  fréquente  :  agua,  alguandre  arch.  (aliquantmn, 
aliquantulum),  yegua  (equa),  antiguo,  igual;  avec  suppres- 
sion de  Vu  dans  algo  {aliquod),  sigo  (sequor),  —  Prov.  quai 
cal,  quan  can,  quar  car,  aprobencar  (appropinquare), 
com,  antic,  enic  {iniquus)  ;  aigua  ai  g  a ,  engual  engal 
{aequalis),  segre  (sequi).  —  En  français  on  ne  trouve  q  avec 
u  sonore  que  dans  les  mots  savants,  comme  quadrupède  ;  mais 
Vu  est  muet  dans  quel,  qualité,  quatre,  quotidien,  cadre 
{quadrum),  car  (quare),  casser  (quassare),  comme.  On 
trouve  la  douce  dans  égal,  gant  arcli.  {quantum),  gascru  {quasi 
crudus).  Le  q  disparaît  dans  Seine  {Sequana),  et  de  même, 
avec  Vu  consonnifié,  dans  le  v. franc,  antive  {antiqua  antiua), 
ewal  {aequalis)  SBern.  Sur  eau  {aqua),  voy.  Dici.  étym. 
IL  c.  Devant  a,  qu,  se  prononçant  comme  c,  devrait  aussi  pro- 
duire ch  ;  et  comme  cela  n'arrive  pas,  il  est  probable  que  u  dans 
le  groupe  qua  n'était  pas  encore  muet  à  l'époque  où  ca  est 
devenu  ch.  Cependant  on  trouve  Tanc.fr.  onches  {unquam) 
et  même  les  formes  picardes  auchun  et  cachun,  cf.  Fallot,  359. 
—  En  valaque,  on  trouve  la  forte  avec  chute  de  Vu  :  cund 
{quando),  care  {qualis),  cum  {quo7nodo).  Mais  parallèlement 
il  s'est  produit  un  remarquable  changement  en  jo  :  ape  {aqua), 
eape  {equa),  patru  {quatuor),  peredsimi  {quadragesima), 
qui  rappelle  la  parenté  et  la  rencontre  bien  connue  de  ces  deux 
lettres  dans  d'autres  langues  ^ 

IL  Devant  e  et  i,  dans  différents  mots  où  Vu  a  dû  devenir 
muet  de  bonne  heure,  qu  se  prononce  comme  le  c  roman  devant 
les  mêmes  voyelles.  Le  latin  emploie  ci,  ce  pour  qui  que,  dans 

1.  Le  phénomène  par  lequel  qu  et  gu  deviennent  h,  comme  dans  le 
dialecte  sarde  de  Logudoro,  est  quelque  chose  de  différent  :  batlor 
{quatuor),  abba  {aqua),  ebba  (equa),  quimbe  {quinque),  limba  (Ungua),  sâm- 
bene  {sanguis).  B  est  né  ou  bien  6,q  u  =  v,  et  la  gutturale  est  tombée, 
ou  encore  de  la  gutturale  elle-même,  ce  qui  n'est  pas  rare  dans  ce 
dialecte. 


CONSONNES  LATINES.  G.  245 

secius  pour  sequius,  dans  cocere  pour  coquere,  Schneider, 
I,  336;  une  inscription  romaine  du  iii^  ou  iv*'  siècle  a  cinque  pour 
quinque,  voy.  Murât.  Ant.  II,  1008;  plus  tard,  on  trouve 
fréquemment  dans  les  chartes  cinquanta  pour  quinquaginta. 
Les  exemples  italiens  avec  qu  sont  :  querela,  quercio,  quiète, 
quint  0  ;  avec  ch  :  cher  ère  {quaerere),  chi  (quis),  cheto  {quie- 
tus)  ;  avec  c  :  cinque,  cuocere,  laccio,  torcere  ;  chute  du  q 
dans  le  nom  de  fleuve  Livenza  (Liquentia),  cf.  ci-dessous 
prosevere.  —  En  espagnol,  Vu  s'entend  dans  les  mots  modernes 
comme  question,  conseqiiencia  ;  autrement  il  est  muet  comme 
dans  querer,  quitar.  C'  ou  ^  dans  aceho  {aquifolium),  cerceta 
(querquedula) ,  cinco,  cocer,  torcer,  lazo,  etc.  —  De  même 
le  français  ne  fait  aussi  entendre  Vu  que  dans  les  mots  d'origine 
récente.  C'  ou  5  se  trouvent  dans  cercelle  (==  esp.  cerceta), 
cinq,  lacet,  cuisine  (coquina),  etc.  ;  es  dans  lacs  (laqueus)  ; 
ch  dans  le  chi  des  textes  les  plus  anciens  (lat.  qui)  et  dans 
chaque  {quisque,  voy.  Bict.  étym.),  chêne  (quercinus*). 
On  trouve  la  douce  dans  Guienne  =  prov.  Guiana  [Aquitanià] 
et  dans  aigle  =  prov.  aigla  (aquila),  oùl'zaenmême  temps  subi 
une  attraction.  Chute  du  q  dans  cuire  (coquere),  suivre  (sequi, 
déjà  prosevere  dans  les  Form.  andeg.),  l' Yveline,  nom  d'une 
contrée  (Aquilina)  Voc.  hag.  —  En  valaque  on  ne  trouve  que 
6*  ou  ^  :  ce  {qui,  quid),  nicï  (neque),  cincï,  coace,  stoarce 
[extorqueré],  latz\  et  jamais  qu  {cestigà  ne  vient  pas  de 
quaestus,  mais  de  castigare). 

On  peut  comparer  à  l'assourdissement  de  u  après  q  le  même 
phénomène  en  allemand  :  v.h.allem.  chena  de  quena,  moy.h. 
allem.  kal  de  quai,  kil  de  quil,  kit  de  quit,  angl.sax.  com  de 
qvom,  angl.  kill  de  qveljan, 

G. 

La  douce  a  eu  le  sort  de  la  forte  :  c'est  la  lettre  suivante  qui 
fixe  sa  valeur. 

I.  1.  Devant  les  voyelles  a,  a,  u  et  devant  les  consonnes, 
tantôt  g  persiste  comme  gutturale  douce,  tantôt  il  s'affaiblit  ou 
disparaît  comme  les  autres  douces.  Sur  g  initial,  il  n'y  a 
rien  à  dire.  Médiat,  il  persiste  le  plus  souvent  en  italien. 
Exemples  :  castigare,  fragrante,  fuga,  giogo  (jugum), 
légale,  le  gare  [ligare),  légume,  ne  g  are,  pagano,  pelago, 
piaga  (pL),  y^egale,  regola,  rogare,  ruga,  vago.  Syncope 
à^n^  Aosta  {Augusta),  auzzino  à  côté  de  aguzzino  (arab.). 


246  CONSONNES  LATINES.  G. 

intero  (integrum),  nero  {nigrum),  leale  =  légale,  reale  = 
regale,  sciaurato  sciagurato  (eœaug.),  Susa  (Segusiuni). 

—  Esp.  castigar,  fatigar,  fuga,  yugo,  legar{legare),  negro, 
llaga,  etc.  Ici  aussi  la  syncope  n'a  que  peu  d'empire,  par  ex. 
dans  Calahorra  et  Loharre  (Calagurris),  frido  {frigidus, 
cf.  fons  fridusYe^.  II,  n.  13,  de  Tan  646),  leal  à  côté  de  légal, 
liar  (ligare),  lidiar  (litigare,  elidiare  Form.  Marculf. 
app.  3),  Mahon  (Mago),  entero,  pereza  {pigritia,  v.esp. 
pegricia  Alœ.).  —  Le  portugais  à  peu  près  comme  l'espagnol. 
Résolution  en  i  dans  cheirar  (fragrare) ,  inteiro  (integrum) . 

—  En  provençal,  la  douce  originaire  se  comporte  comme  la 
douce  provenant  d'une  forte,  en  ce  sens  qu'après  a,  e,  ^,  elle 
peut  se  résoudre  en  i  (?/),  par  ex.  flair ar  {fragr.),  jagan 
jayan  (gigantem),  pagan  payan,  plaga  playa,  entegre 
enteir,  legum  Hum,  leial,  negar  neyar,  nègre  neir,  fatigar 
fadiar,  ligar  liar,  pigreza.  Mais  cette  douce  primaire  se  diffé- 
rencie de  la  douce  secondaire  (née  de  c),  en  ce  qu'elle  est  sujette 
de  plus  à  la  chute  complète  :  agost  aost  (august.us),  agur  aûr 
{auguriuyn),  rogazo  roazo  (rogatio),  ymga  rua\  non  pas 
ayoÈt,  ayur,  royazo,  ruya.  —  En  français,  la  résolution,  et 
finalement  la  chute  (double  phénomène  que  nous  avons  déjà 
étudié  à  l'histoire  du  c)  dominent,  et  sont  même  devenues  les 
formes  nationales.  On  trouve  la  résolution  par  exemple  dans 
flairer,  païen,  plaie,  Loire  (Liger),  noir.  La  chute  a  lieu 
dans  bonheur  (a.fr.  bonaUr),  août,  géant,  paresse  (pour 
péresse,  pigritià),  pèlerin,  lier,  nier,  châtier ,  rue  (ruga); 
i  dans  nier,  etc.  semble,  ici  comme  pour  le  c  (voy.  p.  227), 
remplacer  un  ei  antérieur.  Dans  les  mots  récents,  g  persiste 
comme  c  :  fatiguer,  légal  (vraie  forme  française  loyal), 
léguer,  légume  (vieux  leûm),  règle  (vieux  7nule  ride),  tigre, 
vague  et  maints  autres.  —  Yal.  fuge,  légal,  legà,  légume, 
negru,  pegun,  régal. 

Lorsque  le  g  guttural  devient  final  par  apocope  romane,  il 
reste  intact  envalaque  :  fag,  plung  (plang-o),  larg.  De  même 
en  français  :  joug,  long.  En  provençal,  la  douce  se  durcit 
suivant  une  règle  générale  en  forte  :  castic  (castig-o),  lonc, 
lare.  G  final  peut  naturellement  se  résoudre  en  i  :  par  ex.  le  prov. 
lei  vient  de  leg-em.  Mais  il  peut  aussi  devenir  u  :  prov.  fau 
(fag-us,  ou  peut-être  de  fa[g]us'^),  crau  (kymr.  crag),  esclau 
(v.h.allem.  5/a^).  Même  devant  une  consonne,  ce  changement 
de  la  gutturale  douce  a  lieu  :  v. franc,  fleume  {phlegma),  prov. 
sauma  (sagma),  esmerauda  (smaragdus),  mais  dans  les  deux 


CONSONNES  LATINES.  G.  247 

derniers  exemples  on  rencontre  aussi  l  pour  u\  voy.  ci-dessous 
à  GM,  GD  '. 

2.  Au  changement  du  c  en  ch  correspond  le  changement  de 
^  en/ devant  a  latin,  fréquent  en  français  et  dialectal  en  pro- 
vençal. Exemples  à  l'initiale  :  jatte  {g  abat  a),  jaune  {galhi- 
nus)y  Javoux  {Gabali),  geline  {gallina),  joie  (gaudium), 
jouir  (gaudere);  prov.  joy,  jauzi?\  Médiale  :  franc.  Anjou 
(Andegavi),  asperge  {asparaga  pour  asparagus),  large,  al- 
longer; pr.  Anjau,  larja,  lonja.  L'on  trouve  aussi  dans  les 
langues  du  sud  des  traces  de  cette  permutation,  peut-être  sous 
l'influence  française  :  ital.  gioire,  gioja,  '^^.  jalne  jalde-  (fr. 
jaune),jouver,joya\  e^"^.  jalde,  joya.  Dans  le  dialecte  rou- 
manche  de  l'Engadine  ga  s'adoucit  en  gia  :  g^iallina,  giada 
(prov.  vegada),  giast  (allem.  gast). 

3.  Dans  quelques  mots,  la  douce  a  été  élevée  à  la  forte  (cf. 
d)  :  ital.  esp.  cangrena,  franc,  cangrène  (gangraena),  esp. 
Cadiz  (Gades),  Cinça,  nom  de  fleuve  {Cinga,  d'après  Cabrera), 
ital.  faticare,  franc,  marcotte  (mer gus),  parchemin  ■=:  par- 
carain  (pergamenum). 

IL  1.  Devant  e  et  i,  g  dépouille  sa  qualité  de  gutturale  douce 
et  devient  une  palatale  ou  chuintante  douce,  qui  en  espagnol  se 
transforme  en  aspirée.  A  la  fin  du  mot^  quand  il  a  fait  tomber 
devant  lui  les  voyelles  décisives  e  ou  i,  g  finit  lui-même  par  tomber 
ou  bien  se  fait  représenter  par  un  i,  car,  d'ordinaire,  aucune 
palatale  n'est  tolérée  à  cette  place  :  ital.  re  (reg-em),  es^.  ley 
{leg-em),  rey,  prov.  lei,  rei,  de  même  hrui  (lat.  moy.  hrug-it), 
fui  (fug-it),  fr.  loi,  roi,  fuit.  Rien  n'indique  que  le  g  latin  ait 
eu  une  valeur  analogue  ;  il  faut  donc  se  demander  jusqu'où 
remonte  cette  innovation  et  quelle  en  est  la  cause  ?  La  supposi- 
tion la  plus  naturelle  est  que  la  douce,  placée  devant  les 
voyelles  grêles,  a  perdu  sa  valeur  originaire  en  même  temps  que 
la  forte.  On  voit  que  g,  du  moins  avant  le  vif  siècle,  ne  se 
prononçait  pas  à  l'italienne,  par  ce  fait  que,  lorsqu'à  la  fin  du 
vf  siècle  les  Anglo-Saxons  échangèrent  leur  alphabet  national 
contre  l'alphabet  latin,  ils  donnèrent  à  g,  devant  toutes  les 
voyelles,  le  rôle  de  la  gutturale  douce.  Mais  quel  est  le  son  que  g 

1.  Schuchardt,  II,  499,  cite  aussi  des  exemples  b.lat.,  pemna  (uyjytxa)  et 
framnentis  [fragm.),  ce  dernier  exemple  du  vii«  siècle.  Mais  d'après 
Corssen,  I,  95,  u  ne  serait  pas  une  dégénérescence  de  ^  ;  ce  serait  bien 
plutôt  au  qui  serait  une  mauvaise  transcription  pour  a.  Toutefois,  les 
exemples  romans  cités  ci-dessus  démontrent  que  les  diphthongues  au 
et  eu  se  sont  souvent  formées  des  syllabes  ag  et  eg. 


248  CONSONNES  LATINES.  G. 

a  pris  d'abord  devant  c  et  z?  Si  l'on  pouvait  affirmer  que  les  lan- 
gues, dans  leur  développement  phonique,  ont  partout  observé 
la  conséquence  la  plus  sévère,  on  devrait  admettre  pour  la 
douce  le  son  du  z  doux  {ds)  comme  étant  l'analogue  du  z  dur 
provenant  de  la  forte  ;  on  devrait  admettre  en  outre  que  ce  z  doux 
aurait  insensiblement  glissé  au  son  palatal,  et  cette  hypothèse 
trouve  quelque  appui  dans  l'existence  du  g  roman  [zelosus, 
gcloso)  venu  de  C  grec.  Mais  le  fait  que  le  j  latin  a  pris  en 
roman,  sinon  exclusivement,  du  moins  généralement,  la  même 
prononciation  que  le  g  devant  e  et  i,  conduit  irrésistiblement 
à  l'hypothèse  qu'ici  g  s'est  changé  d'abord  en  j  ou,  plus  exacte- 
ment, en  dj,  puis  est  devenu  chuintant  ou  aspiré,  ainsi  que  le 
montrent  les  exemples  ital.  giorno,  franc,  jour,  esp.  Jor- 
nada de  diurnum,  c'est-à-dire  djurnu7n,  eien  h.lat.,  pour 
ce  qui  concerne  le  j\  l'orthographe  madius  =  madjus  pour 
ma  jus  *.  L'adoucissement  de  la  forte  semble  aussi  avoir  eu  tj 
pour  degré  intermédiaire.  Entre  le  traitement  de  celle-ci  et  celui  de 
la  douce,  il  n'y  aurait  que  cette  différence  peu  importante  que  c 
(du  moins  dans  l'ouest)  s'est  avancé  par  l'intermédiaire  de  tj 
jusqu'à  tz,  tandis  que  g  est  resté  à  dj  ouj.  Mais  cette  pronon- 
ciation antérieure  du  g  n'a-t-elle  pas  laissé  de  traces?  Dans 
l'italien  fignere  et  dans  d'autres  mots  semblables,  le  g  se 
prononce,  il  est  vrai,  comme  y,  mais  c'est  peut-être  par  un  adou- 
cissement amené  par  la  rencontre  de  n  et  de  ^.  Toutefois,  on  trouve 
quelques  traces  réelles  de  cette  prononciation,  voy .  ci-dessous  §  3. 
Des  chartes  des  viii®  et  ix''  siècles  écrivent  Jem^05  pour  genitos 
Fumag.  p.  2  (de  l'an  721),  jenere  pour  génère  Tirab.  II,  50  ^ 
(de l'an  837);  d'autres  mettent  g  au  heu  dej,  comme  dans  adgae- 
cenciasBrèq.  n.  140  (de  l'an  658),  ageciencias2ii  (690),mensis 
magii  Mur.  Ant.  II,  23  (de  Tan  71 5  ou  730).  On  trouve  à  la  fois 
trahere  trajere  tragere\  quelquefois  dg  :  adgentes  pour 
agentes  Bréq.  p.  476.  Yoy.  encore  Anciens  Glossaires  romans, 
tr.  Bauer,  p.  61  ^  Du  reste,  un  affaiblissement  analogue  du  g 


1.  De  même  Gorssen,  Lat.  Ausspr.  I,  91  :  «  Dans  le  latin  vulgaire  des 
bas  temps,  le  g  doux  devant  i  et  e  est  devenu  j  palatal  fricatif  avant  de 
dégénérer  dans  les  langues  romanes  en  sifflante  palatale  ;  ce  qui  se 
déduit  de  la  manière  d'écrire  employée  par  les  inscriptions  et  les 
manuscrits  qui  mettent  7  pour  g  et  réciproquement.  » 

2.  On  peut  ajouter  aussi  que,  d'après  un  passage  connu  d'un  manus- 
crit de  Vienne  du  ix^-x''  siècle  sur  l'orthographe  gothique,  le  g  gothique 
(prononc.  j)  =  g  latin  dans  genuit,  c'est-à-dire  devant  e  :  ubi  dicitur 
gemiU,  G  ponitur,   ubi  Gabriel,  T  ponunt.    Cf.    Massmann    dans   Haupt 


CONSONNES  LATINES.  G.  249 

devant  les  mêmes  voyelles  se  retrouve  dans  d'autres  langues, 
en  grec  moderne,  en  frison  (jeva,  c'est-à-dire  gehen)  et  en  sué- 
dois {gerna.  gift):  en  moj.néerl.  et  en  anc.h.allem.  g^  devant 
e  et  i,  s'aspire  et  s'exprime  par  gh  (gheven,  ghehan). 

2.  Un  changement  fréquent  est  celui  du  ^  en  z  ou  en  un  son 
voisin.  La  parenté  de  ces  lettres  s'exprime  aussi  clairement  dans 
la  représentation  du  J  fr.  par  le  z  allemand  {joye,  moy.h.allem. 
zoie).  Dans  le  dialecte  vénitien  g  est  habituellement  rendu  par 
z,  arzento  =  argento  ;  en  sicilien  souvent  par  c,  dncilu  = 
angelo,  et  dans  la  langue  écrite  higoncia  [bicongius'^).  En 
esp.  par  ç  après  n  et  r  :  arcen  (ital.  argine,  lat.  aggerem), 
arcilla  {argilla),  encia  (gingiva),  ercer  (erigeré),  récio 
{rigidus),  uncir  (jungere). — Enprov.  par;2:,  s,  seulement  aussi 
après  n  et  r:  borzes  (burgensis*),  d'où  s.  d.  Fa. esp.  burzes,  par 
ex.  Apol.  80,  puis  ceinzer  (cingere),  sorzer  [sur géré),  terser 
(ter géré),  à  la  finale  Jortz  (Georgius)  Chœ.  IV,  277;  cf.  v.fr. 
eslonziet  {éloigné)  SBern.  546°,  atarzié,  id.  547 *'.  On  peut 
citer  en  franc. mod.  gencive  (gingiva)  né  de  la  dissimilation. 
Le  Vocabularius  S.  Galli  connaît  déjà  arcilla  pour  argilla, 
et  c'est  peut-être  de  là  qu'est  issu  aussi  le  nom  de  lieu  Arzilias 
dans  une  charte  franque  de  l'année  664  (Bréq.  n.  159),  cf.  wallon 
arzèie  pour  le  franc,  argile. 

3.  La  gutturale  romaine  persiste  encore  dans  quelques  cas 
isolés.  Ital.  ganascia  {gêna),  avec  ou  après  altération,  il  est 
vrai,  de  la  voyelle  décisive.  ^SLvde  {Lognd.)  anghelu,  pianghere, 
isparghere.  Val.  ghips  {gypsum),  lingund  {lingendo)  ;  mais 
le  premier  peut  avoir  été  formé  d'après  le  grec  yu^j^oç,  sarde 
ghisciu,  nap.  ghisso  ;  le  second  a  altéré  la  voyelle.  Un  autre 
exemple  est  le  valaque  du  sud  ghinte  {gens)  =  alb.  ghint.  On 
a  un  exemple  espagnol  dans  regalar  {regelare),  également 
avec  changement  de  la  voyelle.  On  en  a  un  autre  dans  erguir 
{erigere),  sur  la  forme  duquel  la  gutturale  pure  du  présent 
(erigo,  erigam)  paraît  avoir  influé.  Un  mot  commun  au  roman 
est  Fit.  gobbo,  roum.  gob,  franc,  gobin,  val.  ghib  (gibbus), 
écrit  souvent  en  b.lat.  gybbus,  dans  lequel  y  paraît  être  la  hase 
de  Vo  roman.  On  peut  tirer  du  basque  des  exemples  plus  probants  : 
ainsi  erreguina  (  regina) ,  maguina  {vagina),biguiria{vigilià) . 


Ztschr.  1,  298,  Lœbe-Gabelentz,  Goth.  Gramm.  p.  15,  Kirchhoff,  Goth. 
Alphabet,  p.  12  (Berlin,  1851).  D'après  Wackernagel,  Litt.  Gesch.  p.  22, 
note,  les  Romains  auraient  déjà,  au  temps  d'Ulfilas,  prononcé  g  devant 
e  comme  J,  cf.  au  contraire  Zacher,  Goth.  Âlphah.  p.  55. 


230  CONSONNES  LATINES.  G. 

—  Des  dialectes  italiens  connaissent  encore  l'adoucissement  enj, 
que  nous  avons  regardé  ci-dessus  comme  le  premier  pas  du  g  en 
avant,  par  ex.  en  sicil.  jelu  (gelu),  jenestra  (genista),  lejiri 
{légère)  ;  nap.  jentile,  jelare,  conjognere.  Dans  la  langue 
écrite,  il  faut  remarquer  ariento^  qui  correspond  par  hasard  au 
kymr.  ariant.  En  espagnol  on  rencontre  des  cas  comme  yelo 
(gelu),  yema  {gemma),  yerno  {gêner),  yeso  {gypsum), 
leyenda  {legenda),  mais  dans  les  mots  où  2/ <?  est  initial,  il  est 
possible  qu'il  provienne  de  la  diphthongaison  de  ^,  et  que  g  ait 
disparu  ou  se  soit  assimilé,  car  l'esp.  ne  supporte  pas  p  à  l'initiale 
avec  ye,  et  quant  à  leyenda  de  leer,  y  peut  y  avoir  été  introduit 
pour  annuler  l'hiatus,  comme  dans  creyendo  de  créer.  On  écrit 
aussi  hielo,  hiema,  hierno,  hieso.  Dans  quelques  mots,  g  dispa- 
raît complètement  ou  est  remplacé  par  h  muette,  dans  encia 
{gingiva),  Elvira  (dans  les  chartes  Geluira  Geloira),  her- 
mano,  hinojo  {geniculmn).  Le  portugais  prononce  irmào  (S. 
Rosa  a  germaho)  et  geolho. 

4.  Les  exemples  de  syncope  du  g  devant  e  et  i  abondent.  Ital. 
cogliere  {colligere),  coitare  {cog.),  dito  {digitus),  fraile 
fraie  {fragilis),  freddo  {frigidus),  mai  {magis),  maestro 
(magister),  niello  {nigellum),  paese  {pagense),  reina,  rione 
{regio),  saetta,  saime  {sagina),  trenta  {triginta),  venti 
{viginti).  —  Esp.  cuidar,  dedo,  ensayo  {exagium),  espurrir 
{exporrigere),  frio,  huir  {fugere),  leer  {leg.),  Léon  {Legio), 
7nas,  maestro,  niel,  pais,  reina,  saeta,  sain,  trenta,  veinte\ 
port,  cuidar,  dedo,  etc.,  presque  comme  en  espagnol.  —  Prov. 
colher,  cuidar,  det,  essai,  freit,  frire  {frigère),  lire  {légè- 
re), mais,  mdistre,  pais,  reïna,  reio,  saeta,  trenta,  vint.  — 
Franc,  cueillir,  doigt  pour  doit,  essai,  faîne  {fagina),  frêle 
{fragilis),  froid,  frire,  lire,  Loire  {Liger),  mais,  maître, 
nielle,  reine,  roide  {rigidus),  trente.  Dans  Loire  et  roide  on 
pourrait  aussi  expliquer  Vi  par  le  ^.  —  Val.  cureà  {corrigia), 
mai,  meestru.  —  On  trouve  aussi  beaucoup  d'exemples  dans  le 
b.lat.  Ainsi  recolliendo  Tirab.  50^  de  l'an  837,  treinta  HP  M., 
n.  131  de  Tan  967,  trentas  Mur.  Ant.,  lll,  1004  de  l'an  730, 
vei7îte  esp.  Yep.  Y,  n.  22  de  l'an  978,  niellatas  Bréq.  p.  508^^. 
Comme  exemples  d'une  haute  antiquité,  on  peut  encore  citer 
l'ombrien  mestru  (=  ital.  maestro),  et  t'm^z  (=  ital.  venti, 
sicil.  vinti)  dans  une  inscription  de  la  Villa  Campana  à  Rome. 

GU.  Cette  combinaison  qui  est  à  g  comme  qii  est  à  c  con- 
serve partout  en  ital.  son  u  :  arguire,  stinguere  {eœt-), 
inguine,  languire,  lingua,  pingue,  sangue,  unguento.  En 


CONSONNES  LATINES.  G.  251 

valaque,  tantôt  u  disparaît  :  lunced  (languidus),  sunge  {saU" 
guis),  wige  (unguis) ,  tantôt  gu  s'échange  avec  b  :  limbe 
{lingua),  ce  qui  correspond  à  ape  formé  de  aqua.  Dans  les 
autres  langues,  u  disparaît  très-souvent,  il  est  vrai,  mais  g 
reste  guttural  :  esp.  argi/Âr,  extinguir,  languir,  lengua, 
sans  u  engle,  sangre;  franc,  arguer,  languir,  langue,  sang, 
ame  (pour  eine,  egne,  lat.  inguen). 

GL,  voy.  ci-dessus  à  L,  où  il  est  aussi  parlé  de  la  chute  du  g 
(esp.  lande  de  glans,  liron  =  fr.  loir  de  glis,  fr.  Lézer  de 
Glycerius  Voc.  hagioL;  cf.  lat.  liquiritia  de  YXuy,6ppiCa). 

GM.  Des  mots  latins  tels  que  examen  pour  exagmen  (exi- 
gère),  flamma  pour  flagma  (flagrare),  jumentum  pour 
jugmentum  (jungere),  laissent  tomber  la  muette;  d'autres 
comme  figmentmn,  ^<?^men  la  maintiennent.  La  première  forme 
se  retrouve  en  italien  :  aumentare  {augynentare),  domma 
(dognia),  enimma  (aenig^na),  flemma  {phlegma),  fram- 
mento  (fragm.),  orpiment o  (auripigm.);  toutefois  on  écrit 
aussi  dogma,  enigma.  La  seconde  s'est  maintenue  en  valaque  : 
dogme,  flegme,  fragment.  Les  autres  langues  admettent 
indifféremment  Tune  ou  l'autre  :  esp.  aumentar,  dogma,  enigma, 
flema,  fragmento,  pimiento  ;  prov.  augmentar,  flemma, 
fragment, piment',  franc,  augmenter,  piment,  etc.,  ancien- 
nement flieme  et  fleume.  Dans  aaY|j.a  p  a  été  supplanté  par  /, 
d'où  la  forme  salma  attestée  par  d'anciens  textes  (voj.  p.  54), 
et  qui  a  engendré  soma,  som^ne. 

GN  peut  prendre  des  formes  diverses.  1)  Transposition  phoné- 
tique avec  adoucissement  du  g  en  j  :  ital.  cognato,  degno, 
magno,  pugna  {punga  Inf.  9,  7),  pugno,  regno,  segno, 
(signum)  ;  esp.  denar,  ta'ïnano  {tam  magnus),  puno,  sena  ; 
portug.  cunhado,  desdenhar,  manho  (Lus.  4,  32,  aujourd'hui 
magno)',  prov.  conhat,  denhar,  manh,  ponh,  ponhar 
{pugnare),  renh,  senh  ;  franc,  digne,  magne,  règne,  signe, 
enseigner  (insignare).  —  2)  Adoucissement  sans  métathèse  : 
esp.  reyno  (regnum)  ;  prov.  reinar,  coinde  [cognitus)',  franc. 
accointer  [accognitare'^),  poing  fouv  poin  (pugnus).  Sans 
adoucissement  :  esp.  pg.  digno,  signo.  En  valaque,  n  maintient 
également  sa  place,  mais  g  cède  ordinairement  la  sienne  à  la  nasale 
m  :  cumnat  (cognatus),  tzemn  [cygnus)  Lex  bud.,  indemnà 
(indignari?),  lemn  (lignum),  pumn  {pugnus),  semn 
{signum) .  —  La  chute  du  g  ne  se  produit  presque  que  dans  les 
syllabes  atones  et  à  la  finale  :  ital.  conoscere,  insino  prépos. 
{in  signum)',  esp.  coiiocer,  desden  {dignus);  pg.  ensimar. 


252  CONSONNES  LATINES.  G. 

sinaly  dino  archaïque  et  employé  seulement  en  poésie,  indino, 
sina;  franc,  bénin,  malin,  dédain;  val.  cunoaste. 

Dans  GJDy  g  se  rapproche  du  d  en  se  changeant  en  Z  ou  en  n  : 
ital.  Baldacco  {Bagdad),  smeraldo  (smaragdus),  mdndola 
(amygpala);  val.  mdndule  Leœ.  hud.  (ailleurs  migddle),  esp. 
esmeralda  (esmeracde  Alx.),  almendra;  port,  esmeralda, 
améndoa  (pour  -dola)  ;  prov.  avec  u  pour  l  Baudds,  ma- 
raude maracde  ;  franc,  émeraude,  amande.  Magdalena  est 
devenu  en  ital.  esp.  Madalena,  franc.  Madelaine. 

NG.  Quand  ce  groupe  est  suivi  de  a,  o,  u,  il  ne  donne  lieu  à 
aucune  observation.  Suivi  de  e  ou  z,  ^  est  diversement  traité.  1)  Il 
reste  palatal  ou  aspiré  suivant  la  tendance  propre  de  chaque  langue, 
par  ex.:  ital.  angelo,  fingere,  giungere  (j.),  piangere  (pL), 
lungi;  esp.  cingir,  fingir;  pg.  cingir,  fingir,  frangir,  pun- 
gir,  esponja  (spongia),  anomal  enœundia  (aooungia)  ;  prov. 
angel,  franger,  planger,  esponja;  fr.  ange,  éponge;  val. 
ingeresc  (angelicus),  ninge.  —  2)  Il  s'adoucit  phonétiquement 
en  j,  par  exemple  :  ital.  agnolo,  cogno  (congius),  fignere, 
giugnere,  piagnere,  spegnere  {expiyigere)  ;  esp.  cenir  arch. 
(cing.),  planir,  renir  (ringi),  unir  arch.  (jungere);  en 
portug.  rarement,  comme  dans  renhir  ;  prov.  penher  {ping.), 
planher,  unher  {ung.),  et  aussi  à  la  finale  dans  lonh  {longe). 
En  français,  ce  groupe  adouci  nj  se  transpose  en  in  :  ceindre, 
feindre,  joindre,  loin,  peindre,  plaindre,  oindre.  —  Par 
interversion  du  son,  les  groupes  gn  et  ng  peuvent  coïncider, 
comme  nous  l'avons  vu  :  comp.  Fit.  regno  aYec  spegnere^  Tesp. 
denar  avec  cenir,  le  franc,  poing  avec  loing. 


Dans  les  langues  filles,  ce  son  qui  flotte  entre  la  consonne  et 
la  voyelle  a  tantôt  gardé  sa  valeur  ancienne,  tantôt  en  a  pris 
une  nouvelle,  sans  que  la  voyelle  suivante  ait  exercé  sur  lui 
aucune  influence ^ 

1 .  Le  J  originaire  se  retrouve  comme  semi-voyelle  (à  la  façon 
du  y  allemand)  dans  la  plupart  des  langues  romanes,  bien  qu'il 
ne  revête  pas  partout  la  même  forme.  Ital.  Jdcopo,  jugo, 
ajutare,  majo,  presque  tous  existant  aussi  sous  la  deuxième  forme 
(§  2).  Le  y  a  conservé  un  domaine  plus  étendu  dans  les  dialectes 

1.  Le  signe  j,  pour  exprimer  ^^  consonne  des  mots  latins,  est  plus 
commode  pour  la  grammaire  romane  que  ïi  qui  est  redevenu  habituel. 
C'est  pourquoi  je  l'écris  de  préférence. 


CONSONNES  LATINES.  G.  253 

du  sud:  sicil.  jettari,  jucari,judici,  dijunu\  nap.  jennaro, 
jodecare,  v. sarde  iettare  à  côté  de  gettare.  —  Val.  janua- 
rie,  Julie,  junie,  majer  {major),  maju.  —  Esp.  avec  y  : 
Yago  (Jdcobus),  y  a  (jam) ,  yugo ,  ayudar,  ayunar 
(jejunare),  ayuntar  {adjunctare*) ,  cuyo,  mayo ,  raya 
(raja),  v.esp.  yoglar  {joculator)  Alx.,  deyecto  (dejectus). 
C'est  aussi  là  la  prononciation  du  dialecte  basque  du  Labortan, 
par  exemple  :  yokhoa  (jocus),  yudua  (judaeus),  yustua 
(justus),  yuyea  (judeoc)  et  aussi  yendea  (gens),  yelosia, 
yarroa  (esp.  jarro).  Le  dialecte  de  Guipuscoa  emploie  le  j 
qu'il  a  pris  de  l'espagnol.  Cet  y  mis  pour  j  et  g  domine  aussi 
en  Gascogne,  par  exemple  yutyd  (judicare),  yen  (gens).  — 
En  portugais  seulement  à  la  médiale  :  maio,  maior,  ancienne- 
ment aussi  y  a  pourra  FGuard.  442,  Yago  SRos.  —  En  prov. 
j  devant  les  consonnes  et  à  la  finale  se  résout  en  i  comme  v  enu: 
aidar  (adj.),  hailar  (hajulare),  peitz  (pejus),  maire 
(major),  —  Franc,  aider,  maire,  raie  (raja),  mai;  avec  un 
j  phonétiquement  transposé  bailler  et  non  hailer. 

2.  Lej  originaire  s'est  uni  à  d  qui  lui  est  voisin  pour  former 
dj,  et  a  glissé  ainsi  vers  un  son  doux,  palatal  ou  chuintant,  fait  qui 
nous  est  connu  déjà  par  giorno  ou  jour  de  djurnum.  Quelques 
formes  secondaires  mettent  encore  ce  dj  en  évidence  :  ainsi  ital. 
diacere  de  jacere,  diacinto  de  jacinthus  pour  hyacinthus, 
b.lat.  madius  pour  majus,  pediorare  pour  pejorare.  Ital. 
à  l'initiale  già  (jam),  Giacomo  (Jacobus),  gennajo(j anuarius\ 
genuarius  HP  Mon.  n.  55  de  l'an  899  et  ailleurs),  Girolamo 
(Hieronymus  Jeron.),  Gerusalemme  (Jer.),  giuco  (jocus), 
giudice  (judeœ),  giogo  (jugum),giugnere,  giugno  (junius), 
giovane  (juvenis),  giurare  ;  à  la  médiale  maggio  (majus), 
peggio  (pejus).  —  Val.  zoc,  zude,  zug,  zunc  (juvencus 
Leœ  bud.),  zune  (juvenis),  dur  à,  azunà  (jejunare),  azunge 
(adj.),  azutà  (adj.).  —  Port,  jamais,  jazer,  jogo,  cujo 
(cujus).  —  Prov.  ja,  joc,  jutge,  etc.  ;  à  la  médiale  mager 
(major);  franc,  déjà,  jeu,  juge.  —  En  esp.  cette  palatale 
romane  se  présente  comme  aspirée  gutturale  :  jamas,  Gero- 
nimo,  juego,  juez,  julio,  junio,  jôven  ;  voyez  le  j  espagnol 
(section  II). 

3.  Remarquons  encore  quelques  formes  de  ^  :  1)  Le  dj 
venu  (d'après  ce  qui  a  été  dit  plus  haut)  de  j  s'affina  comme  le 
dj  originaire  (médius  mezzo)  qhz^.  Les  seuls  exemples  sont  en 

1.  On  peut,  soit  dit  en  passant,  comparer  le  rapport  du  X,  grec  à  l'y 


254  CONSONNES  LATINES.  H. 

valaque  zeaceà  (jacêre,  ital.  diacere)  et  en  ital.  zinepro, 
esp.  zinebro  (juniperus) ,  Les  inscriptions  donnent  ZouXia 
pour  Jidia,  Mur.  tab.  879,  Zoj'Kiolw,  pour  Juliana,  ibid.  1925 
(cf.  Celso  Cittadini,  Tratt.,  p.  44b),  Zesu  pour  Jesu  dans  Reines. 
Inscr.^  idus  mazas  pour  majas  madias,  /.o'CouYe  pour  conjuge 
(Nouv.  traité  de  dipl.  II,  tab.  29).  Quant  au  rapport  inverse, 
j  {g)  venant  de  z,  nous  l'avons  vu  p.  220.  —  2)  L  employé  pour 
j  dans  luglio  ital.  (julius)  et  Lillebonne  franc.  (Juliobona) 
doit  étonner. 

4.  Un  son  aussi  faible  devait  facilement  tomber.  Ainsi  en  ital. 
Gaeta  (Cojeta),  maestà  ;  en  esp.  aullar  (ejulare),  à  l'initiale 
acer  [j acéré)  Alx.,  echar  (jactare  ou  ejectare),  enebro  à 
cbie  àe  zinebro,  enero  (jan.),  uncir  (jungere);  en  portug. 
7nor  pour  moor  (major),  etc. 

BJ,  voy.  au  B.  —  BJ,  voy.  au  B. 

H. 

Le  latin  aspirait  encore  fortement  cette  lettre  :  profundo 
spintu,  anhelis  faucibus,  exploso  ore  fundetur,  dit  Marins 
Victorinus.  Toutefois,  déjà  à  l'époque  classique,  on  hésitait  sur  la 
manière  de  l'employer.  C'est  surtout  l'écriture  lapidaire  qui 
montre  une  grande  incertitude,  car  h  y  est  souvent  omise  ou  écrite 
contre  la  règle:  ic,  oc,  ujus,  aduc,  eredes,  oris,  onestus,  oyno\ 
hac  au  lieu  de  ac,  hobitus,  hornamentmn  (Grut.  ind,  gramni.: 
Il  super fluum,  omissum).  Des  chartes  d'Italie  et  de  France, 
dans  lesquelles  l'arbitraire  dans  l'emploi  de  h  va  toujours  en 
augmentant,  nous  confirment  que  presque  immédiatement  après 
la  chute  de  Rome  Y  h  était  devenue  un  signe  sans  valeur  ^ .  En  roman, 
r/z  est  à  peu  près  complètement  éteinte,  bien  que  plusieurs  langues 
l'aient  conservée  dans  l'écriture.  Le  spiritus  asper  est  aussi  en 
grec  moderne  un  signe  muet.  Les  langues  qui  font  encore  entendre 


sanscrit  et  au  j  latin,  comme  dans  ^uyo;,  yug,  jungere  (Bopp,  Vergleich. 
Gramm.  I,  31,  2«  édit.,  trad.  Bréal,  1,  43). 

1.  «  Ce  qui  est  sûr,  c'est  que  déjà  au  temps  d'Auguste  et  môme  avant, 
h  était  un  son  très-peu  saisissable  que  tantôt  on  émettait  et  entendait,  et 
qui  tantôt  passait  inaperçu,  et  pour  l'orthographe  duquel  les  plus 
habiles  grammairiens  de  l'époque  d'Auguste,  comme  Verrius  Flaccus, 
Varron  et  Nigidius,  ne  trouvaient  plus,  dans  cette  hésitation,  de  règle 
fixe.  »  Gorssen,  2«  édit.,  I,  107.  Cette  incertitude  se  transmit  aux  gram- 
mairiens postérieurs  et  aux  copistes  des  manuscrits,  depuis  la  fin  du  iv^ 
siècle  après  J.-C,  ainsi  qu'on  le  voit  par  les  exemples  qu'a  réunis  Gorssen. 


CONSONNES  LATINES.  P.  255 

parfois  Vh  sont  le  valaqae  et  le  français.  Le  valaque  la  prononce 
dans  les  noms  propres  comme  Hetruria,  Hispania,  dans  hostie, 
et ,  d'après  le  Dict .  d' Ofen ,  aussi  dans  hebét  {hebes) ,  heredie  {hères), 
hirundineà  (hirundo),  de  même  que  dans  les  mots  grecs  comme 
hagiu,  pèlerin  (a^ioç),  haleu,  filet  (de  àXuuo)).  On  la  trouve 
en  français  dans  haleter  (halitare),  hennir  (hinnire),  héros, 
herse  [hirpeœ]  et  dans  quelques  autres  mots.  Dans /^a^e^er,  l'aspi- 
ration est  destinée  à  peindre  l'effort.  Cette  lettre  a  si  peu  de  vitalité 
que  c'est  à  peine  si  elle  présente  quelques  exemples  de  transfor- 
mation phonique.  Dans  l'orthographe  de  la  basse  latinité  michi 
pour  mihi,  nichil  pour  nihil,  Vachalis  Vacalis  pour  Vahalis 
(Siddnius),  de  même  que  dans  l'ital.  nichilo,  annichilare,  esp. 
aniquilar,  h  s'est  sans  doute  changée  en  ch  pour  ne  point 
être  annulée.  Le  f  du  sicilien  fînniri  (hinnire)  provient  de 
Vh  aspirée  du  français  hennir,  phénomène  que  nous  observerons 
aussi  ci-dessous  à  propos  de  Vh  allemande.  Remarquons  encore 
que  dans  des  inscriptions  postérieures,  spécialement  de  la  Gaule, 
h  est  souvent  intercalée  entre  deux  voyelles  pour  séparer  les 
syllabes,  comme  dans  Romanehis,  Bohetyhus  (Corssen^  I, 
111),  fait  que  nous  avons  déjà  rencontré  en  français  (cf. 
ci-dessus  p.  166). 

P. 

1.  P  initial  ne  s'adoucit  que  fort  rarement.  Ital.  hatassare 
(7uaTàc7C7£iv  ?),  holso  (pulsus),  brugna  à  côté  de  prugna  (pru- 
num),  dans  les  chartes  bergamina  {pergamena)  HP  Mon. 
n.  55,  85  et  très-fréquemment;  dans  befania  (epiph,), 
bottega  (apotheca),  brobbrio  (opprob.),  bacio  (opacus), 
bûbbola  (upupula  *),  vescovo  (episc),  le  b  provient  d'un  p 
qui  était  originairement  médial.  On  trouve  encore  çà  et  là,  dans 
les  autres  langues,  quelques  exemples  isolés  :  en  esp.  le  p  est 
devenu  v  dans  verdolaga  (portulaca)  ;  portug.  bostela  (pus- 
tula)  ;  prov.  bostia,  fr.  boîte  (pyœis).  Cf.  le  lai.  burgus, 
buxus,  carbasus  avec  le  grec  r^i^ç^-^oq^  xù^oç,  /.apTuaaoç. 

P  médial  ne  persiste  à  vrai  dire  que  dans  les  langues  de  Test  ; 
dans  les  autres,  il  descend  au  b  et  même  en  français  au  v.  Ital. 
ape  {apis),  capace,  capello  {capillus),  capestro,  capo, 
cipolla  {caepulla),  coperto,  cupido,  lèpre  {lepus),  lupo, 
opéra,  papa,  pepe  {piper),  popolo,  râpa,  rapire  {rapere), 
ripa,  sapa,  sapere,  sapore,  sopra,  superbo,  vapore.  Mais 
V  n'est  point  inconnu  à  l'italien  :  cavriolo  { capreolus  )  , 
Tvrea    {Eporedia    Eporeia),    ricevere    {recip.),    ricove- 


25€  CONSONNES  LATINES.  P. 

rare  (recup.),  coi^orto,  pevere  {piper),  povero,  riva,  savio 
(sapins*),  savore.  Il  n'y  a  qu'un  très-petit  nombre  de  cas 
avec  by  par  exemple  ginehro  (juniperus),  lehhra  (lepra), 
ainsi  devant  r,  phénomène  que  nous  avons  déjà  vu  fréquemment 
à  l'initiale.  Redoublement  dans  a^ipo  (apud),  cappa  (de  ca- 
père),  cappone  (capo),  doppio  (duplus),  piopjio  (pôpulus), 
seppellire,  etc.,  cf.  notre  doppelt,  pappel.  —  Yal.  seulement 
p  :  ceape  (caepa),  cupte ,  j épure  (lepus),  papa,  piper, 
sepun  {sapo).  Esp.  h,  avec  la  prononciation  douce  :  aheja 
[apicula),  cabestro,  cabo,  cabra,  cebolla,  receber,  cubrir, 
cuba,  obispo  (episcopus),  lebrel  (leporarius),  lobo  (lupus ^), 
obra ,  pebre,  pueblo ,  raba,  riba,  saber,  sabio ,  sàbor, 
œenabe  (sinapis),  soberbio,  sobre.  La  forte  persiste  dans  les 
mots  d'origine  récente  ou  empruntés  à  l'ital.  :  capital  à  côté  de 
caudal  (capitalis),  copia,  discrepar,  disipar,  lepido,  par- 
ticipar,  estupido,  estupro,  vapor,  capitan,  caporal',  de 
même  aussi  dans  apio,  copia,  manopla,  papa,  pipa,  propio. 
—  Le  portugais  se  comporte  à  peu  près  comme  l'espagnol, 
cependant  il  a  f  dans  j9 0^0  (populus),  savdo  (sapo),  escova 
(scopa),  etc.  —  Prov.  b  :  abelha,  cabelh,  cabestre,  ceba, 
recebre,  cobrir,  doble,  lebre,  loba,  obra,  obs  (opus),  pan- 
bre,  pebre,  poble,  riba,  saber,  sabo,  sobre,  —  Franc,  che- 
veu, chevêtre ,  chèvre  (capra),  recevoir,  cuve,  évêque, 
lièvre,  poivre,  œuvre,  pauvre,  rave,  ravir,  rive,  savoir, 
savon,  sève  (sapa).  B  dans  abeille  (apicula),  double,  Gre- 
noble (Gratiayiopolis)  ;  p  dans  les  mots  d'origine  récente  ou 
italienne  :  capital,  dissiper,  lèpre,  occuper,  stupide,  vapeur, 
capitaine  (v. franc,  chevetaine,  etc.);  de  même  dans  couple 
(copula),  pape,  pipe,  peuple,  peuplier,  propre,  triple.  On 
trouve  la  chute  du  p  dans  le  nom  de  fleuve  Loue  (rendu  en  latin 
par  Lupa,  voy.  Quicherat  p.  81),  dans  sur  (prov.  sobre),  et 
dans  le  v. franc,  oes  (prov.  obs.).  —  Nous  avons  remarqué  à 
propos  de  ^  etde  c  que,  dans  le  plus  ancien  bas-latin,  la  douce 
se  montre  déjà  fréquemment  pour  la  forte  au  milieu  des  mots.  C'est 
aussi  le  cas  pour  jo,  par  exemple  noncobantis  (nuncup.)  Bréq. 
n.  217,  suber,  subra,  Mab.  Dipl.  p.  506  et  beaucoup  d'autres 
analogues. 


1.  Dans  le  nom  propre  Lope  (pg.  Loho),  la  forte  s'est  maintenue.  Il  est 
vrai  qu'Astarloa  {Apologia,  p.  259,  262)  tire  ce  mot  du  basque  et  lui  donne 
le  sens  de  gros,  épais  :  mais  au  moins  le  dérivé  Lupatus,  Lopatus  (louve- 
teau, Vul/ila)  conduit  à  lupus. 


CONSONNES  LATINES.   P.  257 

A  la  finale  la  forte  persiste  :  prov.  cap,  lop  ;  franc,  loup, 
champ  ;  val.  cap  (caput),  episcôp,  lup  ;  cf.  §  2. 

2.  P  s'est  rarement  changé  en  /".  On  en  a  quelques  exemples 
communs  à  toutes  les  langues  romanes  comme:  ital.  esp.  port. 
golfOy  franc,  gouffre  (/.cXtcoç);  ital.  esp.  trofeo,  franc. 
trophée,  angl.  trophy  {tropaeum);  en  outre  dans  l'ital.  50/*- 
fice  (suppleœ),  dans  le  nom  propre  I  si  file  (Hypsi2)yle)  ;  en 
français,  quelquefois  à  l'initiale,  à  la  médiale  et  à  la  finale  :  f re- 
saie (praesaga),  nèfle  {mespilmn),  chef  (cap-ut),  v. franc. 
apruef,  Trist.  II,  78,  79=  prov.  aprop,  seif  [sep-es)  Voc. 
d\Em\  p.  32. 

PP.  Ital.  cappero  (capparis),  ceppo,  coppa  {cuppa  forme 
secondaire  de  cupa),  lappa,  lippo,  mappa,  poppa  (puppis), 
schioppo  {stloppus),  stoppa  (stuppa  forme  préférable  à  stupa, 
Schneider,  I,  427),  stroppolo  (struppus),  supplicare,  Filippo. 
Esp.  cepo,  copa,  lampazo  {lappaceus),  mapa,  popa, 
estopa,  estropo,  suplicar,  Filipo.  Franc,  câpre,  cep,  coupe, 
nappe,  poupe,  poupée  {puppa  à  côté  de  pupa),  sapin  [sap- 
pinus),  étoupe,  estrope  arch.,' supplier,  Philippe.  On  ne 
trouve  nuUe  part  la  douce  ou  le  v,  excepté  dans  l'esp.  estrovo, 
mais  on  rencontre  dans  les  manuscrits  une  forme  stropus. 

PL,  voy.  sous  L. 

Les  groupes  initiaux  PN,  PT,  PS  perdent  d'ordinaire  la 
première  lettre.  Y. franc,  neume,  b.lat.  neuma,  v.h.allem. 
niumo  {pneuma,  -KvsDjj.a);  ital.  esp.  tisana,  franc,  tisane 
(ptisana);  ital.  Toloynmeo,  esp.  Tolomeo,  franc.  Ptolémée 
[Ptolemaeus),  déjà  dans  le  latin  populaire  des  bas  temps  Tolo- 
maid,  Tolomea.  Ital.  esp.  portug.  salmo,  franc,  psaume, 
v.h.allem.  salm  (psalmus). 

Pî^médial  et  final.  Cette  combinaison  est  sujette  aussi  soit  à 
l'assimilation  du  p  (comme  scrittus  ou  scritus  pour  scriptus  que 
l'on  rencontre  souvent  dans  les  chartes),  soit,  dans  l'ouest,  à  la 
résolution  de  ce  même_p  en  un  u  qui,  parfois,  se  change  même  en  i, 
cf.  ci-dessous  PiS'.  Ital.  atto,  cattivo,  grotta(crypta),nozze  (nup- 
tiae),  ratto,  rotto  [ruptus),  scritto,  sette\  pt  est  ici  impossible. 
—  Esp.  atar  (aptare),  catar  (captare),  gruta,  malato  [maie 
aptus)  et  même  malacho  (moy.h.allem.  malâtsch  malêtsch), 
nieta  (nepta  depuis  le  viip  siècle  pour  neptis),  escrito,  siete, 
seto  {septum).  D'autres  mots  présentent  l'affaiblissement  du  p 
en  h  et  la  résolution  àw  h  qh  u  :  hautizar,  cabdal  caudal 
[capitalis),  cahdillo  caudillo  (copzYe^^wm  avec  un  changement 
de  sens),  cautivo  (capt.),  Ceuta  (Septa),  reutar  t^ovlv reptar 

DIEZ  <I7 


258  CONSONNES  LATINES.  P. 

Poem.  de  José  el  patr.  p.  402.  Mais  2)t  n'est  point  contraire 
aux  habitudes  de  ï'esp.,  cf.  aptar,  captar,  optimo,  rapto, 
ruptura.  — Portug.  ata7\  cativo,  neta^  sete\  caudal\  ancien- 
nement aussi  adoutaTy  boutizar,  SRos.  ;  avec  i,  receiiar  pour 
receutar  (receptare)  que  l'on  trouve  encore  en  v.esp.  —  Prov. 
acatar  {accaptare"^),  rot  [ruptus),  escrit  escrich,  set,  etc. 
Résolution  en  w  et  ^  :  azaut  (adaptus*),  malaut,  rautar 
(raptare),  caitiu  (esp.  cautivo).  P  persiste  par  exemple  dans 
acaptar,  capdolh  (capitoliiim)  ;  pour  Tnalautz,  le  manuscrit 
du  Boêce,  v.  127,  donne  malaptes,  pour  corota  la  N.  Leyc- 
zon,  V.  80,  donne  coropta.  —  Franc,  acheter,  chétif,  grotte, 
nièce  (neptia*),  noces  (nuptiae),  route  (rupta  se.  via), 
écrit  ;  sur  malade,  voy.  mon  Bict.  Etym.  On  écrit  le  p  dans 
baptiser,  captif,  compter,  sept,  etc.,  voy.  section  IL  —  Yal. 
botezà  {baptizare),  etc.,  mais  captiv,  sapte  (septem),  avec 
n  nunte  (nuptus).  Il  faut  noter  la  présence  de  ch  dans  lesp. 
prov.  malacho,  escrich,  oùpt  est  traité  comme  s'il  y  avait  et. 

PD  est  soumis  à  la  syncope  du  p  :  ainsi  dans  stordire,  ital. 
esp.  aturdir,  franc,  étourdir  [eoctorpidire"^)  de  même  en 
esp.  codicia  ancienn.  cobdicia  (cupiditia"^),  en  v. franc,  sade 
(sapidus),  en  franc. mod.  tiède  (tepidus). 

PS  médial  et  final  subit  tantôt  l'assimilation  du  p,  tantôt,  et 
surtout  dans  l'ouest,  la  résolution  de  cette  consonne  en  u  et 
même  en  i.  La  première  de  ces  voyelles  s'explique  simplement 
par  un  affaiblissement  antérieur  àup  en  b  (qu'on  doit  admettre 
malgré  le  manque  d'exemples)  et  ensuite  en  v  ;  Vi  provient  d'une 
prédilection  particulière  pour  les  diphthongues  ei  ou  ai.  Ital. 
cassa  [capsa],  esso  (ipse),  gesso  {gypsum),  scrissi  (scripsi). 
Val.  case,  etc.;  mais  ghips,  lipse  (XsT'^iç).  Esp.  caxa,  ese, 
yeso  ;  port,  caixa,  esse,  gesso.  Prov.  aus  (hapsus  p.  14), 
meçeus  (metipse)  Geistl.  Lieder  p.  8^,  neus  {ne  ipsum); 
caissa,  eis  (ancienn.  eps),  mezeis,  geis.  Fr.  châsse  et  caisse. 
On  peut  rapprocher,  pour  l'assimilation,  le  latin  cassis  pour 
capsis  (?)  et  aussi  Fombrien  iso  pour  ipso,  auquel  répond  dans 
les  chartes  issa  pour  ipsa  Esp.  sagr.  XI,  102  (ix«  siècle),  ou 
même  scrisi  pour  scripsi  Brun.  p.  567  (de  l'an  759).  Quant 
aux  mots  scientifiques,  comme  ellipsis,  on  comprend  que  p5  y  soit 
toléré  (esp.  elipse,  franc,  ellipse). 

SP,  voy.  à  VS. 

B 

initial    persiste.    Il    n'y    a    que    des    dialectes    du    sud    de 


CONSONNES  LATINES.  B.  259 

ritalie  qui  le  confondent    fréquemment    ayec    v,    comme   le 
nap.  vaso  (ital.  hacio),  vascio  (basso)  ;  sicil.  vagnu  (bagno), 
varva   {barba),   vrazzu  {braccio)  et  aussi  l'ital.  viglietto 
(franc,  billet).  Médial,  il  ne  conserve  pas  cette  solidité:  il  s'adou- 
cit la  plupart  du  temps  en  v,  et,  dans  ce  cas,  sa  disparition 
subséquente  n'est  point  un  fait  rare.  Cet  adoucissement  en  v,  qui 
a  gagné  toutes  les  langues  de  la  famille  néo-latine,  s'est  produit 
de  bonne  heure  ;  on  lit  dans  les  monuments  anciens  devitum, 
acervus,  incomparavilis  (Schneider,  I,  227)  ;  dans  les  chartes 
du  vf  siècle  deviti  Marin,  p.  175,  deliverationem,  ib.  180  ; 
du  vif  siècle  movilebus  Bréq.  n.  67,  diveatis  pour  debeatis 
Mur.  Ant.  V,  367  ;  du  viii^  siècle  havitare,  movile,  havere, 
l,  207  ;  du  ix''  siècle  conavit  Esp.  sagr.,  XI,  264,  etc.  En  ita- 
lien les  deux  formes  se  balancent  à  peu    près.    Exemples  : 
abito,  abominabile,   cibo,   débile,  gleba,  globo,  liberare^ 
libra,  librare,  libro,  plèbe,  sibilare,  stabilire\  redoublé  dans 
ebbrio,    fabbro    {faber),    febbrajo   {februarius),    febbre 
(febris),  abbia  {habeat),  fabbro,  libbra,  obbligo,  pubblico^ 
rabbia  {rabies),  ubbidire\  bèvere,  cavallo,  covare  (cub.), 
devere,  fava,  avère,  ivi,  lavorare,  maraviglia  (mirabilia)., 
provare,  scrivere,  tavola,  Tevere,  ove  (ubi).  La  syncope  est 
rare,  par  exemple  bere  pour  bevere,  lira  pour  libra.  —  L'esp. 
offre  partout  le  b  prononcé  doux  :  beber,  caballo,  etc.,  v  dans 
maravilla.   Syncope  dans  codo  (cubitus),  hediondo  {foeti- 
bundus"^),   neula  (nebula)  Alx.    1879.   —  Portug.   beber, 
cerebro,  debil,  globo,  habito,  plèbe,  sibilar;  mais  v  domine  : 
cavallo,  cevo  {cibus),  dever,  duvidar,  Evora  (Ebra),  fava, 
haver,  livro,  livrar,  maravilha,  provar,  escrever.  —  La 
douce  persiste  plus  rarement  encore  en  provençal  ;  la  plupart  du 
temps,  en  effet,,  elle  se  change  en  v  ou  s'éteint  complètement  : 
abac  {-eus),  abet  {abies),   ebriac ,  fabre,  nibla  {nebula), 
rabia  ;  caval,  dever,  fava,  aver,  provar  ;  aondar  {abund.), 
laorar  {labor.),  prenda  {praebenda),  proar,  saûc  {sabuc), 
traût  {tributum).  De  même  aussi  en  franc.  :  ex.  célèbre,  habit, 
libre-,  cheval,  devoir,  fève,  etc.;  nuage  {nubes),  taon  {taba- 
nus),  viorne  {viburnum).  —   Le  val.  comme  l'ital.   :  bibol 
{bubalus),   debelàûèiviT  {debilis?),  probe  {proba),  probozî 
{probrum)  ;    bevut    {bibitus),    chimval    {cymb.),    diavol, 
favrice,  chivernisî  {gubernare),  aveà,  evreu  {hebr.).  Syn- 
cope dans  beà  {bibere),  cal  {caballus),  glie  {gleba),  earne 
(hibernum),  iertà  {libertare""),  leudam  {laudabam),  seu 
{sébum),  soc  {sabucus).  —  Devant  les  consonnes  ce  i?  devient 
finalement  une  voyelle,  voy.  BL,  BR,  BS,  BT, 


260  CONSONNES  LATINES.  B. 

B  final  en  provençal  ou  bien  se  change  en  u  ou  bien  se  ren- 
force en  p,  surtout  après  une  consonne,  par  ex.  beu  {bib-it)y 
deu  (deb-et),  escriu  (scrib-it),  traii  trap  (trab-em),  orp 
(orb-us),  trop  (infinitif  trobar).  Le  français  le  supporte  comme 
lettre  muette  dans  j^^omô,  etc.,  ou  ill'aspire  :  tref==.  pr.  trap, 
anc. franc,  proeb  {probe  adv.). 

2.  Changement  du  b  en  d'autres  labiales  :  1)  Enp  rarement  : 
ital.  canapa,  val.  cimepe ,  alb.  canep  (cannabis),  franc. 
ensouple  (insubulum).  —  2)  En/":  ital.  bifolco  {bubulcus), 
scarafaggio  {scarabaeus),  tafdno  [tabaniis)  ;  esp.  befre 
(bebrus),  escofina  (scobina)\  v.franç.  fondèfle  {fundiba- 
lum);  val.  corfe  (corbis),  bolfos  (bulbosus);  lat.  bubalus 
bufalus,  rubeus  ru  fus,  sibilare  sifilare.  —  3)  En  m  :  ital. 
gomito  (cubitus,  cf.  cuniitus  Voc.  S.  Gall.,  v.rtal.  govito, 
Biiti  Inf.  10),  Gidcomo  (Jdcobus),  Norma  (Norba),  tremen- 
tina  (terebinthinus) ,  vermena  (ve^^bena)  ;  esp.  canamo 
(cannabis),  Jayme  (Jacobus)\  prov.  Bramanzo  ^o\xv  Bra- 
banzo,  Jacrae  ;  franc,  samedi  (sabbati  dies)  comme  l'allemand 
samstag.  Cf.  aussi  le  v.lat.  dubenus  (dans  Festus),  plus  tard 
dominus. 

BL  et  BR  subissent  souvent  la  résolution  du  &  en  w,  cf.  grec 
vapXa  vauXa,  Ital.  fola  (fabula  fab'la  faula),  parola  (para- 
bola).  Esp.  faular  arch.  (fabulari),  paraula  Alx.  Apoll. 
par  interversion  palabra.  Prov.  faula,  paraula  parola, 
taula  [tabula),  faur,  aurai  (pour  habrai),  freul  (flebilis), 
heure  (bibere),  deuria  (pour  debria),  siular  (sibilare), 
escriure  (scribere),  liurar  {liber are),  roure  roire  (robur)  ; 
catal.  saulô  (pour  sablé).  Franc,  forger  (fabricare  faur  car), 
parole,  tôle  (tabula),  aurone  (abrotanum),  aurai.  Val. 
faur  (faber).  —  Il  n'y  a  que  très-peu  de  ces  exemples  que  l'on 
puisse  expliquer  par  la  sjncope  (fabula  fa-ula) . 

^r  presque  comme  p/.  Ital.  detta(debitmn),  dottare  (dubi- 
tare),  sottile  (subt.),  sotto  (subtus).  Esp.  sota  en  composit., 
soterrar,  sutil  ;  dudar;  béudo  béodo  arch.  (bibitus),  deuda', 
cf.  le  traitement  de  bd  dans  raudo  (ymbidus).  Prov.  très-varié  : 
sotil,  sotz;  code  coide;  deute  (débit.),  gauta  (gdbata); 
devant  une  forte  la  douce  passe  à  la  forte  dans  depte  =  deute, 
doptar,  sapte  (sabbatum),  sopte  (subitus),  suptil.  Franc. 
dette,  jatte  (gabata),  doute,  coude,  subtil.  Yal.  cot  (cubi- 
tus), datoriu  (debitor);  subt,  subtzire. 

BS  s'assimile  et  se  résout  en  us,  comme  ps.  Ital.  ascondere 
(absc),  assolvere  (abs.),  astenere  (abstin.),  osceno  (obscoe- 
nus),  oscuro  (obsc),  ostare  (obs.),  sostanza  (subst.).  Esp. 


CONSONNES  LATINES.  F.  Pfl.  2(*\ 

esconder,  escuro^  aussi  absconder^  obscuro  et  absolver, 
abstenido,  obsceno,  obstar,  substancia  ;  résolution  dans 
ausente  (absens),  v.pg.  austinente{abst.),austinado  (obst.). 
Prov.  escondre,  escur,  obstinar,  etc. \  deus  {debes).  En  franc. 
bs  persiste.  Val.  ascunde,  osteni  {abstinere).  —  L'assimi- 
lation s'exerçait  déjà  dans  le  latin  jussi  ipouv  jubsi,  et  nous 
trouvons  dans  les  chartes  des  vi®  et  vu®  siècles  des  formes  telles 
que  suscribturi,  suscripsiynus,  aouay,pt^i. 

BJ,  ^Font  une  tendance  marquée  vers  l'assimilation;  des 
grammairiens  romains  écrivaient  déjà  oiwertit,  ovvius.  Ital. 
oggetto  obbietto  {objectum),  suggetto  subbietto,  ovviare 
(pbv.)\  esp.  sujeto,  mais  obviar  (ancienn.  uviar,YOj.mon 
Dict.  Etym.  II,  b.)  ;  prov.  sojeit,  sovenir  ;  franc,  sujet,  sou- 
venir, mais  objet. 

MB  est  souvent  atteint  par  la  chute  de  la  deuxième  consonne. 
Ital.  amendue  {ambo  duo),  t omare  (=  esip.  tombar) •Jvèqueiiie 
en  sic.  :  cummattiri  {combattere) ,  gamma  {gamba),  limmu 
(limbo),  etc.  Esp.  lamer  {lambere),  lomo  {lumbus),  paloma 
(palumba),  plomo  (plumbum),  Xarama  {Saramba,  d'après 
Cabrera),  V. esp.  amos  {a^nbo),  atamor  ^owy  atambor,  camear 
pour  cambiar  PC.  ;  portug.  comme  l'esp.:  amos,  plomo  SRos. 
Prov.  colom  (columba),  plom  {plumbu7n).  Franc.  Amiens 
(Ambiani).  B.lat.  concaniium  pour  concambium,  par  ex., 
Form.  Bign.  n.  14.  Allem.  kummer,  schlummer  de  kumber, 
slumber. 

F.  PH. 

La  différence  phonétique  qui  règne  en  latin  entre  f  et  ph 
disparaît  tout  à  fait  en  roman  :  ph  prend  la  prononciation  de 
f,  et  est  souvent  écrit  de  même^ 

1 .  Le  plus  important  des  accidents  qui  atteignent  /*  est  son 
passage  à  h  devant  des  voyelles,  au  commencement  du  mot, 
rarement  au  milieu.  Dans  ce  cas,  f  perd  l'élément  labial  qu'il 
possède  pour  s'éteindre  dans  une  simple  aspiration,  qui,  le 
plus  souvent,   n'est  même  plus  sensible  :    les  grammairiens 

1.  Suivant  Delius  {Jahrb.  I,  358)  la  distinction  entre  ph  et  /'  n'aurait 
point  aussi  complètement  disparu  en  roman  :  «  L'esp.  Cristoval,  Este- 
ban,  l'ital.  Giuseppe,  le  prov.  solpre,  et  les  dérivés  en  p  de  colaphiis 
communs  à  tout  le  domaine  roman,  prouvent  clairement  que  Josephus, 
Siepkanus,  sulphur,  colaphus  ne  sonnaient  pas  tout  à  fait  comme  Stcfanus, 
etc.,  mais  qu'on  faisait  encore  entendre  distinctement  le  ;>  à  côté  de 
Vh.  » 


262  CONSONNES  LATINES.  F.  PH. 

romains  attribuaient  déjà  à  cette  lettre  une  forte  aspiration.  — 
Toutefois,  ce  changement  n'est  pas  général  dans  les  langues 
romanes  ;  il  ne  règne  qu'en  espagnol,  et  ne  se  présente 
guère  qu'isolément  dans  les  autres  domaines.  Donnons  d'abord 
des  exemples  espagnols  :  haha^  hahlar  (fabulari)^  hacer, 
hambre  {famés) ^  harto  (fartus),  haz  {faciès)^  hender 
(fîndere),  herir,  hierro  (ferrum),  hijo  {fdius),  kilo  y  hoja 
{foliuni),  hondo,  horca  (furca),  horma,  horno  (furnus), 
hostigar  (fust.),  huir  (fugeré),  humo,  hurto,  huso.  Au  milieu 
du  mot ,  le  changement  de  /*  en  /i  est  limité  aux  composés  : 
dehesa  {de-fensa),  sahmnar  [suf-fumare^),  Sahagun  nom 
de  lieu  {Sant-Fagunt  PC.  =  S.  Facundus);  on  ne  trouve  jamais 
ruho  (ru fus)  y  cuehano  (cophinus).  Cette  A  était  inconnue  au 
plus  ancien  espagnol,  comme  elle  l'est  encore  aujourd'hui  au  por- 
tugais ;  on  écrivait  faba,  fablar,  fazer,  etc.,  et  l'espagnol 
moderne  rejette  encore  cette  h  dans  beaucoup  de  mots  :  fdcil, 
falso,  faltar,  fama,  familia,  favor,  faxa,  fè,  feliz,  feo, 
fiero,  fiesta,  fiel,  fin,  firme,  fixar,  fuè  (dans  Juan  de  la 
Encina/îw),  fuego  (vsœemeni  huego),  fuente,  fuera,  fuerte 
(dans  Encinsi  huer  te),  fuga,  fumar,  furia,  etc.  Dans  quelques 
cas,  la  brièveté  du  mot  a  pu  empêcher  l'affaiblissement  de  Vf, 
comme  peut-être  dans  feo,  fin,  fué  pour  heo,  hin,  hué;  dans 
d'autres,  c'est  le  besoin  de  distinguer  les  sens  :  fe,  fiero, 
fiel  auraient  pu  être  confondus  avec  he  {habeo),  hiero  (ferio), 
hiel  (fel).  Dans  d'autres  cas,  la  langue  admet  des  formes  doubles, 
précisément  pour  créer  une  distinction  des  sens:  falcon  halcon, 
falda  halda,  faz  haz,  ferro  hierro,  fibra  hebra,  filo  hilo. 
On  sait  que  le  basque  a  une  répulsion  particulière  pour  Yf,  que 
l'on  ne  trouve  jamais  dans  ses  mots  racines  ;/*  persiste  il  est 
vrai  en  partie  dans  les  mots  étrangers  (faborea  ==■  esp.  favor), 
mais  il  se  change  souvent  en  une  h  qui,  toutefois,  est  muette  dans 
la  partie  espagnole  du  pays  (hunila  =  esp.  foniï),  ou  en  p 
{portzatu  =  forzar),  et  quelquefois  en  b{breza  =  frezd) .  L'es- 
pagnol ne  connaît  à  l'initiale  que  le  premier  de  ces  procédés  ;  mais 
on  ne  peut  nullement  le  regarder  comme  un  trait  fondamental  de 
cette  langue,  car  il  l'aurait  pénétrée  plus  complètement  :  c'est 
une  permutation  dont  l'origine  et  les  progrès  peuvent  être  suivis 
historiquement,  et  qui  s'est  produite,  à  ce  qu'il  semble,  sous  une 
influence  qui  venait  des  Pyrénées,  et  qui  n'a  plus  atteint  le  Portugal. 
Dans  le  dialecte  gascon  qui  confine  au  basque,  cette  h,  même 
devant  r,  a  trouvé  aussi  accès  et  y  est  devenue  très-usuelle  :  hada 
(pr.  fada),  hagot  [fagot),  hemna  {femna).  Uaquest  muda- 


CONSONNES  LATINES.  F.  PH.  263 

men  uso  fort  li  Gasco  (disent  déjà  les  Leys  d'amors,  II,  194), 
quar  pauzo  haspiratio,  so  es  h  en  loc  de  f ,  coma  hranca 
per  franca,  rahe  per  rafe,  hilha_per  filha.  La  langue  française 
écrite  a  seulement  hors  pour  foris  (qui  a  conservé  en  esp.  son 
f,  mais  qui  l'a  également  perdu  dans  le  roumanche  or);  hahler 
vient  de  Tesp.  hahlar\  des  exemples  anciens  sont  harouce  pour 
farouche  et  aussi  hausart  Parton.  II,  4,  pour  fausart.  En 
outre,  quelques  exemples  se  présentent  aussi  en  wallon  :  horè 
{forare?),  horhi  (franc,  fourbir),  A  Test  du  domaine  roman, 
en  valaque,  cet  affaiblissement  de  Vf  s'est  également  produit, 
cf.  han  {fanmn,  Leœ  bud.),  hebleî  {fabulari),  heniisi  (de 
famés),  hud  (foedus,  adj.);  plus  souvent  et  plus  nettement 
dans  le  dialecte  du  sud  :  heru  (ferrum),  hiavre  {febris), 
hicatu  {ficatum,  esp.  higado),  hiliu  (filius).  —  Qui  ne  songe 
en  présence  de  ce  procédé  roman  à  l'échange  de  f  et  de  h  dans 
les  vieilles  langues  italiques  ?  Et  de  fait,  les  grammaires  latines 
ont,  depuis  longtemps,  renvoyé  à  l'espagnol.  Mais  si  le  trait 
phonétique  des  vieilles  langues  italiques  n  est  dans  aucun  rapport 
causal  avec  la  formation  romane,  — quelque  parfaite  que  soit  la 
coïncidence  de  l'esp.  haba  et  hilo  avec  l'anc.lat.  haba  ethilum, 
—  il  peut  au  moins  nous  confirmer  la  parenté  qui  existe  entre 
feih. 

2.  Le  passage  de  Vf  à  d'autres  labiales  se  produit  rarement  : 
1)  Il  se  change  en  b,  à  l'initiale  seulement  dans  l'italien  bioccolo 
[floccus),  bonté  (fons),  busto  {fustis,  douteux);  à  la  médiale, 
peut-être  dans  l'ital.  forbice  {forfex,  forpex)  ;  esp.  dbrego 
(africus),  Cristôval  (Christoph.),  cuebano  (cophinus), 
Estéban  {Stephanus,  cf.  Stevanus  dans  une  charte  de  l'an 
915,  Yepes  III  n.  8),  rdbano  {raph.),  Santovenia  nom  de 
lieu  {S.  Euphemia,  voy.  Cabrera),  toba  {tophus),  trébol 
(trifolium)  et  aussi  acebo  (aquif);  portug.  abrego,  Estevao, 
trevo,  etc.  —  2)  En  p  à  la  médiale  :  ital.  colpo  (colaphus), 
Giuseppe  {Josephus,  Josep  HPMon.  n.  42),  Jepte  {Jephta), 
zampogna  {symphonia)\  esp.  diptongo,  golpe,  orespe  (pour 
orifice),  soplar,  zampona\  portug.  napta\  prov.  colp,  dip- 
tonge,  solpre.  Cf.  àçu*/]  apua,  r^op^^ùpoL  purpura  ^ . 

3.  La  syncope  est  ici  également  rare  :  ital.  sione  [sipho. 


1.  L's  pour /*  dans  le  catal.  sinigrec  {foenum  graec.)  et  sivella  [flbula) 
est  singulière.  Pour  le  premier  exemple,  qui  est  aussi  français  (seïie<7re), 
on  pourrait  penser  à  une  immixtion  de  siliqua;  pour  le  second,  on  ne 
peut  s'aider  d'aucune  explication  de  ce  genre. 


264  CONSONNES  LATINES.  V. 

Gtçwv);  esp.  desollar  pour  deshollar  desfollar,  prov.  conortar 
(conf.)\  grihol  {gryphus),  preon  {profundus),  rehusar  pour 
refusar  ;  franc,  antienne  (antiphona),  écrouelle  [scrofula), 
Etienne  (Steph.). 

FF.  Cette  double  consonne,  qui  n'existe  presque  que  dans  des 
composés,  résiste  à  toute  dégénérescence  en  un  son  plus  faible, 
d'où  esp.  diferir^  ofender,  sufocar  et  non  diherir,  etc.  Aho- 
gar  {ad-focare)  n'est  pas  latin  et  est  conséquemment  de  nouvelle 
création  ;  il  en  est  de  même  de  sahumar  pour  sufumar,  qui  ne 
vient  pas  de  sujfumicare. 

FL^  voy.  sous  L, 

V. 

1.  A  l'initiale,  v  a  moins  de  stabilité  que  les  muettes,  car  sou- 
vent il  se  change  en  un  son  plus  fort  (§  2,  3,  4).  Dans  le  valaque 
du  sud  J  peut  même  prendre  sa  place  (voy.  à  la  section  II). 
L'aphérèse  ne  semble  pas  se  produire  dans  les  langues  écrites  ; 
on  en  rencontre  quelques  cas  dans  les  dialectes  italiens,  comme 
sicil.  urgiri  (ital.  vol  g  ère),  urpi  {volpe),  sarde  espi  {ves- 
pà),  idi  {vite)y  piém.  issola  (visciola),  vénit.  ose  (voce).  — 
Médiat,  il  persiste  dans  beaucoup  de  mots  très-usités  :  ital. 
brieve,  cava,  chiave,  favilla,  favo,  favore,  /rivolo,  gin- 
giva,  grave,  lavare,  levare,  lisciva,  nativo,  nave,  nuovo, 
pavone,  pavore,  privare,  rivo,  saliva,  et  de  même  aussi  d'or- 
dinaire dans  les  autres  langues.  C'est  surtout  quand  v  se  trouve 
entre  deux  voyelles  qu'il  est  atteint  par  la  syncope,  qui  n'avait 
pas  épargné  même  le  son  plus  résistant  du  b.  Ital.  Bojano 
(Bovianum),  bue  (bovem),  città  (civitas;  citate,  Brun.  p. 
625,  de  V an  712),  F aenza(Faventia),  neo  [naevus),  paone 
pour  pav.,  paura  [pavor),  rio  pour  rivo,  Saône  (Savo). 
Esp.  esiragar  (extravagare),  hoya  [fovea),  friolero  [frivo- 
lus),  paon  Alx.,  paor  id.,  vianda  (du  franc.).  Vyoy.  estra- 
gar,  gingia,  paor,  Proensa,  vianda.  Franc,  jeune  (arch. 
joene),  paoyi  (pao  Gloss.  Cass.),  peur,  viande  et  autres 
exemples  analogues.  —  En  valaque,  la  syncope  est  très-fré- 
quente :  alune  [avellana),  chiae  (clavis),  gingie  (gingiva), 
zune  (juvenis,  v.slov.  zun),  là  {lavare),  luà  (levare),  lesie 
(lixivia),  noe  (novein),  pemunt  (pavimentum),  oae  (ovis). 
Parfois  la  syncope  du  v  se  produit  même  après  une  consonne 
(après  la  résolution  préalable  du  v  enu'?)  :  ital.  fujo  {furvus 
furvius),  lero  (ervum);  esp.  Gonsalo  (-alvus),polilla  (depitl- 
vis),  pg.  fulo  (fulvus);  franc,  guéret  (vervactum).  Les  ex.  lat. 


CONSONNES  LATINES.  V.  265 

tels  que  movitus  motus,  uvidus  udus,  si  vultis  sultis,  sont 
connus.  Chez  les  comiques  latins  novis  novus  ont  une  valeur 
monosyllabique,  et  l'on  trouve  dans  les  inscriptions  de  la  déca- 
dence noembr.  (val.  noembrie),  Faonius,  probai  (it.  provai). 
L'App.  ad  Prob.  dit  :  avis,  non  ans  \  rivus,  non  rius,  cf. 
no  Bréq.  n.  73.  —  Grâce  à  sa  mollesse,  cette  lettre  n'est  guère 
plus  en  état  de  jouer  le  rôle  de  finale  que  son  analogue  j  : 
c'est  pourquoi  ou  bien  elle  se  transforme  en  une  labiale  plus 
forte,  ou  bien  elle  se  résout  en  u  (lat.  neve  neu,  sive  seu)  ; 
elle  subit  donc  ici  le  même  traitement  que  sa  douce  b.  Toutefois, 
dans  les  patois  italiens,  v  final  est  écrit  et  prononcé  réellement, 
piém.  serv  (ital.  cervo),  milan,  ciav  {chiave).  Nous  avons  un 
exemple  de  ce  cas  dans  Fesp.  buey  (bov-em),  où  y  est  sans 
doute  purement  paragogique  (portug.  boi),  et  dans  le  v.esp. 
nuef  [novem).  Le  prov.  met  u  pour  v  après  une  voyelle, 
par  exemple  :  bou,  breu,  estiu  (aestiv-us),  leu  {lev-is),  mou 
(mov-et),  suau  {suav-is),  viu  (viv-it),  de  même  Anjau 
{Andegav-i),  Peitau  {Pictav-i),  devant  s  vius  (vivus),  nous 
(non  vos,  no  vos).  Après  /  et  r,  v  devient  plus  d'une  fois/*: 
vuelf  (volv-it),  serf  (serv-it);  mais  plus  ordinairement^  dans 
ce  cas,  V  disparaît  :  cal  (calv-um),  sal  [salv-uni),  cer-s 
(cef^v-us),  sers  (serv-us).  On  r emar que p  dans  corp  (cor v- 
us,  curv-us),  mais  ici  ce  p  renvoie  à  un  è  médial,  cf.  §  2. 
Le  français  met  partout  f  et  dit  bœuf,  bref,  chétif  cerf, 
grief,  nef,  nerf,  œuf,  sauf,  serf,  soefarch.  (suav-is),  suif 
(sevu-m,  transp.  suev)  ;  Anjou  et  Poitou  viennent  du  pro- 
vençal. Le  valaque  met  b  après  une  consonne,  u  après  une 
voyelle  :  cerb  (cerv-us),  corb  (corv-us),  bou  (bov-em),  greu 
(grav-is),  nou  (nov-us),  ou  (ov-um). 

2.  On  connaît  par  le  latin  la  confusion  du  v  avec  b,  surtout 
depuis  le  commencement  du  iv^  siècle.  Adamantins  Martyrius  fit 
une  dissertation  spéciale  sur  le  juste  emploi  des  deux  lettres, 
mais  il  commet  lui-même  des  erreurs  en  recommandant  par 
exemple  besica,  manuviae,  lavor,  voy.  Schneider,  I,  228. 
UApp.  ad  Probum  recommande  de  dire  alveus  et  non  albeus. 
De  même  on  lit  dans  des  inscriptions  (surtout  napolitaines)  ben- 
didit,  berna,  berum,  bixit,  jubenis,  serbus,  vibus,  boces, 
atabisque,  curbati;  dans  les  chartes  des  vi«  et  vii«  siècles  sil- 
bam,  pribati  Mar.  172,  conserbandis  ib.  147,  très-souvent 
Berona  pour  Verona  (par  ex.  dans  une  charte  lomb.  Arch. 
stor.  app.  IL  115);  au  viif  siècle,  en  Espagne,  ribulum, 
silbarias,    Esp.    sagr.  XVIII,  301,   et  plus  anciennement 


286  CONSONNES  LATINES.  V. 

encore  Isidore  écrivait  baselus  pour  vascellumK  Cet  ancien 
échange  de  lettres  règne  aussi  dans  les  dialectes  néo-latins. 
Ainsi  à  l'initiale,  l'italien  dit  herbice  (verveœ),  bertovello 
(vertebra),  Bettona  (Vetona),  boce  {voœ),  Bolsena  [Vol- 
sinii),  boto  {votwn  qui  s'écrit  aussi  botum).  En  esp.  on  écrit 
barrer  (verrerc),  Basco  {Vasco),  etc.  En  portug.  beœiga 
(vesica)j  bodo  iwdo  (votiim).  Les  ex.  prov.  sont  :  Bandés 
(  Valdensis),  berbena  (verb.),  berbitz.  En  franc,  on  a  Besan- 
çon (Vesontio),  brebis.  En  val.  besice  (vesica),  betrun  (vete- 
ranus),  biet  (vietus  Lex  bud.),  boite  (ital.  voltà),  sburà 
{exvolare*).  —  A  la  médiale  :  ital.  corbo  (corvus),  Elba 
(Ilva),  nerbo,  serbare\  avec  redoublement  du  b  :  conobbi 
(cognovi),  crebbi  (crevi),  gabbia  (cavea),  Gubbio  [Iguvium), 
trebbio  {trwium)\  p  pour  b  dans  Piperno  {Privernum). 
Prov.  corbar  (curvare),  emblar  (involare)  ;  franc,  corbeau, 
courber,  arch.  embler.  Val.  albine,  abeille  (de  alvus),  cer- 
bice,  ferbe  (fervere),  serbà,  serbi,  sealbe.  Ce  durcissement  du 
V  en  b  est  surtout  familier  aux  langues  de  l'est  ;  mais  certains 
dialectes  du  domaine  italien  et  provençal  font  de  ce  changement 
un  emploi  encore  plus  fréquent,  notamment  le  napolitain,  l'occi- 
tanien,  le  languedocien,  le  gascon,  dans  lesquels  ce  procédé 
(comme  en  basque)  est  même  devenu  une  règle  (voy.  ci-dessus, 
p.  102). 

3.  La  dégénérescence  de  v  en  f  est  plus  rare.  Un  exemple 
commun  au  roman  est  palafreno  (voy.  p.  17).  Un  autre  est 
l'ital.  fiasco,  esp.  portug.  frasco,  v. franc,  flasche  {vasculum 
vlasc).  Citons  en  outre  :  ital.  fia  adv.  [via),  biffera  {bivira), 
profenda  (providenda);  esp.  hampa  ipoiir  far/ ipa  (ital.  vam- 
pa?),  he  pour /<?  {vidé),  hemencia  pour/em.  (vehementia conii\ 
en  vementia),  hisca  pour  fisca  (viscus),  pg.  trasfegar,  voy. 
Dict.  Etym.,  referentia  {rêver entia);  voy.  pour  d'autres  ex. 
de  latin  espagnol  Esp.  sagr.  XI,  325;  fr.  fois  {vice?n)\  voy.  §  1 
des  exemples  d'/*pour  v  final.  Cette  prononciation  date  de  loin  dans 
le  haut-allemand,  car  les  Glosses  de  Cassel  écrivent  ferrât, 
fidelli,  f  orner  as  pour  verrat,  etc.,  et  c'est  de  là  que  sont  nées 
les  formes  telles  que  fiedel,  vesper,  vogt,  veilchen.  Mais  la 
prononciation  allemande  est  restée  sans  influence  sur  la  pronon- 

1.  «  On  ne  doit  pas  cependant  perdre  de  vue  que  l'ancienne  et  exacte 
orthographe  du  'y  et  du  &  domine  toujours  dans  les  inscriptions  latines 
des  bas  temps,  et  qu'elle  se  conserve  aussi,  à  très-peu  d'exceptions  près, 
dans  les  documents  publics  qui  se  rédigeaient  à  Rome  même.  »  Corssen, 
2«  édit,  1,  133. 


CONSONNES  LATINES.  V.  267 

dation  romane,  car,  dans  le  domaine  roman,  le  changement  de 

V  en  /'n'est  qu  une  rare  exception. 

4.  On  a  quelques  exemples  du  durcissement  du  v  en  g  guttural, 
occasionné  par  une  confusion  avec  le  v.allem.  w.  A  l'init.  dans  Fit. 
guaina(vagina) ,  Guasconia  (  Vase),  guastare  {v.),golpe{vul- 
pes),gomiero  (vomer),  gomire  {v  orner  e),  gui  zzo  vizzo  (vietus) , 
Esi^.  gastar,  golpe  Alœ.,  gulpeja  (vulpecula)  Rz.,  gomito 
{v.).  Prov.  gabor  (vapor),  Gap  {Vappincensium  civ.),  garah 
(vervadum),  gastar,  guia  modus  {via).  Franc,  gaine,  gâter, 
guèret  (prov.  garah),  gui  (viscum),  goupillon  (b.lat.  vul- 
pilio),  gomir  dans  Bouille,  Biff.  vulg.  ling.  ;  v. franc,  avec  w 
wange  (vanga),  werpilh  (vulpecula),  etc.  Plus  rarement  à  la 
médiale:  ital.  aguinchi  pour  avvinchi,  PPSec.  I,  101,  pargo- 
letto  pour  parvoletto  ;  mais  dans  f rigolo  ,  nugola  (  pour 
nuvola),  ugola  (pour  uvola),  il  faut  plutôt  considérer  le  g 
comme  le  produit  d'une  intercalation ,  surtout  parce  qu'il 
n'existe  pas  pour  ces  mots  de  formes  avec  gu  (voy.  ci-dessous, 
p.  175).  Un  exemple  douteux  est  le  val.  fagur  (favus?).  Esp. 
Alagon,  nom  de  lieu  {Alavona,  d'après  Cabrera)  ;  dans  le  v.pg. 
agué'lo  {avulus"")  gue  remplace  le  groupe  aspiré  vue,  de  même 
qu'il  se  substitue  aussi  à  hue.  De  même  valui,  volui  donnent  en 
prov.  valgui,  volgui.  —  Nous  verrons  plus  tard  comment  le 

V  est  aussi  devenu  ^  en  valaque. 

5.  Devant  les  consonnes,  v  se  résout  régulièrement  en  sa 
voyelle  u  :  ital.  ottarda  pour  autarda  {avis  tarda)  ;  esp. 
aulana  {avellana)  Alœ.,  ciudad,  leudar  {levitare)  ;  prov. 
ciutat,  mais  aussi  ciptat;  franc,  autruche  {avis  struthio)  ; 
val.  greutate  {gravitas)  ;  de  même  en  lat.  aucella,  faut  or, 
lautus. 

DV,  voy.  sous  D.  —  BV,  voy.  sous  B. 

REMARQUES   SUR   LES   CONSONNES. 

1.  Les  consonnes  sont  sujettes,  comme  les  voyelles,  à  des 
changements  variés,  mais  qui  atteignent  dans  une  mesure  très- 
diverse  les  différentes  classes  d'articulations.  Les  liquides  offrent 
une  résistance  passable;  elles  s'échangent,  il  est  vrai,  fréquemment 
entre  elles  {m  toutefois  seulement  avec  n),  mais  elles  n'aban- 
donnent pas  facilement  leur  domaine.  Mais  l  subit,  à  un  haut 
degré,  la  résolution  vocalique  ou  la  chute  en  suite  de  la  produc- 
tion d'une  voyelle.  De  toutes  les  spirantes,  c'est  s  qui  présente 
la  plus  grande  constance,  excepté  toutefois  dans  la  seule  langue 


268  CONSONNES  LATINES. 

française  ;  vetj  sont  inconstants  ;  h  (dans  les  langues  écrites)  est 
un  simple  signe  qui  n'a  plus  de  son.  Les  spirantes  ne  s'échan- 
gent point  entre  elles,  du  moins  dans  l'ensemble  du  roman  ;  et  le 
développement  de  f  en  ^,  de  h  en  /',  et  même  de  î?  en  j  sont  des 
pliénomènes  isolés.  Pour  ce  qui  est  des  muettes,  k  l'initiale  elles 
persistent,  chacune  à  son  degré,  avec  une  grande  fermeté.  Au 
milieu  du  mot,  il  est  à  remarquer  que  la  forte  descend  à  la  douce, 
que  la  douce  se  résout  parfois  en  une  voyelle  :  le  t  devient  d, 
le  c  g,  le  p  b,  —  le  c?  se  dissout,  le  g  se  perd  dans  la  voyelle  i, 
le  b  dans  la  semi-voyelle  v.  Cette  dégradation  des  muettes  (qui 
est  toutefois  moins  générale  dans  les  langues  de  Test)  constitue 
la  substitution  des  consomies  romane,  avec  laquelle  la  Laut- 
verschiebung  germanique  (qui  toutefois  atteint  aussi  l'initiale) 
fait  le  plus  complet  contraste  :  celle-ci,  en  effet,  consiste  à 
élever  la  douce  originaire  à  la  forte  et  à  avancer  de  la  forte  à 
l'aspirée  et  de  l'aspirée  à  la  douce ,  de  façon  à  parcourir  le 
cercle  entier  ;  phénomène  qui  plus  tard  s'est  répété,  encore  une 
fois,  dans  le  haut-allemand  par  rapport  aux  autres  dialectes. 
Dans  les  vieilles  langues  celtiques,  la  substitution  des  consonnes 
n'a  atteint  que  la  douce  qui  s'est  transformée  (comme  dans  la 
langue  allemande)  en  aspirée.  Mais  les  dialectes  celtiques 
modernes  (bien  que  leur  consonantisme  soit  en  réalité  très-diffé- 
rent du  consonantisme  roman)  présentent,  sous  ce  rapport,  un 
développement  analogue.  En  irlandais,  la  forte  dans  les  groupes 
rp,  sp,  st,  se,  devient  douce,  ce  qui  est  inconnu  au  roman  ; 
mais  la  même  dégradation  apparaît  aussi  en  dehors  de  ces 
quatre  groupes,  spécialement  dans  les  trois  dialectes  étroite- 
ment apparentés,  kymrique,  comique  et  breton.  Ici  aussi  la 
douce  ne  se  maintient  qu'à  l'initiale  ;  à  la  médiale  et  à  la  finale 
b  et  d  peuvent  subir  l'aspiration,  mais  b  peut  aussi  éprouver  la 
résolution  en  u  ou  v.  Comme  ces  divers  traits  n'apparaissent 
qu'à  une  période  linguistique  postérieure,  ce  serait  faire  une 
hypothèse  malheureuse  que  d'attribuer  à  l'influence  celtique 
l'affaiblissement  des  consonnes  fortes  dans  le  domaine  roman, 
affaiblissement  qui  remonte  aux  premiers  siècles  du  moyen  âge. 
On  trouve  des  traits  analogues  dans  des  langues  encore  plus 
lointaines. 

On  a  déjà  souvent  remarqué  l'étonnante  coïncidence  du 
système  roman  avec  celui  des  dialectes  prâcrits,  par  rapport  à 
leur  source,  le  sanscrit.  En  prâcrit,  t,  t,  p  descendent  à  d,  d,  b 
(mais  k  ne  descend  point  kg).  La  syncope  atteint  égale- 
ment, entre  les  voyelles,  t,  k,  p,  d,  g,  b,  v,  j,  mais  en  outre 


CONSONNES  LATINES.  269 

aussi  les  sifflantes.  La  tendance  romane  se  retrouve  presque 
identiquement,  mais  d'une  manière  plus  systématique  encore, 
dans  une  des  langues  germaniques  :  en  danois,  la  forte  orga- 
nique persiste  toujours  à  l'initiale  ;  à  la  médiate  et  à  la  finale  elle 
ne  se  maintient  qu  après  des  consonnes,  tandis  qu'elle  descend 
à  la  douce  après  des  voyelles,  p.  ex.  :  gribe  (suéd.  gripa),  fyge 
(fjuka),  vide  {vit a).  Mais  le  point  par  lequel  le  danois  se 
rapproche  le  plus  du  français ,  c'est  qu'il  peut  résoudre  les 
douces  en  un  son  plus  faible  ou  les  supprimer  complètement  : 
h  entre  deux  voyelles  arrive  à  être  prononcé  comme  v,  et  g 
s'adoucit  en^  :  eje,  eye  (suéd.  dga),  vej  (wàg),  cf.  fr.  loyal, 
loi,  —  ou  ^  disparaît  :  stie  {stege),  cf.  fr.  lier\  d  subit  égale- 
ment la  syncope  :  hroer,  moer  (pour  broder,  moder),  comme 
le  fr.  ouïr,  envie.  La  seule  différence  qui  sépare  le  procédé  fran- 
çais du  procédé  danois,  c'est  que  dans  le  premier  la  forte  peut 
descendre  deux  degrés  [capra ,  cabra ,  chèvre  ;  —  nucalis, 
nogalh,  noyaii\  —  amata,  amada,  aim,ée),  tandis  que  dans 
le  second  elle  ne  peut  généralement  en  descendre  qu'un  ;  car  la 
douce  qui  se  dégrade  est  ici  une  consonne  primaire:  ce  n'est 
pas  une  douce  secondaire  née  d'une  forte.  Le  grec  moderne  n'a 
point  suivi  ce  chemin.  Les  fortes  y  gardent  leur  rang;  les  douces, 
il  est  vrai,  s'y  affaibhssent  {b  devient  v,  g  gh,  d  dh),  mais  ce 
procédé  diffère  du  roman  en  ce  qu'il  agit  quelle  que  soit  la  place 
de  la  consonne  dans  le  mot.  La  grammaire  historique  n'a  point 
à  rechercher  les  causes  d'une  disposition  si  opposée  des  organes 
vocaux,  qui  tantôt  tendent  à  prononcer  un  p  originaire  comme 
un  ^  ou  uni;,  tantôt  un  b  originaire  comme  unp  ;  le  grammai- 
rien a  pour  seule  tâche  de  suivre  le  fait  jusqu'à  ses  origines  et 
dans  toute  son  étendue  K 


1.  Donnons  encore  place  ici  à  une  petite  remarque  étymologique. 
Il  est  souvent  difficile  de  distinguer  en  roman  dans  quels  cas  a  eu  lieu 
la  chute,  et  dans  quels  cas  la  résolution  d'une  consonne  latine.  Prenons 
seulement  trois  exemples  de  ce  genre.  Dans  le  prov.  fau  (venu  du  lat. 
fagus),  on  peut  douter  si  Vu  de  ce  mot  représente  le  g  du  radical 
(comme  cela  a  lieu  dans  d'autres  mots  ;  voy.  p.  246)  ou  bien  s'il  repré- 
sente Vu  de  flexion  (proprement  de  dérivation),  comme  dans  niu  de 
nidus  ?—  Dans  frigidus,  le  ^  a  pu  tomber  pour  donner  le  prov.  freid, 
par  l'intermédiaire  de  friid,  euphoniquement  devenu  freid,  et  d'autre 
part,  Vi  atone  a  pu  aussi  tomber,  ce  qui  aurait  donné  frigd,  d'où  aussi 
freid  par  résolution  du  g  en  i;  mais  l'existence  du  b.lat.  frigdus  assure 
cette  dernière  dérivation.  Ordinairement,  il  est  vrai,  on  ne  peut  déter- 
miner les  degrés  intermédiaires  de  ces  transformations,  parce  qu'il  peut 
arriver   que    la   langue  ait  réuni,  dans  un  mouvement  rapide,  deux 


270 


CONSONNES  LATINES. 


Un  échange  d'un  autre  genre,  celui  qui  a  lieu  entre  les 
divers  ordres  de  consonnes  (grec  <pYjp  ^Y)p,  ôà  ^yj,  b^ekôç  èSeXéç, 
pXIçapov  Y^éçacov,  izéiz  tzôv.ol),  est  très-rare  en  roman  pour  les 
consonnes  simples.  Nous  avons  traité  comme  des  cas  tout  à  fait 
isolés  la  production  en  valaque  d'un  p  oub  venu  de  qu  ou  gu, 
en  espagnol  d'un  g  venu  de  d  initial,  et  quelques  autres.  Les 
patois  eux-mêmes  n'en  fournissent  que  de  très-rares  exemples. 
Ce  sont  ordinairement  des  mots  où  une  muette  précède  un  i 
palatal,  ce  qui  donne  naissance  à  une  espèce  de  consonnance  mul- 
tiple qui  facilite  ces  transformations.  Les  dialectes  italiens,  p.  ex., 
échangent  pj  avec  chj,  bj  avec  gj,  voy.  ci-dessus,  p.  75. 
Le  valaque  du  Sud  dit  de  même  chiaptine  {pecten),  chiale 
(pellis),  chiatre  {petra),  mais  aussi  cheptu  (pectus),  chinu 
(pinus).  Dans  le  patois  parisien,  amitié  sonne  comme  amikié, 
dieu  comme  ghieu.  C'est  en  sarde  que  se  produit  l'échange  le 
plus  complet  des  muettes  entre  elles,  mais  nous  ne  pouvons 
l'étudier  ici.  Un  autre  développement,  commun  au  roman,  est 
d'une  grande  importance.  Sous  l'influence  d'une  des  voyelles 
molles  {i,  e),  les  gutturales  ont  donné  des  chuintantes  et  des 
palatales.  La  nouvelle  langue  a  pris  par  là  un  caractère  phoné- 
tique très-différent  de  l'ancienne. 

2.  Le  tableau  suivant  donne  un  aperçu  des  consonnes  médiales, 
et,  en  outre,  à  la  seconde  ligne,  des  consonnes  finales  (quand 
cela  est  nécessaire).  Ca  représente  également  co  et  eu;  —  ei 
de  même  ee  ;  de  même  pour  qua,  qui  (qui  comprennent  l'initiale 
et  la  médiale)  et  pour  ga,  gi.  Le  mot  nasale,  ajouté  à  m,  n,  doit 
être  pris  au  sens  français;  f  désigne  la  syncope. 


L 
M 

N 

R 


ITAL. 

ESP. 

PORT. 

PROV. 

FRANC. 

l(r) 

l  (II,  r) 

+  ,   n    l 

h  u  {r) 

l,  U  {r) 

m  (mm) 

m 

m 

m 

m 

n,f 

«,  t 

nasale 

m,  n,  t 

nasale 

n(l) 

n(l) 

n,  nh,  t 

n 

n{r) 

— 

nasale 

t,  ^ 

nasale 

r  (l,  d) 

r(l) 

r(l) 

r{l) 

r(l) 

VALAQ. 

l(r) 

m 

m,  f 

n 

n 

r(l) 


phases  de  son  évolution.  —  Un  troisième  exemple,  cogitare,  admet 
encore  plus  d'explications.  Le  provençal  avait  à  sa  disposition  trois 
procédés  :  il  pouvait  ou  résoudre  le  g  en  i,  ou  sacrifier  le  g  ou  le  t,  ou 
même  tous  les  deux  ensemble,  ce  qui  donnait  coidar  ou  coiar  ;  en  fait 
on  trouve  cuidar  et  cuiar  {cujar). 


CONSONNES  LATINES. 


27^ 


ITAL. 

ESP. 

PORT. 

PROV. 

FRANC. 

t,d{tt) 

d{t) 

d(i) 

d 

t 

— 

d 



t 

tW 

d 

d,i 

d,-\- 

z,d\ 

+{d) 

— 

— 

t 

t 

df 

s  (sci) 

s{x) 

5,  X 

s 

s 

c,  g  {ce) 

9(0) 

^(c) 

g,  i,  ch 

g,  i,  ch 

— 



— 

c,  t 

+,  c 

c 

ç 

Ç 

Ç 

Ç 

— 

z 

z 

tz 

s,  X 

qu 

qu,g 

qu,g 

qu,  c,  g 

qu,  c  (g) 

qu,  chy  c 

Ç.  q 

ç.q 

Çy  q 

Ç,  q 

^,t 

9  A 

9  A 

9^  h  h  t 

g,  h  i,  t 

— 

y 

i 

i 

i 

g  A 

9  A 

> 
9 

ff,f 

g,f 

g^3 

j^y 

j 

j 

j 

p(pp) 

h 

b 

b 

V 

v{b,bb) 

h 

v(b) 

V,  t 

»,  t 

f 

f>  b,  V 

f>  b,  V 

r 

f 

V  {h,  t) 

v,f 

^.  t 

v,f 

v,f 

— 

— 

u,r 

f 

VALAQ. 

t. 

tz 

t 

d, 

z 

d 
5, 

) 

s 

c 

c 
c 

c, 

p 

c 

9> 

t 

9 

/ 

V 

b 

f 

u, 

b 

T 

D 

S 
Ga 

Ci 

Qua 
Qui 
Ga 

Gi 

J 

P 

B 

F 

V 


3.  Il  s'est  établi  entre  les  médiales  et  finales  un  échange  de 
consonnes  qui  nous  offre  exactement  l'inverse  de  la  Lautver- 
schiebung  romane,  c'est-à-dire  Tascension  de  la  médiale  douce 
à  la  finale  forte,  la  douce  n'étant  point  ordinairement  tolérée  à 
cette  dernière  place.  Quelques  autres  consonnes  encore  ont 
participé  à  cet  échange.  Les  Romains  eux-mêmes  prononçaient 
forte  la  finale  douce  :  haud  comme  haut,  sed  comme  set  (Schnei- 
der, I,  251)  ;  et  l'on  retrouve  le  même  fait  dans  d'autres  langues. 
Comme  cette  habitude  dans  son  développement  complet  et  systé- 
matique se  restreint  au  provençal,  nous  en  réservons  l'expli- 
cation pour  la  deuxième  section.  Cette  altération  des  consonnes, 
que  nous  trouvons  ici  à  la  finale,  se  présente  pour  certaines 
lettres  à  l'initiale  dans  le  dialecte  sarde  de  Logudoro,  quand  les 
consonnes  se  trouvent  en  contact  immédiat  avec  la  voyelle  finale 
d'un  mot  précédent,  ce  qui  en  fait  en  quelque  façon  des  médiales. 
Dans  ce  cas,  les  fortes  s'adoucissent,  la  douce  d  reçoit  une 
prononciation  plus  molle  (il  n'y  a  point  à  parler  de  g),  b  se 
dissout  complètement,  /'devient  ^,  i;  se  dissout  comme  b  ou  se 
transforme  en  une  faible  aspiration  :  r  ei  s  reçoivent  une  pro- 
nonciation plus  douce  :  g  devient  J,  par  exemple  sas  cosas,  una 


272  CONSONNES  LATINES. 

gosa\  —  bellos  hoes^  hellu  oe\  —  duos  fîzos  (filii),  unit 
vizu;  —  SOS  giaos,  unu  jau.  Toutefois,  cet  échange  de 
consonnes  n'atteint  que  la  prononciation,  non  récriture. 

4.  Il  y  a  des  changements  de  lettres  que  l'on  ne  peut  guère 
ramener  à  des  lois  ou  à  des  règles,  et  pour  lesquelles  il  faut  s'en 
rapporter  au  sentiment  (voy.  mon  Lict.  étym.  p.  xix-xxii). 
Il  arrive  par  exemple  que  par  une  sorte  dJ assimilation  deux 
consonnes  de  même  famille ,  qui  commencent  chacune  une  syl- 
labe, s'accommodent  de  telle  façon,  que  la  première  se  convertit 
en  la  seconde,  comme  dans  l'italien  Ciciglia  pour  Siciglia. 
A  l'inverse  par  dissi7nilation,  lorsqu'une  consonne  se  présente 
plus  d'une  fois  (séparément)  dans  un  mot,  elle  est  remplacée 
par  une  autre  consonne  du  même  ordre  ou  disparaît,  comme 
dans  l'italien  pelle grino  pour  peregrino,  et  dans  le  français 
foïble  pour  floihle.  C'est  principalement  sur  cette  tendance 
euphonique  qu'est  fondé  le  fréquent  échange  des  liquides  entre 
elles.  Mais  la  dissimilation  s'exerce  aussi  sur  les  muettes, 
comme  dans  l'italien  Chieti  (Theate),  Otricoli  (Ocriculum)  ^ . 
—  Un  autre  procédé  est  V analogie,  par  lequel  on  amène  un  mot 
à  une  certaine  correspondance  de  forme  avec  un  autre  mot  qui 
lui  est  parent  par  le  sens  :  c'est  ainsi  que  le  b.lat.  seneœter 
a  visiblement  été  formé  d'après  dexter,  et  octember  d'après 
septemher.  Par  le  mélange  des  radicaux,  un  mot  nouveau  peut 
aussi  naître  de  deux  autres  :  franc,  selon  de  secundum  et  de 
longum.  Les  formes  distinctives ,  dont  nous  avons  déjà  parlé 
p.  46,  sont  aussi  d'une  grande  importance  ;  ce  procédé  consiste 
à  différencier  par  la  forme  plusieurs  significations  d'un  seul  et 
même  mot  latin,  ou  plusieurs  mots  qui  ont  un  son  pareil  ou 
très-voisin  :  on  a  un  exemple  du  premier  cas  dans  l'ital.  pensare 
(penser)  et  pesare  (peser)  dérivés  l'un  et  l'autre  de  pensare; 
on  a  un  exemple  du  second  cas  dans  popolo  (peuple)  et  pioppo 
(peuplier),  V un  et  Vautre  de  populus.  —  Enfin  l'étymologie 
populaire,  par  laquelle  on  introduit  un  radical  roman  dans  un 
mot  étranger  incompréhensible,  est  un  procédé  fréquent  et  connu 
de  toutes  les  langues. 

5.  La  chute  des  consonnes  (à  l'exception  de  h)  n'atteint 
presque  jamais  l'initiale,  qui  est  d'une  grande  solidité;  la  pre- 
mière syllabe  disparaît  fréquemment  tout  entière,  mais  seule- 


1.  Pott  {Forsch.  l'"  édit.  II,  65-112,  cf.  Jahrb.  f.  iviss.  Critik,  1837,  II, 
90)  a  complètement  étudié  ce  procédé  linguistique  dans  toutes  ses 
ramifications. 


CONSONNES  LATINES.  273 

ment  lorsqu'elle  est  atone.  Ainsi  en  ital.  haco  (pour  domhaco), 
bilico  {umhiliciis) ,  cesso  (secessus),  cimento  (specimentum), 
ciulla  {fanciulla),  faute  [infans),  folto  (infultus),  gogna 
{verecundia),  lezia  {delicia),  scipido  (insipidus),  sdegno 
{disdegno) ,  stro7nento  {instrumentum),  testeso  (anVisVip^ 
sum),  tondo  (rotundus);  esp.  cobrar  [recuperaré),  mellizo 
{gemellicius  *),  saîïa  (insania?),  soso  {insulsus)  ;  portug. 
beira  [ribeira),  doma  arch.  [hebdômadem)  ;  prov.  bot  (ne- 
potem),  cobrar  [o^ommQ  en  e^^.)\  franc,  (rare)  cenelle  (cocci- 
nella'^),  violer  (involare).  Ici  comme  dans  d'autres  domaines, 
c'est  surtout  sur  les  noms  de  baptême  que  s'exerce  l'aphérèse. 
En  outre,  la  première  syllabe  est  quelquefois  expulsée  quand 
elle  a  l'apparence  d'un  redoublement  :  ital.  zirlare  [zinzilu- 
lare)  ;  franc,  coule  {cucullus),  yoy.  mon  Dict.  étym.  I,  xx. 
—  La  syncope  se  restreint  généralement  à  la  douce,  pourtant  en 
français  elle  s'étend  même  à  la  forte,  et  en  portugais  aux 
liquides  /  et  n.  —  L'apocope  aussi  est  souvent  appliquée,  surtout 
en  provençal  et  en  français.  Mais  à  la  fin  du  mot,  ce  ne  sont  pas 
seulement  des  consonnes  isolées  qui  disparaissent  :  ce  sont  des 
syllabes  entières  ou  des  suffixes.  C'est  le  cas,  par  exemple,  dans 
l'ital.  chiasso,  prov.  clas,  v.fr.  glas  [classicum)  \  prov.  rust 
(rusticus),  gramadi  {grammaticus)\  roum.  miedi  (medicus), 
silvadi  (silvaticus)  ;  franc,  datte  (dactylus),  ange  [angélus)  \ 
prov.  tebe  [tepidus)  et  autres  mots  de  ce  genre  ;  esp.  cuerdo 
[cordatus)  ;  ital.  esp.  manso  [mansuetus)  ;  ital.  esp.  fine, 
franc,  fin  [finitus)  ;  ital.  serpe,  esp.  sierpe,  prov.  serp  [ser- 
pens)\  ital.  insieme;  prov.  ensems  [insimul);  franc.  Aristote; 
esp.  acebo  [aquifoliu7n)  ;  esp.  maese  [magiste?^)  ;  voy.  p.  195. 
C'est  en  français  que  cet  accourcissement  est  le  plus  fort  :  cf. 
prince,  évêque,  encre  [encaustum),  clavecin  [clavicymba- 
lum),  avec  lesquels  cependant  l'anglais  ink  (=  franc,  encre), 
l'allemand  sarg  [sarcophagus),  fliete  [phebotomus)  peuvent 
rivaliser. 

6.  De  toutes  les  consonnes,  ce  sont  les  liquides  /  et  r  qui  sont 
le  plus  sujettes  à  la  métathèse,  et  la  transposition  consiste  d'or- 
dinaire en  ce  qu'une  muette  précédente  les  attire  à  elles  ;  on 
peut  ici  comparer  la  mobilité  de  ces  liquides  à  celle  des  voyelles 
i  et  u  :  de  même  que  i  et  u  s'accolent  à  chaque  voyelle  avec 
facilité,  l  et  r  s'accolent  de  même  à  toutes  les  consonnes  muettes. 
Comme  exemples  de  métathèse  des  autres  lettres,  on  peut  citer  : 
ital.  fradicio,  sudicio  pour  fracido,  sucido  ,  cf.  lat.  lapidi- 
cina  pour  lapicidina  ;  esp.  cortandos,  amasdo  pour  cortad- 

DlËZ  \  8 


274  CONSONNES  LATINES. 

nos,  asmado  PC  ici.  Il  est  remarquable  qu'on  trouve  dans  le 
même  poème  la  métathèse  du  mouillement  dans  lano,  leno 
pour  llano,  lleno,  analogue  à  la  métathèse  de  l'aspiration  en 
grec  dans  xtOtibv,  /.uOp-^  pour  xit(Î)v,  /uipa.  Il  est  rare  que  la  méta- 
thèse déplace  l'initiale  pour  l'introduire  dans  le  corps  du  mot, 
comme  dans  l'ital.  cofaccia  de  focaccia,  gaveggiare  de  vagheg- 
giare\  esp.  golfinde  folguin  Cane,  de  B.yjasar  de  sajar, 
facerir  de  zaferir,  gavasa  de  hagasa,  garzo  de  zarco , 
amahaca  de  hamaca,  hatahola  à  côté  de  tabaola  ;  portug. 
cerqiiinho  de  quercinho. 

7.  Si  la  consonne  simple  est  sujette  à  bien  des  changements,  la 
consonne  géminée,  en  vertu  de  sa  plus  grande  intensité,  persiste 
intacte  et  solide  :  on  peut,  sous  ce  rapport,  la  comparer  à  la 
tonique  longue,  de  même  que  l'on  peut  comparer  la  consonne 
simple  à  la  voyelle  brève.  Cette  comparaison  est  surtout  admis- 
sible pour  les  muettes.  Si  la  lettre  double  est  diminuée  quantita- 
tivement, elle  n'est  jamais  atteinte  qualitativement,  c.-à-d.  que 
ce,  pp,  tt  peuvent,  il  est  vrai,  se  réduire  à  la  simple,  mais  ils  ne 
peuvent,  comme  e,  p,  t,  descendre  à  la  douce  ou  éprouver 
d'autres  altérations.  Ll,  nn,  ss  se  laissent,  il  est  vrai,  amollir, 
mais  elles  ne  perdent  alors  qu'une  partie  de  leur  substance.  Les 
cas  où  II  peut  disparaître  constituent  une  exception  de  peu  d'im- 
portance ^ . 

8.  La  consonne  double  n'est  point  partout  traitée  de  même. 
L'italien,  qui  redouble  même  les  consonnes  simples,  la  respecte 
assez  fidèlement  ;  il  se  permet  toutefois  quelques  cas  de  simplifi- 
cation :  par  ex.  m  pour  mm  dans  eomandare,  eomadre, 
comiato,  eomune\  n  pourn^dans  anello  qui  peut,  il  est  vrai, 


1.  Édelestand  du  Méril  {Formation  de  la  langue  française,  p.  298)  cite 
cette  remarque  d'après  ma  première  édition,  et  il  ajoute  :  «  Malheureu- 
sement cette  règle  est  loin  d'avoir  la  généralité  qu'il  lui  attribue»;  et  il  donne 
alors  comme  preuves  église  de  ecclesia,  orfraie  de  ossifraga,  varlet  de 
vassaletius,  havet  de  happa,  inaçon  de  mezzo.  De  ces  exemples,  le  seul 
qu'on  puisse  admettre  est  église,  et  encore  on  ne  peut  l'admettre  qu'à 
moitié,  ce  mot  étant  grec  et  postérieurement  introduit  dans  la  langue. 
Ossifraga  et  vassallettus,  la  consonne  double  ne  pouvant  empêcher  Ja 
chute  d'une  voyelle  suivante,  devinrent  ossfraga  et  vasslettus,  ce  qui  est 
phonétiquement  équivalent  à  osfraga  et  à  vaslettus,  en  sorte  que  r  est 
bien  née  ici  d'une  s  simple.  Havet  et  maçon  ne  prouvent  rien,  car  il  n'était 
question  que  du  sort  des  lettres  latines.  Je  répète  ici  ma  proposition 
que  les  muettes  latines  redoublées  se  maintiennent  intactes  en  roman 
dans  leur  qualité,  sans  aucune  exception,  du  moins  lorsqu'elles  sont 
placées  entre  deux  voyelles,  position  où  elles  sonnent  le  plus  fortement. 


CONSONNES  LATINES.  275 

se  justifier  par  une  forme  latine  anellus  ;  s  pour  ss  dans  glosa, 
chiosa,  Narciso,  Parnaso.  Le  valaque,  au  contraire,  la  rejette 
constamment  :  par  conséquent  il  dit  buce  et  non  hucce.  Sauf 
quelques  restrictions,  l'espagnol  procède  de  même  :  Il  dans 
hello  ne  forme  pas  un  son  double,  mais  un  son  complexe.  En 
portugais,  Tabsence  de  règles  orthographiques  permet  d'écrire, 
dans  beaucoup  de  cas,  la  consonne  double  aussi  bien  que  la 
consonne  simple  :  bocca  à  côté  de  boca.  Les  mss.  provençaux 
préfèrent,  en  général,  la  consonne  simple,  mais  ils  mettent  la 
double,  spécialement  ss  pour  s  dure  (aussor),  même  après  les 
diphthongues.  En  français,  Torthographe  se  règle  sur  l'ortho- 
graphe latine,  mais  le  plus  souvent  la  gémination  est  purement 
graphique.  On  trouve  des  exemples  de  simplification  dans  : 
estrope  (struppus),  souple  (suppleoc),  pale  (palla),  secouer 
(succutere),  secourir  (succurrere),  semondre  [summo- 
nere). 

9.  Consonnance  multiple. —  On  sait  que  le  latin,  au  moins 
au  commencement  et  au  miheu  des  mots,  éprouve  de  la  répu- 
gnance pour  plusieurs  groupes  de  consonnes  que  le  grec  supporte 
sans  difficulté  (voy.  Benary,  Zeitschr.  f.  vergl.  Sprachf,, 
I,  51).  C'est  ainsi  qu'à  l'initiale  manquent  en  latin  :  mn,  sm, 
tm,  dn,  dr,  cm,  en  (excepté  Cneus),  es  (oo),  et,  bd,  pm,  pn, 
ps,  pt.  A  la  médiale,  si  l'on  excepte  les  mots  composés  avec  des 
particules,  sont  exclus  par  exemple  les  groupes  :  si,  sn,  sg, 
tl,  tm,  tn,  dm,  dn,  dr  {seluî  quadrans  et  les  mots  apparentés), 
en,  pn  ;  sont  très-rares  :  Id  (ealdus),  cl,  gl,  bl.  Dans  quel 
rapport,  sur  ce  point  important ,  les  langues  romanes  sont-elles 
à  la  langue  mère  ?  On  peut  prévoir  qu'ici  encore  elles  n'auront 
point  suivi  toutes  un  seul  et  même  chemin,  et  il  suffit  même 
d'un  coup  d'œil  rapide  sur  leur  structure  pour  voir  que  l'admis- 
sion ou  la  suppression  des  consonnances  multiples  constitue 
précisément  l'un  de  leurs  principaux  modes  de  différenciation. 

Nous  étudierons  dans  la  section  II  les  combinaisons  les  plus 
importantes.  Nous  n'avons  à  faire  ici  qu'une  remarque  :  c'est 
que  la  nouvelle  langue,  bien  éloignée  de  revenir  aux  groupes 
que  le  latin  évitait  (sauf  dans  quelques  cas  isolés),  ne  tolère  même 
pas  (comme  nous  l'avons  vu  plus  d'une  fois  dans  la  présente 
section)  tous  ceux  que  le  latin  admettait.  Les  dialectes  nouveaux, 
il  est  vrai,  possèdent  tous  des  groupes  composés  des  muettes 
initiales  avec  r  ou  /,  c'est-à-dire  tr,  cr,  gr,  pr,  br,  cl,  gl,  pi, 
bl,  ce  qui  n'a  rien  de  remarquable,  mais  ils  n'ont  gardé  ni  en, 
ni  gn  dans  les  mots  populaires,  i^r  et  fl  sont  partout  également 


276  CONSONNES  LATINES. 

conservés.  Le  groupe  de  s  plus  une  forte,  à  laquelle  peut  encore 
se  joindre  r  ou  ^,  est  très-usuel,  au  moins  en  italien  et  en 
valaque,  et  même  dans  ces  deux  langues,  contrairement  au  système 
phonique  latin,  s  peut  être  suivie  de  presque  toutes  les  consonnes, 
de  sorte  qu'en  réalité  les  combinaisons  grecques  comme  a[j.  et  ag 
revivent  dans  ce  domaine.  Le  valaque  et  le  français  vr,  et  le 
valaque  vl  sont  aussi  des  groupes  phoniques  inconnus  au  latin 
que  Ton  rencontre  à  l'initiale.  Mais  les  langues  filles  se  montrent 
plus  délicates  au  milieu  des  mots.  Elles  limitent  dans  ce  cas 
aux  combinaisons  avec  r  et  ^  les  groupes  formés  d'une  muette 
et  d'une  liquide  ;  tl  est  trop  dur  pour  la  plupart  des  langues 
romanes  ;  d'autres  groupes  comme  tn,  dl,  dn  (à  moins  qu'on  ne 
prétende  donner  comme  exemples  les  enclises  espagnoles  dadle, 
dadnos)  et  aussi  bm,  hn  manquent  complètement:  le  latin 
tolère  tous  ces  groupes,  au  moins  dans  les  composés  [at-nepos, 
etc.)  ;  même  gm  et  gn  manquent  à  l'italien  (au  moins  dans  la 
prononciation  réelle).  Le  provençal  peut,  il  est  vrai,  exhiber 
des  consonnances  telles  que  tl,  cm,  pm,  mais  il  est  presque 
tout  à  fait  isolé.  Les  groupes  composés  d'une  muette  avec  une 
spirante,  spécialement  ts  (etsi),  ds,  es,  ps,  hs,  dj,  hj,  dv,  bv 
(la  plupart,  il  est  vrai,  dans  les  composés)  ne  se  rencontrent  pas 
non  plus,  ou  ne  sont  employés  partiellement  que  par  quelques 
langues,  comme  l'espagnol  et  le  français.  La  plus  grande  aver- 
sion du  roman  s'adresse  à  la  combinaison  de  deux  muettes, 
admise  par  le  latin  au  moins  dans  la  composition  et  en  outre 
dans  les  groupes  et  et  pt  :  on  en  trouve  plusieurs  exemples  dans 
les  langues  de  l'ouest,  mais  dans  des  mots  d'origine  un  peu 
bâtarde.  La  spirante  avec  une  autre  consonne  se  comporte  à 
peu  près  comme  à  l'initiale  ;  sauf  qu'ici  s  (non-seulement  dans 
les  langues  de  l'est,  mais  encore  dans  celles  de  l'ouest)  peut 
former  un  groupe  avec  toutes  les  consonnes,  ce  qui  n'était  point 
le  cas  en  latin,  excepté  dans  certains  composés  {trans-).  Le 
roman  admet  partout,  comme  le  latin,  le  rapprochement  d'une 
liquide  et  d'une  muette,  quand  la  première  se  présente  à  la  fin  d'une 
syllabe,  sauf  quand  deux  muettes  suivent  (  sculptura,  promp- 
tus,  sanetus,  funetio,  arctus),  du  moins  dans  les  mots  propre- 
ment romans.  Quant  aux  groupes  de  deux  liquides,  ils  ont 
presque  acquis  en  roman  une  plus  grande  importance  que  dans 
la  langue  latine.  Lm,  In,  rm,  m  ont  persisté;  mn  pas  partout; 
ri,  qui  ne  se  présente  que  dans  les  composés  (comme  joer-^t^ere), 
existe  souvent  en  roman  dans  les  simples,  ainsi  que  le  groupe  non 
latin  nr  qui  est  partout  admis  ;  il  y  a  des  exemples  de  Ir,  mr 


CONSONNES  LATINES.  277 

(prov.  damri),  ni  (franc,  ébranler  où  cependant  n  n'existe 
plus  en  tant  que  consonne),  nm  (esp.  inmenso,  prov.  anma). 
Les  chuintantes,  sons  encore  ignorés  des  Romains,  tolèrent 
avant  elles  le  contact  immédiat  des  liquides  l,  m^  n,  r  dans 
presque  toutes  les  langues,  d'm  en  valaque  et  en  provençal 
(cimser,  camjar)  et  çà  et  là  aussi  des  muettes  (val.  hatzocurà, 
prov.  sapcha,  franc,  suggérer,  objet).  Mais  elles  ne  souffrent 
après  elles,  sauf  en  valaque,  le  contact  immédiat  d'aucune 
consonne. 

10.  Les  combinaisons  ci -dessus  mentionnées  sont  donc 
reconnues,  soit  de  toutes  les  langues  romanes,  soit  de  quelques- 
unes.  Mais  il  est  d'autres  groupes  (comme  nous  l'avons  déjà 
remarqué)  qui  déplaisent  au  roman  et  qui,  ainsi  que  les  groupes 
nouveaux  résulta  Qt  principalement  de  la  chute  d'une  consonne, 
sont  détruits  par  divers  procédés.  Ces  procédés  sont  l'assimilation, 
la  syncope,  la  résolution  d'une  consonne  en  voyelle,  la  trans- 
position, enfin  la  préposition  ou  Tinsertion  d'un  élément  étranger. 
Nous  avons  déjà  parlé  (p.  186)  de  la  résolution  ;  en  traitant 
des  consonnes,  nous  avons  cité  les  quelques  cas  fort  rares  de 
transposition.  Nous  n'avons  donc  qu'à  jeter  un  coup  d'œil  sur 
les  autres  procédés. 

11.  Uassiinilation  a  profondément  pénétré  dans  la  structure 
de  la  langue  latine,  et  a  contribué  essentiellement  à  son 
euphonie.  C'est  grâce  à  l'assimilation  que  ml  s'est  transformé 
en  II  [com-locare  coll.),  mn  en  7in  {Garumna  Garuyina), 
mr  en  rr  (co7n-ripere  corr.),  ms  en  ss  {prer/isi  pressi), 
ni  en  II  (unulus  ullus),  nm  en  mm  {in-mitis  wim.),  nr  en 
rr  (in-ritare  irr.),  ns  en  ss  (pansum  passum),  ri  en  II 
(perlucidus  pelL),  rs  en  ss  {dorsum  dossum),  tr  en  rr 
(patricida  parr.),  ts  en  ss  {quatsi  quassi),  dl  en  II  (pedilu- 
viae  pelL),  dn  en  nji  {ad-nuntiare  ann.),  dr  en  rr  (adro- 
gare  arr.),  ds  en  s  s  (cedsi  ces  si),  dt  en  tt  {cedite  cette),  de 
en  ce  {id-circo  icc),  dg  en  g  g  (ad-gerere  agg.),  dp  en  pp 
{quid-piam  qiiipp.),  df  en  ff  {ad- ferre  aff.),  et  en  tt 
(Actius  Attius),  gn  en  nn  (stagnum  stannum) ,  pmenmm 
{supimus  summiis),  bm  en  mm  (sub-monere  summ.),  br 
en  rr  (sub-ripere  surr.),  bs  en  ss  (jubsi  jussi),  bc  en  ce 
(sub-cumbere  suce.),  bg  en  gg  {subgerere  sugg.),  bp  en  pp 
(sub-ponere  supp.),  bf  en  ff  (sub-fundere  suff.).  De  deux 
consonnes  dissemblables  naît  donc  une  consonne  double. 
Examinons  maintenant  jusqu'à  quel  point  les  langues  modernes 
sont  restées  fidèles  à  ce  caractère  ;  nous  choisirons  principalement 


278  CONSONNKS  LATINE8. 

pour  cela  la  langue  italienne,  qui,  seule,  exprime  pleinement  la 
double  consonne.  Si,  comme  il  est  naturel,  on  exclut  les  com- 
posés modernes  formés  à  Faide  de  particules,  qui,  d'après  le 
génie  de  la  langue  italienne,  ont  dû  déposer  leur  consonne  finale, 
comme  a^^,  ou  sub  qui  est  tombé  en  désuétude  (car  on  peut 
très-bien  se  représenter  annodare,  assetare,  attaccare^  acco^n- 
pagnare^  agghiacciare,  appagare,  affaticare,  socchia- 
mare,  soggrottare,  soppannare^  soffriggere,  comme  formés 
de  a  nodare,  so  chiamare,  etc.),  et  si  l'on  écarte  com,  qui 
sonne  maintenant  con,  voici  celles  de  ces  assimilations  qui 
sont  en  activité  :  mn-nn  (domna  donna),  m(p)s-ns  {campsare 
cansare),  nl-ll  [lunula  lulla,  conliquare  coll.),  mn-mm 
(inmelare  imm.),  nr-rr  (ponere  porre,  con-redare  corr.), 
rl-ll  (per-il  pel),  tr-rr  {bûtyrum  hurro),  dl-ll  (stridulus 
strillo),  dr-rr  {quadrare,  franc,  carrer),  cs-ss  [taœus  tasso), 
ct-tt  (factus  fatto),  gn-nn  {cognoscere,  franc,  connaître), 
bs-ss  (absolvere  assolvere).  Ainsi  sont  éteints  ns-ss,  rs-ss 
(car  dosso  est  déjà  latin),  ts-ss,  pm-mm,  toutes  assimilations 
d'un  emploi  rare,  dont  les  deux  dernières  remontent  au  premier 
âge  de  la  langue  des  Quirites.  Au  contraire,  un  grand  nombre 
d'assimilations  nouvelles  sont  devenues  plus  ou  moins  usitées  : 
ainsi  br-rr  (dolerà  dorrà),  tl-ll  (spatula  spalla),  tm-mm 
(maritima  maremma),  dm-mm  (admirari  amm.,  à  peine 
latin),  cr-rr  (ducere  durre),  gm-mm  {dogma  domma),  gd- 
dd  {frigidus  freddo),  ps-ss  (capsa  cassa),  pt-tt  {aptus 
atto),  bt-tt  [subtus  sotto),  vt-tt  [civitas  città).  Il  est  rare  que 
ce  soit  la  seconde  consonne  qu'on  assimile  à  la  première,  et  dans 
ce  cas  il  faut  qu'elle  soit  moins  forte  qu'elle,  comme  dans  netto 
[nitidus),  putto  (putidus),  franc,  angoisse  (angustia).  Ces 
faits  nous  prouvent  que,  dans  l'emploi  de  l'assimilation,  la 
langue  nouvelle  va  plus  loin  encore  que  l'ancienne  :  il  est  vrai 
que  cela  s'applique  avant  tout,  comme  nous  l'avons  dit,  à 
l'idiome  italien  qui  adoucit  par  ce  procédé  toute  combinaison  de 
consonnes  différentes  qui  offre  la  moindre  dureté.  Mais  les  dia- 
lectes même  qui  n'emploient  pas  dans  ces  cas  la  gémination 
contredisent  par  là  non  point  le  principe  de  l'assimilation,  mais 
simplement,  au  moins  dans  leur  état  actuel,  son  expression 
graphique  ;  car  s  et  t  dans  Tesp.  ese  {ipse),  matar  {mactare), 
escrito  [scriptus)  peuvent  tout  aussi  bien  représenter  ss  et  tt 
que  dans  asentir  et  atender,  et  de  fait  t,  c,  et  p  ^quand  ils 
correspondent  à  une  assimilation  italienne)  représentent  bien 
une   consonne   double,   comme  le  prouve  leur  nature  même, 


CONSONNES  LATINES.  279 

qui  les  a  empêchés  de  descendre  k  d,  g,  b.  Nous  verrons,  dans 
la  section  II,  que  le  valaque  supporte  les  combinaisons  les  plus 
dures  sans  recourir  au  procédé  de  l'assimilation. 

12.  A  côté  de  l'égalisation  complète  des  consonnances  mul- 
tiples, il  faut  encore,  dans  les  langues  romanes,  en  observer 
une  autre  approximative,  qui  ramène  au  même  degré  les  con- 
sonnes de  degrés  différents,  en  sorte  que,  comme  en  grec  ou  en 
serbe,  la  forte  s'accommode  à  la  forte,  la  douce  à  la  douce.  Mais 
comme  ce  procédé  exige  déjà  une  oreille  plus  délicate,  il  n'a  pas 
été  mis  partout  en  pratique  dans  l'orthographe,  et,  même  quand 
il  a  été  employé,  il  ne  l'a  pas  toujours  été  rigoureusement  ^  C'est 
cette  règle  que  suit  l'ancienne  orthographe  espagnole,  par 
exemple  dans  cabdal  {capitalis) ,  recahdo ,  debdo  [debi- 
tum),  cobdo  (cubitus),  cibdad  (civitas),  mais  en  contradiction 
avec  cette  règle  on  trouve  cautwo  (captivus)  au  lieu  de 
caudivo  (qui  est  exactement  dans  le  rapport  de  caudal  à 
cabdal)  ;  cependant  le  fait  que  le  groupe  pt  existait  déjà  en 
latin  semble  ici  justifier  la  présence  d'un  t  espagnol.  Les  Pro- 
vençaux écrivent  conformément  à  la  règle  :  doptar  (dubitare), 
qui  correspond  au  latin  scriptus,  au  m.h.allem.  lept  et  à  l'alle- 
mand moderne  haupt]  de  même  aussi  correctement  sopte  en 
même  temps  que  sobde  (l'un  et  l'autre  de  subitus)  ;  capdolh 
{capitolimn),  maracde  sont  des  formes  incorrectes  ou  mal 
choisies,  puisque  l'on  devait  attendre  cabdolh,  maragde  ou 
captolh,  maracte.  En  général,  devant  s  ou  z,  le  provençal 
admet  aussi  la  forte  et  f,  comme  dans  traps  (trabs),  lares, 
loncs,  notz  (nodus),  nutz  (nudus),  serfs  (servus).  Si  l'on 
remarque  que  la  palatale  molle  correspond  à  la  douce,  la 
palatale  dure  à  la  forte,  on  peut  expliquer,  dès  lors,  diverses 
transformations  phonétiques  :  ainsi  Yi  palatal  tantôt  est  élevé  à 
la  palatale  dure  par  la  présence  d'une  forte  qui  le  précède,  comme 
dans  apropchar,  sapcha  [apropjare,  sapjat),  franc,  appro- 
cher, sache,  ital.  approcciare,  saccia,  et  de  même  dans  cacciare 
{captiare  *),  docciare  (ductiare  *)  ;  tantôt  il  fait  descendre 
la  forte  à  la  douce,  comme  cela  paraît  être  le  cas  dans  l'ital. 
palagio  (palatium)  pour  palacio,  et  si  l'on  veut  assimiler 


1.  Il  n'était  pas  d'ailleurs  régulièrement  observé  non  plus  en  latin; 
aussi  Quintilien  remarque  (I,  7)  :  quaeri  solel  in  scribendo  praeposiiiones 
sonum  quem  juiiciae  e/ficiunt  an  quem  separatae  observare  conveniat,  ut 
cum  dico  obtinuit,  secundam  enim  b  literam  ratio  poscit,  aures  magis 
audiunt  p. 


280  CONSONNES  LATINES. 

S  h  une  forte,  aussi  dans  cagione^  {occasio).  —  L'égalisation 
de  deux  consonnes,  au  point  de  vue  de  l'organe  vocal,  n'est  pas 
non  plus  étrangère  à  ce  domaine.  Ceci  concerne  principalement 
les  liquides.  Mt^  par  exemple,  devient  habituellement  nt  ou  nd 
(co77iite77i,  ital.  conte ^  esp.  conde),  np-mp  (ital.  in-picarre 
imp.),  nb-ynh  {Gian-Battista  Giamb.),  nv-mb  {invUuSy 
v.esp.  a7nbidos)y  gd-ld  [Bagdad,  ital.  Baldacco),  etc.  A  cette 
règle  contredisent  le  changement  de  mph  en  nf  commun  au 
roman  (nipnpha  ninfa)  et  l'esp.  nm  pour  mm  (immensus 
inmenso) . 

13.  La  syncop)e,  dans  les  consonnances  multiples,  a  été  d'une 
grande  importance  en  latin.  Elle  atteint  surtout  la  muette  devant 
une  liquide.  Les  gutturales,  par  exemple,  sont  tombées  dans 
aerumna  (deaeger),  ala  (axilla),  flamma  [fragrare),  hodie 
{hocdié),  luna  (lucere),  vanus  (vacare),  tormentum  (tor- 
quere)  ;  les  labiales  dans  glunia  (glubere),  somnus  (sopire 
uTuvo;)  ;  les  dentales  dans  arsus  (ardere),  manare  [madère), 
filum  {findey^ey.  Si  sopnus  avait  semblé  dur  aux  Romains, 
somnus  parut  encore  trop  dur  aux  Romans,  qui  lui  préférèrent 
sonnus.  Les  Romans  font  à  leur  tour  de  la  syncope  l'emploi 
le  plus  fréquent  :  elle  est  générale,  par  exemple,  pour  n  ou  r 
devant  s  ;  elle  est  partielle  dans  un  grand  nombre  de  cas  ;  il 
suffit  de  rappeler  :  portug.  doce  (dulcis),  franc,  pucelle  {pul- 
licella  *),  prov.  efan  {in fans),  franc,  âme  [anima),  prov. 
anar  (pour  andar),  ital.  conoscere  (cogn.). 

14.  Le  roman  adoucit  ou  facilite  souvent  une  rencontre  de 
consonnes  qui  lui  déplaît,  soit  par  la  préposition  d'une 
voyelle  auxihaire,  comme  nous  en  avons  déjà  remarqué  sous  S 
un  cas  très-important,  soit  encore  par  l'insertion  d'une  troisième 
consonne, procédé  que  nous  avons  également  étudié  plus  haut.  Dans 
le  dernier  cas  (par  ex.  Ir,  mr,  nr,  sr,  ml,  mn),  l'insertion 
d'une  voyelle  n'était  point  admissible ,  puisque  ces  groupes 
provenaient  précisément  de  la  chute  d'une  voyelle  antérieure. 
Mais  lorsque  les  groupes  de  consonnes  sont  originaires, 
l'insertion  vocalique  peut  avoir  lieu.  On  la  trouve  au  milieu 
du  mot  dans  l'italien  entre  s  et  m  :  crésima,  cristianèsimo, 


1.  Sur  l'influence  d'une  labiale  précédente  (p  ou  h),  sur  la  forme  de 
j  palatal  dans  des  langues  étrangères  au  domaine  roman,  par  exemple 
en  tibétain,  voy.  Pott,  Forsch.  Il,  10,  11. 

2.  On  en  trouvera  de  nombreuses  preuves  dans  l'étude  approfondie 
de  Schwenck,  Deutsches  Wœrierbuch,  p.  xv  ss. 


CONSONNES  LATINES.  284 

bidsimo,  fantdsima,  spdsimo  pour  cresma,  crisma,  etc., 
et  aussi  tout  à  fait  accidentellement  dans  d'autres  mots,  tels  que 
aliga  {alga),  aster o  (astrum),  maghero  (macrum);  plus 
souvent  dans  les  dialectes,  p.  ex.  en  romagnol  sélum  (=  ital. 
salmo),  zéruv  (cervo).  Esp.  calavera  [calvaria),  engarrafar 
(engarfar),  escarapelar  (ital.  scarpellaré).  Mais  l'initiale 
complexe  a  plus  souvent  encore  éprouvé  cette  insertion,  même 
dans  des  cas  qui  n'offraient  aucune  dureté  réelle.  En  voici  des 
exemples,  parmi  lesquels  il  est  des  mots  d'origine  allemande  : 
ital.  pitocco  (pour  _p^occo  de  7:to)x6ç  qui  eût  été  dur),  calabrone 
(clabro  pour  crahro),  calappio  [klappa],  cale ff are  {kldf- 
fe7i),  scaraffare  {schrapfen)  ;  esp.  calamhre  (klammer), 
galayo  {glayo^)  Canc.deB.,taragona{draco),  farapo  (ital. 
frappa,  fllibote  (franc,  flihot),  coronica  {chronica),  curii- 
ûcia  {"^OM-Y cruœia)  Cane,  de  B.,  gurupa  [gruppa,  it.  groppa)\ 
portug.  caranquejo  (pour  cranquejo,  prov.  cranc),  baraça 
(pour  braça),  coroça  (pour  croça),  gurumete  (grumete), 
gurupa  garupa  (esp.  grupa)  ;  prov.  esbalauzir  (pour  blau- 
zir)  ;  franc,  semaque  (néerl.  smak),  canif  {kneif),  hanap 
henap  arch.  {hnapf),  varech  (ivrack)\  val.  fereme  (frag- 
men)y  sicriu  (scrinium),  sinôr  (schnur),  sumaltz  {schmalz), 
B Aa.i.  sinaida  (snaida)  L,  Long.,  varanio  (y.rU.  wrênjo); 
lat.  7nina  (pa),  Timolus  (T[j.w).o;),  cinifes  (ay.vt7:£ç)  ^. 
Il  est  remarquable  que  les  langues  du  sud-ouest  emploient  chaque 
fois,  comme  voyelle  d'insertion,  la  voyelle  de  la  syllabe  con- 
tiguë.  Nous  retrouvons  cette  tendance  aussi  bien  dans  le  basque 
qui  en  est  géographiquement  voisin  (voyez  des  exemples  dans 
mon  Dict.  étym.  p.  xiii,  et  cf.  Mommsen  dans  la  Zeitschrift  de 
Hofer,  II,  372)  que  dans  une  langue  bien  éloignée  du  domaine 
roman,  le  hongrois,  où,  par  exemple,  l'illyr.  zsleb  revêt  la  forme 
selep  ou  silip.  L'osque  comme  le  v.h.all.  (d'après  la  remarque  de 
KirchhofF,  Ztschrft.  f.  vergl.  Sprachf  I,  36)  peut  employer 
pour  l'insertion  la  voyelle  de  la  syllabe  radicale  précédente  : 
ainsi,  par  exemple,  l'osque  aragetud  (lat.  argento),  terem- 
niss  {terminus),  uruvo  (urvus  que  l'on  déduit  de  urvare) . 

15.  Le  tableau  suivant  offre  un  aperçu  comparatif  des  combi- 
naisons les  plus  importantes.  Presque  toutes  appartiennent  à  la 
médiale,  sauf  la  muette  avec  l  qui  appartient  en  même  temps  à 
l'initiale. 

1.  Sur  les  voyelles  préposées  ou  insérées  par  euphonie,  il  faut  encore 
ici  voir  avant  tout  Pott,  II,  l.  c.  84,  170,  224. 


282 

CONSONNES  LATINES. 

ITAL. 

ESP. 

PORT. 

PROV. 

l'RANÇ. 

VALAQ. 

L  et  COUS. 

l 

l 

l 

l,  u 

u 

l 

LR 

TV 

Idr 



Idr 

udr 



TL 

chi 

j{ll,ch) 

Ih 

Ih 

il 

chi 

CL  init. 

chi 

ll(j,ch) 

eh 

cl 

cl 

chi 

méd. 

cchi^  gli 

jjl.ch 

Ih,  eh 

Ih 

il 

chi 

GL  init. 

ghi 

gl  (II) 

gl 

gl 

gl 

ghi 

méd. 

gghi 

j.ll 

ih 

ih 

il 

ghi 

PL  init. 

pi 

ll(j\ch) 

ch  (Ih) 

pi 

pi 

pi 

méd. 

VPh  gli 

J\  II.  ch 

Ih,  eh 

ih 

il 

pi 

BL  init. 

M 

M 

bl 

bl 

bl 

bl 

méd. 

hhi 

II 

ch 

bl 

bl 

bl 

FL  init. 

n 

II 

eh 

fl 

fl 

fl 

méd. 

fi 

Il  (eh) 

ch 

fl 

fl 

fl  ^ 

ML 

mhr 

mbl 

mbl  y  mbr 

mbl 

rabl 

MN 

— 

mbr 

m 

mn,  mhr 

m,  mm 



MR 

mbr 

mbr 

mbr 

mbr 

mbr 

__ 

MT 

nt 

nd 

nd 

mt,  nd 

mt,  nt 



NR 

rr 

ndr,  m 

— 

ndr 

ndr  (nr) 

— 

NS,  RS 

s 

s 

s 

s 

s 

s 

SR 

— 

(str) 

-- 

(str) 

str,  tr 

— 

ST 

se 

X,  z 

X,  z 

ss 

ss 

st 

TR,  DR 

tr,  dr 

dr 

dr 

ir 

ir 

tr,  dr 

es 

ss,  se 

X,  s,  j 

X,  s 

iss,  ss 

iss,ss,x 

s,  s 

CT 

tt 

eh,  et,  t 

it,  et,  t 

it,  ch 

it,  t,  et 

t,pt,f 

NG 

ng 

nj 

nj 

nj 

ng,  ch 

— 

RG 

rc 

rg 

rg 

rj 

rg 

— 

TG,  DG 

99 

J 

J 

tg 

g,  ch 

— 

SGe,  i 

se 

ç,  z,  X 

X,  sç 

ss,  s 

se,  ss 

et 

GN 

gn 

n,  in 

nh,  in 

nh,  in 

gn,  in 

mn 

NGe,  i 

ng,  gn 

ng,  n 

ng  (nh) 

ng  (nh) 

ng,  in 

ng 

PS 

ss 

s 

ss 

iss 

iss 

s 

PT 

tt 

t,  ut 

t,  ut 

t,  ut 

t 

t 

BS 

ss 

s,  bs 

s,  bs 

s 

s,  bs 

s 

BT 

tt 

ud 

ud 

t,pt 

d,  t 

t 

16.  Souvent  aussi,  même  là  où  il  ne  s'agit  pas  d'adoucir  une 
consonnance  multiple  (§  14),  on  insère  des  consonnes,  procédé 
qui  a  sa  cause  en  partie  dans  un  certain  sentiment  de  l'euphonie, 
en  partie  dans  un  pur  hasard.  Nous  étudierons  ces  cas  dans  la 
section  IL  Mais  il  est  nécessaire  de  donner  déjà  place  ici  à  un 
trait  qui,  dans  ce  procédé,  est  commun  à  toutes  les  langues 


LETTRES  ALLEMANDES.  283 

romanes  :  c'est  la  préférence  accordée  pour  l'insertion  aux  liquides 
sur  toute  autre  lettre.  Zest  souvent  apposée  à  une  consonne  initiale, 
par  exemple  :  ital.  fîaccola  =  flaccola  (lat.  facula),  esp. 
espliego  (spica),  prov.  plasmar  {spasmus),  franc,  enclume 
(incus).  M  est  préposée  à  une  autre  labiale  :  ital.  strambo 
(strabus),  portug.  tre^npe  {tripus),  prov.  sembeli  (sabel- 
linus),  franc.  E?nbrun  (Eburodunum),Yal.  octomvrie  {octo- 
ber).  On  trouve  encore  dans  d'autres  langues,  spécialement  en 
latin ,  d'assez  fréquents  exemples  de  ces  formes  rhinistiques 
(cumbo,  sambucus,  limpidus,  etc.).  N  s'insère  devant  les 
dentales  et  les  gutturales  :  ital.  lontra  [lutra),  fangotto  {fag.)  ; 
esp.  ponzona  (potio),  ninguno  (nec  uniis)  ;  -proY .  penchenar 
(pectinare),  engual  {aequalis);  frânç.  Jongleur  (joculator), 
etc.;  val.  nierunt  (minutus);  lat.  centum,  fmdo,  linquo, 
frango.  Reddere,  dans  les  formes  romanes  rendere,  rendir, 
rendre,  prend  partout  une  n.  La  postposition  d'une  r  à  une 
muette  (cf.  ci-dessus,  p.  207)  est  très-fréquente  :  ainsi  dans 
l'ital.  brettonica,  esp.  estrella,  portug.  fralda,  prov.  brostia 
{boîte),  franc,  fronde,  cf.  lat.  culcitra  à  côté  de  culcita,  etc. 
(Schneider,  I,  474).  Trompa  {tuba)  semble  bien  devoir  sa 
forme  à  une  double  insertion.  Le  renforcement  de  l'initiale  par 
une  s  est  un  procédé  commun  au  roman,  mais  surtout  recherché 
par  la  langue  italienne  :  p.  ex.  ital.  smergo,  portug.  estragdo, 
prov.  escarpa,  franc,  escarboucle,  val.  sturz  {turdus). 


LETTRES  ALLEMANDES. 

D'après  ce  qui  a  été  dit  dans  Y  Introduction,  nous  devons 
nous  adresser,  pour  l'appréciation  de  l'élément  allemand  ou 
germanique,  à  la  plus  pure  et  à  la  plus  ancienne  forme  linguis- 
tique, le  gothique.  Nous  sommes  obligés,  il  est  vrai,  de  puiser 
surtout  nos  matériaux  dans  l'ancien  haut-allemand,  qui  est 
une  source  infiniment  plus  abondante,  et  parfois  aussi  dans 
l'anglo-saxon,  le  frison,  le  néerlandais,  le  norois,  mais  il  faut 
alors  se  reporter  toujours  en  esprit  à  la  forme  gothique  *. 

1.  Pour  abréger,  j'ai  omis  d'ordinaire  la  signification  aussi  bien  des 
mots  romans  que  des  mots  allemands  ;  on  les  trouvera  d'ailleurs,  avec 
d'amples  détails,  dans  mon  Dict.  étijm.  J'ai  aussi  négligé  de  marquer 
les  signes  prosodiques  des  désinences  de  l'ancien  haut-allemand  :  car 


284  VOYELLES  ALLEMANDES.  A. 

VOYELLES. 

A. — Le  gothique  ê,  qui  correspond  au  v. h. ail.  â,  n'a  pas  pénétré  : 
on  a  en  ital.  bara  (v.h.all.  bârà)^  franc,  vague  (v.h.all.  wâc, 
le  goth.  était  vêgs)  et  autres  mots  analogues.  L'ital.  Tancredo, 
qui  est  en  contradiction  avec  Corrado,  est  venu  de  la  France. 
Le  nom  de  personne  esp.  Suero,  dans  les  chartes  Suerius, 
nous  ramène  immédiatement  au  gothique  svêrs  £vti|xoç  ;  car  on 
ne  pourrait  songer  au  latin  suarius.  On  trouve  aussi  fréquem- 
ment que  Suerius  la  forme  Suarius,  dont  le  type  répond  au 
v.h.allem.  suâri  =  gravis,  et  cette  forme  doit  avoir  été  la 
forme  primitive  du  mot,  car  Suerius  a  bien  pu  venir  de 
Suarius,  mais  non  ce  dernier  du  premier  :  cf.  primera  de 
primarius.  Il  n'y  a  donc  point  à  chercher  dans  Suero  un  e 
gothique.  L'a  originaire  persiste  ordinairement  en  roman, 
même  dans  les  cas  où  par  la  loi  de périphonie  {Umlaut),  cet  a 
a  déjà  dégénéré  en  e  dans  les  textes  de  l'a.h.allem.  :  par  ex. 
en  ital.  albergo  etc.  (heriberga,  goth.  harjis),  aringa  etc. 
(harinc,  herinc),  franc,  falaise  (f élis  a),  ital.  fan  go  etc. 
(goth.  fani,  v.h.allem.  fenni),  gaggio  [vadi,  wetti),  guarire 
(varjan,  werjan),  al-lazzare  {latjan,  lezjan),  smarrire 
(marzjan,  may^rjan,  merran),  prov.  gasalha,  port,  aga- 
salhar  {saljan,  gaseljan),  ital.  smaltire  {smelzan)  ;  esp. 
escansiar  {skenkan),  prov.  escharir  (scarjan,  skerjan), 
ital.  straccare  (strecchan).  Le  français  traite  Va  allemand 
autrement  que  Va  latin  :  il  n'applique  pas  la  règle  d'après  laquelle 
a  se  change  en  e  devant  une  consonne  simple,  et  conserve 
plus  fréquemment  Va  pur,  par  ex.  dans  braguer  (v. norois 
braka),  cane  {kahn),  écran  (schragen),  élan  \elaho),  estra- 
per  (strapen),  flan  {flado),  flatter  (v. norois  flat),  garer 
(waron),  hase  (haso),  nans  (v. norois  nâm),  raguer  (v. norois 
rakd),  rame  (ram),  salle  [sal).  —  Les  noms  de  l'ancien  haut- 
allemand  composés  avec  hari,  comme  Gundahari,  Walthari, 
Werinhari,  changent  leur  a  en  ie  :  ital.  Gontiero,  Gualtiero, 
Guarniero,  franc.  Gonthier,  Gaultier,  Garnier,  non  point 
par  une  dérivation  immédiate  du  moyen-haut-allemand  Gun- 
thêr,  Walthêr,  Wernhêr,  mais  en  vertu  du  même  procédé  qui 


les  étrangers  confondent  facilement  ces  signes  avec  ceux  de  l'accent 
tonique.  Les  exemples  cités  sans  qu'il  soit  fait  mention  de  la  langue 
appartiennent  au  haut-allemand. 


VOYELLES  ALLEMANDES.  E.  I.  285 

transforme  argentarius  en  argentiere,  voy.  ci-dessus  p.  169. 
Sparwari  (nisus)  suit  la  même  voie  dans  sparviere,  et  peut- 
être  faut-il  juger  de  même  schiera,  en  admettant  pour  ce  mot 
un  v.h.allem.  scarja  pour  scara.  Il  en  est  de  même  du  franc. 
bière,  prov.  bera  pour  beira  (cf.  primera  primeirà),  qu'ap- 
puierait l'existence  d'un  v.h.allem.  barja  (néerl.  berrie). 

E.  —  L'e  latin  devient,  comme  nous  l'avons  vu,  la  diph- 
thongue  ie.  Cette  diphthongue  pouvait  à  peine  se  produire  dans 
les  mots  empruntés  à  l'allemand,  qui  n'offrait  certainement  aux 
Romans  qu'un  petit  nombre  d'é,  la  plupart  de  ceux  qu'il  possède 
ayant  remplacé  des  i  plus  anciens  :  toutefois,  on  peut  citer  au 
nombre  des  ë  l'ital.  spiedo  (sper),  esp.  yelmo  [helm),  franc. 
fief  {vehu)  :  les  formes  spir,  hilm,  vihu  auraient  difficilement 
engendré  cet  ie  ;  l'esp.  fieltro  renvoie  de  même  à  une  forme 
propre  felz  qu'il  faut  supposer  comme  forme  secondaire  de  filz. 

1,  —  1.  Les  Romans  ont  rendu  Vï  allemand  (qu'Ulfîlas 
exprime  par  le  groupe  ei)  avec  la  même  exactitude  que  1'^  latin  ; 
aussi  ne  cède-t-il  la  place  à  aucune  autre  voyelle,  comme 
on  le  voit  par  de  nombreux  exemples  ;  en  voici  quelques-uns  : 
ital.  giga  {gîge,  digrignare  (grînan),  grigio  (gris),  giiisa 
{wîsa),  lista  (lîsta)^  riddare  {ga-rîdan),  riga  (rîga),  ricco 
(rîhhi),  stia  {stîga);  esp.  giga,  gris,  guisa,  iva  (îwa),  lista, 
mita  (ags.  mite),  rico  ;  franc,  canif  (v. norois  knîfr),  gigue, 
gripper  (v. norois  gripa),  gris,  guise,  if,  liste,  mite,  rider, 
riche,  ar-riser  (rîsan),  v.fr.  guile  (ags.  vîle),  esclier  {slî- 
zan),  eslider  (ags.  slîdan),  guiper  (goth.  veipan). 

2.  Sous  ï,  il  faut  ranger  aussi  bien  le  goth.  et  le  v.h.a.  t 
que  le  goth.  ai  et  le  v.h.all.  è'.  La  représentation  de  ce  son  la 
plus  habituelle  en  roman  est  e,  comme  celle  de  Vï  latin.  Ainsi 
dans  l'ital.  feltro  {filz),  fresco  {frise),  elmo  (goth.  hilms), 
lesto  (goth.  listeigs),  senno  {sin)  et  dans  beaucoup  d'autres 
exemples,  tant  dans  cette  langue  que  dans  les  langues  sœurs. 
Mais  il  y  a  aussi  des  cas,  qui  sont  loin  d'être  rares,  où  cet  i 
conserve  sa  forme,  alors  même  qu'en  v.h.allem.  il  s'est  déjà 
en  partie  affaibli  en  e  :  ital.  fio  {vihu,  vehu),  camarlingo, 
siniscalco  {sini-scalh,  mais  franc,  sénéchal),  schifo  {skif), 
spiare  {spehon),  tir  are  {zeran,  goth.  tairan)  ;  esp.  esgrimir 
{skirman,  mais  ital.  schermire),  eslinga  {slinka),  espiar, 
tirar,  triscar  (goth.  thriskan,  v.h.allem.  dreskan,  ital.  tres- 
care),  portug.  britar  (ags.  brittian);  franc,  blinder  (goth. 
ga-blindjan),  eschirer  arch.  {skerran),  flin  {vlins),  frique 
arch.   (goth.   frik-s,  v.h.allem.  vreh),  grincer  {gremizon), 


286  VOYELLES  ALLEMANDES.  0.  U.  AI. 

nique  (hnicchan),  esquif  et  équiper  [skif,  skip),  sigler  arch. 
(v.iior.  sigla,  v.h.allem.  segalen). 

0.  —  Le  roman  reste  généralement  fidèle  à  la  forme  de  cette 
voyelle.  On  ne  peut  citer  qu'un  petit  nombre  de  diphtliongaisons, 
qui  s'appuient  aussi  bien  sur  l'o  goth.  (v.h.allem.  o,  uo)  que  sur 
Yô  v.h.allem.  (goth.  w,  au).  Ital.  spuola  à  côté  de  spola 
(spuolo,  s2)6lo),  palchi-stuolo  (stuol,  stol),  truogo  (trog), 
uosa  (hosa);  esp.  espuela  ancienn.  espuera  (sporo),  huesa, 
rueca  (rocco)  ;  franc,  fauteuil  {valt-stuol),  feurre  (vuotar, 
goth.  fodr),  heuse,  ineurtre  {mord,  goth.  maûrthr).  Dans 
quelques-uns  de  ces  exemples,  le  uo  italien  renvoie  à  un  ô 
allemand,  tandis  que  dans  les  mots  latins  ô  n'engendre  pas  ûo. 
Aussi  doit-on  croire  que  c'est  la  diphthongue  allemande  uo  qui 
est  ici  directement  reproduite.  Signalons  encore  le  provençal 
raustir  {rostjan),  voy.  mon  Dict.  étymologique. 

U.  —  1 .  Quand  u  est  long,  il  persiste  intact,  comme  en  latin. 
Les  cas  sont  à  peu  près  les  suivants  :  ital.  bruno  {brun),  buco 
(bûh),  drudo  (drûd)^  9'^fo  (hûvo),  schiuma  (scûm),  sdruc- 
ciolo  {strûhhaï)  ;  esp.  bruno,  buco  buque,  escuma,  adrunar 
arch.  [rûnen)  ;  franc,  bru  {brut),  brun,  dru,  écume,  écurie 
(scûra),  hune  (v.nor.  hÛ7î),  sur  acidus  (sûr),  v. franc,  bue 
(bûh),  bur  (bûr),  busse  (v.nor.  bûssa),  cusc  cd^siu^  {kûsc), 
huvet  mitra  (hûba),  runer  susurrare  {rûnen),  sur  columna 
JRen.  IV  (sûl). 

2.  Pour  ù,  la  forme  dominante  est  o  (franc,  ou),  par  ex.  en 
ital.  forbire  {vurban),  stormo  (sturm)  ;  esp.  7nofar  {mup- 
fen),  Alfonso  {-funs);  franc,  fourbir,  moufle  (b.l.  mufftda). 
Il  ne  manque  pas  d'exemples  où  Vu  originaire  s'est  maintenu, 
comme  en  ital.  cuffia  (kuppha),  ruspo  {ruspan),  stucco 
(stuck),  stufa  {stupa),  trastullo  {stulla),  trucco  {druck), 
zuffa  {zupfen)\  esp.  almussa  {mûtze),  cundir  (goth.  kunds), 
estufa,  tuinbar  {y. nor.  tumba)  ;  franc,  hutte  {hutta),  étuve 
et  analogues. 

AT. — A  cette  diphthongue  gothique  correspond  d'ordinaire  le  v . 
h. ail.  ei  ou  e,  qui  en  est  la  condensation  :  mais  beaucoup  de  monu- 
ments conservent  ai,  qui  est  aussi  très-fréquent  dans  les  chartes 
franques  du  vf  au  viif  siècle,  comme  dans  Aigatheo,  Chaideruna, 
Bagalaiphus,  Gairebaldus,  Garelaicus,  Wulfolaecus.  Le 
domaine  roman,  comme  l'anglo-saxon,  ne  fait  ordinairement 
entendre  dans  ai  que  la  voyelle  accentuée  :  mais  cependant  la 
diphthongue  pleine  ne  lui  est  ponit  étrangère.  Si  les  Allemands 
avaient  fourni  aux  Romans  la  forme  déjà  affaiblie  ei,  elle  aurait 


VOYELLES  ALLEMANDES.  AU.  287 

sans  doute  donné  en  ital.  esp.  e,  en  prov.  port.  ei.  Il  vaut  la 
peine  de  réunir  ici  tous  les  exemples  que  nous  connaissons, 
même  ceux  où  Y  ai  allemand  est  devenu  atone.  Ital.  aghirone 
[heigrd),  gala  (geil),  gana  [geinon?),  guadagnare  {weida- 
non),  guado  {weiti^dXi^),  guaragno  {hreinno),  razza  [reiza), 
stambecco  (steinàock),  zana  (zeina),  Arrigo  {Heinrîh)  ;  ai 
dans  guai  (gotli.  vai),  laido  (leid).  Esp.  gala,  gana,  guada- 
nar  arch.,  g aranon,  lastar  (leistan),  raza;  ai  dans  airon, 
guay,  laido  arch.  Prov.  bana  {hein?),  gazanhar,  garanhon, 
raza,  Rostan  {Hruodstein,  dans  les  chartes  Rustanus, 
Rostagnus)  ;  mais  la  diphthongue  est  ici  plus  usitée  :  aigron, 
faidir  (b.lat.  faida),  fraiditz  (vreidic),  lait,  Azalais 
(Adalheit),  Baivier  {Beigar),  Raimbaut,  Rainart,  Raynier, 
Raimon  {Reimbald  de  Regimbald,  etc.).  Franc,  afre  (eivar), 
avachir  (weichjan),  gale  arch.,  gagner,  hameau  (heim), 
havir  (heien),  race  ;  ai  et  e  dans  laid,  souhaiter  (goth.  hai- 
tan),  rain  margo  {rain),  Adélaïde,  guêde  (ital.  guado), 
guéder  {weidon),  héron,  hêtre  (néerl.  heister),  v. franc. 
faide,  gaif  res  derelicta  (b.lat.  wayvium),  g  aide,  hairon, 
raise  (reisa),  tai  (néerl.  taai,  h.allem.  zdhe).  Le  vieux  norois 
ei  (prononcez  ej)  devient  a  dans  hanter  (heimta) ,  i  dans  rincer 
(hreinsa) . 

AU.  —  La  diphthongue  gothique  au,  en  v. h.allem.  o,  ou 
(rarement  au^),  v.nor.  au,  anglo-saxon  ed,  a  été  dans  son 
traitement  à  peu  près  assimilée  au  latin  au.  Ital.  biotto  (m. h. ail. 
bloz,  v.nor.  blaut-r,  ags.  bledt),  di-bottare  (m. h.allem. 
bozen,  v.nor.  bauta,  ags.  beat  an),  galoppare  (goth.  hlau- 
pan),  loggia  [louba),  lotto  (goth.  hlaut-s),  onire  (haunjan, 
honjan),  onta  (honida),  roba  (roub).  Dans  plusieurs  mots,  au 
s'est  abrégé  en  u  parce  qu'il  était  atone,  comme  dans  udire  du 
lat.  audire  :  ainsi  bugiare  (prov.  bauzar),  buttare  à  côté 
de  bottare,  rubare  {roubon),  ar-ruffare  (néerl.  raufen), 
tuffare  {toufan).  Au  persiste  dans  Austria  {ostar,  néerl. 
austr),  comme  il  a  persisté  aussi  dans  le  lat.  australe  ;  de  même 
dans  sauro  {sauren).  Esp.  botar,  galopar,  lonja  (ital. 
loggia),  lote,  lozano  (goth.  laus,  v. h.allem.  lôs),  robar,  sopa 
(v.nor.  saup).  Froyla  {Frauila)  ;  au  dans  bauzador  (prov. 
bauzaire).  Portug.  ou  seulement  dans  louçdo,  roubar,  v.port. 
cousimento  (prov.  causimen),  dans  les  autres  o.  Prov.  blos 

1.  En  francique  également,  la  diphthongue  domine,  depuis  le  temps 
d'Ammien  Marcellin  jusqu'à  Irminon  (Dietricli^  Goth.  Ausspr.  G8). 


288  CONSONNES  ALLEMANDES.   L. 

(=  ital.  biotto),  hotar,  lotja,  sopa\  la  forme  nationale  est  au^ 
comme  dans  les  mots  latins  :  bauzar  {bosi?),  blau  {blâo),  es- 
balauzir  (v.  mon Dict.  étym.)^  cauana  (chouh?),  caupir  (goth. 
kaupôn),  causir  (goth.  kausjan),  galaubia  (goth.  ga-laub-s), 
galaupar  galopar^  aunir,  anta  (pour  aunta),  mauca 
(mauck),  raicba,  raubar,  raus  (goth.  raus),  saur,  Auda- 
frei  GRos.  (Autfrit  Otfrit),  Audoart  (Audwart  Otw.),  Aus- 
torica  (Ostarrîhi),  Gausbert  (Gozberht),  Gaucelm  {Goz- 
helm)  et  analogues.  Franc,  o,  oi,  ou  :  galoper,  honnir,  loge, 
robe  dé-rober,  choisir,  bouter,  houe  (houwa)  ;  au  dans 
saurer. 

lUesi  rare  et  sa  représentation  est  incertaine  :  ital.  schivare, 
esp.  prov.  esquivar  (skiuhan),  où  u  paraît  consonnifié  en  v  ; 
ital.  esp.  tregua,  prov.  treva,  franc,  trêve  {triuwa  triwa), 
ital.  chiglia,  esp.  quitta,  franc,  quille  {kiot).  Dans  le  nom 
propre  esp.  Gustios  (b.lat.  Gudestheus  Godesieo  Gusteus), 
qui  renvoie  à  un  goth.  guths  thius  (serviteur  de  Dieu),  les  deux 
voyelles  se  sont  maintenues.  Le  Poema  del  Cid  accentue 
Gustios,  les  romances  Gustios, 

CONSONNES. 

L.  —  La  seule  remarque  que  suggère  cette  lettre,  c'est 
qu'elle  peut  quelquefois  être  remplacée,  comme  17  latine,  en  ita- 
lien par  ^,  en  français  par  u  :  bianco  {blank),  heaume  (helm)^. 
Une  muette  suivie  de  l  donne  parfois  une  l  mouillée  (comme  dans 
les  mots  latins)  :  ital.  briglia  {brittil  britl)  ;  franc,  haillon 
(m.h.allem.  hadel)  ;  ital.  quaglia,  franc,  caille  (néerl.  qua- 
kele);irainç.  quille  (kegil);  ital.  gagliardo,  franc,  gaillard 
(ags.  gagol?)  ;  ital.  tovagtia  {duahila)  ;  v.fr.  esteil  {stihhil?); 
fr.  grouiller  (grubilon). 

M.  —  M  finale  s'échange  avec  n  dans  les  langues  du  nord- 
ouest  :  prov.  esh^n,  mais  v. franc,  estor  ;  franc,  ran  bélier, 
dans  les  patois  (v.h.all.  ram).  De  même  dans  les  noms  propres  : 
prov.  Bertran  (Berti^am),  îranç.  Gauteran  pour  Galtran 
(Walram). 

N.  —  La  langue  française  a  une  tendance  à  ajouter  vmdk  Vn 


1.  Le  v.franç.  hiahne  offre  une  ressemblance  frappante  avec  le  v.noroîs 
hiâlmr,  mais  on  peut  tout  aussi  bien  le  rapporter  au  h.allem.  helm 
que  le  v.franç.  Mal  à  bellus  ;  il  en  est  de  même  aussi  de  GuUlalme, 
V. norois  Vilhialmr. 


CONSONNES  ALLEMANDES.  R.  T.  289 

finale,  même  quand  elle  provient  de  m.  Ainsi  dans  allemand 
(alaman),  normand  (nord^nan),  fém.  allemande,  normande, 
de  même  aussi  dans  Bertrand  {Bert7^arii),  Baudrand  {Bal- 
tram)  ;  V. franc,  t  :  Guinemant  (Winiman),  etc.  Dans  d'autres 
mots,  comme  étrain  (strand),  d  disparaît  après  n. 

R.  —  Après  une  consonne  initiale,  r  s'échange  assez  souvent 
avec  l  :  ainsi  dans  les  chartes  italiennes  Flodoinus,  par  exemple 
HP  Mon,  n.  92,  pour  l'usuel  Frodoinus  {Frodwin);  esp.  esplin- 
que  (springa  sprinka),  hlandon  (brand),  flete  (fracht),  dans 
les  chartes  Flavila  {Frauila);  franc.  Flobert  pour  Frohert 
(Frodbert)  Voc.  hag.,  floberge  ^owt  froberge,  voy.  mon  Dict. 
étym.  II.  c.  s.  V.  flamber ge.  Quelques  autres  cas  isolés 
sont  :  it.  albergo  (heriberga),  maliscalco  {marscalc),  esp. 
Bernaldo  (Bernhard),  Beltran  {Bertram).  La  meta  thèse  si 
connue  de  cette  liquide  se  présente  aussi  plus  d'une  fois,  comme 
dans  l'it.  ghermire  à  côté  de  gremire  (krimman),  scrima  à 
côté  de  scherma  (skirman). 

T.  —  1 .  La  forte  de  l'ordre  des  dentales  se  maintient  dans  la 
plupart  des  cas,  p.  ex.  à  l'init.  it.  taccagno  (néerl.  taai, 
v.h.allem.  zâhi),  tasca  (allem.  mod  zesche),  tirare  (goth. 
tairan),  toccare  {zucchon),  truogo  (ags.  v.h.allem.  trog)  ; 
esp.  tacano,  tapon  (bas-allem.  tap,  v.h.allem.  zapfo),  tascar 
(zaskon),  tirar,  tocar\  franc,  taquin,  tape,  tas  (néerl.  tas), 
tirer,  toucher.  Médial  :  it.  batto  et  battello  (ags.  bât),  biotto, 
buttare  (voy.  sous  au),  fetta  (fizza), greto  {grioz),scotto  (fris. 
skott,  allem.  mod.  schosz),  spito  (spiz);  esp.  batel,  botar, 
brote  {broz),  hato  [fazza,  vaz,  pg.  fato),  guita  (wita  =  lat. 
vita),  escote,  espeto  ;  et  en  français  aussi  à  la  finale  :  bateau, 
beter  arch.  (ags.  bœtan,  m. h. allem.  beizen),  bouter,  bout, 
brout,  mite  (mîza),  écot,  espieut  arch.  (spioz).  —  L'abais- 
sement de  la  forte  à  la  douce  paraît  à  peine  se  produire  pour  le 
t  allemand.  On  en  reconnaît  un  exemple  dans  l'ital.  guidare, 
prov.  guidar,  franc,  guider  (goth.  vitan),  dans  le  v. franc. 
hadir  (hatan),  ainsi  que  dans  le  fr.mod.  amadouer  (v.nord. 
mata) .  Le  français  ne  présente  aussi  que  fort  rarement  l'expul- 
sion du  t  :  gruau  (ags.  grut),  hdir  (v. franc,  hadir),  poe 
(néerl.  pool),  rayon  de  miel  (m. néerl.  rate),  rouir  (néerl. 
roten),  Maheut  (Maht-hild).  Cf.  également  esp.  prov.  guiar 
=  franc,  guider. 

2.  En  revanche,  l'élévation  haut-allemande  du  ^  au  ^  a  déjà 
profondément  pénétré,  et  il  est  à  peine  besoin  de  rappeler  que  les 
mots  qui  contiennent  ce  z  trahissent  ainsi  ou  une  admission 

DIEZ  i 9 


290  CONSONNES  ALLEMANDES.  ST.  D. 

postérieure  dans  la  langue  ou  tout  au  moins  une  transformation 
par  analogie.  Si  l'on  compare  le  t  allemand  au  t  latin,  qui,  sauf 
devant  Yi  palatal,  n'est  presque  jamais  rendu  par  z,  on  com- 
prend que  ce  z  n'est  dû  qu'à  l'influence  de  la  forme  haut-alle- 
mande; car  ici  il  peut  remplacer  le  t  devant  toutes  les  voyelles. 
L'italien  l'exprime  directement  par  z  ;  les  autres  langues 
emploient  z,  ç,  s  et  ss.  Ital.  à  l'init.  zalJb  {zapfo),  zaino  {zain), 
zana  (zaina),  zazza  (zata),  zecca  (zecke),  zuffa  (ge-zupfe), 
zuppa  (zupfen).  Les  autres  langues  en  présentent  à  peine  un 
cas  assuré;  l'esp.  zaina,  par  exemple,  paraît  avoir  été  emprunté 
à  l'italien.  Mais  les  exemples  à  la  médiate  sont  extrêmement 
nombreux  :  ital.  hazza  (m.h.allem.  bazze),  hozza  (butze), 
cazza  (chezi),  chiazza{kletz),  elsa  {helza),  a-gazzare  {haz- 
jan),  izza  {hiza),  a-izzare  {hetzen),  lonzo  (lunz),  al-lazzare 
{lezjan),  milza  (milzi)^  mozzo  (mutz),  orza  (lurz),  pizzi- 
care  {pfetzen),  scherzare  (scherzen),  spruzzare  (sprut- 
zen),  stronzare  (strunzen),  strozzare  {drozza),  Ezzilo 
(Etzel).  Esp.  cazo,  melsa  pour  melza,  orza,  pinza  {pfetzen). 
ProY. bossa,  etc.,  Gaucelm  (Gozkelm),  Gausseran  (Gozram). 
Franc,  blesser  {blet zen),  bosse,  clisse  (kliozan  ou  klitz), 
écrevisse  (krebiz),  a-gacer,  gri^icer  (gremizon),  mousse, 
pincer,  saisir  (sazjan),  v. franc,  casse  (ital.  cazza),  groncer 
(grunzen),  hesser  (ital.  aizzare),  etc.  —  Il  n'est  pas  rare  de 
voir  la  sifflante  dépossédée  par  une  palatale,  comme  dans  l'ital. 
biscia  (biz),  boccia  à  côté  de  bozza,  freccia  {flitz),  gualcire 
(walzjan),  liccia  (m.h.allem.  letze?),  solcio  (sulze);  esp. 
bocha,  flécha,  wiocho,  pincha  ;  franc,  flèche. 

ST  médiat,  dans  les  mots  latins,  se  simplifie  (comme  nous 
l'avons  déjà  dit  p.  214)  en  ital.  en  sci  ou  en  z,  en  esp.  en  œ  ou 
z,  et  en  franc,  en  ss  o\x  s.  Le  même  phénomène  se  produit  aussi 
pour  divers  mots  allemands.  Le  v.h.allem.  brestan  donne  le 
prov.  brisar,  franc,  briser;  le  v.h.allem.  burst  ou  brusta 
donne  l'esp.  broza,  prov.  brossa,  franc,  brosse;  v.h.allem. 
hulst,  franc,  housse;  goth.  kriustan,  ital.  crosciare,  esp. 
cruûcir,  prov.  crussir  ;  v.h.allem.  lîsta,  franc,  lisière  ;  v.h. 
allem.  minnisto,  franc,  mince  pour  minse.  C'est  aussi  de  cette 
manière  que  sont  nés  gazza,  agace,  voj.  Dict.  ètym.  L 

D.  —  1.  La  douce  de  l'ordre  des  dentales  (devenue  en  v.h.all. 
t)  est  exactement  traitée  comme  le  d  latin  :  elle  se  maintient 
ordinairement  ;  dans  l'ouest  seulement,  soit  après  une  voyelle, 
soit  entre  deux  voyelles,  elle  est  d'habitude  élidée.  Init.  ital. 
esp.  dardo  (ags.  daradh),  franc,  drague  (v.nord.  dregg)  et 


CONSONNES  ALLEMANDES.  TH.     '  291 

analogues.  —  Méd.  ital.  ardito  {goth.  hardus),  banda  (goth. 
handï),  hidello  (v.h.allem.  bitil),  hordello  (goth.  haûrd), 
predello  (ags.  hrideï),  fodero  (goth.  fôdr),  guadare  (ags. 
vadan),  guado  (vàd),  guardare  (veardian),  mondualdo 
{vealdan).  Esp.  banda,  hedel,  bordel,  brida,  guardar,  etc. 
Prov.  ardit,  banda,  etc.,  bradon  by^aon  (v.h.allem.  bràto), 
fuerre,  Loarenc  (Lodharing),  loire  (m.h.allem.  luoder). 
La  prononciation  du  z  attribuée  au  d  latin  a  été  aussi  appliquée 
au  d  allemand  (et  au  tK),  brazon  à  côté  de  bradon,  flauzon 
(v.h.allem.  flado),  guazar,  guazanhar,  guazardon  pour 
guadar,  etc.,  Azalais,  transposé  en  Alazais  (Adalheit),  Azal- 
bert,  Azimar  {Hadumai^) ,  Ezelgarda  Chx.  Y,  334  {Adal- 
garta),  Lozoïc,  Ozil  (Uodil)  ^  V. franc,  et  franc. mod.  hardi, 
bande,  bedeau,  bride,  guède,  godine  (wald),  eslider  (ags. 
slidan);  brayon,  estriver  pour  estrier  (nor.  strîda),  four- 
reau, guéer,  layette  (moy.h.allem.  lade),  leurre,  Loërain 
Lorrain,  tiois  (goth.  thiudisk).  On  voit  qu'en  français  le  d 
allemand  s'est  un  peu  mieux  conservé  que  le  d  latin. 

2.  —  La  transformation  du  d  goth.  primitif  en  t  h.allem. 
n'est  pas  restée  non  plus  sans  influence  :  on  la  trouve  même  en 
roman  dans  des  cas  où  le  h.allem.  accordait  la  préférence  au  d. 
Pourtant  il  faut  admettre  que  c'est  le  h.allem.  là  aussi  qui 
a  dû  donner  Texemple.  Init.  ital.  taccola  (v.h.allem.  tâha), 
trincare,  sans  doute  mot  postérieur  (trinken),  troscia  et 
s-troscio  (goth.  ga-drausjan,  allem.mod.  dreuschen),  tufjare 
{taufen)',  franc,  tan  {tanna),  ternir  (tarnjan),  trinquer.  — 
Méd.  ital.  brettine  ipritil),  scotolare  {scutilon),  slitta  {slito); 
fr.  brette  (nor.  breddà),  enter  (impiton),  gleton arch,  (klette). 

TH.  L'aspirée  (que  possédaient  tous  les  anciens  dialectes  de 
la  famille  germanique,  et  que  seul  le  v.h.allem.  a  modifiée  ou 
restreinte  au  profit  de  la  douce)  n'a  pu  atteindre  en  roman  une 
représentation  aussi  précise  que  le  3-  grec  (après  son  passage 
par  le  th  latin)  parce  qu'elle  s'est  croisée  avec  le  d  qui  la  rem- 
plaçait en  h.allem.  Dans  les  cas  où  l'aspirée  fut  transmise  au 
roman,  il  rendit  ce  son  étranger  par  la  forte,  comme  on  le  voit 
très-fi'équemment  dans  les  chartes  latines^.  A  l'origine,  ce  t  paraît 

1.  Il  faut  noter  le  franc,  biez,  b.lat.  Mezium  =  anglo-saxon  bed;  v. franc. 
miez,  b.lat.  mezium  =  anglo-saxon  medo,  angl.  mcad. 

2.  Dans  les  temps  postérieurs^  il  est  même  rendu  par  z;  ainsi  l'angl. 
tk  dans  zon  =  thorn  R.  de  Rou  II,  105,  Aj^zurs  =  Arthur,  voy.  Wolf,  Lais 
p.  327.  Même  en  anglo-saxon,  dh  est  déjà  également  rendu  pars,  et  l'on 
trouve  bœzere  écrit  pour  bsedhere  (Grimm  P  253). 


292  CONSONNES  ALLEMANDES.  S. 

avoir  été  l'unique  mode  de  transcription  ;  ainsi  thiudisk  donna 
l'ital.  tedesco,  esp.  tudesco,  prov.  ties,  v. franc,  tiois,  non 
detesco,  etc.,  comme  le  h.allem.  diulisc.  A  l'initiale,  la  trans- 
cription romane  est  appliquée  avec  toute  la  rigueur  qu'on 
peut  attendre  en  pareille  matière.  Exemples  :  v. h.allem. 
thamfh  côté  de  ta7nf,  allem.mod.  dampf,  ital.  tanfo;  v.h. 
allem.  dahs^  probablement  pour  thahs,  ital.  tasso,  prov.  tais, 
esp.  texon,  franc,  taisson  ;  v.h. allem.  tharrjan,  cf.  goth. 
thairsan,  prov.  franc,  tarir;  goth.  ^^e^/^an, v.h. allem.  dihan, 
ital.  tecchire,  v. franc.  tehir\  v.nor.  thilia,  franc.  tillac\ 
néerl.  drie-stal  (pour  thrie-),  franc,  tréteau  ;  goth.  thriskan, 
ital.  trescare^  esp.  triscar,  v. franc.  trescher\  ags.  throsle, 
franc.  ^r«^e  ;  ags.  thryccan,  ital.  trucco,  esp.  truco,  prov. 
/rwc  ;  goth.  thvahl,  iidl.  tovaglia,  esp.  toalla,  franc.  touaille\ 
v.h. allem.  Dankràt,  ital.  Tancredo,  dans  les  chartes  franques 
Tancradus  ;  Thiudburg,  prov.  Tihorc  ;  Diothalt,  prov. 
V. franc.  Tihaut  et  autres  noms  propres.  Il  faut  citer  comme 
exception  l'ital.  danzare,  etc.,  du  v.h. allem.  danson  (=  goth. 
thinsan)  ;  franc.  <^rz7/(?  s'il  dérive  du  v.h. allem.  drigil  = 
norois  thrdll.  —  A  l'initiale,  où  toutes  les  consonnes  ont  plus 
de  solidité,  on  trouve  à  peine  une  exception  à  cette  régie,  mais 
à  la  médiale  6^  l'emporte  de  beaucoup,  en  partie,  comme  on 
peut  le  penser,  sous  l'influence  du  d  h.allem.  T  persiste,  il 
est  vrai,  dans  le  franc,  meurtre  (goth.  mdurthr),  honte 
{hdunitha  *),  dans  l'ital.  grinta  {grimmitha  *),  mais  on  trouve 
partout  ailleurs  la  douce,  qui,  en  français,  éprouve  l'affaiblis- 
sement en  i  ou  la  syncope  :  ags.  hroth,  v.h. allem.  hrod,  ital. 
hrodo,  franc.  hrouet\  goth.  hruth,  v.h. allem.  hrût^  v. franc. 
hruy,  franc. mod.  ljru\  ags.  fœhthe,  v. franc.  faide\  ags. 
fedher,  nor.  fidr,  v.h. allem.  fedara,  ital.  federa\  goth. 
guth,  ags.  god,  v. franc,  goi  ;  v.nor.  leith-r,  ags.  lâdh,  v.h. 
allem.  leid,  ital.  laido  ;  ags.  vœthan,  v.h. allem.  weiden,  fr. 
guéder;  goth.  vithra,  ags.  vidher,  v.h. allem.  wider,  ital. 
guider-done;  goth.  Frithareiks,  v.h. allem.  Fridurîhy  ital. 
Federigo,  franc.  Frédéric  ;  goth.  Guthafriths,  prov.  Goda- 
frei  GRos.  GAlb.  8381,  où  la  voyelle  de  composition  a  a  eu  la 
chance  de  se  maintenir,  v.  franc.  G  ode  f roi. 

S.  —  Peu  de  mots  trahissent  l'affaiblissement  de  5  en  r  :  ainsi 
en  prov.  v. franc.  i7^nel  pour  isnel  (snel)  et  sans  doute  aussi  le 
nom  propre  ital.  Sirmondo  pour  Sismondo  ?  Ce  sont  de  beUes 
formes  que  les  mots  prov.  raus,  franc,  roseau  {raus,  ror),  qui 
montrent  encore  une  s  gothique  en  face  de  Vr  haut-allemande  :  de 


CO]NSONNES  ALLEMANDES.  K.  293 

même  le  mot  besi  (goth.  basi,  néerl.  hesie,  ail.  heere)  que  l'on 
trouve  dans  les  patois  français,  ne  s'est  point  laissé  enlever 
son  s. 

SL,  S  M,  SN.  Le  roman  n'a  point  rejeté  ces  groupes,  inconnus 
au  latin  à  Tinitiale  ;  seulement  il  va  de  soi  que  Touest  leur 
préposa  partout  un  e,  comme  il  avait  déjà  fait  pour  st,  se,  sp  : 
ital.  slitta  (slito),  smacco  {smâhi),  s^nalto  {smelz),  snello 
(snel);  esp.  eslinga  (slinga),  esmalte;  franc,  élingue,  émail. 
Toutefois,  si  est  rarement  reproduit  dans  son  intégrité  :  d'ordi- 
naire le  roman  intercale  c  entre  les  deux  lettres,  comme  déjà 
le  fait  l'ancien-haut-allemand  (slahan  sclahan),  et  par  imitation 
sans  doute  du  procédé  allemand.  Ex.  ital.  schiatta  pour  sclatta 
(slahta),  schiaffo  (schlappe),  schiavo  {sclave  pour  slai^e), 
schietto  {sleht),  schippire  pour  sclippire  {slip f en),  sghemho 
(slimb);  esp.  esclavo;  prov.  esclau  (slâ),  esclet\  franc. 
esclave,  v. franc,  esclenque  (slinc),  esolier  (slîzan).  Dans  le 
franc,  salope  pour  si  ope ,  semaque  (néerl.  smak),  senau 
(néerl.  snauw),  ainsi  que  dans  chaloupe  (néerl.  sloep),  che- 
napan (schnapphahn),  l'initiale  complexe  a  été  scindée  par 
l'insertion  d'une  voyelle.  On  a  un  exemple  du  groupe  sn,  avec 
l'insertion  d'une  consonne,  dans  l'ital.  sgneppa  (sneppa, 
schnepfe) . 

K.  —  1.  La  forte  gutturale,  devenue  au  milieu  et  à  la  fin  des 
mots  une  aspirée  dans  l'ancien-haut-allemand,  n'a  point  été  traitée 
par  le  roman  de  la  même  manière  que  la  lettre  latine  correspon- 
dante. Tandis  que  \ec  latin  perd  sa  valeur  devant  e  et  z,la  lettre 
allemande,  même  devant  ces  voyelles,  persiste  comme  gutturale. 
Tandis  que  l'italien  rend  par  exemple  le  latin  cilium  (kilium) 
par  ciglio,  il  rend  l'allem.  kiel  par  chiglia  ;  de  même  le  lat. 
sçena  (skena)  est  rendu  par  scena,  l'allem.  skina  par  schiena. 
Enfin  une  autre  différence,  c'est  que  le  passage  de  la  forte  guttu- 
rale à  la  douce  est  une  règle  pour  les  mots  latins  (au  moins  à  la 
médiale),  tandis  que  pour  les  mots  allemands  c'est  une  exception. 
Tableau  : 

Lat.      g  —  rom.  ca,  co,  eu  {ga,  go,  gu),  ce,    ci. 
Allem.  k  —  rom.  ca,  co,  eu  che,  chi. 

Mais  sur  ce  point  la  langue  française  s'écarte  tellement  de  la 
règle  commune  au  roman,  que  nous  devons  traiter  cet  idiome 
séparément.  Exemples  à  l'appui  du  tableau  ci-dessus  :  init.  et 
méd.  it.  camarlingo,  scalco,  cuffia,  schiuma  (scûm),  lacca 
{lahha),  stecco  (steccho)',  chiglia,  schiena,  schermo  {schir77i), 
stinco  pour  schinco,  squilla  {skella),  ticchio  (zicki);  douce 


294  CONSONNES  ALLEMANDES.  K. 

dans  g ar go  (kar g),  brago  (nor.  brâk),  Federigo,  plus  fré- 
quemment à  l'init.  kr  :  graffio,  grampa,  grappa,  grattare 
(ki^azon),  gremire^  greppia  (kripfà),  groppo  {kropf?). 
En  esp.  devant  e  ou  e  :  quilla^  esquena,  esquila,  escalin 
(skUlmg)y  Fadriquez  ;  douce  par  exemple  dans  hrigola 
(m.li.allem.  hy^echel),  Rodrigo  \  de  même  à  Finit,  pour  kr\ 
garfio  pour  graflo,  grapa^  gratar,  grupo.  Le  portugais  et  le 
provençal  offrent  des  exemples  analogues. 

2.  En  français,  k  ne  reste  guttural  que  devant  o,  u  ou  une 
consonne,  et  à  la  finale  :  devant  a,  <?,  ^,  il  se  change  d'habitude 
en  ch  :  dans  les  mots  latins,  ce  son  ch  se  restreint  au  groupe 
ca,  parce  que,  quand  ch  s'est  formé,  ce  et  ci  n'avaient  déjà 
plus  la  même  valeur  que  ca\  enfin  dans  les  groupes  co,  eu,  la 
forte  a  été  respectée  aussi  bien  en  allemand  qu'en  latin. 
Tableau  : 

Lat.       c  —  franc,  cha,  ce^  ci,  co,  eu. 

Allem.  k  —  franc,  cha,  che,  chi,  co,  eu. 
Exemples  d'abord  de  co,  cit  {sko,  sku)  :  cuire  arch.  {kohhar 
koker)y  bacon  {bacho),  écope  (suéd.  skopd),  èeore  (ags. 
score),  écot  (fris,  skot),  écume  (skûm);  de  même  à  la  finale 
blanc,  franc  etc.  De  ka,  ke,  ki  :  init.  Charles  (Karal), 
chouette  (kauch),  choisir  (goth.  kausjan),  échanson  {skenko 
pour  skanko),  échevin  (scabinus),  eschernir  arch.  (skernen), 
eschiele  arch.  (skella),  échine  (skina),  déchirer  (skerran)  etc. 
Méd.  anche  (ancha),  Archambaud  {Erchanbald),  blanche 
(blancha),  brèche  {brehha),  clinche  {klinke),  fraîche  (fris- 
ca),  franche  (frankà),  hache  {haché),  laîche  {lisca),  lécher 
(lecchon),  marche  {marcha),  poche  (ags.  pocca),  riche 
{rîhhi),  Richard  {Richart),  toucher  {zuchon),  tricher  (néerl. 
trekken).  Mais  il  ne  manque  pas  d'exceptions  dans  le  français 
ancien  ou  moderne  :  écale  {skal),  quille  {kiol),  esquif  {skif)  ; 
buquer  (néerl.  beuken),  bouquer  (nor.  bucka),  braquer  (nor. 
bràka),  caquer  (néerl.  kaaken),  esclenque  {slinc),  esprequer 
(néerl.  prikken),  esquiver  {skiuhan),  flaque  (dialect.  vlacke), 
frique  (goth.  frik-s),  nique  {nick en),  plaque  (néerl.  plack). 
L'exception  atteint  principalement  les  mots  d'origine  postérieure 
(c'est-à-dire  introduits  après  la  période  franque),  norois  aussi 
bien  que  néerlandais,  parmi  lesquels  il  faut  placer  aussi  les 
mots  composés  avec  -quin,  comme  bouquin,  mannequin. 
Dans  d'autres  cas,  le  français  a  accordé  la  préférence  à  la  douce, 
qui,  finalement,  se  résout  aussi  en  i  ou  s'évanouit  :  braguer 
arch.,  raguer,  rogue,    brai   (v.nor.   braka,   raka,  hrokr, 


CONSONNES  ALLEMANDES.  G.  295 

brâk),  hagard  (v.angl.  hauke),  Alary  (Alaricus),  Auhery 
(Albericus,  Alprîh),  Emery  (Emerîh),  Ferry  {Friderîh), 
Gonthery  {Gundrîh),  Henri  (Heimrîh),  Olery  (Uodalrîh), 
Thierry  {Thiotrîh)  et*  autres  prénoms  et  noms  de  famille, 
cf.  Pott,  p.  256.  A  l'initiale^  ce  fait  se  produit  comme  dans  les 
langues  sœurs,  mais  un  peu  plus  rarement;  devant  r  dans  : 
grappin,  gratter  etc.  ;  devant  /  dans  glapir  {klaffen),  glou- 
teron  {Mette),  devant  une  voyelle  dans  guingois  (v.nor. 
kingr).  —  Remarquons  encore  que  k  final  disparaît  dans 
maréchal,  sénéchal.  Il  est  probable  qu'il  se  produisit  aussi  une 
vieille  forme  franc,  seneschalt  senechault  d'où  le  moy.h.allem. 
seneschalt,  de  même  v. franc,  gerfault  (à'ou  esi^.  girifalte) 
pour  gerfalc.  On  retrouve  également  cette  conversion  de  la 
gutturale  sous  l'influence  d'une  liquide  précédente  dans  haubert 
[halsberc),  v. franc,  herbert  Bert.  p.  52  {pour  herberc,  her- 
berge),  Éstrabort  (Strâzburc),  Lucenbort  (Luœemburc), 
tous  mots  dans  lesquels  le  c  avait  remplacé  un  ^  final. 

KN.  Ce  son  initial,  que  le  roman  ne  tolère  jamais,  et  que  le 
latin  lui-même  connaît  à  peine,  a  été  dissous  par  l'insertion 
d'une  voyelle  :  ainsi  dans  lands-knecht ,  ital.  lanzichenecco, 
esp.  lasquenete,  franc,  lansquenet;  kneif,  franc,  canif, 
ganivet,  v.esp.  ganivete  ;  kneipe,  franc,  guenipe  ;  knap- 
psack,  franc,  canapsa.  L'insertion  n'était  pas  inusitée,  même 
en  v.h.allem.,  comme  dans  cheneht  pour  chneht,  chenistet 
pour  chnistety  chenet  pour  chnet. 

se  H.  Ce  son  du  haut-allemand  moderne  est  rendu  en  roman 
par  le  même  son  ou  par  un  son  analogue,  par  exemple  :  ital. 
ciocco  (schock);  esp.  chorlo  (schorl);  franc,  chelme  (schelm) , 
chopper  (schupfen). 

G.  —  1.  La  douce  gothique,  qui,  en  v.h.allem.  s'est  élevée 
au  kj  a  été  très-diversement  rendue  par  les  langues  romanes  et 
spécialement  parle  français;  car  tantôt  g  garde  le  son  guttural, 
soit  comme  en  latin  devant  a,  o,  u,  soit  même,  comme  le  k  alle- 
mand, devant  e,  i  ;  tantôt  il  se  change  en  une  palatale  ou  une 
autre  gutturale.  En  italien,  g  reste  guttural  devant  a,  o,  u: 
gabella  (ags.  g  a  fui),  Goffredo  (Gotfrid),  gonfalone  {gund- 
fano) .  Devant  e  et  iy  il  reste  tantôt  guttural  comme  dans  ghiera 
(gêr),  gherone  et  garone  {gère,  fris,  gare),  aghirone  {hei- 
giro),  Gherardo  {Gerhard),  Inghilfredo  {Engilfrid)\  tantôt 
il  devient  palatal  comme  dans  geldra  {gilde),  bargello  {pari- 
gildus),  giga  (gîge),  Gerardo,  Gerberto,  Gertruda,  Gis- 
7nondo  {Sigismund),  Engelfredo  à  côté  de   Inghilfredo. 


296  CONSONNES  ALLEMANDES.  J. 

Devant  a  dans  giardino  (garten),  peut-être  aussi  dans  Giof- 
fredo  =.  prov.  Jaufy^é?  Esp.  gabela,  alhergue\  giga,  giron 
(\idi\.  g herone),  jardin,  tarja  (franc.  targe)\  affaiblissement 
du  g  dans  desmayar  (magan).  Prov.  gabela,  gon fanon  ; 
Gueraut,  Guerart\  giga,  giron,  Germonda  (Gêrmund), 
Giraud,  Girart\  jardin  et  gardin,  tayja,  Jausbert  et 
Josbert  {Gauzbert,  Gozbert),  Jaufré  [Gauzfrid,  Gozfrit), 
Jauri  (Gozrîh)  ;  affaiblissement  dans  esmayar  ;  chute  dans 
Ray7nbautiv\%yl\di\i.  (Raginbald).  En  français  et  devant  toutes 
les  voyelles,  la  palatale  douce  est  la  forme  dominante  ;  d'ailleurs 
l'aspirée  francique  ghe,  ghi  ne  se  laissait  guère  rendre  autre- 
ment que  par  ce  son.  Ex.  jardin,  jaser  (nor.  gassï),  geai 
{gâhi,  voy.  mon  Dict.  étijyn.),  gerbe  {garba),  Geoffroi  {Gau- 
fredus),  Jaubert  (Gauzbert),  v. franc,  geude  à  côté  de 
gueude,  gigue,  giron,  Gérard,  Giraud  (Gêrold),  Gerbert, 
Jombert  à  côté  de  Goynbert  (Gundobert)  ;  médial  auberge, 
hoge  arch.  (b.lat.  ho  g  a),  renge  arch.  (hringa),  targe  {zar- 
ga)  ;  la  douce  persiste  rarement  comme  dans  gabelle  ou  dans 
vague  (v.h.allem.  wâg)  ;  elle  se  mouille  dans  haie  (hag),  v.fr. 
esmayer,  tarier  (néerl.  targen).  Nous  avons  étudié  sous  C  le 
groupe  final  RG. —  NG  final  dans  le  suffixe  ing  perd  en  français 
la  gutturale,  et  Yi  est  diversement  représenté,  cf.  escalin  (shil- 
ling), guilledin  (angl.  gelding),  lorrain  [lotharing),  brelan 
(bretling),  éperlan  (spierling);  avec  addition  d'un  d  flamand 
(flaming).  V. franc,  lorrenc,  brelenc,  flamenc. 

2.  On  remarque  des  traces  de  la  forte  du  haut-allemand  dans 
quelques  mots  comme  l'ital.  diffalcare,  esp.  desfalcar,  franc. 
défalquer  (falhan  pour  falgan)',  ital.  castaldo,  b.lat.  castal- 
dus  (goth.  gastaldan)  ;  esp.  confalon,  pr.  v. franc,  confanon 
{gundfanon)  ;  ital.  bica  (biga)  ;  dialect.  luchina  (lugina)  ; 
esp.  esplinque  (springa). 

J.  — /prend  à  Tinitiale  la  prononciation  romane  connue: 
f rsinç.  jangler  (b.allem.  jangelen),  v. franc,  gehir  (Jehan), 
ital.  g iulivo,  îranç.  joli  (y. nor.  jol).  Dans  Tintérieur  du  mot, 
Vi  ou  lej  qui  appartient  au  sufifixe  est  exactement  traité  comme 
Vi  latin  palatal,  et  se  montre  encore  vivant  dans  des  cas  où  le 
v.h.allem.  l'a  effacé.  Remarquons,  en  outre,  que  le  j  roman  a 
parfois  sa  raison  d'être  dans  Vi  final  du  nominatif  ou  dans  un  j 
contenu  dans  le  génitif.  1)  Après  /,  m,  n,  j  (i)  persiste  :  ital. 
scaglia,  franc,  écaille  (goth.  skalja)  ;  prov.  gasalha,  portug. 
agasalhar,  esp.  agasajar  (v.h.allem.  gasaljo):  la  forme  espa- 
gnole est  ici  à  l'allemand  dans  le  rapport  où  hijo  esikfilius  ;  prov. 


CONSONNES  ALLEMANDES.  H.  297 

gualiar  (ags.  dvelian)  ;  franc,  hargner  (v.h.all.  harmjan)  ; 
prov.  bronhay  v. franc,  brunie  (goth.  brunjo)  ;  esp.  grena, 
prov.  grinhon  (v.h.allem.  grani  plur.)  ;  ital.  di-grignare 
{grînjan  *)  ;  ital.  guadagnare  etc.  {weidanjan  *,  cf.  mon 
Dict.  étym.)\  ital.  guaragno,  esp.  guaranon  \hreind)\  franc. 
mignon  (minnia)  ;  ital.  sogna,  prov.  5on/i,  franc.  5om  (b.lat. 
sunnis,  sunnia)  \  prov.  a-tilhar  (v.sax.  tilian).  Le  prov. 
fanha  (goth.  /anz,  génit.  fanjis)  offre  dans  le  franc,  /anp'e  et 
l'ital.  fango  deux  représentations  différentes.  2)  Après  les 
autres  consonnes,  la  représentation  du  j  est  moins  régulière. 
Ital.  boriare  {burjan),  d'où  aussi  franc,  bourgeon  ;  ital.  sto- 
rione,  esp.  esturion,  franc,  étourgeon  (sturjo).  Ital.  liscio, 
franc,  ^me  (/wi?)  ;  ital.  bragia,  esp.  brasa,  franc,  braise 
(ags.  brdsian)  ;  ital.  strosciare  (goth.  ga-drausjan,  cf.  cascio 
de  caseus);  crosciare  (goth.  kriustan).  Esp.  sitiar  (v.sax. 
sittian'^)  ;  ital.  guardia  (goth.  vardja)\  ital.  gaggio,  franc, 
^a^e  (goth.  ^?ac?^,  génit.  vadjis).  Ital.  guancia  {wankja  pour 
wanka'^)\  schiacciare  (Mackjan)\  sguancio  (swank),  Ital. 
loggia,  franc,  ^ope  (laubja)',  franc,  drageon  (goth.  draibjan). 
Ital.  greppia,  franc,  crèche  {krippea,  c'est-à-dire  kripja,  cf. 
appio,  ache  de  apium);  ital.  graffio,  esp.  garfio  {krapfjo, 
pour  lequel  on  trouve  seulement  krapfo).  Esp.  ataviar  (goth. 
ga-têvjan  ou  taujan). 

H.  —  Le  roman  n'ayant  pas  admis  l'aspirée  latine,  on  ne 
peut  a  priori  admettre  qu'il  ait  accordé  à  l'aspirée  allemande  une 
influence  considérable.  Cette  présomption  est  en  général  confirmée, 
mais  dans  la  reproduction  des  mots  allemands  il  ne  pouvait 
repousser  complètement  un  son  qu'à  la  vérité  il  avait  déjà 
abandonné,  mais  qui  maintenant  s'offrait  de  nouveau  et  énergi- 
quement  à  son  oreille.  Tous  les  dialectes  romans  ne  pouvaient, 
il  est  vrai,  l'employer  dans  sa  vraie  forme  ;  la  plupart  ont 
même  cherché  (quand  ils  ne  l'ont  pas  laissé  périr)  à  le  remplacer 
par  une  autre  gutturale,  procédé  qui  rappelle  en  quelque  mesure 
celui  du  latin  dans  galbanum  =  grec  y^cCk^irt]^  orca  =  up/;^. 
H  est  inconnue  en  italien,  mais  on  trouve  à  l'initiale  g  ouc  dans 
garbo  dialectal  {herb),  gufo  [hûvo),  médiat  dans  agazzare 
{anhetzen),  aggecchire  (prov.  gequir),  bagorddre  (v. franc. 
behorder),  smacco  {smâhi),  taccola  (taha),  tecchire  (v. franc. 
tehir),  taccagno  (zâhi).  En  espagnol,  h  s'efface  également, 
bien  qu'on  l'écrive  d'après  l'exemple  du  français  :  hacha,  halar, 
heraldo.  Mais  dans  le  vieil  espagnol  l'aspirée  allemande  a 
été  parfois  représentée  par  f  (comme  le  h  ou  le  ch  arabe), 


298  CONSONNES  ALLEMANDES.  H. 

renversement  du  procédé  en  ^ertu  duquel  f  se  résout  en  une 
aspirée.  C'est  que  derrière  cet  f  on  ne  trouve  pas  une  h  alle- 
mande, mais  bien  une  h  française,  car  les  cas  se  limitent  exclusi- 
vement à  des  mots  d'origine  française  :  faca  (haque),  faraute 
{héraut),  fardido  {hardi),  fonta  {honte),  portug.  fâcha 
{haché),  farpa  {harpe),  méd.  esp.  hofordar  ipahorder).  On 
trouve  la  douce  ou  la  forte  dans  tacano,  portug.  trigar  (goth. 
threihan),  de  même  prov.  bagordar,  degun  (dihein),  gequir 
(Jehan).  Le  français  a  gardé  l'aspiration,  conséquence  de 
l'influence  dominante  qu'exerça  sur  cet  idiome  la  langue  alle- 
mande. A  l'initiale,  on  trouve  cette  h  sans  aucune  exception  (voy . 
pour  les  exemples  mon  Dict.  étym.);  alâ médiale  seulement  dans 
les  vieux moisbehorder  (de hûrde),  gehir  {jehan),  tehir  {dîhan) ; 
la  douce  ou  la  forte  dans  :  agacer  (ital.  agazzare),  taquin^. 

HL,  HN,  HR  initiaux,  par  exemple,  dans  hlaupan,  hnei- 
van,  hrains,  v.h.allem.  hloufan,  hnîgan,  hreini.  Que  devin- 
rent ces  combinaisons  dans  les  langues  romanes  ?  Puisqu'à  cette 
place  l'aspirée  commençait  déjà  à  s'évanouir  dans  l'ancien-haut- 
allemand,  on  peut  aisément  prévoir  quel  sort  l'attendait  dans  un 
domaine  linguistique  qui  répugne  à  l'aspiration.  Le  roman  lui 
fait  subir  les  traitements  suivants  :  tantôt,  et  c'est  le  cas  le  plus 
habituel,  il  la  supprime  sans  compensation  ;  tantôt  il  la  trans- 
forme en  l'aspirée  labiale/";  tantôt  enfin,  il  sépare  le  groupe 
par  l'insertion  d'une  voyelle,  et  dans  ce  cas  h  disparaît,  sauf 
dans  le  domaine  français  où  elle  reste  debout  :  la  voyelle  d'inser- 
tion est  ici  Y  a  qui  est  parente  de  h,  et  qui  s'amincit  aussi  en  e. 
Nous  ne  pouvons  mieux  faire  cette  fois  que  de  citer  comme 
exemples  les  formes  françaises  qui  sont  les  plus  fidèles.  1)  HL  : 
v.h.allem.  hlancha,  franc,  -flanc,  ital.  fianco  etc.  (voy.  toute- 
fois une  objection  à  cette  étymologie  dans  mon  Dict.)  ;  goth. 
hlautSy  v.h.allem.  hlôz,  franc,  lot,  ital.  lotto,  esp.  lote  ;  v.h. 
allem.  Hludowîc,  franc.  Louis,  d'où  l'ital.  Luigi,  esp.  Luis; 
Hludovicia,  franc.  Héloïse,  à  ce  que  suppose  Jault.  Le  goth. 
hlaupan  aussi  a  trouvé  accès  en  roman,  toutefois  galop- 
pare  se  rapporte  vraisemblablement  au  composé  ga-hlaupan^ . 

1.  Dans  les  noms  propres^  le  ch  francique  est  naturellement  traité 
comme  le  x  grec,  Chilperic  est  prononcé  comme  Schilperic;  on  trouve 
déjà  dans  Saint  Léger  Chielperic  (mais  à  côté  Baldequi  =  Balthild),  et  Von 
connaît  la  forme  populaire  Chivert  (Childebertus)  Voc.  hag. 

2.  Dans  une  charte  de  Pavie  de  l'année  840  (Ughell.  Il,  p.  151)  on 
trouve  deux  fois  Alotharius  ;  cet  a  n'aurait-il  point  sa  raison  d'être  dans 
le  h  allemand  de  Hlothar  ? 


CONSONNES  ALLEMANDES.  P.  299 

—  2)  HN  :  v.h.allem.  hnapf,  v. franc,  hanap  henap,  et  avec 
expulsion  de  h  prov.  enap,  ital.  anappo  nappo.  Grandgagnage 
cite  une  dérivation  analogue  :  le  wallon  hanète  (cervix)  du  v.h. 
ail.  hnack.  Dans  le  franc,  nique  de  hnicchan,  h  s  est  évanouie. 

—  3)  On  trouve  pour  HR  plus  de  cas  où  l'aspiration  est 
exprimée  :  v.h.allem.  hring,  franc,  harangue,  ital.  seulement 
encore  aringa,  esp.  arenga\  ags.  hriopan,  v. franc,  herupé 
LRs.  345,  NFC,  I,  17,  étranger  aux  autres  langues  :  v.nor. 
hros,  norm.  harousse.  Dans  les  autres  cas,  h  s'évanouit  devant 
r  :  par  exemple  b.lat.  ad-hramire  ad-chramire ,  pr.  v.franç. 
a-ramir  ;  v.nor.  hreinsa,  franc,  rincer.  Si  le  v.h.allem. 
hreinno  répond  à  l'ital.  guaragno,  c'estque^t^  ne  renvoie  point 
à  h  mais  à  w,  dans  la  forme  plus  ancienne  warannio  de  la  Loi 
Salique  (c'est-à-dire  wrainjo).  L'anglais  wrack  a  sabi  le  même 
traitement,  c'est-à-dire  l'insertion  d'une  voyelle,  dans  le  franc. 
varech.  Mais  il  faut  encore  mentionner  ici  une  autre  particula- 
rité. Dans  les  mots  empruntés  au  norois  (c'est-à-dire  posté- 
rieurement introduits  dans  la  langue),  le  groupe  hr  est  souvent 
rendu  par  fr,  ce  qu'on  ne  pourrait  pas  démontrer  pour  le  haut- 
allemand  hr,  à  moins  d'alléguer  le-  b.lat.  adframire  pour 
ahramire  qui  n'a  point  légué  au  français  de  forme  aframir. 
Les  exemples  sont  les  suivants  :  frapper  (v.nor.  hrappa^, 
freux  {hrok-r,  cf.  queux  de  cocus),  frimas  (hrîm),  friper 
(hripa) . 

HT,  groupe  médial  et  final,  se  change  en  t,  parfois  en  it  et  en  pro- 
vençal aussi  bien  en  ch  :  il  correspond  donc  tout  à  fait  au  latine^. 
Mais  on  trouve  dans  les  anciennes  chartes  depuis  le  vi^  siècle  bert 
pour  herhty  heraht,  qui  prouve  déjà  une  syncope  allemande, comme 
dans  Bertoaldus  et  autres  du  même  genre.  Exemples  romans  : 
ital.  otta  {uohta),  schiatta  (slahta),  schietto  (sleht),  guatare 
guaitare  (wahten),  Bertoldo,  Matilde  (Mahthilt),  et  plusieurs 
noms  propres,  ici  comme  dans  les  autres  dialectes  ;  de  même  en 
es^.  aguaitar,  et  à  côté  gaita;  prov.  esclata,  esclet,  gaita 
gâcha  ;  franc,  fret  (v.h.allem.  frêth),  guetter,  mazette  (ma- 
zicht). 

P.  —  1.  A  l'initiale,  la  labiale  forte  (v.h.allem.  p,  ph,  pf), 
sauf  dans  les  mots  étrangers,  est  peu  employée  par  les  langues 
germaniques  :  sa  présence  à  cette  place  ne  peut  donc  être  que 
rare  dans  les  langues  romanes  :  prov.  pauta,  v.franç.  poe 
{pfote)  ;  ital.  pizzicare,  esp.  pizcar,  franc,  pincer  (pfetzen); 
franc,  plaque  (néerl.  plak)  ;  poche  (ags.  pocca)  ;  potasse 
(pott-asche),  mot  récent;  esp.  polea,  franc,  poulier  (angl. 


300  CONSONNES  ALLEMANDES.  B. 

pull).  Le p  médial  et  final  reste  d'ordinaire  intact.  Ex.  :  ital. 
chiappare  {klappen),  lappare  [lappen),  rappa  (dial.  rappe), 
arrappare  (b.allem.  rappen),  stampare  (stampfen),  tram- 
polo  (ge-trampel),  zeppa  (m.h.allem.  zepfe).  Esp.  arapar, 
estampar,  lapo  (lappa),  trepar  {trap,  treppe).  Prov.  guerpir 
(goth.  vairpan),  lepar,  arapar,  topin  (topf),  trampol. 
Franc,  clamp  (v.nor.  klampi),  guerpir  arch.,  guiper  arch. 
(goth.  veipan),  laper,  lippe,  nippe  (néerl.  nijpen  verbe), 
échoppe  (schoppen  schuppen),  ètamper,  escraper  arch. 
(schrapen). 

2.  Le  f  haut-allemand  a  laissé  en  roman  des  traces  nombreuses 
qui  sont  particulièrement  visibles  en  italien,  comme  on  pouvait 
s'y  attendre  :  cale jf are  {klàffen),  ciuffb  (schopf),  ag-graf- 
fare  {krapfo  krafo),  ag-guefj'are  {wifan),  ar-raffare 
(raff'en),  lomb.  ramfo,  crampe,  spasme  (m.h.allem.  ramf), 
ar-riffare  (bav.  riffen),  ar-ruffare  {raufen),  scafjalè  (m. h. 
allem.  schafe),  scaraffare  [schrapfen),  schifo  {skif),  staff  a 
{stapf),  tanfo  {dampf),  tuffare  {tau f en),  zuffa  {ge-zupfe) 
et  autres  mots  analogues.  Il  y  en  a  moins  d'exemples  en  esp.  : 
a-garrafar  (ital.  aggraff'are),  mofar  {mupfen),  ri  far,  arru- 
far  se  y  esquif e.  Franc,  afre  {eivar  eipar),  a-grafe,  griffer 
{grîfan),  rafler,  ri ff'er  arch.,  esquif,  tiffer  Sivch.  (néerl.  tip- 
pen;  h.allem.  zipfen^),  touffe  (ital.  zuffa)  K 

B.  —  1.  La  douce  gothique,  que  le  haut-allemand,  dialecte 
plus  dur,  a  élevée  à  la  forte,  et  que  les  langues  septentrionales 
ont  le  plus  souvent  remplacée  par  Faspirée  au  miheu  et  à  la  fin 
des  mots,  reste  habituellement  intacte  dans  les  emprunts  faits 
par  les  langues  romanes  :  toutefois  le  b  gothique  s'adoucit 
aussi  en  v  au  milieu  des  mots,  comme  le  b  latin  :  ital.  addob- 
bare  (ags.  dubban),  forbire  (vurban),  rubare,  innaverare 
(nabagêr),  Everardo  (Eberhard)',  franc,  adouber  arch., 
fourbir,  lobe  {lob),  dé-rober,  ècrevisse  {krebiz),  ètuve 
(stuba,  nor.  stofa),  graver  (graban),  havresac  (allem. mod. 
habersack). 

2.  Comme  dans  Tancien-haut-allemand,  on  trouve  dans  plu- 
sieurs mots  romans  la  forte  pour  la  douce  à  l'initiale.  Les  Francs 
en  étant  restés  à  la  douce  gothique  b,  le  français  n'offre  aucun 


1.  En  outre,  quelques  exemples  de  /"romans  paraissent  reposer  sur  la 
prononciation  haut-allemande  d'un  j)  latin  :  lat.  cupa,  v.h.all.  kuppha, 
ital.  cuffia;  lat  caput,  italcaffo]  ital.  cato-^^aico, par  l'influence  allemande 
cata-falco  ? 


CONSONNES  ALLEMANDES.  F.  V.  W.  30^ 

exemple  de  la  forte;  les  Longobards  au  contraire  favorisant  \ep, 
l'italien  nous  présente,  la  plupart  du  temps,  le  changement  de  la 
douce  en  forte  :  palla  à  côté  de  balla  (id.  en  v.h.allem.),  palco 
balco  (même  forme  en  ^,]\.2i\iem.),  pazziare  (barzjan),  péc- 
chero  \pehhar) ,  poltrone  boldrone  [polstar  bolstar).  11  faut 
rapporter  ici  les  exemples  valaques  tels  que  pai  lectus  (v.h.all. 
petti),  pehaTy  pilde  [piladi),  plef{blech)  qui  ne  sont  point,  il 
est  vrai,  tout  à  fait  sûrs. 

F  se  comporte  en  espagnol  comme  Yf  latin,  et  comme  lui 
se  résout  en  une  aspiration  qui  n'est  plus  perceptible  aujourd'hui  : 
init.  halda  [falta),  hato  (faza),  Hernando  à  côté  de  Fernando 
{Fridnand)^  ;  médiat  moho  à  côté  de  mofo  (muffen),  cf.  aussi 
cadahalso  (ital.  catafalco).  F  final  dans  le  groupe  LF  lombQ 
habituellement  en  français  :  ainsi  dans  garol  garou  [werwolf), 
Arnoul  {Arnolf),  Marcou  (Markolf),  Raoul  (Radulphus), 
Rou  (v.nor.  Hrolfr),  Thiou  {Theodulphus)  Voc.  hag. 

V,  W.  —  1.  Le  signe  gothique  était  un 'y  simple  (gr.  i>),  le 
signe  de  l'ancien-haut-allemand  un  v  ou  un  u  redoublés,  et  sa 
valeur  était  celle  du  w  anglais  :  wa,  par  exemple,  se  prononçait 
ud  ou  peut-être  uwd  avec  une  labiale  fondante.  L'organe  vocal 
des  Romans  n'était  guère  propre  à  rendre  cette  prononciation, 
quoique  les  langues  romanes  possèdent,  même  à  l'initiale,  quel- 
ques exemples  des  combinaisons  ud,  ué,  ui,  uô  (franc,  ouate, 
esp.  huebra,  franc,  huître,  ital.  uomo).  Les  Romans  auraient 
pu  introduire  là  leur  v  comme  ils  l'ont  fait  aussi  dans  certains 
cas  ;  mais  l'instinct  qui  les  poussait  à  altérer  le  moins  possible  le 
son  étranger  les  amena  à  trouver  une  autre  représentation  qui 
parût  en  conserver  plus  fidèlement  l'essence.  C'est  la  combinai- 
son gu  (avec  un  u  sonore  et  parfois  avec  un  u  devenu  muet), 
dans  laquelle  la  gutturale  condense  et  incorpore,  pour  ainsi  dire, 
l'aspiration  flottante  du  w  allemand.  Toutefois,  cette  transfor- 
mation ne  fut  régulièrement  appliquée  qu'à  l'initiale,  place  où 
l'articulation  étrangère  ressortait  avec  le  plus  d'énergie.  Au 
VIII®  siècle,  cette  transcription  est  usuelle  dans  les  chartes  des 
pays  romans  ;  on  lit  à  toutes  les  pages  Gualtarius,  Gualber- 
tus,  Guichingo,  Guido.  On  rencontre  également  ce  gu  pour  w 
dans  l'ancienne  langue  allemande.  Paul  Diacre  (I,  9)  rapporte 


1.  Des  formes  anciennes  sont  Fredenandiz  (gén.)  de  l'an  922  Esp.  sagr. 
XIV,  384,  Fernandus  de  l'an  937  id.  XVI,  438,  Fredenandus  de  l'an  975 
XIV,  413,  Ferdinandus  de  l'an  1000.  Fœrstemann  regarde  comme  plus 
simple  la  dérivation  de  fart  (iter),  mais  elle  suppose  Vumlaut  accompli. 


302  CONSONNES  ALLEMANDE?.  W. 

que  les  Lombards  auraient  prononcé  Gwodan  le  mot  Wodan  ;  on 
trouve  aussi  dans  leurs  chartes  guald  pour  wald,  peut-être  par 
une  influence  romane,  ce  qui  est  admissible  puisqu'ils  vivaient 
au  milieu  des  Romans  (voy.  Grimm,  Gesch,  d.  d.  Sprache692, 
cf.  295).  On  a  remarqué  aussi  cette  représentation  du  w  dans 
d'anciens  monuments  d'un  autre  dialecte'  situé  sur  les  frontières 
romanes,  le  dialecte  du  Bas-Rhin  (v.  Grimm,  Altd.  Gespràche, 
p.  16-17)  ^  La  chronique  d'Isidore  a  Gui  filas  pour  Vul  filas.  Mais 
la  présence  d'un  gu  dans  des  cas  différents,  et  spécialement  pour 
remplacer  un  ua,  ue,  ui  non  allemand,  suffit  pour  prouver  que 
cette  manière  d'exprimer  le  w  s'appuie  sur  une  disposition 
romane  :  pour  huanaco,  man-ual,  men-uar,  av-uelo  Tespa- 
gnol  prononce  en  préposant  un  g  guanaco,  man-gual,  men- 
guar,  a-gûelo,  de  même  pour  huehra  qui  est  dans  les  dialectes 
guebra,  et  autres  semblables.  Le  provençal  fait  de  dol-uissem 
dol-gues,  de  ten-uissem  ten-gues,  le  napolitain  exprime  le 
fr.  oui  par  gui^.  Il  est  vrai  que  gu,  correspondant  au  v  latin, 
est  également  indigène  dans  le  domaine  celtique  :  v.kymr.  guin 
=  vinum  ;  kymr.mod.  gw  auquel  l'anglais  w  lui-même  a  dû  se 
soumettre  :  warrant  gioarant,  wicket  gwiced.  L'analogie  est 
frappante,  mais  les  langues  romanes  n'appliquent  point  (ou  très- 
rarement)  leur  procédé  au  v  simple  comme  fait  le  kymrique. 
Il  y  a  beaucoup  d'exemples  avec  gu  :  ainsi  en  ital.  Gualando 
(Wielant),  guariî^e  (warjan),  guerra  (werra)^  Guido 
(Wito),  guisa  (wîsa)  ;  avec  chute  de  Vu  ghindare  (winden), 
ghirlanda  (wiara),  l'un  et  l'autre  venus  sans  doute  du  français, 
mais  aussi ^ora  {wuor)\  avec  chute  del'z  Guglielmo  (  Wilhelm). 
De  même  en  esp.  dans  guarir,  guerra,  guisa,  avec  u  muet 
dans  les  groupes  gue  et  gui.  Fr.  garnir  (w amen) ,  guerre  etc., 
toujours  avec  u  muet.  L'ital.  esp.  portug.  tregua,  tregoa  {triwa) 
constitue  l'unique  exemple  du  changement  de  w  en  gu  au  milieu 
du  mot.  Remarquons  encore  dans  les  langues  du  nord-ouest 
quelques  traits  dialectaux.  C'est  ainsi  que  g  s'est  substitué  à  gu 
dans  le  prov.  gila  pour  guila  (ags.  mie),  gimpla  i^onr  guimpla 
(wimpel),  et  de  même  dans  le  v. franc,  gerpir  pour  guerpir 
(werfen),  gile  pour  guile,  franc. mod.  givre  pour  guivre 
(wipera),  dans  le  Berry  gêpe  pour  guêpe.  C'est  le  produit  de 

1.  On  en  trouve  un  autre  exemple  dans  une  charte  du  Haut-Rhin 
(726)  :  m  loco,  qui  diciiur  GwillesteU  (Willstœdt)  Bréq.  n.  323. 

2.  Ailleurs  gu  est  à  l'inverse  résolu  en  w  :  wallon  lanwî  (fr.  languir), 
aweie  {aiguillé),  v. franc,  ewal  (ital.  egualé),  b.lat.  anwilla  (anguilla)  Polypt. 
Irm.  p.  76. 


CONSONNES  ALLEMANDES.  W.  303 

la  confusion  du  g  secondaire  (né  de  w)  avec  le  g  primaire  ;  de 
même  qu'on  prononça  Guérard  et  Gérard,  on  prononça  aussi 
guile  et  gile.  En  outre,  plusieurs  dialectes  conservent  le  w 
originaire  :  par  exemple  le  picard,  où  wa,  we,  wi,  wo  sont 
prononcés  comme  le  franc,  oua,  oué,  oui,  ouo,  ainsi  dans 
warde  {garde),  waide  {guède),  wère  (guères)  ;  il  en  est  de 
même  en  wallon.  Mais  cette  permutation  n'est  pas  étrangère 
aux  dialectes  anciens  de  la  Normandie  et  de  la  Bourgogne.  Il  faut 
citer  comme  exemples  d'une  haute  antiquité  les  formes  wanz 
(franc,  gants)  dans  le  Glossaire  de  Cassel,  wardevet  (gardait) 
dans  le  Fragment  de  Valenciennes , 

2.  Les  dialectes  de  la  Haute-Italie  emploient  le  v  simple,  mais 
seulement  dans  des  cas  isolés,  par  exemple  :  piém.  vaire,  vaitè 
pour  guari,  guatare;  comasque  et  mil.  vaidà,  vardà,  vindel  ; 
vénit.  vadagno,  vardare.  C'est  ce  qui  a  généralement  lieu  en 
Lorraine,  où  l'on  prononce  vèpe,  veyen,  vrantir  pour  guêpe, 
re-gain,  garantir.  D'anciens  manuscrits  français  mettent  aussi 
V  pour  w  :  ce  n'est  souvent  qu'une  négligence  des  copistes.  Mais 
la  langue  écrite  échange  par  euphonie  gu  initial  avec  v  dans 
vacarme,  vague,  voguer,  pour  empêcher  deux  syllabes  succes- 
sives de  commencer  par  une  gutturale.  Dans  les  mots  d'origine 
récente,  v  était  seul  applicable.  Mais  au  milieu  des  mots,  toutes 
les  langues  romanes  rendent  w  par  v;  g  h  cette  place  eût  été 
trop  dur.  Ainsi  dans  le  vénit.  biavo,  v.esp.  blavo,  prov.  fémin. 
blava,  masc.  blau,  franc,  bleu  (v.h.allem.  blâw-)  ;  ital.  falbo 
pour  falvo,  franc,  fauve  {falw-)  ;  ital.  garbare,  esp.  garbar 
(garawan);  vén.  garbo  (harw-,  allem.mod.  herbe)]  franc. 
hâve  (ags.  hasva)  ;  esp.  iva,  franc,  if  (îwa)  ;  ital.  saldvo 
(salaw-);  ital.  sparviere  etc.  (sparwari);  franc,  trêve;  franc. 
a-vachir  (er-weichen)  ^ 

3.  La  résolution  du  w  en  ou  ou  en  o,  dont  on  a  des  exemples 
de  toute  antiquité  (grec  OùavoaXoç  pour  Wandalus,  de  même 
que  Ouoiriaitoç  pour  Vopiscus)  a  laissé  quelques  traces  en  fran- 


1.  L'esp.  Gonsalvo,  ital.  Consalvo,  prov.  Guossalbo  Choc.  IV  300,  dans  les 
chartes  Gonsalvus  Esp.  sagr.  XXVI,  447  (de  l'an  844),  Gondesalvius  HLang. 
I,  99  (de  l'an  852)  rentre  dans  ce  cas.  Mais  que  signifie  ici  salvus?  Fœrs- 
temann  y  reconnaît  le  v.h.allem.  salaw  (noir),  mais  le  sens  paraît 
convenir  bien  peu  à  ce  composé  {gund  signifie  combat).  Gundsalvus 
serait-il  pour  Gundsarvus  qui  aurait  alors  le  sens  d'armement  guerrier, 
d'armé  en  guerre  i  il  existe  un  anglo-saxon  gûdh-searo,  Sarvus  a  pu  faci- 
lement être  rapproché  du  nom  propre  Salvus,  Salvius  :  ce  genre  d'éty- 
mologie  populaire  est  fréquent  dans  les  mots  allemands  romanisès. 


304  LETTRES  ARABES. 

çais.  A  l'initiale  dans  ouest  et  dans  le  v. franc,  ouaiter  (pour 
gaiter  guetter);  méd.  dans  les  noms  propres,  comme  Baudouin 
(Baltwin),  Goudoin  {Gotwin),  Hardouin  (Hariwin),  Gri~ 
moart  (Grimwart),  v. franc.  Noroec  (Norvegr)\  w  est  autre- 
ment traité  dans  Bertould  (Bertwalt),  Regnault  (Reginwalt). 
Dans  les  autres  langues  aussi,  la  résolution  du  w  se  limite  pres- 
que aux  noms  propres  :  ital.  mondualdo  {mundualdus , 
7nuntwalt),  Adaloaldo  (Adalwalt),  Baldovino  pour  Bal- 
doino,  Grimoaldo,  Ardoino^  Lodovico,  sans  o  Grimaldo, 
Bertaldo  à  côté  de  Bertoldo,  Rinaldo  ;  esp.  Noruega^  Bal- 
dovinos,  Arnaldos,  Reynaldos\  mais  ici  Wallia  (angl. 
Wales)  sonne  Uhalia,  de  même  que  Ton  trouve  dans  des  chartes 
wisigothiques  des  formes  telles  que  TJhadila^  Uhaldefredus. 
En  roumanche,  la  résolution  paraît  être  régulière  et  tout-à-fait 
indigène  :  à  côté  de  guault,  guerra,  guisa,  guont  on  prononce 
aussi  uault,  uerra,  uisa,  uonn,  mais  g  peut  avoir  disparu, 
fait  que  mettent  en  lumière  les  mots  latins  tels  que  ual  à  côté  de 
agual  (aquale),  uila  à  côté  de  guila  (franc,  aiguille). 

SW  est  diversement  traité.  Dans  les  noms  de  pays,  ital. 
Svevia,  Svezia^  Svizzeri,  esp.  Suahia,  Suezia,  Suiza,  fianç. 
Souabe,  Suède,  Suisse  il  est  rendu  à  peu  près  uniformément. 
Il  n'en  est  pas  de  même  dans  d'autres  :  u  =  w  persiste  par  ex. 
dans  l'esp.  Suero  et  Suarez  (goth.  svêrs,  v.h.allem.  suâri, 
allem.mod.  schwer,  voy.  ci-dessus  p.  284);  de  même  dans  le 
franc,  suinter  (suizan),  marsouin  (meri-suîn)  ;  w  disparaît 
comme  dans  le  néerl.  zuster,  àngl.  sister  (goth.  svistar),  dans 
le  prov.  Erniessen  (v.h.allem.  Irminsuind),  Brunessen 
Brunjasuind?),  aussi  Arsen  Chx.  V,  116  (dans  des  chartes 
Arsinde),  Garcen  (Garsindis  Gersindis  Garcendis  et  autres 
mots  analogues. 


LETTRES  ARABES. 

La  représentation  des  lettres  arabes  en  roman  présente  bien 
des  analogies  avec  celle  des  lettres  allemandes,  seulement  on  ne 
peut  méconnaître  que  le  roman  s'est  approprié  plus  fidèlement 
encore  l'élément  arabe,  et  que,  par  suite,  il  se  l'est  plus  imparfai- 
tement assimilé,  que  Télément  allemand;  ce  qui,  d'ailleurs,  s'ex- 
plique facilement  par  la  longue  persistance  de  cette  langue  dans 
la  péninsule  ibérique.  Dans  les  remarques  qui  vont  suivre,  nous 
nous  bornerons  à  donner  (autant  que  cela  est  permis  à  quelqu'un 


LETTRES   ARABES.  305 

qui  est  étranger  en  ce  domaine)  les  changements  les  plus  impor- 
tants des  sons  arabes  en  roman.  Le  petit  nombre  de  mots  persans 
que  les  Romans  ont  admis  leur  est  presqu' entièrement  arrivé 
par  l'intermédiaire  de  l'arabe. 

L,  M,  N,  R.  —  Nous  retrouvons  ici  des  faits  connus.  R,  par 
exemple,  devient  l  dans  l'esp.  alquile  {alkera),  anafll  (anna- 
fir)  (où  nn  se  mouille  également  en  ri),  ainsi  que  dans  œaloque, 
ital.  scilocco  (schoruq)  ;  il  devient  d  dans  l'esp.  alarido 
(alarir,  mais  voj.  aussi  mon  Dict.  éhjm,  IL  b.).  iV initiale 
devient  m  dans  Fesp.  franc,  marfil  {nabfiï).  On  trouve  l'inter- 
calation  du  1)  au  milieu  du  groupe  mr  dans  l'esp.  Alhamhra 
(Alhamra),  zambra  {zamr). 

T,  D.  —  La  représentation  des  différents  sons  dentaux  est  uni- 
forme :  t  (c^),  (  (w^)  et  't  (i)  sont  rendus  par  t  de  même  que 
d  (3),  (l  (3),  'd  (j^)  sont  rendus  par  d\  les  Romans  n'avaient 
point  ï'oreille  assez  délicate  pour  saisir  ces  nuances,  ou  ils  ne 
possédaient  aucun  moyen  d'en  marquer  la  différence.  Exemples  : 
ital.  esp.  tamarindo,  franc,  tamarin  {tamar  hendî),  esp. 
arrate,  portug.  arratel  (ratl),  portug.  fata  Çhatta),  esp. 
rétama  {rata7n)\  tabique  Çtabîq),  ital.  talismano,  esp.  talis- 
man {'telsam),  ital. esp.  ^ara,  franc,  tare  {Harah),  ital.  cotone, 
îrsLnç.coton  (qo'ton),iidl.  matracca,  esp.  niatraca  {ma'traqah)  ; 
esp.  data,  franc,  dalle  (dalàlah)\  esp.  alarde  {aVar'd)  etc., 
adarve{addarb),  almud{almod).  Alamédiale,  l'espagnol  offre 
cependant  quelques  exemples  d'une  prononciation  plus  douce  : 
algodon  (=  ital.  cotone),  almadraque  (alma'tra'h,  prov. 
almatrac),  maravedi  [marâbe'tin,  prov.  marabotin). 

S,  SCÈ,  Z.  —  Pour  5  (^)  les  diverses  sifflantes  sont  assez 
indifféremment  employées  :  cf.  ital.  esp.  se7ta,  franc,  séné 
(sanâ),  ital.  zecca,  esp.  zeca  (sekkah),  ital.  som?nacOy  esp. 
zumaque  (sommâq),  ital.  zucchero,  esp.  azûcar  {sokkar), 
esp.  arancel  {arasel),  portug.  niacio  (masî'h),  esp.  azafate 
(assafa'te),  azote  (assau't),  azucena  {assûsan),  it.  tazza,  esp. 
taza,  franc,  tasse  Çtassah).  Pour  ç  (j^),  z  est  au  contraire 
la  représentation  habituelle,  p.  ex.:  ital.  esp.  fr.  ze^'o  (çi'hron), 
esp.  zurron  [çorrah),  alcàzar,  ital.  cassera  (qaçr),  esp. 
azôfar  {aççofr),  alcance  {alqanaç).  Sch  (^)  est  ordinaire- 
ment exprimé  en  esp.  et  en  portug.  par  œ,  en  ital.  par  soi  :  ital. 
scirocco,  esp.  œaloque,  portug.  xaroco,  franc,  sir  oc  {scho- 
ruq), esp.  œaqueca  (schaqîqah),  xarifo  [scharîf),  ital.  sci- 
roppo,  esp.  xarope,  franc,  sirope  [scharàb),  esp.  oxald 
{enschd  allah).    Voyez  sur  ce  point  le  J  espagnol  dans  la 

DIEZ  20 


306  LETTRKS  ARABES. 

section  II.  On  trouve  aussi  ch  comme  dans  l'esp.  achoque,  port. 
achaque  {aschaki),  portug.  Alcochete  nom  de  lieu  (Alqa- 
schete)  ;  et  même  les  sifflantes  pures  c  on  s  :  esp.  albricia 
(alhaschàrah),  portug.  Alcobaça  nom  de  lieu  {Alkohascha), 
ital.  sorbetto^  esp.  sorbete  (schorb).  La  palatale  douce  g  (^) 
a  été  exprimée  en  ital.  par  g,  en  port,  et  en  esp.  par  j  ;  voyez 
également  sur  ce  point  le  chapitre  du  /  espagnol.  Exemples  : 
esp.  jaez,  portug.  jaez  {gahaz),  ital.  gim^a,  esp.  jarra,  franc. 
jarre  (garrah),  ital.  algebra  etc.  (algebr),  esp.  alforja, 
portug.  al  forge  [alchorg).  Esp.  ch  dans  elçhe  {elg).  Z  {j), 
sauf  de  rares  exceptions,  est  également  exprimé  en  roman  par  z  : 
ital.  zafjerano,  esp.  azafran^  franc,  safran  [zâfarân),  esp. 
zaranda  (zarandah),  zarco  (zaraq),  ital.  zibibbo  (zibîb), 
esp.  azoque  (azzaibaq),  ital.  carmesino,  esp.  carmesi,  franc. 
cramoisi  {qermazî).  On  trouve  même  un  exemple  de  la  permu- 
tation rare  du  ^  en  ^  :  ital.  giraffa  etc.  {zarrâfah). 

K,  G.  —  Entre  k  (s^lS)  et  q  (i^),  le  roman  ne  fait,  comme  on 
le  pense  bien,  aucune  différence  :  il  les  exprime  l'un  et  l'autre 
par  le  c  guttural.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  important,  c'est  que  k,  q 
et  g  devant  les  voyelles  douces  restent  toujours  gutturaux  : 
ital.  meschino  etc.  {meskîn),  esp.  Guadalquivir  {Vadal- 
kebir),  portug.  Quel f es  nom  de  lieu  (Kelfes),  Saquiat  id. 
(Saqial),  regueifa  {regeifa).  La  gutturale  douce  ain  {^, 
que  l'on  compare  au  piémontais  n,  paraît  à  peine  avoir  laissé 
quelque  trace  :  on  prononce,  par  exemple,  esp.  alarde  {aVar'd 
ou  alnar'd),  arroba  (arrob'a).  Ou  bien  ce  son  serait-il  contenu 
dans  Y  g  de  atalaya  {'taVaah)  ?  —  On  voit  par  l'ital.  gesmino, 
Q^^.  jasmin  (jâsamûn)  quel  est  le  traitement  du 7. 

CH,  H.  —  On  attribue  d'ordinaire  au  ch  {'^  )  la  valeur  de 
l'esp.  j.  L'espagnol  aurait  donc  pu  aisément  s'approprier  la 
lettre  arabe;  cependant  il  ne  remplace  jamais  le  ch  arabe  par 
y,  mais  le  rend  principalement  par  le  son  labial  f,  qui  s'est 
changé  ensuite  en  h  comme  Vf  latin,  et  environ  à  la  même 
époque.  La  prononciation  du  ch  arabe  et  du  j  espagnol  n'était 
donc  point  la  même.  En  fait,  cette  contradiction  s'explique 
complètement  par  la  remarque  récemment  faite  que  l'aspirée 
gutturale  espagnole  avait  à  l'origine  la  valeur  d'une  palatale,  et 
par  suite  ne  pouvait  convenablement  exprimer  la  gutturale 
arabe.  De  même  le  portugais  exprime  le  ch  arabe  par  f  mais 
ici  cette  lettre  n'a  point  cédé  sa  place  à  Vh.  Ex.  :  port,  albafor 
(albachûr),  al  face  (alchaseh),  esp.  al  fange  (alchangar), 
portug.  almofada,    esp.   almohada  {almechaddah),  v.esp. 


LETTRES  ARABES.  307 

y^afez,  plus  tard  rahez  {racMç),  portug.  safra  (çach^^ah), 
portug.  tahefe  {'tahiche).  V'h  (^),  qui  vaut  un  ch  doux,  est 
assujettie  au  même  traitement,  de  même  que  h  (»),  et  ici  il  faut 
rappeler  ly  venu  de  r/i  française  aspirée  :  port,  fata  {'hatta), 
portug.  forro,  esp.  horro  ('horr),  portug.  Albufeira  nom  de 
lieu  (Albo'heirah),  esp.  alholha  {aVholhah),  portug.  almo- 
faça,  esp.  almohaza  {alme'hassah),  v.esp.  almofallaiplma- 
'hallah),  portug.  bafari,  esp.  hahari  (baliri),  portug.  sdfaro, 
esp.  zahareno  [ça'hrâ)  ;  esp.  aljôfar  {algaûhar),  portug. 
refevn,  esp.  rehen  [rehân)  et  beaucoup  d'autres.  Le  nom  du 
prophète  sonne  en  v.esp.  Mafomat,  plus  tard  Mahoma,Y.i^ort. 
Mafamede,  ital.  Maotnetto,  v. franc.  Mahom,  mais  prov. 
Bafomet,  dont  le  /*  a  été  emprunté  à  l'espagnol,  et  dont 
le  h  est  peut-être  le  produit  d'une  interprétation  populaire 
railleuse,  qui  a  confondu  ce  nom  avec  hafa  (grossier  men- 
songe). Mais  on  trouve  dans  café  (qahuah)  un  /"commun 
à  toutes  les  langues  romanes.  D'ailleurs  l'aspirée  arabe  se 
laisse  parfois  aussi  supplanter  par  la  forte  ou  par  la  douce  : 
ainsi  dans  l'esp.  alcachofa  {alcharschufa),  ital.  carroho, 
franc,  caroube,  esp.  garrobo  {charrûb),  esp.  fasquia  {fas'- 
chia),  ital.  magazzino,  esip.  7nagacen,  franc,  magasin  (mach- 
san).  Elle  s'évanouit  dans  Tesp.  alazan  [alhaçan),  ital. 
assassina  etc.  ['haschisch),  zéro  (çi'hron),  portug.  ata  pour 
fata. 

B.  F,  V.  —  Sur  le  b  arabe,  il  n'y  a  rien  à  remarquer  si  ce 
n'est  qu'il  passe  à  la  forte  dans  plusieurs  mots  :  esp.  julepe, 
îvanç.  julep  (golab),  ital.  giuppa,  frsmç.  jupe  (gubbah),  ital. 
siroppo  etc.  (scharab).  —  Pour  f,  le  seul  point  qui  mérite 
d'être  relevé,  c'est  qu'il  se  maintient  en  espagnol  aussi  bien 
qu'ailleurs,  c'est-à-dire  qu'il  n'est  pas  affaibli  en  h  :  cf.  faluca 
(folk),  farda  (far'd),  faro  {fârah),  fustan  {fostat),  al  ferez 
[al f ares)  ^  anafîl,  azafate,  azafran,  azufaifa  (azzofaizaf), 
cafre  [kâfir),  calafatear  {qalafa),  canfora  [kâfûr),  cène  fa 
(sanifah),  cifra  [çifr),  garrafa,  girafa,  marfil,  xarifo  ; 
alhôndiga  {alfondoq)  est  une  exception  isolée.  La  raison 
est  facile  à  découvrir.  Quand  l'affaiblissement  d'/*  en  h  se  pro- 
duisit, l'arabe  florissait  encore  en  Espagne  (voy.  ci-dessous  aux 
Lettres  espagnoles),  et  la  prononciation  vivante  empêcha 
l'altération;  quand  la  langue  arabe  eut  disparu,  la  tendance 
qui  poussait  à  échanger /*  avec  h  avait  depuis  longtemps  perdu 
sa  force,  en  sorte  que  la  labiale  resta  intacte.  Il  n'y  a  pas  de 
contradiction  dans  le  passage  à  Y  h  de  \'f  espagnol  né  de  la 


308  LETTRES  ARABES. 

gutturale  aspirée  arabe,  puisque  ce  n'était  pas  un  son  arabe.  — 
La  semi-Yoyelle  v,  comme  le  w  allemand,  est  rendue  régulière- 
ment par  gîi,  mais  aussi  par  v  à  l'initiale  :  esp.  alguacil  alvacil 
(vazîr),  Guadiana  {Vadiana,  c'est-à-dire  fleuve  Ana),  Gua- 
dalaviar  (Vadelahiar),  Guadelupe  (Vadelûb),  ital.  muga- 
t?r'ro,esp.  almogavare  [almo gaver).  Dans  un  ancien  manuscrit 
espagnol  écrit  en  lettres  arabes  (vo}-.  de  Sacy,  ddiiisla. Bibliothek 
/wr  bibl.  Litt.  de  Eichhorn  YIII,  1),  le  groupe  espagnol  gii  est 
à  l'inverse  rendu  par  v  (agua  par  ava). 


SECTION  n. 


LETTRES  ROMANES. 


On  se  propose  dans  cette  section  d'étudier,  dans  chacune  des 
langues  romanes,  la  prononciation,  l'histoire  (autant  qu'il  est 
nécessaire)  et  la  condition  étymologique  de  chaque  lettre  (au 
moins  dans  ses  traits  importants).  Pour  les  voyelles,  ici  encore, 
il  s'agit  principalement  des  toniques,  mais  les  atones  appelleront 
souvent  aussi  notre  attention.  L'occasion  s'offrira  souvent  de 
faire  entrer  en  hgne  de  compte  les  patois  à  côté  des  langues 
écrites,  quand  ils  contribueront  à  donner  au  sujet  de  l'intérêt  ou 
de  la  clarté. 

Nous  conservons  en  gros  Tordre  des  consonnes  adopté  dans  la 
première  section.  Quant  à  la  classification  qui  voudrait  distinguer 
sévèrement  les  spirantes,  les  aspirées  ou  les  palatales  de  chaque 
organe,  elle  n'aurait  que  l'apparence  d'une  méthode  scienti- 
fique, et  ne  serait  que  d'une  bien  faible  valeur  pratique,  puisque 
nous  n'avons  devant  nous  que  des  idiomes  modernes,  dontTorga- 
nisme  troublé  n'a  pu  revenir  à  une  complète  harmonie.  Dans  la 
partie  espagnole,  par  exemple,  on  placerait  sous  la  rubrique  des 
palatales  le  son  unique  ch  qui  correspond  exactement,  pour  le 
son,  au  c  italien,  mais  qui  n'a  avec  lui  aucun  rapport  étymo- 
logique. Cette  classification  ne  donnerait  donc  lieu  qu'à  des 
malentendus.  Il  est  d'ailleurs  dangereux  de  séparer  le  son  du 
signe  qui  lui  appartient  par  tradition,  le  c  palatal,  par  exemple, 
du  c  guttural.  Il  suffira  donc  de  fixer  exactement,  dans  les 
remarques  préHminaires  à  l'étude  des  consonnes  de  chaque 
langue,  le  rapport  de  ces  sons  aux  sons  latins,  et  particulièrement 
de  noter  les  développements  nouveaux. 


340  LETTRES  ITALIENNES. 

LETTRES  ITALIENNES. 

En  Italie,  une  langue  nationale  s'était  formée  de  bonne  heure 
sous  l'action  de  grands  écrivains,  et  en  même  temps  les  traits 
fondamentaux  de  l'orthographe  s'étaient  suffisamment  fixés  pour 
ne  recevoir  plus  tard  aucune  modification  importante.  Cette 
sûreté  et  cette  constance  de  l'orthographe  italienne,  jointes  à  la 
clarté  et  k  la  transparence  de  la  langue,  facilitent  singulièrement 
l'étude  des  lettres  italiennes.  Sans  doute  quelques  lettres  admet- 
tent différentes  prononciations,  mais  les  causes  de  cette  différence 
sont  alors  si  prochaines  qu'il  n'est  pas  besoin  de  recherches 
pénibles  pour  les  étabhr. 

VOYELLES   SIMPLES. 

Ce  sont  a,  e,  i,  0,  u\  y  est  remplacé  par  i.  Il  n'y  a  de 
remarques  importantes  à  faire  que  sur  deux  d'entre  elles,  e  et  o. 


a  un  son  clair  et  pur,  qu'il  possède  d'ailleurs  également  dans  les 
autres  langues  romanes.  Il  provient  partout  d'un  a  originaire  ; 
d'un  0  seulement  dans  saldo  (solidus)  et  dama  {domina,  franc. 
dame)  ;  de  i  ou  de  e  dans  sanza  arch.,  sargia  (serica), 
cornacchia  (cornicula),  volpacchio  {vulpecula);  de  au  par 
exemiple  dans  Pesaro  (Pisaurum),  de  Y  ai  (ei)  allemand  dans 
plusieurs  mots  comme  zana  (zeina).  —  A  a  été  maintes  fois 
préposé,  et  peut-être  ce  procédé  a-t-il  été  suggéré  à  la  langue  par 
des  formes  doubles,  comme  arena  et  7'ena,  alena  et  lena, 
provenant  de  la  chute  d'un  a  étymologique  :  alloro  (laurus), 
ammanto  (manielum),  anari  (nares),  aneghittoso  {neglec- 
tus),  avoltojo  (vulturius),  à  côté  de  lauro,  manto,  nari, 
neghittoso. 

E 

a  une  valeur  double:  1)  E  ouvert,  eaperta,  larga,  ainsi  nommé 
parce  qu'il  faut  ouvrir  largement  la  bouche  pour  le  faire  entendre, 
comme  dans  Y  dWemaiidwe  g  en,  leben.  —  2)  ^  fermé,  e  chiusa, 
stretta,  qui  se  prononce  en  ouvrant  moins  la  bouche,  comme  notre 
legen,  heben.  Cette  distinction  ne  concerne  que  les  voyelles  accen- 
tuées, car  les  e  atones  sont  toujours  des  e  fermés.  Depuis  long- 
temps les  grammairiens  italiens  se  sont  efforcés  de  trouver  des 


VOYELLES  ITALIENNES.  S\i 

règles  précises  pour  distinguer  Ye  ouvert  de  Ve  fermé  :  on 
sentit  même  le  besoin  de  venir  en  aide  à  l'insuffisance  de  l'al- 
phabet en  créant,  pour  exprimer  cette  distinction,  une  lettre 
nouvelle.  Le  célèbre  poète  et  grammairien  Trissino  proposa 
d'employer  Ve  grec  pour  exprimer  Ve  ouvert,  correspondant 
à  l'o)  grec,  par  lequel  il  voulait  rendre  Vo  ouvert;  mais  cette 
proposition  fut  repoussée  par  Firenzuola  et  par  d'autres  qui 
regardaient,  à  bon  droit,  comme  une  chose  inadmissible  l'intro- 
duction de  lettres  grecques  dans  l'alphabet  latin.  D'ailleurs  cette 
distinction  des  deux  e  n'a  jamais  paru  assez  essentielle  pour 
qu'on  rétendît  à  la  rime,  comme  dans  le  moyen-haut-allemand  : 
on  n'est  même  pas  d'accord  sur  tous  les  cas.  C'est  l'étymologie 
qui  fournit  la  meilleure  base  pour  la  distinction.  Nous  distingue- 
rons ces  deux  séries  d'e,  comme  en  français,  à  l'aide  de  l'accent 
grave  et  de  l'accent  aigu. 

1.  Ve  ouvert  provient  :  1)  d'un  e  latin  bref:  dèa,  hène,  brève, 
cerèhro,  crèma  (crèmor),  desidèrio,  fèbhre,  gèmito,  gèlo, 
génère j  grègge,  impêrio,  lèpre,  lèvo,  mèdico,  mèglio, 
mêle,  mèrla,  mèro,  mèzzo  (médius),  prèmere,  ripètere, 
tènero,  spècchio ,  vècchio.  Il  y  a  ici  quelques  exceptions; 
telles  sont  par  exemple  éllera  [hëdera),  grémbo  (grèmium), 
ingégno,  mérito,  nëbbia.  —  2)  V)e  e  en  position,  comme  dans 
ècco,  bèllo,  pelle,  fèrro,  terra,  cessa,  pressa,  tempo,  cènto, 
dente,  gènte ,  sèrvo,  bèstia,  lètto,  dilètto,  aspètto;  et  en 
outre  dans  les  suffixes  ello  et  enza  :  anèllo,  asinèllo,  castèllo, 
cervèllo,  coltèllo,  fratèllo,  sorèlla,  ucèllo  (parfois  éllo,  car 
le  latin  présente  aussi  le  suffixe  illus  :  agnéllo,  capéllo); 
assènza,  clemènza,  semènza.  Il  y  a  ici  un  plus  grand  nombre 
d'exceptions  :  on  prononce,  par  exemple,  sella,  stélla,  pénna 
(peut-être  d'après  la  forme  pinna?),  régno,  bélva  {belluà), 
témpio,  témpra,  préndere,  véndere,  mente,  ménto  {men- 
tum,  7nentior),  seménte,  péntola,  ésca,  créscere,  les  suffixes 
raente,  mento  :  chiaraménte,  reggiménto.  On  voit  que  e, 
devant  une  n  complexe,  tend  à  prendre  la  prononciation  obscure. 
—  3)  De  ae  :  Enèa,  Ebrèo,  Galilèo  (et  aussi  dans  Maffèi 
et  dans  d'autres  noms  propres  terminés  de  même,  ainsi  que  dans 
Pelèo,  Teseo  et  autres  semblables),  en  outre  dans  Cèsare,  cèsio, 
cèspite,  cher  ère,  ègro,  èmulo,  grèco,  lèi,  colèi,  costèi, 
nèvo,  prèda,  prèdica,  presto,  prèvio,  sècolo,  spèra,  tèdio. 
La  diphthongue  ie,  née  d'un  a  avec  attraction  d'un  ^,  a  pris 
également  cette  prononciation  :  rivièra  (ripaî'ia),  ciriègio 
(ceraseus),  schièra  (v.h.allem.  scarja). 


3^2  VOYELLES  ITALIENNES.  E. 

2.  Ve  fermé  provient:  1)  De  i  latin  bref,  exemples  :  bévere, 
cénerey  élce  (ileœ),  lègo,  méno,  néro,  nètto,  néve,  pélo, 
pie  go  (plîco),  sécchia  (sïtula),  séte,  témo,  véde,  vérde, 
vétro.  On  retrouve  aussi  cette  prononciation  dans  les  suffixes 
eccio,  eggio  verbe  {ïco),  ezza  (ïtia)  :  venderéccio,  vene- 
récciOf  laû'péggia,  rosséggia,  certézza,  tristézza.  Il  faut  en 
excepter,  par  exemple,  cHera  (cïthara),  ginèpro  (juniperus). 
—  2)  De  ^  en  position,  comme  dans  sécco,  quéllo,  cènno  (b.lat. 
cinnus),  sénno  (allem.  sinn),  céppo,  gréppia  (allem.  krippe), 
mésso,  sptésso  (et  suivant  d'autres  spèsso),  ésso  (ipse),  égli, 
élmo  (goth.  hilms),  émpio^déntro,  fèrmo,  schérmo  (schirm), 
2)ésce,  frèsco  (frisk),  césta,  quésto,  mézzo  {mïtis),  orécchio 
(aurïcula),  ainsi  que  frèddo  {frigidus  frigdus).  Il  en  est 
de  même  des  suffixes  esco^  essa,  etto,  par  exemple  :  pittorèsco, 
tedésco,  duchéssa,  principéssa,  animalétto,  parolétta.  Mais 
cette  règle  ne  manque  pas  non  plus  d'exceptions  :  vèllo  {villus), 
fèndere,  assènzio  (absinthhim),  mèscere,  dèsco,  resta 
{arista)  et  beaucoup  d'autres.  —  3)  De  e  long  :  aléna,  arèna, 
avéna,  céra,  chéto  (quietus),  débole,  détta  {débitum), 
fèmina,  légge  (lëgem),  méco,  7nése,  peso,  rémo,  réte,  sème, 
sera,  vêla,  venéno,  véro  ;  les  suffixes  ère,  ese  (ensis,  êsis), 
eto  :  avère,  vedère,  cortèse,  palèse,  francèse,  genovèse, 
arborèto,  cerrèto.  Quelques-uns  de  ces  mots  ont  un  e  ouvert  : 
blasfèmo,  céder  e ,  estrèmo,  glèba,  monastèro,  pèggio, 
règola,  sède,  spèro,  querèla,  tutèla  (mais  cependant  can- 
dêla)',  dans  pièno  (plenus),  fièvole  {flebilis),  quièto  la  diph- 
thongue  ie  a  donné  naissance  à  un  e  ouvert.  —  A  Ve  fermé 
italien  correspond  en  Piémont  la  diphthongue  ei  :  beive  {bé- 
vere), peil  (pèlo),  peis  {peso),  steila  {stèlla). 

D'ordinaire  on  donne  a  Ye  final  une  prononciation  fermée  sans 
avoir  égard  à  l'étymologie,  ainsi  dans  è  {et),  chè,  ne  (lat.  inde), 
lé,  mé,  tè,  se,  ce,  vè,  trè,  fè,  ré,  mercé,  poté,  vende  ;  mais  IV 
final  est  ouvert  dans  è  {est),  ne  {nec),  me'  {meglio),  tè'  {tient) 
et  même  dans  oimè.  La  prononciation  des  flexions  verbales 
ayant  pu  subir  encore  d'autres  influences  que  les  influences 
étymologiques,  nous  donnons  séparément  ces  syllabes  de  flexion  : 
été,  éva,  éi,  ètti,  émmo,  èssi,  rèi,  èndo,  ente,  comme  dans  cre- 
déte,  credéva,  credèoi,  credéi,  credé  (et  de  même  aussi  dans 
Ve  radical  du  parfait,  comme  dans  tènne,  prèse  etc.),  credètti, 
credèttero ,  credémmo,  godérono,  credéssi,  credéssimo, 
crederèi,  crederèsti,  crederèbbe,  crederèmmo,  credèndo, 
dorment  e. 


VOYELLES  ITALIENNES.  I.  0.  3^3 

Souvent,  et  alors  presque  toujours  d'accord  avec  Téty- 
mologie,  la  langue  italienne  varie  la  prononciation  de  la  voj^elle 
pour  différencier  les  homonymes,  par  exemple  :  hèi  {jbelli) 
et  hèi  {bibis),  cèra  (franc,  chère)  et  céra  (1.  cera),  dèssi 
{débet  se)  et  dèssi  (dedissem),  èsca  (eœeat)  et  èsca  (esca), 
lègge  {legit)  et  légge  (legem),  lètto  (lectus  de  légère)  et  lètto 
(subst.  lectus),  mèzzo  {médius)  et  mèzzo  {mitis),  pèsca 
{persica)  ei  pèsca  {piscatur),  tèma  {thema)  et  tèma  subst. 
(timere),  vèna  {avena)  et  vèna  (vena),  vènti  {venti)  et  vènti 
{viginti),  mèndo  (réparation)  et  mèndo  (défaut),  Tun  et  Tautre 
de  mendum. 

La  double  nature  de  Ye  en  italien  a-t-elle  déjà  une  base  dans 
la  prononciation  latine  ancienne  ?  Il  est  bien  dangereux  d'émettre 
sur  ce  point  même  une  simple  hypothèse.  On  peut  dire  seule- 
ment que  dans  la  prononciation  de  Ye  ouvert,  au  moins  lorsque 
cet  e  a  remplacé  le  latin  ae,  on  reconnaît  encore  cette  diph- 
thongue  antique  qui  doit  avoir  graduellement  dégénéré  en  à. 
Il  est  vrai  que  l'italien  a  donné  à  Yë  latin  une  prononciation 
fermée,  et  si  l'on  considère  que  les  Latins  échangeaient  fréquem- 
ment ë  avec  ae  {fënus  faenus ,  glëba  glaeba,  sëta  saeta, 
tëda  taeda)  et  que  cet  échange  permet  de  conclure  à  l'identité 
ou  du  moins  à  la  parenté  tout  à  fait  étroite  des  deux  sons,  il 
semble  qu'il  y  ait  une  contradiction  dans  cette  prononciation. 
On  ne  pouvait,  il  est  vrai,  maintenir  dans  leur  intégrité  les  sons 
latins  après  avoir  abandonné  la  prosodie  antique  :  on  a  suppléé 
à  la  différenciation  résultant  de  la  quantité  en  diversifiant  les 
sons. 

Dans  quelques  cas,  e  provient  aussi  d'autres  voyelles,  par 
exemple  de  a  dans  melo  {malum),  p.  136,  de  o  dans  sottecco 
{ipour  s ottocchio),  de  u  dans  chieppa  {clupea). 

I 

provient  :  1)  De  /  long,  fréquemment  aussi,  surtout  à  l'anté- 
pénultième,  de  i  bref  :  fine,   viso,    liquida,  ver^niglio.   — 

2)  Rarement  de  e  long  ou  bref,  comme  dans  sarracino,  mio.  — 

3)  De  l  mouillée  :  fiamma,  pieno,  flore,  fiume,  orecchio, 
doppio.  Dans  ce  groupe,  les  patois  transforment  i  =  j  en  un 
son  chuintant,  voy.  p.  195.  —  Sur  le  remplacement  à  la  fin  des 
mots  de  i  par 7,  voy.  à  cette  dernière  lettre. 

0. 

Cette  voyelle  partage  le  sort  de  Ye  ;  comme  lui,  elle  est  sus- 


3U  VOYELLES  ITALIENNES.  0. 

ceptible  d'une  double  prononciation,  résultant,  ici  aussi,  du  plus 
ou  moins  d'ouverture  de  la  bouche.  On  distingue  Yo  en  :  1)  o 
ouvert,  aperto,  largo  ;  2)  o  fermé,  chiuso,  stretto,  qui  se  rap- 
proche beaucoup  de  Yu.  Tout  o  atone  est  un  o  fermé.  A  la 
rime,  l'italien  ne  fait,  ici  non  plus,  aucune  distinction  entre  ces 
deux  séries  d'o. 

1.  Vo  ouvert  a  son  origine  :  1)  Dansl'o  bref,  comme  bôve, 
cattàlico,  chiôma  {coma),  cofano^  collera,  cdro,  doglia^ 
fôglio,  lemosina,  modo,  nôve,  odio,  oggi,  opéra,  pôpolo, 
rôsa,  sôglio  {sôlium),  stômaco\  suffixe  olo  dans  fehhric- 
ciôla  etc.  Il  faut  en  excepter  conte  (comitem),  dimôro 
{demoror,  mais  ce  dernier  cas  n'est  point  une  vraie  exception, 
puisqu'ici  il  y  a  en  même  temps  déplacement  de  l'accent).  — 
2)  Dans  Yo  en  position,  comme  fiàcco,  stôcco,  folle,  molle, 
côgliere,  fôssa,  grosso,  donna,  pondo,  tôndere,  ôrho, 
corda,  forte,  ôrto,  sorte,  àrzo,  dotto  ;  suffixe  otto  :  cappotto, 
casotta,  galeàtto.  Les  exceptions,  qui  sont  loin  d'être  rares,  se 
produisent  particulièrement  devant  une  n  complexe  :  colle, 
sôgno,  sônno  (et  non  sôgno,  sonno),  ôgni,  cômpro,  fonte, 
fronda,  nascôndere,  frônte,  monte,  ponte,  cônto,  prônto, 
ôrca,  ôrdine,  forma  (mais  nôrm,a),  orno,  tôrno,  for  se, 
conôsco  etc.  —  3)  Dans  la  diphthongue  au,  exemples  :  o  (aut), 
chiôstro,  côsa,  face,  frôde,  giôja  (gaudium).  Iode,  ôro, 
pdco,  posa,  pôvero,  tesôro,  toro,  oca  (prov.  aucà),  gâta 
(gauta),  fôla  (faula  fabula),  sôma  {sauma),  chiôdo  chiôvo 
(clau  clavus),  Pô  (Padus  Pa'us),  loggia  (ail.  laube),  sôro 
(v.h.all.  saur  en  verbe). 

2.  Vo  fermé  provient  :  1)  de  t^  bref  :  côva  (cubare),  croce, 
dôge  (dûcem),  giôgo,  giôvane,  gala,  g  omit  o,  lova,  môglie, 
noce,  ômero,  pôzzo,  rôgo  (rûbus),  rozzo,  sôpra.  Il  y  a 
plusieurs  exceptions,  comme  dôtta  (de  dûbitare),  fôlaga 
{falica),  piôggia  {pluma).  —  2)  Y)eu  ouy  en  position  :  bôcca, 
tôcco  (v.h.all.  zucchan),  bôlla,  pôllo,  barra,  côrro,  rôsso, 
ghiôtto,  dôlce,  zôlfo,  fôlgore,  côlmo,  côlpa,  vôlpe,  môlto, 
pôlta,  pôlvere,  tomba,  lômbo,  piômbo,  ambra,  rômpo, 
trônco,  spelônca,  ônda,  onde,  fôndo,  tôndo,  giocôndo, 
lônza,  ôrcio,  sordo,  tôrdo,  bôrgo,  giorno,  tôrno,  orso, 
tôrso  (thyrsus),  bôrsa,  lôsco,  môsca,  sôtto.  Au  contraire, 
0  est  ouvert  dans  :  fôlla  (de  fullo),  trôppo  (b.lat.  truppus), 
gôtto,  sôffice,  crôsta,  fiôtto,  lôtta,  gratta  {crypta),  nôzze 
et  beaucoup  d'autres.  —  3)  De  même  que  e  fermé  vient  de 
e  long,  de  même  o  fermé  devrait  venir  de  o  long  ;  c'est  le  cas, 


VOYELLES  ITALIENNES.  U.  3<  5 

en  effet,  dans  les  suffixes  importants  one,  ore,  ojo  {ôrius), 
oso,  par  exemple  cagiône,  ragiône ,  rettbre,  flore,  onôre, 
pensatbjo,  lavatbjo,  rasbjo,  gloribso,  et  dans  beaucoup  de 
mots  isolés,  comme  corànay  dbno,  mbstro  [monstrare  môs- 
trare),  nbbile,  nbn,  pbmo,  pbnere,  Rbma,  vbce ,  vbto. 
Toutefois,  nous  avons  autant  d'exemples  dans  lesquels  la  voyelle 
prend  le  son  ouvert,  même  dans  le  suffixe  orio  identique  avec 
ojo,  par  exemple  :  hravatôrio,  purgatàrio,  glôria,  vittària, 
de  même  dans  décor  o,  sonôro,  atroce,  hàja,  Bolôgna,  cote  y 
dosso  {dorsum  dôsum),  dote,  môro,  nôdo,  nome,  nôno,  ôra, 
orlo  {ôrula  *),  pidppo  [pôpulus),  prono,  solo,  sole,  trôja, 
—  Le  passage  de  Yo  fermé  à  u  est  fréquent  en  ancien  italien, 
ainsi  dans  c^mttra,  nascuso,  persuna,  voy.  Blanc  p.  51,  et 
maintenant  encore  dans  les  dialectes  :  sicilien  amuri. 

A  la  finale,  Yo  se  prononce  ouvert,  contrairement  hYe  dans  la 
même  position  :  mô  {modo),  no,  ciô,  hà,  do,  fà,  sa,  stô,  vôy 
vo'  {voglio)y  ta'  (togli),  cà'  (cogli),  cô  {capo),  prà  {prode)  ; 
dans  la  flexion  verbale  :  cantô,  canterà. 

Ici  aussi  nous  rencontrons  de  nombreux  homonymes  que 
distingue  la  prononciation,  par  exemple  :  càlto  (collectus)  et 
côlto  (cultus),  côppa  (kopf)  et  cbppa  (cuppa),  corso  rue 
et  corso  course  (tous  les  deux  de  cursus),  foro  {forum)  et 
fbro  verbe  {fôro),  fosse  (fossae)  et  fosse  {fuisset),  loto 
{lotus)  et  Ibto  {lûtum),  noce  {nocet)  et  noce  {nûcem),  or  a 
{aura)  et  ôra  {hôra),  rôcca  (franc,  roche)  et  rôcca  (v.h.allem. 
rocco),  sort  a  {sors)  et  sdrta  {surrecta),  tôrre  {tollere)  et 
tôrre  {turris),  vôlto  {volutus)  et  vélto  {vultus). 

U 

correspond  :  1)  dans  la  plupart  des  cas  à  u  long,  et  aussi  à  u 
bref  à  l'antépénultième  :  duro,  lunie,  bruno  (v.h..allem.  brun), 
cupido,  umile,  rustico.  —  2)  rarement  à  o,  soit  long  soit 
bref,  comme  dans  tutto,  lungo.  —  Dans  les  dialectes  de  la 
Haute-Italie,  w  a  le  son  de  û,  par  exemple  :  cura,  lûnna 
{luna),  bûff,  budell,  curt  ;  beaucoup  de  ces  dialectes,  comme 
le  milanais,  par  exemple,  dans  lesquels  Yu  ne  s'est  point  reformé 
par  l'altération  d'autres  voyelles,  ont  perdu  complètement  ce  son. 

DIPHTHONGUES. 

Il  n'est  pas  plus  aisé  en  italien  que  dans  les  autres  langues 
romanes  de  déterminer  nettement  les  diphthongues  au  milieu  des 
combinaisons  de  voyelles  ;  c'est  ce  qui  explique  qu'on  soit  si  peu 


3^6  voyellesitaliennes.au. 

d'accord  sur  leur  nombre  :  Giambullari,  par  exemple,  admet  seu- 
lement cinq  diphthongues,  L.  Dolce  sept,  et  Salviati  n'en  veut  pas 
moins  de  quarante-neuf.  Il  y  a  bon  nombre  de  grammairiens 
qui  ne  reconnaissent  point  les  combinaisons  initiales  avec  i  ou  u 
comme  des  diphthongues,  parce  que  ces  lettres  sont  pour  eux  des 
consonnes  et  non  pas  des  voyelles  :  bianco  est  selon  eux  = 
bjanco,  guarda  =  gvarda.  Il  est  vrai  que  dans  ces  combinai- 
sons, Yi,  appuyé  à  une  consonne,  se  rapproche  assez  du  J,  Yu  du 
V,  de  sorte  qu'il  ne  se  produit  que  des  diphthongues  imparfaites, 
aussi  une  double  consonne  peut-elle  les  suivre. comme  dans 
dienno,  fiamma,  quello,  guerra.  Pour  ce  qui  est  de  f,  on 
peut  l'admettre  sans  réserves,  et  ieri  s'écrit  aussi  bien  jeri  ; 
quant  à  uo  provenant  de  o,  il  fait  entendre  une  vraie  diph- 
thongue  :  uomo,  buono,  luogo  n*ont  pas  le  même  son  que 
vomo,  bvomo,  Ivogo.  D'autres  grammairiens  ne  voient  pas  non 
plus  de  diphthongue  dans  lei,  sei  (seœ),  poi^  cui,  lui,  qui  pro- 
viennent de  diphthongues  ou  de  voyelles  simples  latines,  parce 
que,  à  la  fin  du  vers,  les  poètes  les  emploient  comme  disyllabes. 
Beaucoup  de  combinaisons  ne  sont  comptées  comme  monosyllabi- 
ques que  par  synérèse  :  ai  dans  rai,  amai,  ea  dans  beato,  et 
dans  direi,  tartarei,  eo  dans  idoneo,  ta  dans  viaggio,  cris- 
tiano ,  gloria,  ie  dans  grazie,  io  dans  viola  y  passione, 
nazione,  glorioso,  premio,  uo  dans  virtuoso,  continuo.  Il 
faut  particulièrement  se  garder  de  voir  dans  soave  et  mansueto 
des  diphthongues  ;  chez  les  poètes,  le  premier  compte  toujours 
pour  trois,  le  second  pour  quatre  syllabes. 

Les  grammairiens  italiens  divisent  les  diphthongues  en  éten- 
dues {distesi)  et  contractées  (raccolti)  ;  dans  celles-là  la  voix 
appuie  sur  la  première,  dans  celles-ci  sur  la  seconde  voyelle. 
Voici  (avec  quelques  exemples  ajoutés  entre  parenthèses)  le 
tableau  dressé  par  Buommattei  (p.  68,  éd.  di  Ver.  1744),  dont 
le  système  ne  va  trop  loin  dans  aucun  sens  :  AE,  AI,  AO,  AU; 
ÉE,  ÉI,  ÉO,  EU;  ÔI,  ÛI;EÀ;  /i,  lÉ,  l6,  lÛ;  UÂ,  UÉ, 
UI,  UO.  Exemples  :  aère,  traere,  ai  pour  alli,  maisî  {crai, 
laido),  Paolo,  aurora;  veemente  (mais  deux  voyelles  sem- 
blables ne  font  jamais  une  véritable  diphthongue),  e^,  mei  (mieux 
leiy  sei  de  seœ),  Eolo,  Europa,  feudo  {neutro,  remua); 
oimè  (noi,  voi,  poi,  poichè),  altrui,  colui  {lui,  cui)  ;  Borea  ; 
ftato,  piano,  pie  go  {quieto,pieno),piovere,  schiuyna;  guasto, 
guado,  quando,  quesito,  guerra,  guisa  {qui),  tuo7io  {quo- 
tidiano).  On  peut  toutefois  en  ajouter  d'autres  encore,  comme 
Buommattei  l'accorde  lui-même.  —  Quelques-unes  d'entre  ces 
combinaisons  appellent  ici  quelques  remarques. 


VOYELLES  ITALIENNES.  !E.  UO.  347 

AU, 

qui  n'est  point  tout  à  fait  Vau  allemand,  mais  qui  se  prononce 
en  appuyant  un  peu  sur  u,  vient:  1  )  de  la  même  diphthongue 
latine  et  n'est  souvent  usité  que  dans  des  formes  doubles  réservées 
au  style  élevé.  —  2)  de  al  dans  les  écrivains  anciens  (p.  192)  et 
encore  à  présent  dans  les  dialectes,  comme  en  sicilien  autii  {alto), 
cauciu  (calcio),  addauru  (alloro) ',  napol.  haozano  (balzano). 
Il  est  curieux  qu'une  intercalation  sépare  quelquefois  les  deux 
éléments  de  cette  combinaison  :  à  Rome  on  dit,  par  ex.,  Ldvura 
pour  Laura,  Pàvolo  pour  Paolo  (Fernow,  §  36)  ;  à  Naples, 
cdvodo  pour  caodo  (caldo),  dvotra  pour  aotra  (altra),  et 
même  la  langue  écrite  a  dilaté  caulis  en  cdvolo,  comme  naulum 
en  ndvolo. 

lE. 

Cette  diphthongue  si  usitée  provient:  1)  du  latin  i-e,  par 
synérèse,  comme  dans  pietày  medietà,  O^^iente,  paziente,  quo- 
ziente.  —  2)  Elle  est  l'expression  propre  de  Ye  bref  latin  :  fiero, 
piè  etc.  —  3)  Elle  répond  kVae  ou  a-i  :  cielo,  lieto,  primiero 
(-arius,  -air).  Rarement  à  Ve  long.  —  La  seconde  voyelle  de 
cette  diphthongue  se  prononce  ouverte,  excepté  dans  pié,  où  elle 
se  prononce  fermée.  —  Tous  les  dialectes  n'aiment  pas  cette 
diphthongue,  beaucoup  préfèrent  la  voyelle  simple  ;  le  napolitain, 
au  contraire,  l'emploie  même  pour  Ve  en  position,  comme  l'espa- 
gnol, par  ex.  dans  capiello,  castiello^  pierde,  vient o. 

UO, 

qu'on  doit  prononcer  avec  o  ouvert,  est  le  produit  de  la  diph- 
thongaison  de  Yo  bref  latin  :  buono,  miovo  ;  il  provient  rare- 
ment de  Yu  bref.  —  Les  dialectes  préfèrent  ici  la  voyelle  simple 
(o),  tandis  que  le  napolitain  emploie  uo  pour  Yo  en  position, 
comme  l'esp.  ue  :  puorco,  puojo  (poggio),  tuosto.  Remar- 
quons encore  que  les  dialectes  de  la  Haute-Italie  remplacent 
Yuo  et  Yo  italiens  par  une  syllabe  qui  rappelle  Yeu  français  : 
milan,  foeura  {fuora),  coeur  {cuore),  scoeud  (scuotere), 
pioeuv  (piovere),  goeubh  {gobbo)  ;  piém.  feu  (/'uoco),  pieuve 
(piovere). 

Quant  aux  triphthongues,  les  uns  admettent  leur  existence, 
les  autres  la  contestent.  Buommattei  en  voit  dans  vuoi,  miei, 
et  même  dans  l'interjection  eia.  Mais  il  est  peu  admissible  que 
dans  les  deux  premiers  exemples  la  voyelle  de  flexion  i  se  perde 
dans  une  diphthongue  ;  quant  à  eia,  il  est  évidemment  disyl- 
labique.  De  même  mariuolo  se  divise  ainsi  :  mari-uolo.  Sur  ce 


3^8  CONSONNES  ITALIENNES. 

point,  voyez,  avec  plus  de  détails  précis,  Fernow  §  41,  Blanc 
p.  77. 

CONSONNES. 

L'italien  possède  toutes  les  consonnes  latines,  à  l'exception  de 
Vx  ;  ch  aussi  lui  est  resté,  mais  comme  forte  ;  rh  est  représenté 
par  r,  th  par  t,  ph  par  /*  :  Reno,  teologia^  filosopa  ;  gh  est 
nouveau.  Il  y  a  trois  sifflantes  :  se,  c  et  g.  Les  dialectes  seuls 
présentent  une  aspirée  dentale  et  gutturale. 

Un  trait  important  du  système  phonétique  de  cette  langue, 
c'est  qu'aucune  consonne  n'est  tolérée  à  la  finale  :  ou  bien  elle 
disparaît  {ama  de  amat),  ou  bien  une  voyelle  vient  s'y  ajouter 
(aman-o  de  amant).  Sont  seules  exceptées  de  cette  règle  les 
liquides  /,  n,  r  dans  il,  con,  non,  per,  qui  peuvent  aussi  affecter 
les  formes  lo,  co,  no,  pe.  C'est  ainsi  que  se  comportent  les  mots 
en  tant  qu'individus  isolés  ;  nous  verrons  à  la  fin  de  la  syntaxe  à 
quelles  conditions  la  voyelle  finale  peut  s'élider  dans  le  discours 
suivi.  Les  noms  propres  classiques  sont  traités  comme  des  noms 
communs.  Les  noms  bibliques  conservent  quelquefois  leur  con- 
sonne finale  [David  Bavidde ,  Judit  Giuditta).  Les  noms 
modernes  de  personnes,  quand  ils  ne  sont  point  connus  sous  une 
forme  latinisée  (Cartesius,  d'où  Cartesio,  et  aussi  Eulero, 
Keplero,  Leihnizio,  Wolfio)  restent  d'habitude  intacts  {d'Alem- 
hert,  Schiller,  Smith,  Walter  Scott).  —  Nous  avons  déjà  vu 
dans  l'introduction  que  les  dialectes  de  la  Haute-Italie  n'ont  pas, 
comme  la  langue  écrite,  cette  aversion  pour  les  consonnes  finales. 

L'italien  aime  tout  particulièrement  la  gèmiyiation,  même  en 
dehors  des  cas  d'assimilation.  D'après  les  préceptes  des  anciens 
grammairiens  romains,  elle  n'est  permise  qu'après  les  voyelles 
brèves,  parce  qu'après  les  longues  on  ne  peut  pas  la  faire 
entendre.  Ici  aussi,  la  gémination  indique  la  brièveté  de  la 
voyelle,  car  fatto  a  l'a  plus  bref  que  fato,  et  ce  fait  peut  se 
présenter  tantôt  dans  des  mots  simples  comme  dubhio,  tantôt 
dans  des  enclitiques  comme  dammi,  tantôt  dans  des  composés, 
comme  giammai,  ddbbene.  Nous  renvoyons  les  cas  d'enclise 
à  l'étude  de  la  flexion ,  et  les  cas  de  composition  à  l'étude 
de  la  formation  des  mots.  Nous  nous  occupons  de  la  gémi- 
nation  seulement  dans  les  mots  simples,  et  nous  passerons 
encore  ici  sous  silence,  du  moins  en  général,  son  rôle  dans  la 
conjugaison,  rôle  qui  est  considérable  [voile,  tenne,  vedde, 
seppe,  ehbe,  hevve  etc.).  L'italien  aime  surtout  à  redoubler  les 
labiales  m,  p  et  h,  par  ex.  femmina,  appo,  fabbro,  voy.  dans 


COIVSONNES  ITALIENNES.  3^9 

la  première  section.  Avec  f,  ce  redoublement  est  plus  rare  parce 
que  cette  lettre  se  présente  plus  rarement  à  la  médiale  :  on  dit 
par  exemple  ^/frzm,  zeffiro,  zafferano.  Le  redoublement  du 
V  est  habituellement  bb  :  conobbi,  crebbi.  Parmi  les  autres 
lettres,  /,  t,  d,  c  se  redoublent  également  dans  quelques  cas  : 
allegro ,  collera ,  sceller ato  ,  tutto  ,  cattedra ,  legittimo , 
cattolico,  Soddoma,  macchina,  i7npiccare  (pix),  acca- 
demico  ;  n,  r,  s  jamais.  Très-souvent  on  redouble  la